En Turquie d'Asie

Part 2

Chapter 23,572 wordsPublic domain

Quand, arrivant par la route de Moudania, on entre dans la vaste plaine de Brousse, on aperçoit de très loin les blanches mosquées aux minarets élancés qui, au milieu d’un fouillis de masures en bois, s’étagent sur les contre-forts du massif de l’Olympe. L’œil ne saisit d’abord que ces taches blanches qui se profilent au pied de ces hautes et sévères montagnes. On dirait une troupe de nymphes rieuses dansant une ronde autour d’un colosse.

Cette illusion et ce charme disparaissent, malheureusement, aussitôt que l’on entre dans la ville. Des rues étroites, escarpées et tortueuses; des entassements de maisons sillonnées par des ruelles, pleines d’immondices, où l’air circule à peine; des constructions en ruines, pans de murs branlants, attestations durables des tremblements de terre et des incendies; des masures en bois, pourries et rongées par les ans, s’inclinant vers la terre, comme des carcasses usées, ou s’affaissant à droite, à gauche, se soutenant mutuellement par un miracle d’équilibre; pour chaussée un cailloutis défoncé par les pluies d’orages, impraticable aux voitures européennes,--voilà l’aspect physique de la vieille ville.

Derrière les vitres des multiples fenêtres qui ornent chaque maison, à travers les loques bariolées qui servent de rideaux, apparaissent les visages, souvent gracieux, des grecques et des arméniennes dont les grands yeux noirs scrutent curieusement le passant, le déshabillent, pour ainsi dire. Quelques-unes, les vieilles surtout, ne craignent point de mettre hardiment la tête hors la fenêtre; et ces figures ridées, vieillies avant l’âge, encadrées dans des chevelures surchargées de fleurs, à la mode du pays, donnent à l’étranger un premier mouvement de répulsion dont il a peine à se défendre.

* * * * *

Dans les rues, le matin, avant la chaleur, c’est un va-et-vient incessant.

Voici les interminables convois de muletiers qui portent le bois nécessaire aux filatures; quelquefois mulets, chevaux ou ânes sont chargés des deux côtés de longues traverses d’arbre, entier souvent, qui battent encore les pavés à dix mètres en arrière; le moindre obstacle arrête le convoi, et alors les muletiers de lancer des imprécations qui, en turc, bravent absolument l’honnêteté, de rouer de coups les pauvres bêtes qui n’en peuvent mais.

Voici venir, d’un autre côté, une longue file de chameaux, allant à la queue leu leu, attachés, et précédés du chef chamelier monté sur un petit âne, harnaché de tresses de couleurs rouges, blanches, vertes, ornementées de longs glands multicolores.

Des grincements rauques, perçants, qui produisent sur les nerfs et le tympan la même impression que peut produire un couteau ébréché entamant un bouchon de liège, annoncent de très loin l’arrivée des _arabas_; ce sont de petites charrettes tout en bois mal équarri qui servent au transport dans les localités où existent des semblants de routes; elles avancent lentement, traînées par de placides buffles que les horribles grincements des essieux jamais graissés ne parviennent pas à émouvoir.

Et puis, c’est un troupeau de moutons qui vient encombrer la rue; ce sont des villageoises qui apparaissent, en bandes, à califourchon sur leur cheval, apportant des denrées au marché; des Circassiens, au noir costume, à la poitrine agrémentée de cartouchières toujours garnies, fièrement campés sur leur monture, circulent, l’œil aux aguets, prêts à tout; des zaptiés, sales et poussiéreux, le winchester passé entre la selle et la cuisse, vont au galop et se font faire place à coups de cravache.

Pour compléter ce tableau, des mendiants, des fous, des saints,--c’est tout un ici,--remplissent l’air de leurs complaintes larmoyantes, ou de leurs bouffonneries grossières, ou de leurs fastidieuses psalmodies, agitant de longs bâtons qui supportent des guenilles de rubans coloriés, présentant leurs besaces déjà remplies de détritus, et tous se promenant à moitié vêtus,--quelques-uns pas du tout,--sans nul souci de leur très vilaine nudité.

* * * * *

Tout ce mouvement, cette étonnante agitation, cesse sur les onze heures. Alors, ceux qui ne sont point de la ville cherchent un coin à l’ombre, n’importe où, sur les places, dans les carrefours, au milieu de la rue; ils s’étendent là, à côté des chiens et des immondices, et s’endorment paisiblement. Quand les rayons du soleil s’adoucissent et deviennent plus cléments, ils se réveillent et reprennent sans se presser le chemin de la plaine ou celui de la montagne.

L’activité commerciale est concentrée au khan, au bazar et au tcharchi.

Le khan est un vaste bâtiment carré construit tout en pierre, en prévision des incendies. Au centre, une vaste cour. Des quatre côtés, une série de petites chambres voûtées, solidement maçonnées, dont les murs ont plus de soixante centimètres d’épaisseur. Au premier étage, sur une galerie suivant tout le périmètre de la cour, s’ouvrent des chambres identiques comme disposition et solidité à celles du rez-de-chaussée. C’est dans ce vaste bâtiment que les négociants louent, suivant leurs besoins et pour la durée qui leur convient, les locaux qui leur sont nécessaires pour le dépôt de leurs marchandises les plus précieuses ou pour l’installation de leurs bureaux. Cela sert à la fois d’entrepôt et de Bourse. Au moment de la récolte des cocons, c’est dans la cour du khan que se traitent toutes les affaires, c’est là que les paysans apportent ce qu’ils ont pu produire, que le triage s’opère, que l’on pèse, que l’on achète et aussi que l’on paie la dîme, car l’administration des contributions indirectes a ses bureaux dans la cour même.

Une des portes du khan donne accès dans le bazar. Celui de Brousse ne présente rien de particulier. C’est le bazar aux ruelles voûtées que l’on rencontre dans les principales villes d’Asie; la même disposition, les mêmes comptoirs surélevés d’un mètre au-dessus du sol, les mêmes types de juifs, grecs, arméniens, vendeurs criards et importuns, les mêmes marchands turcs silencieux et dignes.

Ce que l’on désigne à Brousse sous le nom du tcharchi n’est qu’une partie du bazar; c’est celle où se vendent principalement les objets de première nécessité, les denrées et les aliments.

C’est dans ces trois centres, ai-je dit, que se résume toute l’activité commerciale. Il ne faudrait point cependant que cette expression pût induire en erreur. La valeur des termes et des mots se modifie suivant les pays et les climats. L’activité d’Asie n’a nul rapport avec celle de France. Cette activité chez tous les commerçants du bazar et du tcharchi commence avec les besoins journaliers et finit avec leur réalisation. La plupart se contentent des bénéfices au jour le jour et s’inquiètent peu d’amasser en prévision de l’avenir.

Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie; Qui sait si nous serons demain?

Aussi, à peine ont-ils gagné les quelques piastres nécessaires à leur entretien quotidien qu’ils s’empressent de fermer leurs comptoirs et d’aller tranquillement faire la sieste au soleil ou prendre un bain.

Je ne parle ici, bien entendu, que des commerçants indigènes. Les Européens agissent tout autrement. On pourra en juger d’ailleurs au chapitre spécial que nous consacrons à l’industrie de la soie.

Cette manière de comprendre et de pratiquer le commerce fait que réellement tous ces gens sont pauvres, se trouvent dans une gêne voisine de la misère, et par suite ne présentent aucune garantie commerciale.

On peut leur appliquer encore aujourd’hui ces termes d’un rapport que Mustapha Fazil Pacha adressait en 1867 au Grand Vizir: «L’agriculture, le commerce, l’industrie, disait-il, tout décline dans l’empire; les peuples semblent avoir perdu le besoin et l’art de produire; ils voient leur détresse, et cette détresse ne secoue pas leur léthargie et ne les pousse à aucun effort.»

* * * * *

Et cependant, malgré cette misère qui s’accroît chaque jour, que les charges de la dernière guerre sont encore venues augmenter, toute cette population aux babouches trouées, aux robes rapiécées, non seulement ne se plaint pas, mais prend la vie gaiement et s’épanouit joyeusement aux chauds rayons du soleil. Heureux naturel, admirablement secondé par le climat!

Grecs, turcs, arméniens, chacun s’amuse à sa façon, ne se ménage point les distractions, et témoigne ainsi par le plaisir qu’il y prend son parfait contentement de se sentir vivre.

Les occasions de repos sont si fréquentes d’ailleurs! Chaque semaine trois jours fériés, sans compter les fêtes grecques. Ce sont les semaines des trois dimanches: celui des turcs le vendredi, celui des juifs le samedi, et le lendemain celui des chrétiens. Chacun de ces trois jours une partie du bazar est religieusement fermée: celle où se trouvent les boutiques de la secte qui prend son repos dominical. Les deux autres, voyant venir peu de clients ces jours-là, ferment leurs comptoirs de bonne heure, et s’en vont faire aussi le kief.

Le _kief_, en Turquie, n’a pas son équivalent en France. Ce n’est pas seulement la sieste, ce n’est pas non plus la joie exubérante à laquelle se livrent souvent nos travailleurs après un long labeur; c’est la volonté ferme et arrêtée de se détacher pendant quelques heures de tous les tracas de la vie quotidienne, c’est un état moral où l’esprit, l’âme si l’on veut, se détache des intérêts terrestres et s’élance capricieusement dans l’azur d’un idéal sans limites. Des deux parties de l’être humain, la bête seule reste attachée au sol, l’autre vagabonde aux hasards de l’imagination.

Quand on va faire le _kief_ on emporte un nombre respectable de _mézès_, sortes de hors-d’œuvre, tels que anchois, caviar, cornichons, piments, saucissons, fromages, salades crues, concombres, etc... etc..., et plusieurs bouteilles de mastic ou de raki, eau-de-vie de marc anisée. On se rend à l’ombre des grands platanes de Tefferitch, sur les riants coteaux de l’Olympe, au-dessus de la ville, ou dans les vieux cimetières ombragés par les cyprès séculaires, ou à la source de Bounar-Bachi, en un mot dans tous les sites qui réunissent la beauté de la vue, la fraîcheur, l’eau pure. Toute la famille s’asseoit sur l’herbe comme nos bourgeois de Paris le dimanche à Meudon et à Clamart, grignote les mézès, boit force verres de raki additionnés d’eau, sans bruit, sans gaieté bruyante, paisiblement; on parle peu, on se recueille; parfois quelques chants grecs viennent rompre cette monotonie. Une légère et douce ivresse ne tarde pas à s’emparer de ces heureuses gens; ils s’endorment ou plutôt sommeillent, en proie à un rêve éveillé, si je puis ainsi dire; cela présente quelque analogie avec les effets du haschich sans en avoir les funestes inconvénients.

Les très rares jours de la semaine qui ne sont pas fériés, les familles arméniennes et grecques se réunissent fréquemment dans la soirée aux jardins de Set-bachi. On appelle ainsi une vaste terrasse, couverte de vieux arbres, dominant le ravin Gusdéré, où coule un torrent qui descend de l’Olympe, sépare le quartier arménien du quartier turc et va rejoindre l’Ulufer au loin dans la plaine. Là, assis sur de petits tabourets bas, ayant devant soi sur d’autres tabourets des plateaux chargés de mézès, de raki, de café, d’eau, on laisse s’écouler les heures en médisant du prochain, tout comme si l’on était dans un centre civilisé. Devant le perron du café, un orchestre composé de violons, flûtes, guitares, cymbales, joue des airs turcs, arabes, grecs au rythme monotone, au ton strident. L’intérieur de ce café ne présenterait rien de particulier si l’on n’y rencontrait, comme d’ailleurs dans presque tous les établissements de ce genre en Asie, ces chromolithographies allemandes, qui sans plus de souci des lois du dessin que de la vérité historique, représentent invariablement un régiment de cuirassiers français s’enfuyant épouvanté devant deux uhlans! Quand donc nos flegmatiques fabricants d’images d’Épinal se décideront-ils à lancer eux aussi leurs produits sur ces marchés asiatiques si vastes, encore si peu exploités, et comprendront-ils qu’en gagnant là de l’argent, ils serviront aussi les intérêts de la patrie! A cet égard, les Allemands se montrent plus pratiques et plus malins que nous.

* * * * *

Les siestes prolongées des jardins de Set-bachi ne sont pas les seules distractions que puisse offrir une soirée à Brousse. J’ai conservé pour la fin la plus grande et la plus extraordinaire,--ici, bien entendu. Je veux parler du théâtre.

En face le palais du gouverneur, de l’autre côté de la rue, derrière un mur bas surmonté de barreaux en frêne, s’élève une petite construction, moitié pierre moitié bois, dont la façade blanche se termine par un fronton triangulaire. C’est le théâtre de Brousse.

La construction de ce théâtre est due à l’intelligente initiative de S. A. Ahmed Vefyk Pacha, ancien ambassadeur à Paris, ancien Commissaire général en Anatolie, ancien grand vizir, en ce moment, pour la seconde fois, gouverneur général du vilayet de Hudavendighiar.

Il est difficile, presque impossible, de parler de Brousse sans parler également de Ahmed Vefyk Pacha. Son nom se rattache étroitement aux travaux d’embellissements qui ont eu lieu dans la ville depuis plus de vingt ans. Saïd-Pacha, aujourd’hui premier ministre, qui avait succédé à Ahmed Vefyk, n’a fait guère autre chose, pendant son passage à Brousse, que d’appliquer les réformes préparées par son prédécesseur. C’est à Ahmed Vefyk que les Broussiotes sont redevables du percement de quelques voies droites, de l’assainissement de quelques quartiers, de la construction de la route de Moudania, d’une organisation intelligente dans la bonne distribution des eaux de sources, etc. etc. Amateur éclairé, il s’est pris d’une belle passion pour les spécimens de l’art arabe et persan qui ornent encore, malgré l’incurie de ses prédécesseurs, certaines mosquées et les turbés ou tombeaux des anciens sultans. C’est ainsi qu’il fit, il y a quelques années, venir de Paris Léon Parvillé, l’orientaliste distingué, et qu’il lui confia la restauration de la mosquée Yéchit-Djami, la mosquée verte, ce petit bijou de l’art ottoman primitif, aux murs intérieurs recouverts de faïences émaillées vert émeraude. Esprit érudit et lettré, Ahmed Vefyk a consacré ses loisirs à traduire Molière et Shakespeare, et il parle le français non pas seulement comme un Français, mais en vrai Parisien; les finesses de notre langue n’ont point de secrets pour lui[2]. Auprès de ceux qui ne le connaissent que superficiellement il passe pour un original; mais, au fond, c’est attribuer à une bizarrerie de caractère ce qui n’est que l’expression d’un autoritarisme, peut-être exagéré aux yeux d’un étranger, nécessaire et accepté en Turquie. Quoique partisan de très larges réformes à introduire dans l’Empire ottoman; quoique ami sincère des Européens, Ahmed Vefyk est au demeurant un vrai patriote turc, patriote intelligent et sans fanatisme aucun; il ne s’en cache pas, et cette franchise constitue à mes yeux un de ses très réels mérites.

[2] Ahmed Vefyk Pacha a traduit jusqu’à présent treize pièces de Molière. Ce sont: _Le Dépit amoureux_, _L’Avare_, _Le Mariage forcé_, _Le Médecin malgré lui_, _Tartufe_ (en vers), _L’École des femmes_, _L’École des maris_, _Les Fourberies de Scapin_, _Le Misanthrope_, _L’Amour médecin_, _Don Juan_, _George Dandin_, _Le Malade imaginaire_.--Toutes ces pièces ont été imprimées et représentées en turc.

C’est lui qui a eu l’idée de faire construire le théâtre de Brousse, un des rares théâtres d’Asie, et à coup sûr unique dans son genre. Je ne veux pas parler de la disposition intérieure de cette salle; cela ressemble à nos théâtricules de province: deux galeries de petites loges, un parterre formé de bancs en bois, pour fauteuils deux rangées de chaises de paille. L’orchestre se compose de cinq musiciens, y compris le chef. La rampe est formée par huit ou dix chandelles; l’éclairage de la salle se fait au moyen de lampes à pétrole. Tout cela n’offre rien de saillant. Ce qui est réellement curieux, c’est de voir jouer en turc les œuvres de Molière et de Shakespeare, _le Malade imaginaire_, _le Dépit amoureux_, _Henri III_, _Catherine Howard_, etc.; car le pacha, homme sérieux, a en horreur l’opérette et les pièces fantaisistes. Il veut, dit-il, arriver à faire apprécier par ses sujets les chefs-d’œuvre des littératures étrangères, leur inculquer le culte du beau. Malgré l’attention soutenue que j’ai vu tous les indigènes apporter à ces représentations, malgré les murmures approbatifs aux passages les meilleurs, je doute fort qu’Ahmed Vefyk Pacha arrive rapidement au but qu’il s’est proposé. Il le comprend si bien lui-même d’ailleurs, qu’il est obligé de faire de temps à autre des concessions; c’est ainsi que parfois, dans les entr’actes du _Misanthrope_ ou des _Joyeuses commères de Windsor_, on voit une actrice arménienne s’avancer vers la rampe et chanter l’_Amant d’Amanda_ ou _Tant pis pour elle_; cela en français, mais comme la malheureuse ne connaît pas un mot de notre langue, elle ne fait que répéter les sons qu’un aimable amateur, régisseur à ses heures, lui a serinés pendant de longs jours, et il s’ensuit naturellement qu’elle ne chante ni en arménien, ni en turc, ni en grec, ni surtout en français, c’est une cacophonie de mots des plus plaisante. Néanmoins le public indigène, qui n’y comprend rien non plus, se montre satisfait et applaudit la chanteuse et la chanson. O Molière! ô Shakespeare!

* * * * *

Après les longs _kiefs_ sur les coteaux, les jardins de Set-bachi, le théâtre, la plus grande distraction de l’élément chrétien à Brousse consiste le dimanche à faire la promenade d’Adjemler. On appelle ainsi un énorme platane, plusieurs fois séculaire, qui se trouve à une demi-heure de Brousse, sur la route de Moudania. Au pied de ce platane, un Grec intelligent a installé un réchaud et offre, moyennant une piastre, le café et l’eau, car il lui est interdit de vendre du raki. Là, les Grecques de Balouk-Bazar, les Arméniennes de Set-bachi et aussi les rares Européennes, se rendent à pied, en voitures ou à ânes. Hélas! pourquoi ces jolies filles, ces belles femmes se croient-elles obligées d’adopter les modes parisiennes ou du moins de s’affubler de toutes les vieilleries démodées, de tous les rossignols que des importateurs peu scrupuleux leur vendent comme les modes les plus récentes! si bien que l’on voit les plus charmantes créatures parées, par exemple, de robes, modèle 1868, et de chapeaux, modèle 1854; tout cet assemblage jure ensemble à ce point, qu’à distance, on prend pour des grands-mères ces jeunes filles qui ne sont pas encore des femmes. Et comme ces atours d’autres pays, d’autres climats jurent avec ce ciel et cette terre d’Asie! Il est difficile d’imaginer rien de plus excentrique, passez-moi le mot, de plus rococo! Et quel argument à en déduire contre la vanité féminine!

* * * * *

La colonie européenne est très peu nombreuse à Brousse. Elle se compose tout au plus de quatre-vingts personnes dont quelques-unes n’attendent qu’un événement favorable pour regagner leur patrie. C’est qu’en effet la plus grande partie de ces colons échoués là par hasard, quelques-uns vers 1845, la plus grande partie à la suite de la guerre de Crimée, après avoir eu un moment de prospérité inespérée, n’ont pas eu la sagesse d’en conserver le bénéfice; ils se sont, à part de très rares exceptions, aventurés dans des spéculations hasardeuses sur les soies, au lieu de continuer à se contenter du bénéfice industriel, si bien qu’aujourd’hui presque toute l’industrie de la soie se trouve entre les mains des Arméniens, des Turcs et des banquiers plus ou moins grecs de Galata. C’est là un fait acquis, auquel malheureusement il n’y a pas à remédier et qui, au contraire, ira s’accentuant.

Si encore dans ces déboires, dans cette infortune commune, dans ces tristes revers, l’esprit de solidarité se rencontrait, peut-être y aurait-il encore une faible lueur d’espoir vers un avenir meilleur. Mais, hélas! cette entente qui triple les forces dans l’adversité est bien loin d’exister. Le vieux proverbe: quand il n’y a plus de foin au râtelier les bêtes se mordent, peut, quoique trivial, trouver ici son application.

C’est une chose pénible à dire, mais qu’il vaut mieux avoir le courage d’avouer: cette colonie, déjà pauvre, rongée par les querelles intestines, est irrémédiablement condamnée. Sur ses débris, nous en avons le ferme espoir et la quasi certitude, s’élèvera plus tard une colonie européenne jeune, vigoureuse, importation d’éléments nouveaux, purs de toutes intrigues et de toutes compétitions envieuses et mesquines.

* * * * *

Chaque communauté chrétienne, tout en étant soumise aux lois de l’Empire et aux règlements particuliers d’administration générale, jouit cependant d’une certaine autonomie, possède ses écoles, ses églises et ses chefs religieux, intermédiaires entre la communauté et le gouverneur général. Les arméniens orthodoxes ont à Brousse un archevêque, les arméniens catholiques un évêque, les grecs un archevêque. Faut-il dire que ces trois primats, représentants attitrés de l’élément chrétien, se trouvent rarement d’accord entre eux au point de vue des intérêts généraux communs à tous les chrétiens. Toutes ces sectes qui pratiquent les doctrines de l’Évangile, y compris également la petite Église protestante libre qui compte à Brousse un certain nombre d’adhérents, se trouvent malheureusement divisées par les intrigues personnelles, les questions de prérogatives, de préséance; c’est à qui cherchera à desservir son voisin auprès de l’autorité locale. Par suite de cette désunion, l’élément chrétien manque d’un terrain commun d’action et ne possède pas en réalité dans le pays l’influence à laquelle son activité, son intelligence, sa fortune lui donnent un incontestable droit.

Ce n’est point cependant que les Turcs se montrent à l’égard des chrétiens jaloux, tracassiers, intolérants. Certes non! Leur tolérance en matière de religion frise l’indifférence absolue. Ce que nous avons l’habitude d’appeler en Europe le fanatisme turc,--et auquel, avant de voir, je croyais moi aussi, je l’avoue,--je ne l’ai nulle part rencontré au cours de mes excursions en Asie. J’ai toujours vu le turc ne se soucier ni des églises, ni des cérémonies extérieures chrétiennes, et n’intervenir jamais dans les querelles qui divisent les sectes du Dieu de paix. Pour le vrai turc actuel, comme la seule vraie religion est celle du Koran, il ne s’occupe pas plus des autres que si elles n’existaient pas; pour lui ce ne sont pas là des religions. L’époque héroïque de l’islamisme, la conversion même par le fer, est bien passée! Mais aussi si le turc pratique cette souveraine indifférence pour toute autre religion que la sienne, il demande,--et après tout c’est bien son droit,--que l’on tienne une conduite réciproque à son égard. Il ne s’opposera pas à l’érection des synagogues, des temples, des églises; il n’interdira aucune manifestation extérieure; il s’épargnera même à leur endroit des railleries toujours faciles; en revanche, il désire qu’on respecte ses mosquées, ses minarets, ses muezzins appelant à la prière, et qu’on ne le tourne point en dérision quand il observe publiquement les pratiques ordonnées par le Koran.