Part 7
Quand une bande, par suite de circonstances particulières, vient à cesser le cours de ses travaux, une autre se forme aussitôt qui prend la suite des affaires. C’est un véritable commerce qui a ses règles fixes, déterminées; bien observées, elles conduisent à la fortune; mal suivies, elles mènent à la faillite. Mais dans les deux cas, il faut savoir éviter la potence!
Les chefs qui s’entendent à bien conduire leur barque ont toujours, après quelques années d’exercice, et après richesses acquises, la ressource de faire leur soumission pour finir leurs jours dans un repos bien mérité! Cela se pratique journellement, et le gouvernement accepte avec empressement, heureux d’en finir à si peu de frais.
C’est ainsi que le 10 décembre 1880 un télégramme officiel annonçait en ces termes, à la Porte, une soumission depuis longtemps désirée:
«Hassan Tahsin pacha, gouverneur général de Salonique, fait savoir à la Sublime Porte que le chef bandit Vanghéli, d’une triste célébrité, a fait acte de soumission au sous-gouverneur de Nevrekop.»
Le plus souvent, d’ailleurs, ces hommes ne sont pas de vulgaires brigands, tels que nous sommes habitués à nous les représenter. Ils ont leur originalité, leur cachet personnel. En voici quelques exemples.
L’histoire du bandit Catchégani est devenue légendaire, bien que récente encore. Les paysans qui ont connu ce Fra-Diavolo turc s’en montrent fiers, et le citent comme modèle.
C’était d’ailleurs un homme intelligent, instruit, plein de ressources. Le pacha de Smyrne avait beau lancer à sa poursuite ses plus fidèles zaptiés, la bande de Catchégani restait insaisissable. Car celui-ci avait su se ménager, par de généreux baschihs, des relations sûres jusque dans l’entourage intime du gouverneur.
Un jour, le Pacha, après une nouvelle tentative infructueuse pour s’emparer du bandit, se lamentait sur son divan:--Quel homme extraordinaire! disait-il. Par Allah! je serais curieux de le voir! Le vendredi suivant, comme il se rendait à la mosquée pour le sélamlik, un _banabacq_ tenant une corbeille pleine de grains de maïs cuits se trouvait au premier rang de la foule sur le passage du cortège. Il se mit, à la vue du pacha, à chanter ses louanges en lui offrant des grains de maïs. Le pacha, émerveillé de cette belle voix mélodieuse, s’arrête un instant, l’écoute, et lui donne un quart de medjidjé. Deux heures après, quand il revint de la mosquée, il trouva sur son divan, à sa place habituelle, un billet où il put lire: «Tu as désiré voir Catchégani! Tu l’as vu. C’est lui qui chantait tout à l’heure devant toi!»
Une autre fois le Pacha assistait à une fête au Jardin des fleurs. Il s’entretint longtemps avec de notables négociants, et surtout, pendant près d’une heure, avec un jeune gentleman, très distingué, parlant plusieurs langues avec une égale facilité, et dont la conversation vive, animée, les aperçus nouveaux le charmèrent. Quand ils se séparèrent, le Pacha invita le jeune homme à le venir voir souvent. Il n’avait pas encore quitté le jardin qu’un inconnu lui remit prestement une lettre et s’esquiva aussitôt. Le Pacha lut alors: «Tu as vu naguère Catchégani en marchand de fruits. Tu viens de le voir tout à l’heure en homme du monde. Comment veux-tu encore le voir?» Le Pacha prit sa barbe à deux mains et levant les yeux au ciel: «C’est le Diable!» dit-il avec résignation.
Catchégani n’était pas seulement un fantaisiste. On raconte de lui des traits qui pourraient lui faire honneur si quelque chose pouvait relever son impardonnable métier. Autant il se montrait dur, impitoyable pour les riches et les puissants, autant il savait à l’occasion se montrer humain, charitable envers les pauvres et les humbles.
Il fait un jour la rencontre, dans la montagne, alors qu’il flânait solitairement, méditant quelque ruse nouvelle, d’un pauvre vieux bonhomme qui pliait sous une charge de bois trop lourde pour ses années.
--Eh! pourquoi n’as-tu pas un bourriquot, l’ami! dit Catchégani. Tu porterais plus de bois et te fatiguerais moins.
--Ah! _tchelébi_, je suis si pauvre! répond le bonhomme. Et c’est seulement avec les quelques piastres que je gagne ainsi péniblement que je puis donner du pain à mes enfants, et encore pas leur content!
--Voici vingt livres, reprend Catchégani en lui tendant une bourse. Demain tu iras au marché, tu achèteras deux bourriquots, une bonne hache, et dans la montagne tu trouveras le bois.
Le vieux, abasourdi par cette fortune inespérée, veut remercier son bienfaiteur, savoir son nom, mais celui-ci a déjà disparu. Il continue sa marche, et, le cœur joyeux, se fait une fête de raconter cette bonne aubaine à ses enfants.
Mais une heure plus tard il est rencontré par des hommes de la bande de Catchégani. On l’arrête et on lui saisit ses vingt livres.
Le bonhomme reprend, tout en pleurs, le chemin de son logis. Par hasard, Catchégani se trouve de nouveau sur sa route.
--Qu’as-tu à pleurer? n’es-tu donc pas content?
--Ah! tchelébi, on vient de me voler ce que tu m’as donné.
Catchégani lance un signal. Bientôt ses hommes arrivent. Quand ils sont tous rassemblés, il dit au vieillard:
--Quel est celui qui t’a volé?
--Celui-ci.
--Misérable, dit Catchégani, tu n’as pas honte de voler un pauvre homme! Rends-lui ce que tu lui as pris!
Et il l’aurait tué sans les supplications de ses camarades.
Le vieux se jette aux genoux de Catchégani et l’assure de son éternelle reconnaissance. Le lendemain il achète au marché deux bourriquots, une hache, va à la forêt, abat du bon bois et s’en retourne en ville avec une forte charge.
Conduisant ses deux ânes, il se promène dans les rues du marché, fier, joyeux, et criant à tue-tête: «Voici les bourriquots de Catchégani qui passent! Regardez le bon bois que j’ai aujourd’hui! Je le dois à Catchégani!» Et il continue ainsi, célébrant sur tous les modes le nom du bandit redouté.
Comme il refuse de se taire, les zaptiés finissent par l’arrêter. On le conduit chez le _bin-bachi_, qui l’envoie devant le pacha.
--Pourquoi cries-tu ainsi? ne sais-tu pas qui est ce Catchégani que tu loues? lui dit sévèrement le pacha.
--Voici vingt ans, répond le bonhomme, que je vends du bois. Je n’ai jamais pu gagner assez pour m’acheter un âne. J’ai les épaules meurtries par le fardeau. Regarde! Personne ne m’a jamais donné 20 paras pour alléger ma misère. Au contraire, quand je vends une charge de bois apportée de très loin, péniblement, on cherche à me rogner mon prix. J’ai rencontré un homme qui a eu pitié de mon infortune, qui m’en a fait sortir, qui a fait que maintenant nous avons tous du pain à la maison! C’est Catchégani qui est ce bienfaiteur! Et tu ne veux pas que je proclame hautement le nom de mon bienfaiteur!
--Si tu continues on te mettra en prison!
--Tu peux me faire pendre, reprit l’obstiné vieillard. Sous la corde même je crierai encore: Catchégani est mon bienfaiteur!
Le Pacha se laissa attendrir enfin et fit relâcher le bonhomme.
Quelque temps après, Catchégani apprit cet incident, et, émerveillé d’un sentiment de reconnaissance aussi rare, il fit parvenir vingt autres livres turques à son protégé.
Catchégani finit comme finissent tous ces chefs de bandes quand ils ne sont pas tués dans les rencontres. Fatigué de cette vie errante, il demanda un jour à faire sa soumission à la condition qu’on lui accorderait, ainsi qu’à ses compagnons, la vie sauve et qu’on leur laisserait leur liberté. Le Pacha, trop heureux de ce dénouement pacifique, promit tout ce qu’on voulut. Mais des ordres formels arrivèrent de Constantinople. Catchégani et sa bande furent arrêtés et condamnés. On lui laissa la vie, mais on l’envoya au bagne de Rhodes. Le Pacha, qui n’avait pu tenir sa parole, lui fit mettre, au lieu de fers, un bracelet en or massif au bras droit. Catchégani ne tarda pas à devenir le modèle des galériens. En récompense on lui confia la place de _cafedji_, ou cantinier du bagne; et, quand il y a des rixes dans la prison ou des tentatives de révolte, c’est lui qui aujourd’hui, bien que vieilli par les ans plus que par les remords, est le premier à mettre le holà.
Catchégani est bien le vrai type du bandit d’opéra-comique. Au fond, il ne se montrait cruel et barbare que lorsque la nécessité l’exigeait. Il avait adopté ce métier par goût, par tempérament. Il ne professait nulle haine pour la société; aucune déception d’amour, d’ambition, de richesse ne l’avait jeté dans cette voie d’aventures; il n’avait aucune vendetta à exercer. C’était un fantaisiste!
Il n’en est point de même de Psitchi Osman, un autre brigand légendaire, qui aujourd’hui mène l’existence du plus pacifique des bourgeois.
Il vivait à Balouk-Essir, petite ville située presque sur la limite des vilayets de Brousse et de Smyrne. Jeune, actif, intelligent, il était parvenu à créer une petite boutique de chaussures bien achalandée. La perfection que ce cordonnier apportait dans la confection des souliers à la turque, le bon marché qu’il offrait à ses clients, son honnêteté bien établie, tout cela attirait graduellement à sa boutique les pratiques de ses concurrents. Les anciens, voyant leurs bénéfices baisser, s’entendirent entre eux, calomnièrent le nouveau venu, et s’ingénièrent à échafauder des intrigues pour l’amener à quitter le pays.
Psitchi Osman était de mœurs douces et paisibles. Au lieu de rendre attaque pour attaque, il se contenta de s’appliquer à trouver du cuir meilleur encore et à perfectionner la coupe et le cousu de ses babouches.
Cette naïveté ne faisait point le compte de ses concurrents. Ils s’irritèrent, et, un jour, l’injurièrent publiquement. Une bagarre s’ensuivit. Or, comme il se trouvait que Psitchi Osman était d’une force non moins grande que son naturel était tranquille, il arriva que ses assaillants furent obligés d’abandonner la partie en laissant quelques-uns des leurs sur le terrain. Les zaptiés intervinrent, conduisirent Psitchi Osman à la prison et l’y laissèrent.
Sous ses apparences paisibles et timides, Psitchi Osman cachait non seulement une force herculéenne mais aussi il dissimulait un esprit actif et fertile en expédients. Aussi ne tarda-t-il point à se sauver de la prison.
Tout de suite, il sollicite sa grâce. Le Pacha, en raison de ses excellents antécédents, la lui accorde.
Le cordonnier revient à Balouk-Essir. Il reprend son travail, et la clientèle réapparaît plus nombreuse qu’auparavant. Nouvelle jalousie des confrères. Nouvelle cabale. Nouvelle bataille. Nouvelle entrée en prison. Nouvelle fuite.
Sa femme, qui le trompait avec un autre cordonnier, dénonce sa retraite. Les zaptiés s’emparent de lui. Pour la troisième fois on le jette en prison. Mais aussi, pour la troisième fois, il parvient, deux mois après, à s’évader.
Une fois libre, son premier soin est de rechercher sa femme. Il la trouve, il lui coupe le cou, et, sa vengeance satisfaite, il se rend dans la montagne.
Aussitôt qu’il a pu réunir un peu d’argent, il appelle autour de lui les hommes de bonne volonté, il organise une bande et l’arme de bons et solides fusils Martini. Puis, pour remplacer la femme traître qu’il a tuée, il cherche une compagne; il finit par trouver une turque, à l’âme aventureuse, une vraie gaillarde, qui consent à partager la dure vie qu’il va mener.
Et maintenant que la troupe est au complet, en avant!
Mais Psitchi Osman, qui ne s’est fait chef de brigands que par suite d’une longue série d’attaques imméritées, qui n’a à venger que ce qu’il considère comme des injustices à son égard, ne s’en prend pas indifféremment à toutes les classes de la société.
Pour lui le pauvre restera toujours digne de respect. Il le protégera, le défendra au besoin et ira même, si, par hasard, il arrête un misérable dont toute la fortune consiste en un medjidjé, à lui en donner quatre autres pour parfaire la livre turque! C’est le type du bandit bienfaisant pour ceux qui n’ont rien.
S’il rencontre un voyageur qui possède plus d’une livre, il partage avec lui. Au-dessus de cinq livres il prend la totalité.
Tout ici est régulier, méthodique, d’une bonne entente, d’une mathématique parfaite dans l’art de répartir proportionnellement les richesses.
Il n’en est point de même quand Psitchi Osman trouve sous sa main de riches et orgueilleux propriétaires, ou bien des fonctionnaires publics. Ce n’est plus alors pour assurer son existence et celle de sa bande qu’il agit; ce n’est plus l’intérêt qui parle, c’est la vengeance qui commande.
Un jour, il s’empare d’un effendi qui allait constater un décès dans un village. Le zaptié d’escorte, arrêté également, se lamentait sur la misère qui allait atteindre sa famille. Psitchi Osman donna l’ordre de le relâcher; et, lui mettant cinq livres turques dans la main, il lui dit:--Achète du pain à tes enfants. Je ne puis en vouloir au misérable qui, par nécessité, est obligé de faire ton métier.
Quant au malheureux fonctionnaire tombé en son pouvoir, il le fit dépouiller de ses vêtements et de ses babouches, et il l’obligea à marcher, pendant six longues heures, absolument nu,--nu comme Hassan sur son divan,--à travers les buissons de ronces et d’épines. Puis, à la nuit, il le fit charger sur un mulet et déposer au seuil de sa maison dans Balouk-Essir. Quand le lendemain, au lever du jour, les passants rencontrèrent l’effendi, il était, par suite du supplice des ronces et des épines, «enflé comme un tonneau,» disent les gens du pays. Il mourut trois jours après.
Un bandit, alors prisonnier à Smyrne, qui auparavant avait connu Psitchi Osman, s’offrit à diriger une expédition pour le prendre, à condition qu’en cas de réussite on lui accorderait sa grâce. Mais c’est lui qui fut pris. Osman lui fit couper le nez, les oreilles et les doigts; il lui fit arracher des lambeaux de peau sur la nuque et, sur les plaies vives, fit répandre de l’alcool. Puis il le renvoya à la ville, où l’autre expira en arrivant.
On envoya contre cet insaisissable bandit un détachement des troupes impériales. Les troupes furent battues et obligées de s’enfuir.
Un officier albanais sollicita l’honneur de marcher contre lui. Il organisa une bande d’hommes résolus, et se rendit à sa rencontre. Enfin, il parvient à l’atteindre et à le cerner. Mais à peine est-il à portée de fusil qu’il voit s’avancer vers lui, à découvert, la femme turque qui s’est faite volontairement la compagne de Psitchi Osman.
--Officier, qu’es-tu venu faire ici? lui crie-t-elle en armant son fusil.
--Vous prendre tous, brigands! répond-il. Il vise la femme. Le coup part. Elle n’est pas touchée.
--Officier, prends garde à ta crosse! crie la femme.
Elle tire, et la crosse du fusil de l’Albanais est brisée par la balle.
--Officier, prends garde à ton bras droit!
Elle tire de nouveau, le soldat tombe le bras fracassé..., et ses hommes se dispersent...
La lassitude cependant finit seule par avoir raison de Psitchi Osman. Il sollicita sa grâce, aux conditions ordinaires, c’est-à-dire la vie sauve et la liberté. On les lui accorda. Depuis ce moment ils vivent heureux et tranquilles, sa femme et lui, dans un grand _tchifflik_ non loin de Balouk-Essir. Ce sont maintenant les plus honnêtes gens du monde!
* * * * *
J’ai tenu à laisser à ces récits leur naïveté et leur couleur locale. Je les donne tels que je les ai maintes fois entendu raconter. Au lecteur le soin d’en tirer les réflexions et la moralité.
CHAPITRE VI
LE SOLDAT TURC
Il n’est point rare de rencontrer sur les routes des bandes de dix ou quinze paysans turcs, grands gaillards bien découplés, marchant d’un pas délibéré, sans autre bagage qu’une petite sacoche renfermant quelques croûtes de pain, une poignée de riz ou de maïs, un concombre; retenu par une courroie pend sous leur aisselle gauche un petit étui de cuir dans lequel se trouvent les quelques papiers qui peuvent constituer leur état civil ou la demi-douzaine de piastres qui représente tout leur avoir; un long bâton à la main ils s’avancent en chantant des mélopées sur un rythme doux et plaintif; souvent l’un d’eux marche en tête et accompagne ces chants en tirant des accords stridents d’une guitare à trois cordes de cuivre.
Voyez-les passer. Ils n’ont l’air ni heureux, ni malheureux. Ils semblent indifférents à ce qui les environne. Et cependant leurs vêtements en lambeaux, tout maculés de boue et couverts de poussière, attestent une route poursuivie déjà longue. Nul ne se plaint toutefois.
Ce sont là des _rédifs_. Ce sont les recrues qui vont à Stamboul rejoindre leur régiment. Et quelquefois ces gens qui défilent ainsi devant vous, sans fatigue apparente, arrivent du fond de la Turquie d’Asie! ils sont déjà depuis près de deux mois en route!
Nul chef ne les conduit, ne les surveille en cas de désertion. A quoi bon, d’ailleurs? Le _moukhtar_ de leur village leur a donné un jour l’ordre de partir, il leur a dit que le Sultan les réclamait pour les incorporer dans ses régiments. Ils sont partis, sans plus se soucier de ce que l’on ferait d’eux. _C’était écrit!_ Donc, en avant! Et ils arriveront tous, soyez-en sûr, fidèlement, au jour dit,--au prix de quelles privations et de quelles fatigues!--à l’échelle où un bateau les attend qui les transportera pêle-mêle à Stamboul.
Voilà le premier apprentissage du jeune soldat turc. Quand il arrive au corps il est déjà aguerri.
Aussi cela fait-il de vaillantes troupes. Les Russes ont été d’ailleurs à même de s’en apercevoir dans la dernière guerre.
Je retrouve à ce sujet, dans mes notes, un article paru dans un journal de Péra il y a deux années. C’est un parallèle original entre le soldat turc et nos troupes indigènes d’Algérie. L’auteur, M. G. B., ne m’en voudra pas, je l’espère, si je lui cède ici la place. Mais le caractère du soldat turc est tracé dans ces lignes trop fidèlement, et par un observateur trop éclairé, pour que je prive mes lecteurs de ce petit morceau de choix; tous ceux d’ailleurs qui ont été à même de voir de près un régiment ottoman, reconnaîtront l’absolue fidélité des traits indiqués.
«La guerre franco-allemande a immortalisé les turcos pour leur bravoure sur le champ de bataille. Ils ont été distingués dans une armée dont la vaillance est passée en proverbe. La puissance qui combattait contre ces régiments d’Afrique a rendu elle-même justice à la valeur de ces soldats d’apparence chétive, aux formes grêles, mais dont la valeur n’a pas de bornes, soit dans l’attaque, soit dans la défense.
»On n’a jamais parlé du soldat turc; cependant il diffère peu du soldat africain, et ce peu paraît être en faveur du premier. Il est certain que si, en 1870, le maréchal de Mac-Mahon avait eu sous ses ordres des régiments turcs, ceux-ci se seraient comportés tout comme les régiments de turcos et auraient cueilli les mêmes lauriers.
»Il y a plus, le soldat turc, moralement parlant, a une supériorité incontestable sur le combattant africain: c’est celle résultant de l’avantage qu’il possède de se battre pour son propre pays, tandis que le second se bat pour son pays d’adoption.
»Examinons les avantages matériels que le troupier ottoman possède sur le turco.
»Le soldat africain, soit par l’effet de la discipline, soit comme conséquence de sa propre nature, est homme de précaution.
»Rien ne manque à son équipement lorsqu’il se rend en campagne. Ceux qui ont pu voir défiler les régiments arabes dirigés sur Reichsoffen ou Wissembourg ont pu constater ce fait. Un turco en expédition se pourvoit même des objets les moins indispensables sur le champ de guerre, tels que rasoir, cuvette, savon pour se raser la tête: flageolet, guitare ou autres instruments nationaux pour tuer le temps pendant les nuits d’insomnie. Quelques-uns vont jusqu’à emmener avec eux des animaux domestiques, tels que perroquets, chats, chiens, etc.
»Nous nous souvenons d’avoir vu en 1870, parmi les régiments arabes dirigés vers la frontière franco-allemande, plus d’un turco portant--outre le sac réglementaire, la tente de campement, une couverture de laine et le fusil avec la baïonnette--deux paires de souliers de rechange, une paire de bottes suspendues derrière le sac et se balançant de concert avec deux énormes marmites en fer, une cuvette à barbe en cuivre avec une bande de cuir tanné servant à aiguiser les rasoirs, une guitare dont le manche démesurément long menaçait le ciel, un gros morceau de bois gras pour aider à allumer les feux, et dominant le tout, une cage dans laquelle était renfermé le plus beau perroquet que l’on puisse voir et qui semblait vouloir diriger le régiment pas les cris de: «guide à gauche! par file à droite!» etc.
»Il est évident que le turco ne se séparant jamais de ces objets plus ou moins nécessaires souffre peu ou point du déplacement qu’il subit en campagne. Le poids même de tant de bibelots entassés les uns sur les autres avec un désordre pittoresque que font tolérer les habitudes africaines, ne semble pas peser sur le dos qui les transporte à des centaines de kilomètres.
»Rien de tout cela chez le soldat turc. Il part en campagne comme il se rendrait chez lui en congé, ne se souciant de rien, ne prévoyant aucun cas de privation. Quant à la question de nourriture, à défaut de ration, le turco se contente parfaitement d’un chien tourné à la broche en guise de mouton rôti et d’un chat sauté à la graisse en place de civet de lièvre tandis qu’il faut plusieurs journées de jeûne au soldat turc avant qu’il ait recours à ces mets extraordinaires. Ce dernier résiste donc mieux à la faim et ne se rebiffe nullement lorsqu’on le met au régime de l’orge, du maïs ou du seigle en grains.
»Pour ce qui est de l’action au feu elle est identique chez le soldat turc comme chez le soldat arabe. Tous deux se jettent dans la mêlée avec la conviction profonde de n’être tués que si le sort les désigne d’avance. Il est difficile de résister à leur élan, si on n’obéit point aux mêmes convictions. Les Allemands en ont eu la preuve en 1870. Les Serbes viennent de renouveler l’expérience dans la dernière guerre. Le général Tchernaïeff, forcé de rendre justice à la bravoure du soldat turc, aurait dit qu’avec 500 mille hommes de cette troupe il bouleverserait l’Europe, comme le prince Frédéric-Charles avait dit, en voyant défiler les 15,000 prisonniers, derniers débris d’une armée de 30 mille combattants qui avaient tenu tête à 170 mille hommes: Honneur au courage malheureux.
»Ce qu’il y a de plus remarquable chez le soldat turc régulier ou volontaire, c’est l’ardeur avec laquelle il se rend au combat.
»Une guerre éclate. Ceux qui sont sous les armes sont dirigés vers la frontière, ceux qui se trouvent chez eux s’enrôlent comme volontaires. Il n’y a aucune nécessité de faire appel à l’élan patriotique. Du reste, les moyens manquent, et personne n’y songe.
»Pas de journaux publiant des articles à sensation dans le but d’exciter l’enthousiasme guerrier. Pas d’autels pour les enrôlements volontaires. Pas de proclamations. Pas de speach.
»Chaque département, chaque ville, chaque hameau, prévenus plus ou moins tard par un bruit qui circule vaguement dans le pays, envoient leur contingent de défenseurs. Chacun prend son sac et se dirige vers la capitale, où le chemin à prendre pour se trouver en présence de l’ennemi lui sera indiqué.
»Nul ne connaît les motifs qui ont pu amener la guerre. On ne s’en inquiète même pas. On ignore si elle a été ou non provoquée par le pays même, si elle se fait à tort ou à raison. Pas de commentaires. Pas de conjectures. La guerre existe, c’est un fait, cela suffit.
»Très peu de soldats connaissent la valeur militaire et quelquefois jusqu’au nom du chef auquel ils doivent obéir, la position ou l’importance du pays qu’ils doivent combattre. Aux yeux du soldat turc tous ces détails sont des questions secondaires qui n’ont aucune importance.