Part 3
Malheureusement les sectes chrétiennes semblent animées d’un esprit de prosélytisme aussi outrecuidant que maladroit. Ne pouvant se montrer intolérantes, elles sont tracassières. Aussitôt qu’une communauté a pu établir pignon sur rue, c’est-à-dire posséder son église et son clocher, c’est tout de suite un incessant vacarme de cloches qui viennent troubler la tranquillité de ces belles plaines d’Asie; ce sont des processions avec bannières au vent, chants liturgiques sur des modes élevés, prêtres en grand uniforme; ce sont des promenades interminables, avec déploiement de croix latines et de croix grecques, pour aller bénir des sources, leur donner des noms de saints ou de saintes, y déposer des images coloriées du patron improvisé, en faire des _aiasmas_ et y récolter des aumônes. C’est surtout parmi le clergé grec une véritable rage, une monomanie, digne d’être observée par les aliénistes, que de vouloir convertir ainsi toutes les sources d’eau pure en eau bénite. Si les Turcs n’étaient aussi largement indifférents à ces pratiques, s’ils ajoutaient la moindre importance à ces consécrations, il arriverait bientôt que toutes les sources ayant été profanées par les bénédictions des infidèles, ils crèveraient de soif, ne sachant plus où aller boire sans offenser Mahomet!
Pour tout résumer en peu de mots: si j’ai parfois rencontré en Asie des tendances à l’intolérance religieuse, cela a toujours été chez les sectes chrétiennes tolérées par l’islamisme, maître chez lui en définitive. Ce qui n’empêche pas que grégoriens, orthodoxes, juifs, accusent sans cesse les turcs d’intolérance manifeste; qu’ils réclament sans vergogne l’obtention de prérogatives et de privilèges qu’ils sont les premiers, dans les contrées où dominent leurs religions, à refuser aux mahométans; qu’ils sont enfin,--à les entendre,--des martyrs de leur foi, des victimes offertes en holocauste à ce monstre imaginaire que l’on nomme en Europe: le fanatisme musulman. Quand un turc tue un chrétien, on crie au fanatisme! sans tenir compte que neuf fois sur dix le chrétien a été simplement victime de sa déplorable habitude de s’immiscer dans des affaires qui ne le regardent pas. En Asie, chacun pour soi, mais surtout chacun chez soi.
Ce qui précède concerne principalement les chrétiens raias, arméniens et grecs. On doit, en effet, reconnaître chez les catholiques, européens surtout, un peu plus de réserve, de retenue et de tenue[3].
[3] Extrait du _Phare du Bosphore_, du 16 juin 1882.
«Un membre de l’épiscopat français vient de rendre un hommage assez inattendu, mais assurément très mérité à la tolérance large et généreuse que les Osmanlis pratiquent chez eux en matière de religion. Mgr Turinaz, évêque de Toul et de Nancy, vient d’adresser à ses diocésains une lettre pastorale dans laquelle il esquisse brièvement les rapports des différentes puissances avec la Papauté.
»En ce qui concerne la Turquie, voici ses paroles:
»_Jamais, dit-il, le catholicisme, ses évêques, ses missionnaires, ses admirables religieuses n’ont été aussi libres et aussi protégés à Constantinople._»
Cette tolérance religieuse, que j’ai constatée chez les musulmans dans toutes les parties de la Turquie d’Asie que j’ai visitées, est d’autant plus digne d’être notée à Brousse que cette ville, depuis sa conquête par Orkhan, a toujours été considérée comme une ville sainte.
Si la Mecque est la Jérusalem de l’islamisme, Brousse est la Rome de la chrétienté, non pas au point de vue du siège de l’autorité théocratique,--siège sujet à changement chez un peuple nomade,--mais eu égard à la parfaite conservation des traditions théologiques.
Il est courant d’entendre dire dans le pays que Brousse possède autant de mosquées que l’année a de jours. De fait, on n’en a jamais opéré un dénombrement certain. Mais à voir la quantité de minarets qui émaillent la ville, comme les marguerites un champ, il se peut très bien que cette locution soit exacte, peut-être même au-dessous de la vérité, si l’on tient compte aussi des turbés ou tombeaux, et des fondations pieuses.
CHAPITRE II
LES EAUX THERMALES
Les bains de Brousse.--Une future station balnéaire.--Yeni et Eski Kaploudja.--Kara Moustapha.--Le village de Tchékirglé.
Il y a deux saisons pour les bains de Brousse: mai et septembre.
Pendant ces deux mois, Brousse voit arriver non plus seulement les étrangers de passage à Constantinople, mais aussi et surtout, l’élite de la société de Péra.
C’est un revenu annuel pour la ville d’environ 15,000 livres turques, soit près de 345,000 francs.
Ces eaux thermales, ferrugineuses et sulfureuses, ont joui de tout temps en Orient d’une réputation justement méritée. Elles s’échappent des contreforts inférieurs du mont Olympe avec des températures qui varient suivant les sources de 35 à 60 et même à 80 degrés centigrades.
Les bains se trouvent à deux et trois kilomètres au plus de la ville.
Leur disposition générale est celle des bains turco-romains, mais sans étuves sèches. La chaleur qui s’y développe est naturelle; c’est celle de l’eau, et elle est ramenée, suivant les salles, à la température voulue.
Malheureusement ces bains, qui pourraient devenir pour Brousse une véritable richesse, sont dans un état de délabrement qui fait peine à voir et mal entretenus au possible. Si l’on ajoute à cela les difficultés de communications entre Brousse et Constantinople, le mauvais service des vapeurs privilégiés de la compagnie Mahoussé qui vont de la Corne d’Or à Moudania, le manque, et par suite l’élévation des prix, des véhicules entre Moudania et Brousse, on comprendra pourquoi, malgré leur efficacité réelle pour la guérison de certaines maladies, ces bains sont relativement aussi peu fréquentés.
Nul doute cependant qu’un jour viendra où des spéculateurs audacieux et intelligents chercheront à faire de Brousse une véritable station balnéaire et sauront y réunir le confort européen au kief oriental. Ce jour-là Brousse sera à Constantinople ce que Nice est à Paris, mais avec des proportions plus considérables, car, du même coup, ce lieu de plaisir deviendra un grand centre d’affaires, étant donné que Brousse est pour ainsi dire l’avant-garde de la riche Anatolie.
Voici l’énumération et la description succincte des principaux bains existant actuellement et qui, malheureusement, subsisteront dans le même état, sans modifications, peut-être pendant longtemps encore.
_Yeni-Kaploudja._--Un des plus grands bains de Brousse, construit antérieurement à l’an 767 de l’hégire par Tchéal-Zadé Rassim Pacha, gendre de Soliman II.
Ce bain se compose de trois grandes salles avec coupoles.
La première salle, la plus vaste, reçoit le jour par deux coupoles. C’est la salle qui renferme les couchettes. La température y reste moyenne. Au centre se trouve un bassin à eau froide, eau bonne à boire. Au fond, une estrade sur laquelle s’ouvrent des chambres particulières avec vue sur la plaine.
La seconde salle, à température tiède, est l’avant-salle des bains proprement dits.
La troisième est le bain même. La température y est réglée au moyen des globes de verre de la coupole suivant le degré de chaleur de l’eau. Cette salle entièrement ronde renferme au centre une vaste piscine de 10 mètres de diamètre, qui reçoit par un large conduit l’eau sortant chaude de la source. De très vieilles faïences persanes, bleu tendre, admirablement conservées, malgré les émanations sulfureuses, ornent jusqu’à hauteur d’homme les parois de cette salle. Quatre petites pièces, éclairées également chacune par une petite coupole, prennent accès dans la salle de bain. Elles sont aussi ornées de vieilles faïences. C’est là que s’opère le massage.
L’eau qui alimente ces bains sort de la source à environ 60 degrés centigrades. La température du bain est réglée à 34° et 35° centigrades.
_Kainardja._--Petit bain situé en face de Yeni-Kaploudja. Bâtiment bas, sans architecture. Ce bain est réservé exclusivement aux femmes.
_Kara Mustapha._--Situé au pied de Yeni-Kaploudja, sur la route de Moudania à Brousse. Ce bain se compose d’un petit bâtiment en pierre qui renferme la piscine, c’est le bain réel, et d’une bâtisse en bois qui sert de salle de couchettes. Source argentifère, eau très claire, à 33 degrés. Ce petit bain, un des plus coquets de Brousse, a été fondé par un riche indigène nègre et porte le nom de son fondateur, Moustapha le Noir.
_Buyuk-Kukurtlu._--Grand bain. Eau sulfureuse à 80° centigrades construit par Hudavendighiar-Ghazi, le Sultan victorieux, qui a donné son nom au vilayet. Il ne présente rien de remarquable comme architecture extérieure ou intérieure.
_Kutchuk-Kukurtlu._--Petit bain situé près du précédent. Eaux sulfureuses au même degré. Baignoires à la franque.
_Eski Kaploudja._--Grand bain situé à Tchékirglé. C’est, après Yeni-Kaploudja, le plus grand bain de Brousse. Tous les deux sont à peu près semblables comme construction, bien que Eski-Kaploudja remonte à une époque bien antérieure. Les eaux sont ferrugineuses. Elles possèdent à leur sortie de la source 65° centigrades. La température dans le bain est réglée à 34° 1/2.--Un petit bain attenant à Eski-Kaploudja est réservé aux femmes.
Le petit village de Tchékirglé possède encore d’autres petits bains, d’importance secondaire, tels que Husnu-Guzel, Ketchéli, etc. etc. Tous ces bains sont disposés principalement pour les voyageurs qui désirent y séjourner quelque temps. Les eaux sont ferrugineuses.
En résumé, les bains les plus remarquables, et aussi les plus fréquentés, sont ceux de Yeni et Eski Kaploudja et de Kara Mustapha.
CHAPITRE III
MOUDANIA
Un campement sur le golfe de Ghemlek.--Le grec moderne.--Arnaout Keuy.--La saison des bains de mer.--Les soirées.--Les maisons.--Les Grecques et les Arméniennes.--Une source sainte.
Je me trouve, pour le moment, campé à Arnaout-Keuy, sur le golfe de Ghemlek. Mes tentes sont dressées sur un rocher à pic, à 50 mètres au-dessus du niveau de la mer et à peine à un mètre du bord.
Quelle admirable vue!
Ce golfe me rappelle le lac de Genève avec une étendue moindre, car l’œil peut ici embrasser toute la circonférence. Mais, au lieu des sites délicieusement civilisés, comme Évian, Ouchy, Vevey, je n’aperçois que des sites quelque peu sauvages qui portent les noms plus ou moins euphoniques de Siyi, Bourgas, Armoutlouq, Coursounlouq. Dominant tous ces villages, deux petites villes: Ghemlek, au nord-est, et Moudania, au sud-ouest.
Dans presque tous ces endroits, à l’exception de Ghemlek, les deux tiers de la population sont d’origine grecque, ce qui d’ailleurs est presque général sur tout le littoral de la Turquie d’Asie. Aussi est-il commun de constater cette singulière anomalie, à savoir des sujets turcs ne parlant pas un mot de la langue turque. En ce qui me concerne, je suis loin de m’en plaindre. Commençant à peine à baragouiner quelques mots turcs, il m’est plus facile de me faire comprendre, pour l’usage journalier, en langue grecque. Cependant quelle différence avec la langue qu’on m’a enseignée dans ma jeunesse sous le nom de grec ancien! Ce ne sont pas tant les mots qui ont changé; à part les termes techniques, le reste est à peu de chose près le même. Mais quelle difficulté pour la prononciation!
Pourquoi aussi Érasme a-t-il eu la malencontreuse idée de préconiser la prononciation bizarre qui est encore suivie dans nos écoles pour le grec ancien? Il y a cependant de fortes présomptions pour que les Grecs modernes aient conservé plus intacte que les étrangers la prononciation de leurs ancêtres. Je ne vois point d’ailleurs ce qui pourrait empêcher que l’on apprît aux écoliers à lire Homère avec la prononciation grecque moderne, plutôt qu’avec la prononciation dite classique, qu’Homère doit être fort étonné d’entendre s’il survit encore quelque chose de lui dans un monde meilleur. Il me semble que cette question pourrait fort bien se mettre à l’ordre du jour du Conseil supérieur de l’instruction publique. Les conséquences d’une semblable réforme seraient grandes, en ce sens que nos jeunes Français seraient à même à l’avenir de converser familièrement avec n’importe quel descendant de Périclès ou n’importe quelle arrière-petite-fille d’Aspasie. Et, comme la question grecque me semble loin d’être résolue et ne peut au contraire que prendre de l’extension, il y aurait dans cette réforme même un certain attrait politique.
* * * * *
Arnaout-Keuy, le village au-dessus duquel j’ai établi mon campement, est également un village grec, bien que son nom signifie en turc: village albanais.
Sur les deux cents habitants qui composent cette agglomération, s’il y a trois musulmans c’est tout.
On est ici à peine à dix minutes de Moudania, et c’est sur la plage qui s’étend de Moudania à Arnaout-Keuy que la belle société de Brousse vient en juillet et en août prendre les bains de mer. Ce n’est point là seulement une question d’hygiène, c’est aussi une question de sécurité. A ce moment, en effet, apparaissent les grandes chaleurs; la moyenne est trente-cinq degrés centigrades, et quelquefois le thermomètre monte à trente-sept et quarante degrés. A Brousse même la chaleur est suffocante, les fièvres se déclarent, et quand on est pris, c’est pour de longs mois. Aussi tous ceux que leurs affaires ne retiennent pas en ville, et ils sont nombreux--(la période des transactions étant terminée, la récolte de la soie faite, les cocons vendus),--se réfugient dans les massifs de l’Olympe ou sur les bords de la mer.
C’est alors que Moudania et Arnaout-Keuy prennent une certaine animation.
Dans la journée, il est vrai, au moment de la chaleur, chacun, suivant l’habitude orientale, se livre à une sieste prolongée.
On se lève seulement quand le soleil se couche, et alors jusqu’à une heure ou deux du matin le golfe est sillonné de caiqs.
C’est un spectacle charmant de voir sous ce ciel tout constellé d’étoiles, d’un bleu si pur qu’il fait clair comme en plein jour, filer rapidement, sur la mer calme, ces caiqs effilés, illuminés par les mille couleurs des lanternes vénitiennes.
En voici d’où s’élèvent doucement les voix des jeunes filles modulant des chœurs grecs, un peu monotones peut-être, mais d’une monotonie cadrant à merveille avec ce ciel, ces montagnes, cette mer qui semblent se fondre ensemble dans le même bleu vague.
Voici maintenant d’autres caiqs où se trouvent des musiciens grecs. Pour tout instrument un fifre, un violon, et deux guitares. Il sort de cela une musique étrange, criarde, qui tout d’abord agace horriblement les nerfs; ce sont des airs à ritournelles vives, alertes, mais sans mélodie. Il faut au moins une bonne demi-heure pour que les oreilles, même les moins récalcitrantes, s’habituent à ces sons et ne frémissent plus à chaque note. Alors on en arrive à trouver parfois un certain charme à cette musique,--tout comme, lorsque l’on est privé de fruits mûrs, on mord dans un fruit vert; le premier seul semble acide, et l’on finit bientôt par trouver aux autres une saveur piquante.
Ajoutez à ces illuminations, à ces chœurs, à cette musique, les feux d’artifice qui s’entre-croisent, les fusées qui montent au ciel et narguent les étoiles, et vous aurez une idée des distractions que se procure aux bains de mer la société grecque et arménienne de Brousse.
Car ce sont bien là les seules distractions de Moudania et d’Arnaout-Keuy. Ces stations balnéaires paraîtraient horriblement insipides aux habitués de Trouville et d’Étretat. Il n’y a ni casino ni hôtels confortables. Point de lieu de réunion. Chacun prend son bain où bon lui semble, avec caleçon ou sans caleçon, car il y a des anfractuosités de rochers très discrètes. Soit dit en passant, il est impossible de trouver à acheter un caleçon de bain dans cette ville de bains. On m’a cité un Français qui a voulu tenter l’expérience. Après avoir visité infructueusement toutes les échoppes de Moudania, il s’en retournait désappointé, quand un grec vint lui confier mystérieusement qu’il n’existait qu’un seul caleçon de bain dans tout le bourg: un Anglais l’avait oublié là, par hasard, il y avait plusieurs années de cela!
Quant aux maisons, ce sont d’affreuses bicoques tout en bois vermoulu, hantées par les puces, les punaises et tous les insectes asiatiques dont le seul rôle dans la nature consiste évidemment à tourmenter les Européens.
La seule qualité de ces constructions, et elle a son prix, est de se trouver à l’abri des tremblements de terre, très fréquents ici. Tandis que les demeures solidement bâties s’écroulent à la moindre secousse, ces baraques en planches et en terre gâchée résistent victorieusement. Les poutres se disjoignent, mais se replacent d’elles-mêmes, on dirait du caoutchouc. Aussi conserve-t-on avec respect ces bâtisses, contemporaines du fameux tremblement de terre de 1855 qui détruisit presque toute la ville de Brousse. On espère sans doute qu’elles résisteront de même au prochain!
Ce qu’offrent de plus curieux ces masures, ce n’est pas leur aspect extérieur, si repoussant que le dernier paysan de France hésiterait à s’y loger, c’est de voir à ces fenêtres au bois rongé, sans vitres quelquefois, sur le pas des portes toutes disjointes et éraillées, les frais visages de délicieuses jeunes filles.
La meilleure société arménienne et grecque loge là en villégiature.
La race grecque, sur ces côtes, a conservé, même dans la plus basse classe, une pureté de lignes, une distinction, un cachet comme maintien, vraiment admirables. Les femmes arméniennes de leur côté, sans pouvoir rivaliser avec les grecques pour la régularité des traits, ont cependant toutes une grâce native qui rachète largement cette infériorité.
Aussi les masures où ces types de perfection achevée se confinent pendant leur villégiature doivent-elles, lorsqu’ils y entrent, être aussi étonnées que pourrait l’être la hutte d’un Lapon recevant la visite d’un chaud rayon de soleil.
* * * * *
Le seul endroit où quelquefois, sur le soir, on se rencontre, c’est sous un platane aussi vieux que majestueux. Là, un _cafedji_ intelligent a installé une petite table et sert aux amateurs du raki et du café.
Au pied de ce platane coule une source d’eau limpide et délicieuse, bien supérieure à toutes les boissons frelatées dont l’exportation inonde ces pays comme prétendus produits d’Europe.
Cette source est réputée sainte par les grecs. Aussi le clergé s’en est-il emparé. On a installé une image de la Vierge, coloriée, au-dessus de la source, deux cierges et le tronc traditionnel pour les offrandes. Là, en attendant la construction de l’église, on célèbre en plein air, sous le platane, les offices du rite grec. Le pope, à la toque noire, haute de forme, appelle les fidèles en frappant en cadence, avec un marteau, une longue barre de fer. Puis l’office commence. Les chants s’entendent au loin. Si un musulman vient à passer, il doit se détourner de son chemin pour ne point troubler l’office. Je le répète, les turcs sont devenus bien tolérants en matière de religion!
CHAPITRE IV
LA JUSTICE ET LES JUGES
I
LES TRIBUNAUX TURCS
Le konak du gouverneur.--Les cafés.--Les faux témoins.--La salle des pas perdus.--Une audience au tribunal mixte.--Les procès sans fin.--Doléances d’un Français.
Le konak, ou palais du gouverneur, au chef-lieu du vilayet, renferme les divers services administratifs et aussi les tribunaux et les prisons.
Une cour immense, traversée par une chaussée bordée d’arbres; au fond un bâtiment rectangulaire à deux étages, froid et nu, sans ornementations; à droite, une suite de petits bâtiments tout en bois, à un seul étage; l’herbe pousse et croît au hasard, de ci de là, par places; des oies, des poules, des dindons, des moutons vont et viennent en liberté dans cette cour; à gauche le poste des zaptiés; ils sont là étendus sur des nattes, se chauffant au soleil et jouant de la guitare; le factionnaire a posé à terre son winchester et roule nonchalamment une cigarette; des femmes au yachmak sali par l’usage, au féredjé maculé et troué, suintant la misère, devisent entre elles, accroupies par groupes dans la cour, attendant des secours qui ne viendront jamais; tout cela calme et triste; de temps à autre le silence est rompu par les glous glous des dindons, les piaillements des oies, le bêlement des moutons, ou par les cris sauvages qui partent des prisons.
Tel est l’aspect du palais du gouverneur général d’un vilayet en Turquie d’Asie. Quand on a vu un konak on les a vus tous, car tous se ressemblent.
En face le konak, une ligne de constructions en bois; le rez-de-chaussée et le toit, c’est tout. Ce sont là les cafés Riche, Cardinal, Napolitain, Tortoni de l’endroit. Sur la bordure du trottoir se dressent des poteaux, espacés régulièrement, supportant des lanternes vénitiennes, massives, solides, à l’épreuve des vents du sud. Une suite de tabourets, très bas et grossièrement travaillés, tient lieu de tables; on s’asseoit, si l’on préfère, sur les nattes de joncs étendues à terre.
A travers les larges vitres de ces cafés, on aperçoit les indigènes accroupis sur le sol ou sur des estrades; ils aspirent en silence la fumée du narghilé et n’interrompent cette laborieuse occupation que pour humer à petites gorgées le café versé dans les tasses microscopiques.
C’est ici que se réunissent, avant les audiences, les avocats, les parties, les témoins. C’est ici aussi que l’on trouve,--pour quelques piastres,--des autochtones de bonne volonté prêts à prêter serment et à affirmer, devant le tribunal, quoi que ce soit pour qui que ce soit.
* * * * *
Il est six heures à la turque, c’est-à-dire environ midi à la franque. C’est l’heure où s’ouvrent les audiences.
Les cafés se vident. Témoins vrais, faux témoins, parties en cause, avocats, tous traversent la rue, entrent au konak et se dirigent à gauche vers les petits bâtiments affectés aux tribunaux.
Dès le vestibule, c’est avec peine que l’on se fraye un passage au milieu de ces groupes, spécimens de toutes les nationalités, de tous les costumes, de tous les idiomes et patois orientaux.
Dans l’escalier en bois, c’est aussi un va-et-vient continuel.
En haut, une grande galerie, sur laquelle s’ouvrent les salles où siègent les diverses cours. Là se promènent les avocats arméniens, grecs, turcs; ils tiennent à la main le petit sac qui renferme leurs dossiers.
C’est la salle des pas perdus de ce tribunal d’Asie. Les parties, les témoins, de nombreux oisifs aussi encombrent cette galerie.
Les zaptiés viennent, conduisant des prisonniers et les tenant par derrière, à la turque, la main passée dans la ceinture de la culotte; des mendiants, des infirmes, fièrement drapés dans leurs guenilles, tendent la main, la tête haute; les femmes qui sollicitent l’aumône ont moins de retenue et leurs doigts décharnés, aux ongles jaunis par le henné, s’accrochent désespérément aux redingotes arméniennes.
Là se trouvent les costumes de toutes les provinces de l’Empire. L’œil se heurte aux tons les plus criards, aux couleurs les plus disparates, jaune sur rouge, vert sur bleu. Toutes ces guenilles,--sur lesquelles tranchent les crosses damasquinées des pistolets, les poignées incrustées des yatagans, en un mot, l’arsenal que tout homme qui se respecte porte à la ceinture,--tous ces oripeaux bariolés éclatent vigoureusement aux rayons brûlants du soleil de midi. On dirait un coin du bal de l’Opéra transporté dans une pauvre masure d’un village breton.
* * * * *
Entrons, si vous le voulez bien, au Tidjaret, c’est-à-dire au tribunal mixte où se déroulent les procès entre Européens et sujets turcs.
Nous soulevons la portière, en tissu épais, qui sert de porte, et qui se trouve toujours maintenue fermée au moyen d’un morceau de bois passé dans l’ourlet du bas;--ingéniosité et économie mêlées.