Part 5
_Christophorès_--Grec orthodoxe--instruction nulle--esprit borné--grand entêtement--est cause du retard apporté à l’expédition de la plupart des affaires courantes--très attaché à sa religion--bien noté chez le métropolitain--indifférent aux procès étrangers, à moins qu’un intérêt grec ne soit en jeu--se laisserait corrompre, mais n’en trouve pas l’occasion, les parties s’adressant de préférence au président, comme de juste, et aux membres influents.
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_Rechid-Effendi_--70 ans--a été hakim (premier fonctionnaire du Chéri), dans plusieurs vilayets--a occupé à Constantinople diverses fonctions dépendant du Chéri--passe pour être très versé dans la loi sainte--en tous cas est efficacement secondé par son fils qui lui sert de naïb--quant à ses aptitudes comme président d’une cour supérieure appelée à juger les affaires civiles en dernier ressort, elles paraissent être très limitées; du reste ses prédécesseurs n’ont pas été mieux doués que lui sous ce rapport, ses successeurs ne le seront probablement pas davantage.
Soit par économie, soit faute de fonctionnaires capables, le président du tribunal du Chéri d’un vilayet doit, d’office, présider la cour d’appel civile du même vilayet. Il en résulte que ce personnage qui peut, à la vérité, être très versé dans la législation qui lui est familière, est très souvent, presque toujours, fort embarrassé quand il a à juger des questions soumises au droit commun. Le vilayet n’a pas encore connu un hakim au courant des deux législations. Aussi la cour d’appel a-t-elle toujours été à la merci du premier membre venu qui a su gagner la moindre influence sur le président. Quand le président est intègre, c’est encore un heureux résultat!
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_Muheddin_--68 ans--préside le tribunal des affaires criminelles assez intelligemment--fait preuve d’énergie quand il le veut--a prononcé sept condamnations à mort dernièrement, en un seul mois--connaît suffisamment les codes ottomans--affecte d’ignorer absolument les textes des capitulations et les privilèges stipulés en faveur des Européens.
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_Ahmet-Ullah-Effendi_--78 ans--est à la tête d’un tekké de derviches--c’est le vétéran des fonctionnaires judiciaires du pays--petit homme aux yeux vifs et étincelants--représente le vieux type turc--très intelligent--assez intrigant--esprit hésitant--ses longues digressions font perdre un temps précieux au tribunal--vote toujours comme le président.
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_Isaac_--60 ans--Israélite--exerce le métier de saraf (changeur)--très intelligent--n’exprime jamais son idée au tribunal--approuve toujours le président--indifférent à toute affaire où les intérêts d’un Israélite ne sont pas en jeu.
III
CHEZ LE JUGE D’INSTRUCTION
... Hier, mon cawas Hristo a été insulté et menacé par un grec, sujet ottoman. J’ai porté plainte à l’autorité locale et l’agresseur a été arrêté immédiatement. Aujourd’hui, je me rends chez le juge d’instruction avec mon cawas pour qu’il expose lui-même les faits tels qu’ils se sont passés.
Hristo se revêt de ses plus beaux vêtements, rouges et or, il se pare de ses armes les plus damasquinées et les plus étincelantes à l’œil, et il n’oublie pas surtout la décoration autrichienne qu’il a gagnée je ne sais plus dans quelle bataille.
Ainsi accoutré, au milieu de la foule dépenaillée qui encombre le vestibule servant d’antichambre au juge d’instruction, mon cawas, droit et fier comme un bedeau de cathédrale et la cravache à la main, passerait aux yeux d’un Parisien et surtout d’une Parisienne pour un prince oriental, et moi simplement habillé à la française, en noir, je serais pris tout au plus pour son humble domestique.
On nous introduit immédiatement dans le cabinet du juge d’instruction.
C’est au rez-de-chaussée, de plain-pied avec le vestibule. Une chambre longue, basse, à fenêtres étroites et grillées. Jour incertain. Une natte en paille recouvre la moitié de la pièce, à droite en entrant; de ce côté, dans l’angle, en face les fenêtres, un fauteuil forme crapaud, siège officiel du magistrat; à gauche de ce fauteuil, un petit tabouret pour le greffier; entre le fauteuil et le tabouret, une petite table très basse, très étroite, hexagone, supportant une écritoire et des plumes. Dans la moitié de la chambre qui n’est pas revêtue de la natte gisent pêle-mêle, sur le carreau, des armes, des vêtements maculés de boue, de sang, poussiéreux, des vases, des chibouks, des ceintures, des babouches, des ficelles, etc..., en un mot, un attirail de pièces dites à conviction. Sur toute l’étendue de la natte c’est le même fouillis, avec cette seule différence que ce sont des liasses de papier, documents privés et publics, plaintes émanant de particuliers, _takrirs_ ou pièces officielles provenant des autorités ottomanes ou étrangères. Pas l’ombre d’un bureau, d’un registre, d’un carton. Dans cette pièce où s’agitent sans cesse les questions de vie, d’honneur, dans cette enceinte redoutable d’où l’innocent peut sortir prévenu, accusé et déjà presque coupable aux yeux des autres, tout respire l’incurie la plus profonde, le désordre le plus parfait, la nonchalance, le laisser-aller, l’insouciance; les murs suintent la misère, et tout indique la corruptibilité.
Le juge d’instruction est enfoncé dans son fauteuil crapaud, échoué là, Allah seul peut savoir à la suite de quelles péripéties!
C’est un grand vieillard, teint basané, barbe noire en pointe, coupée court, sourcils broussailleux, yeux bistrés enfoncés profondément; ses mains longues, osseuses tiennent le _tébili_, chapelet turc, dont les boules rouges s’égrènent sans fin entre ses doigts décharnés. Sa longue robe verte et sa large ceinture disparaissent presque dans les plis de sa houppelande fourrée--et il fait 30° au-dessus de zéro à l’ombre! Il porte le turban blanc des imans, et ses pieds jouent à l’aise dans de larges babouches jaunes.
A mon entrée, il se lève, esquisse de la main le salut oriental, m’indique un siège à sa droite et se rassied. Il fait un signe; un des zaptiés de garde disparaît et revient avec l’inévitable plateau et les non moins inévitables tasses de café. Il roule une cigarette d’excellent tabac de Cavalla, et me la présente ainsi que la pincette à feu. Nous causons, en buvant, de la température, de la récolte des raisins qui s’annonce bonne, d’un ours tué récemment dans la montagne, à quatre heures de la ville, et d’une foule de choses tout aussi intéressantes. Pendant ce temps, les accusés et les prévenus attendent dans le vestibule, bavardent gaiement avec les zaptiés qui les surveillent, et trinquent fraternellement en se passant tour à tour la coupe remplie d’eau.
J’aborde le sujet de ma visite. Le juge m’écoute et ordonne au greffier de lui remettre ma plainte écrite. Celui-ci quitte son siège, se met à quatre pattes sur la natte, au centre des innombrables liasses de papiers qui ont été jetés là, au hasard, au fur et à mesure de leur réception, à la place précise où, après la lecture, on les a laissés choir.
Ainsi accroupi, le greffier, s’appuyant sur la main gauche, se met à trier rapidement de la main droite tous ces documents. C’est un bouleversement qui dure bien dix minutes. Enfin un cri de triomphe se fait entendre: c’est le greffier qui a trouvé! _Ichallah!_ Il se redresse en agitant au-dessus de sa tête une large feuille de papier. Cela est bien, en effet, le texte de la plainte par moi adressée. J’admire l’intelligence de cet employé et son adresse dans cette chasse aux documents, car j’aurais, certes! fait le pari qu’il serait resté bredouille dans cet inextricable fouillis!
Il s’assied alors par terre, les jambes repliées, à la turque, et lit à haute voix mon _takrir_. Le juge d’instruction l’écoute-t-il? Je ne sais. Son visage reste impassible et ses yeux ne quittent pas le _tébili_ que ses doigts égrènent méthodiquement.
Le greffier a fini sa lecture. Long silence. Le juge continue à paraître immobile et insensible à ce qui l’entoure. Dormirait-il? Non, car il se décide à remuer; il étend les bras et prend le document. Il contemple longuement ce papier auquel il ne comprend rien, ne sachant pas un mot de français. Que fait-il? il se contente d’examiner le cachet dont il connaît la forme et l’aspect. Puis, sans qu’un muscle de son visage ait tressailli, sans le moindre mouvement du corps, il ouvre la main et laisse tomber mon _takrir_ qui va rejoindre, au hasard, sur la natte, l’amas confus des textes arabes, turcs, persans, arméniens, grecs, russes, etc. Ce magistrat, en ce moment, rappelle à mon esprit les automates de Vaucanson, et c’est avec peine que je réprime mes pensées qui, vagabondes, tiennent absolument à me faire comparer le premier juge d’instruction du vilayet aux pantins articulés des baraques foraines, ornements des fêtes publiques de la banlieue parisienne!
Longtemps ce fonctionnaire étonnant reste immobile, sans même se donner la peine d’abaisser la main de laquelle vient de s’échapper ma lettre officielle. Enfin il se décide à relever la tête. Il ouvre la bouche. Sans doute il va m’entretenir de mon affaire. Erreur! il commande de nouvelles tasses de café à un nouveau zaptié de garde!
Il faut cependant procéder à l’interrogatoire de mon cawas. Je l’exige. Mais alors je constate ce que l’on m’avait dit depuis longtemps, ce que je m’étais toujours refusé à croire, c’est-à-dire la nullité plus que parfaite du juge d’instruction, homme versé sans doute dans l’interprétation sagace du Koran, mais totalement ignorant des choses de ce monde!
C’est le greffier, arménien jeune encore, intelligent, et désireux d’arriver, qui fait l’interrogatoire, pose les questions, facilite les réponses, et en prend rapidement note.
Le juge d’instruction continue à rester immobile. Dans le pays on appelle cela un «homme de bois».
De temps à autre, un zaptié vient lui présenter des pièces à signer.
Quel travail! quelle fatigue! Le juge prend son cachet, le tient de la main gauche; de la droite il l’enduit d’encre turque grasse et épaisse; il le frotte avec lenteur et méthode; puis il le passe dans sa main droite, pose sur la paume de sa main gauche la pièce à signer et y appuie enfin longuement son cachet. Cela fait, il laisse tomber le papier,--toujours automatiquement; le zaptié se baisse, le ramasse et l’emporte. Le juge se renfonce dans son fauteuil crapaud avec la lassitude qui résulte de l’accomplissement d’un pénible labeur. Quelle fatigue! quel travail!
L’interrogatoire de mon cawas fini, le greffier présente à son chef le procès-verbal. Le juge, sans le lire, y appose son inévitable cachet.
J’ai hâte de me retirer.
Mais en sortant, par prudence, je vais voir le pacha. Je fais bien, car il me confirme de tous points mon impression sur l’absolue nullité de son juge d’instruction. Il m’entend, m’écoute, et, le lendemain, au tribunal correctionnel, mon cawas a gain de cause; son agresseur est condamné à la prison, à l’amende et aux dommages-intérêts. _Pek eyi!_
IV
L’ÉLÉMENT CHRÉTIEN DANS LES CONSEILS PROVINCIAUX
Depuis la promulgation du Hatt de 1840, chaque communauté a pu se faire représenter au conseil supérieur de sa localité, par un de ses membres élu par elle. Quand les tribunaux de commerce et d’instruction criminelle ont été organisés, le même principe a été mis en pratique.
Il y a à remarquer que par suite de la mise en vigueur de cette mesure, dans certaines localités, où il n’y a par exemple que des Grecs et des Turcs en proportion égale, l’élément chrétien n’est représenté dans les conseils que par un seul individu, tandis que dans d’autres endroits la population chrétienne, composée de 3 à 4 communautés différentes, est, quoique bien moins nombreuse que la population turque, représentée dans les conseils par trois ou quatre membres.
A Brousse, les communautés chrétiennes comptent quatre membres dans le grand conseil provincial. Les chrétiens s’y trouvant en nombre presque égal aux Turcs, auraient dû acquérir une part proportionnelle d’influence dans les décisions. Il n’en est cependant rien[4].
[4] Rapport du consul d’Autriche-Hongrie au chevalier Schwegel, 1872.
Cette concession aux chrétiens était une utile réforme dont on devait attendre les meilleurs résultats. Leur admission dans les conseils devait, en donnant satisfaction à leurs aspirations, les relever à leurs propres yeux et les préparer à l’admissibilité à toutes les fonctions publiques. Cependant, après de longues années d’expériences, on ne trouve pas encore les chrétiens beaucoup plus aptes que par le passé à ces fonctions. Leur présence dans les conseils n’a servi que bien rarement à l’avantage des communautés chrétiennes, et n’a que bien rarement aussi pu exercer quelque influence dans les discussions d’intérêts généraux.
Faut-il ajouter que les chrétiens n’ont pas su encore comprendre l’avantage des privilèges qui leur ont été accordés, et qu’ils ont manqué d’habileté pour en faire un bon usage? D’ailleurs, ils ont en général rarement le courage d’une opinion et encore moins souvent celui de soutenir une opinion contradictoirement avec les musulmans; leur présence dans les conseils ne sert le plus souvent qu’à sanctionner des décisions auxquelles ils n’ont pris aucune part.
Dans les questions d’intérêt privé entre deux individus de deux communautés, on voit presque toujours les membres chrétiens des conseils se poser moins en juges impartiaux qu’en défenseurs obligés et naturels de leur coreligionnaire respectif. En présence d’un intérêt turc en jeu, ils se taisent. Dans les questions d’intérêt public, on ne les voit prendre aucune initiative et on les trouve presque toujours indifférents. Dans les questions d’intérêts chrétiens, on les trouve le plus souvent divisés par l’antagonisme et les rivalités de race, qui, parmi les diverses communautés chrétiennes, ne le cèdent en rien aux rivalités entre chrétiens et musulmans.
On accuse souvent les turcs de fanatisme; les populations chrétiennes de ce pays méritent au moins autant qu’eux ce reproche; les grecs surtout, et selon moi, il n’y a pas chez eux le même esprit de tolérance pour le modifier comme chez les turcs[5].
[5] Rapport précité.
Les chrétiens n’ont jamais été admis dans les conseils sur un pied de parfaite égalité avec les membres musulmans. Ils n’ont presque jamais été nommés d’une manière régulière. Ce sont le plus souvent des personnes de la convenance des autorités locales, et désignées au choix de leurs coreligionnaires, pour remplir auprès d’elles le rôle d’automates ou de conseillers complaisants.
Dans ces conditions, les membres chrétiens ne paraissent briguer leurs places au conseil qu’en vue de servir leurs intérêts privés. Les dispositions qui animent les turcs dans l’exercice des fonctions publiques ne sont d’ailleurs pas plus édifiantes, et sur le terrain de l’intérêt privé, on voit le plus souvent turcs et chrétiens se réunir et s’entr’aider; une opinion complaisante en vaut une autre à l’occasion.
Tel est le rôle des chrétiens dans les conseils provinciaux depuis longtemps; telles sont aussi les dispositions générales des membres musulmans et chrétiens dans ces conseils.
Les chrétiens ne manquent cependant pas de se récrier contre la situation secondaire faite à leurs représentants dans les conseils; mais de tous ceux qui ont passé par ces fonctions, aucun n’a su faire preuve d’assez d’indépendance, d’impartialité, de courageuse énergie, pour pouvoir contribuer à l’améliorer.
La profonde misère qui règne dans toutes les classes de la population et qui résulte d’une longue série de manque de récolte, du poids énorme des impôts et des charges supplémentaires qui pèsent sur elles contribue beaucoup aussi à leur démoralisation et à leur découragement; avec le sentiment de leurs droits, elles semblent avoir perdu la conscience de leur devoir.
CHAPITRE V
DANS LA MONTAGNE
I
LES PAYSANS.--UNE CHASSE A L’OURS
Mon ami sir Edwin.--Un ours à tuer.--En route pour la montagne.--L’arrivée au village.--La chambre d’hospitalité.--Le _mouktar_.--Pendant le café.--De grands enfants.--Histoire de bottes.--Les médecins malgré eux.--Le repos.--Les puces et autre vermine.--Idée originale d’un muletier.--Les fusils à treize francs.--Dans la forêt.--Les rabatteurs.--L’ours invisible.--Le retour en ville.--Les chacals.
Il est cinq heures du matin. Les rayons du soleil de mai entrent à flots par les dix fenêtres de ma chambre...--Comment! dix fenêtres! dans une seule chambre?--Certes!... ne suis-je pas en Asie et a-t-on jamais ici taxé les fenêtres?--Heureux pays où l’air et la lumière ne sont pas frappés d’impôts!... Donc le soleil prend en maître possession du logis, me réveille, m’éblouit et me force à me lever.
Je descends au jardin tout embaumé par les douces senteurs matinales des roses qui s’ouvrent.
A travers les grilles qui laissent jour sur la rue, j’aperçois sir Edwin G... en contemplation devant une bâtisse inachevée.
--Voilà bien la Turquie, me dit-il en me voyant: on entreprend tout, on n’achève rien.
Il entre. On apporte les narghilés, le raki, et nous causons.
Sir Edwin est consul _of her Britannic Majesty’s_. Jeune encore, de haute taille, bien découplé, il unit tout ensemble la mâle robustesse à la douceur féminine. On dirait une jeune fille capable, dans une puissante étreinte, d’étouffer un ours. Aimable causeur, spirituel, d’une distinction rare en Asie, sir Edwin est un fort agréable compagnon, et, j’ajoute tout de suite, un cœur droit et franc.
C’est aussi le plus intrépide chasseur du pays. Il n’y a pas un coin de la montagne qui ne lui soit familier, pas un ravin dont il n’ait troublé les échos par les détonations de son winchester. Pour lui, isolé dans ce pays quelque peu sauvage, la chasse est la grande distraction; il s’y rend comme en Europe nous nous rendons au bal.
Les soirées ici, sont, en effet, dans la montagne; l’orchestre, c’est le bruissement des feuilles agitées par le vent; les hôtes sont les sangliers, les ours, les loups, les chacals, les biches, les daims, les chevreuils qui galopent dans la forêt ou s’embrassent dans les clairières; l’intrus qui s’invite de lui-même, c’est le chasseur à l’affût.
Précisément Edwin a reçu hier la visite de deux montagnards turcs qui venaient l’informer qu’un ours,--toujours le plus gros de son espèce quand il n’est pas tué!--était apparu non loin de leur village. Il me propose de l’accompagner dans la chasse qu’il médite de donner à cet animal insociable. Pour moi, depuis peu dans le pays, l’occasion s’offre belle de m’initier plus intimement à la vie nouvelle que je vais pratiquer. J’accepte. C’est entendu: nous partirons dans la journée pour la montagne.
Donc à deux heures, Edwin, mon ami Grégoire, moi et le _surudji_ ou postillon qui aura soin des chevaux, nous descendons au grand trot de nos montures la large rue qui conduit à la route de Ghemlek. Les fers de nos chevaux, battant les pavés, réveillent les indigènes alanguis par la sieste dans les carrefours, sur les trottoirs, aux angles des portes.
A l’extrémité de la ville, nous nous arrêtons pour prendre la provision d’orge nécessaire aux chevaux.
Puis on repart, et nous entrons dans la plaine.
Ce n’est qu’après cinq heures d’une course rapide que nous parvenons à l’extrémité est de la plaine de Brousse et que nous entrons enfin dans la montagne.
Là il n’y a plus de routes praticables. Il faut aller au hasard, suivre un lit de torrent desséché, un ravin, gravir de rudes montées, traverser des taillis. Il faut laisser la bride libre au cheval, qui d’instinct, et le pied aussi sûr que celui d’un mulet, évitera les faux pas et les casse-cou, doucement, sans se presser, mais sûrement. Il faut avoir l’œil aux aguets, être assuré que le revolver est bien armé, que le poignard joue facilement dans sa gaîne, et tenir le fusil haut sur la cuisse. Il faut s’attendre à tout; car il n’y a pas ici un défilé qui n’ait sa tragique légende.
Depuis longtemps il fait nuit quand nous arrivons à l’entrée du village. On ne nous attendait pas aussitôt; aucune lumière ne brille.
Après de longs circuits nous parvenons enfin au centre de cet amas de masures en bois perdues au milieu de la forêt.
Avec la crosse de nos fusils nous frappons à quelques portes, au hasard!
Un paysan sort à moitié éveillé.
--Conduis-nous à l’_oda_, dit sir Edwin, et préviens le _mouktar_.
L’_oda_ c’est la chambre d’hospitalité que possède tout village en Asie. C’est là que le voyageur trouve un abri, du feu, et même des vivres s’il n’en a pas. Cette hospitalité turque,--peut-être plus réelle que la traditionnelle hospitalité écossaise!--est aussi large que le comportent les ressources de localités absolument pauvres. Elle est entièrement gratuite; mais, si le pauvre ne paye rien, il est d’usage aussi que le riche de passage laisse au village une petite gratification qui aide à l’entretien du logis et du feu. Cela est peut-être patriarcal, mais c’est infiniment plus démocratique et bienfaisant que notre organisation européenne. Le misérable, dans les villages de l’intérieur de la Turquie d’Asie, est au moins toujours assuré de savoir où reposer sa tête, réchauffer ses membres, apaiser sa faim.
Le bruit de nos chevaux réveille le village endormi. Les portes claquent, les fenêtres grincent. Des ombres s’estompent indécises dans la nuit claire, s’agitent, semblent se concerter. Le _mouktar_, sorte de maire de campagne, vient de lui-même à notre rencontre, nous souhaite cordialement la bienvenue et nous conduit à l’oda.
Par un escalier en bois vermoulu nous parvenons dans une petite pièce d’environ huit à dix mètres carrés. Le mouktar se baisse devant le foyer; à genoux, appuyé sur une main, il écarte de l’autre les cendres chaudes et ravive les tisons de son souffle puissant. Puis il prend un morceau de bois résineux, l’allume, le fixe entre deux pierres disjointes de l’âtre, se relève et nous salue de nouveau en disant: Vous êtes ici chez vous.
On nous apporte des vivres: un peu de pain, une espèce de pâté d’orge bouilli mélangé de feuilles de coquelicots; pour boisson du lait. Heureusement nous avons apporté des provisions plus substantielles et plus conformes à des estomacs européens. Nous donnons au mouktar le café et le sucre, comme c’est l’usage, et, pendant qu’il fait méthodiquement griller le café dans une large assiette en terre noire, nous commençons à souper, assis à la turque,--car les chaises sont inconnues ici.
La salle, éclairée par les lueurs capricieuses du morceau de bois résineux, présente un curieux tableau.
Pendant les préparatifs du repas, un turc est entré et s’est accroupi silencieusement dans un coin. Puis un autre est venu s’accroupir auprès du premier; puis un troisième, un quatrième, un cinquième, si bien qu’ils sont déjà plus de vingt nous examinant tous dans la même attitude de curiosité silencieuse. La nouvelle que des _Frenks_ sont arrivés au village s’est répandue de porte en porte, et comme c’est ici chose rare, on vient nous contempler. Et la chambre est déjà pleine que d’autres paysans surviennent encore et s’entassent au milieu des premiers. C’est chose étonnante comme une petite pièce peut contenir de turcs! sur le palier restent les plus timides, et, au fond, dans l’ombre, se dessinent les formes des femmes enveloppées du féredjé et du yachmak.
Les vacillements de la flamme se jouent bizarrement sur ces costumes bariolés, sur les ceintures, sur les casaques multicolores, sur les turbans d’aspect différent. C’est une richesse de tons inouïe qu’offrent les vêtements de ces pauvres gens.
Le mouktar a enfin terminé la laborieuse préparation du café. Il nous offre les premières tasses, puis il en donne également une tasse à chacune des personnes qui se trouvent dans la salle. C’est l’usage; c’est la bienvenue que paye le voyageur.