En Turquie d'Asie

Part 13

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Toutefois les affaires les plus importantes traitées à Ouchak sont faites par la maison française Antoine Giraud. Cette maison, depuis plus de vingt années, pratique le système des avances aux fabricants, en leur laissant toutes facilités demandées, et a par suite la préférence sur tous les acheteurs turcs. Tous ces tapis faits sur commande ou achetés tout confectionnés sont adressés au dépositaire à Smyrne.

Cette maison possède également à Ouchak une teinturerie qui lui permet de donner des couleurs solides et conformes aux demandes.

Il y a cinq qualités de tapis d’Ouchak:

1º qualité cochenille pure, extra velouté, dans les prix moyens de piastres 57/58 le pic carré ou 25 à 26 francs le mètre carré;

2º qualité cochenille pure, à dessins.--Prix moyens: piastres 53 à 55 le pic carré, ou 24 à 25 francs le mètre carré;

3º qualité garance cochenille velouté.--Prix moyens: 51 à 52 piastres le pic carré ou 22 à 23 francs le mètre carré;

4º qualité garance cochenille à dessins.--Prix moyens: 44 à 46 piastres le pic carré ou 21 à 22 francs le mètre carré;

5º qualité garance pure à dessins.--Prix moyens: 43 à 44 piastres le pic carré ou 20 à 20 1/2 francs le mètre carré.

Il y a encore une autre qualité courante secondaire qui se rattache aux tapis précités et qui se vend dans les 40 à 41 piastres le pic carré, soit 18 1/2 à 19 francs le mètre carré.

Il faut observer que dans les prix cités ci-dessus, nous avons compris les frais de transport d’Ouchak à Alascheir et d’Alascheir à Smyrne, ainsi que les droits de douane à la sortie à Smyrne. De telle sorte que les prix du mètre carré donnés dans le détail des diverses qualités s’appliquent à la marchandise rendue franco, à Smyrne, à bord des vapeurs. Il faut en plus tenir compte d’un supplément de dix francs par balle pour frais d’emballage, droits de quai, portefaix, embarquement, etc.

Le nolis de Smyrne à Marseille est de quatorze francs les cent kilogs, environ un et demi pour cent sur la valeur.

Ouchak consomme annuellement 600,000 kilogrammes de laine brute qui donnent 50 % de laines filées. La production annuelle des tapis de haute laine d’Ouchak a considérablement augmenté depuis quelques années et elle atteint actuellement environ 160 à 180,000 pics carrés dont 4,000 seulement sont expédiés en Turquie et en Égypte, et 100,000 sont exportés à l’étranger: la Grande-Bretagne en reçoit 53,000, la France 22,000 et les États-Unis d’Amérique 16,000.

Cette industrie rapporte donc actuellement par an à Ouchak une somme d’environ dix-huit cent mille francs à deux millions.

Les Turcs n’ont point d’école dans les arts; ils n’ont fait qu’imiter l’école persane, qui dérive elle-même de l’école arabe.

Les dessins des tapis turcs sont un mélange d’arabesques, de médaillons et de rosaces.

Les plus usités sont:

Le tapis à médaillon au milieu, jolie bordure, fond rouge uni;

Le même dessin à fond rouge moucheté;

Le tapis à dessins ramages, à très petits médaillons, fond rempli;

Les couleurs les plus employées sont le rouge brun et le vert foncé.

Indépendamment de ces dessins, on peut faire reproduire tout dessin nouveau sur croquis, patrons, et ajouter toutes les couleurs désirées, confectionner également des tapis de forme irrégulière, à découpure quelconque. Dans ce cas les prix varient suivant les difficultés du travail.

La plupart des croquis qui servent de modèles sont envoyés directement de Paris.

III

LES TAPIS DE GHEURDÈS ET DE KOULA.

La ville de Gheurdès produit également des tapis, mais surtout des foyers qui sont considérés également comme provenant de Smyrne; ils se rapprochent cependant des tapis de Perse, avec lesquels ils ont une certaine analogie au point de vue de la précision du point, des dessins et du coloris.

Les moyens de fabrication sont à peu près les mêmes que ceux employés à Ouchak.

Cette fabrication occupe 2,000 ouvrières et 400 métiers, tissant annuellement 10,000 mètres carrés; depuis quelques années, elle tend à diminuer sensiblement par suite de la préférence que l’on accorde maintenant aux carpettes du Daghestan.

Koula produit des tapis de pied connus sous le nom de tapis de prière, d’un bon marché qui résulte soit des moyens industriels de fabrication, soit de l’emploi du chanvre comme trame. On y confectionne des descentes de lit d’environ 2 mètres de long sur 1 mètre de large qui coûtent de 10 à 15 francs; celles tout en laine varient de 35 à 40 fr.

Koula produit encore de petits tapis, d’un style primitif local et d’excellente qualité, qui sont tissés par un très petit nombre d’ouvrières de choix et font partie des trousseaux de mariage. La fabrication en est extrêmement limitée, les prix étant trop élevés pour le commerce.

CHAPITRE IV

LES MINES D’ÉCUME DE MER DE ESKI-CHEIR

Les puits d’extraction.--Les mineurs.--Un consul persan en tournée.--Les blocs bruts.--Le séchage.--Le triage.--L’emballage.--Prix de vente.--Impôts et redevances.--Tracasseries administratives.

Les plus beaux gisements du minéral connu dans le commerce sous le nom d’écume de mer se trouvent à une distance de huit heures au Sud-Est de la ville d’Eski-Cheir.

Il serait difficile de déterminer l’étendue exacte des lieux où se trouvent les gisements d’écume de mer. Cette étendue est assez considérable si on l’apprécie par la quantité de puits qui existent, ceux que l’on creuse encore, et par la distance qui les sépare. Les principaux emplacements exploités sont, en effet, Sepetyi Odjaghi et Kemidkdji Odjaghi, et se trouvent à une distance de trois heures l’un de l’autre, c’est-à-dire environ quatre lieues.

* * * * *

On extrait l’écume de mer de la même manière que la houille. On creuse des puits dont la profondeur varie de huit mètres jusqu’à quarante mètres quelquefois. Aussitôt que les mineurs ont trouvé la veine, ils pratiquent des galeries horizontales qui souvent s’étendent fort loin. Il y a à Eski-Cheir peu de puits qui renferment plus de deux galeries.

Quelques-unes de ces galeries renferment jusqu’à quarante mineurs.

* * * * *

La population minière est composée pour la majeure partie de sujets persans, et elle est bien loin de présenter des garanties de moralité et de sécurité. Pour en donner une preuve citons ce fait, qu’il est arrivé plusieurs fois que des touristes, des curieux ou même des négociants qui s’étaient aventurés dans l’intérieur de quelques mines n’ont pu revoir le ciel que moyennant une forte rançon.

Le consul de Perse, en vertu de traités entre la cour de Téhéran et la Sublime Porte, a pleine autorité sur ses sujets qui travaillent aux mines. D’ordinaire il fait une visite par an aux puits d’Eski-Cheir, mais prudemment accompagné par ses cawas tous bien armés et dont le nombre est doublé pour la circonstance. Là, au nom de son maître le padischah de toutes les Perses, il prélève un impôt sur les mineurs. Si ceux-ci résistent, en vertu de ses pouvoirs, le consul les fait attacher à un poteau et leur fait donner, sous ses yeux, la bastonnade jusqu’à ce que les plus récalcitrants s’exécutent. Ces rentrées extraordinaires et forcées constituent d’ailleurs le plus clair des revenus du consul persan.

* * * * *

Malgré la richesse de ses mines, le sandjak d’Eski-Cheir ne renferme qu’une population pauvre et misérable. La raison en est dans la paresse invétérée et incurable des habitants. Ce n’est que pressé par le besoin que le travailleur descend dans la mine: aussitôt qu’il a recueilli quelques blocs il s’empresse de remonter, de vendre à n’importe quel prix ces blocs et de vivre avec le produit. Puis quand il a tout dépensé il recommence la même opération, sans songer un seul instant à l’épargne.

* * * * *

La pierre à sa sortie du puits s’appelle _Ham tach_, bloc brut. Elle est molle à ce point qu’on peut la tailler facilement avec un canif. Sa couleur est blanche tirant cependant légèrement sur une teinte jaunâtre. Le bloc est recouvert d’une terre végétale rouge et grasse de l’épaisseur d’un doigt environ.

Les blocs dans cet état sont achetés immédiatement par les marchands qui se trouvent sur les lieux d’extraction.

Ces achats ne se font ni aux poids ni aux mesures légales, mais d’après une quantité déterminée approximativement d’après les usages établis. Cela s’appelle trois sacs pleins, _utch dolou tchouval_, ou encore _bir araba dolusu_, c’est-à-dire la quantité que peut contenir une petite charrette de cultivateur.

Le prix de cette mesure varie de 500 à 3,000 piastres selon la qualité.

Les blocs bruts, ham tach, sont ensuite séchés et subissent certaines préparations avant d’être transportés à Eski-Cheir.

Le volume de ces pierres est très varié. Il y en a de la grosseur d’une noix; il y en a aussi qui dépassent quelquefois un pied cube. Leur forme est en général très irrégulière. Les plus recherchées et les plus rares sont celles dont l’aspect est le plus régulier et le volume le plus considérable.

* * * * *

Le travail qu’exigent ces blocs bruts avant de pouvoir être livrés à l’exportation est long et coûteux.

On enlève tout d’abord la couche de terre argileuse dont ils sont enduits. On les fait ensuite sécher. En été, cette opération est simple; il suffit de les exposer au soleil pendant cinq à six jours. En hiver, il faut les renfermer dans des appartements où des poêles entretiennent une chaleur progressive; le séchage complet ne s’obtient alors qu’au bout de huit à dix jours.

Les blocs bien séchés sont soumis alors à un second nettoyage, à la suite duquel on leur donne un certain vernis au moyen de la cire.

On procède alors au triage des diverses qualités. Il y en a jusqu’à dix.

Enfin la dernière opération, et ce n’est pas la moins délicate, consiste dans le placement des pierres dans les caisses. Pour éviter les chocs, le frottement des pierres, soit entre elles, soit contre les parois de la caisse, on emploie le coton. On en met une quantité telle que les pierres sont dans l’impossibilité de ressentir le moindre contre-coup. C’est dans ces conditions d’emballage que les caisses arrivent en Europe.

Dans les diverses opérations que subissent les ham tach avant d’être livrés à l’exportation, ils perdent au total les deux tiers de poids et de volume.

Chaque caisse pour l’Europe renferme des pierres d’une qualité distincte.

Les caisses étant généralement d’égale grandeur, leur remplissage,--ou plus exactement la quantité de pierres qu’elles renferment,--s’opère de quatre manières différentes, savoir:

Caisses renfermant de 30 à 80 des plus grandes pierres; Caisses renfermant de 80 à 100 de pierres moyennes; Caisses renfermant de 200 à 250 de petites pierres; Caisses renfermant de 600 à 1,200 des plus petites pierres.

Le poids d’une caisse renfermant les plus gros blocs est de 24 à 26 ocques, soit 29 kil. 400 gr. à 31 kil. 850 gr. Le poids d’une caisse contenant les plus petites pierres est de 30 à 35 ocques, soit 36 kil. 750 gr. à 42 kil. 875 gr.

La plus grande quantité de l’écume de mer d’Eski-Cheir est expédiée en Allemagne et particulièrement à Vienne. Les plus beaux blocs, de la première qualité, sont cependant généralement adressés à Paris.

L’exportation moyenne est évaluée par année de huit à dix mille caisses.

* * * * *

Le gouvernement turc perçoit un droit de douze et demi pour cent sur la vente qui se fait des pierres brutes sur les lieux d’extraction, et ensuite un nouveau droit également de douze et demi pour cent lors de la vente faite dans les conditions voulues pour l’exportation. C’est en réalité un droit de 25 % que le gouvernement prélève sur le produit des mines d’Eski-Cheir.

Le gouvernement ne vend pas le droit d’exploitation moyennant fermage. Il se contente de vendre pour une somme déterminée le droit qu’il perçoit comme impôt dans les conditions indiquées ci-dessus.

En 1879, un contrat a été passé à cet effet entre le gouvernement et une compagnie de négociants de Kutahia, pour quatre années, moyennant 3,600,000 piastres payables par annuités de piastres 900,000 (la piastre à 0 fr. 22 centimes).

Indépendamment du droit de 25 % que la Porte perçoit sur les lieux d’exploitation la marchandise doit payer en outre un droit de douane de douze piastres par caisse à son arrivée à Constantinople.

* * * * *

En 1878, le nombre des compagnies,--ou à parler plus exactement des groupes d’associés,--qui exploitaient les mines d’Eski-Cheir était de vingt-cinq à trente. Aujourd’hui ce chiffre est tombé à quinze seulement.

Ce qui motive cette diminution ce n’est pas seulement l’exagération des droits imposés par le gouvernement et les exigences des fermiers, ce sont aussi et surtout les difficultés créées par les autorités locales sur les suggestions d’intéressés peu scrupuleux, habiles dans l’art de distribuer les _bachchiks_ (pots de vin, pourboires, etc.).

* * * * *

Voici, en effet, quelques détails, tout à fait topiques, que nous trouvons dans une lettre écrite par un arménien, sujet raya, commerçant actif, intelligent et capable de se tirer d’affaire, par ses propres ressources, partout, même en Turquie:

«Munis du matériel nécessaire, tel que locomobiles, pompes accessoires, ainsi que d’une autorisation en règle nous nous sommes rendus, au nom de notre compagnie, sur les lieux d’extraction, à quelques heures d’Eski-Cheir.

»Avec beaucoup de difficultés nous sommes parvenus à disposer le matériel sans rencontrer d’opposition de qui que ce fût.

»Mais, aussitôt que les pompes commencèrent à fonctionner, une vingtaine de paysans, excités sans nul doute par des personnages influents et intrigants d’Eski-Cheir, sont venus, en armes, à notre campement, en nous sommant d’abandonner nos travaux et en nous menaçant.

»Après avoir acquis la certitude que, tous nos hommes étant bien armés, nous étions résolus à nous défendre énergiquement, ces émissaires sont rentrés à Eski-Cheir.

»Là, ils ont déposé à l’autorité locale une plainte, naturellement appuyée par les personnes influentes précitées, plainte que le mutessarif a prise, naturellement aussi, en considération.

»Une escouade de zaptiés a été tout de suite envoyée sur les lieux, où, après avoir pris la décision d’en référer à Brousse et à Constantinople, nous avions abandonné tout le matériel. La garde de ce matériel a été confiée aux zaptiés qui ont, nous a-t-on dit, empêché les paysans de le détruire, sans doute parce que, au nombre de nos associés, se trouvent deux arméniens, protégés autrichiens.

»C’est peut-être ce seul fait qui nous fera obtenir légitime réparation et gain de cause.»

Par tout ce qui précède on voit que ces mines d’écume de mer, les plus belles et les plus riches connues, sont dans un état d’exploitation tout à fait inférieur[11].

Il est incontestable que si une compagnie européenne obtenait la concession totale de ces mines, leur mise en valeur doublerait immédiatement, et le gouvernement turc y trouverait un profit très notable.

[11] D’autres gisements d’écume de mer se trouvent également à Kiltshick, à deux lieues de Konieh.--Il en existe aussi près de Sébastopol et de Kaffa, en Crimée, près d’Egribos, dans l’île de Négrepont, et en Carinthie: mais ces derniers gisements produisent une écume de mer moins compacte que celle d’Asie-Mineure.

L’écume de mer est une variété du minéral connu sous le nom de magnésite.

Elle est composée de:

Magnésie 27,80 Silice 60,87 Eau 11,27 Oxyde de fer 0,09

Sa densité varie de 1,27 à 1,60.

CHAPITRE V

L’AGRICULTURE

La situation des agriculteurs et le crédit agricole.--La production des céréales.--Le bétail.

I

LA SITUATION DES AGRICULTEURS ET LE CRÉDIT AGRICOLE

Dans le vilayet de Hudavendighiar le nombre des agriculteurs cultivant de grands domaines ruraux est de 10 % environ, celui des agriculteurs cultivant des fermes de moyenne étendue est de 20 %; le reste ne cultive que de très petites surfaces de terre.

Le capital d’exploitation dont dispose la première catégorie d’agriculteurs qui, d’ordinaire, exploite le sol en association avec des fermiers, suffit en général à cette classe d’exploitants. Le capital exigu dont dispose la seconde catégorie d’agriculteurs ne lui permet pas l’emploi de fermiers; il est d’ailleurs à peine suffisant pour leur permettre d’exploiter eux-mêmes. Le reste ne dispose que d’un capital absolument insuffisant.

On calcule, en effet, dans le pays, qu’il faut 1000 francs (dont 600 francs pour l’homme qui laboure) pour l’exploitation de 15 denums de terrain, soit 24,000 pics ou ziras. Le zira égale 0,65 centimètres, ce qui indique 641 francs de capital nécessaires pour l’exploitation d’un hectare de terrain. Ce capital d’exploitation strictement nécessaire se trouve entre les mains de la généralité des agriculteurs de la première et de la seconde catégorie, mais il fait défaut aux autres.

Dans ces conditions, on comprend que les propriétaires exploitants sont en très grand nombre: environ 90 %. Il faut tenir compte aussi du chiffre très restreint de la population agricole.

Quelle que soit la catégorie dans laquelle on puisse ranger un agriculteur dans cette partie de la Turquie d’Asie, on le verra toujours se plaindre,--et à juste raison,--du manque de crédit nécessaire pour ses opérations et de l’extrême difficulté qu’il rencontre à se procurer même une partie des capitaux dont il a besoin.

La pénurie d’argent dont souffre le pays et qui s’est accrue surtout depuis la dernière guerre turco-russe, non moins que le manque de sécurité, le défaut de police rurale, la mauvaise distribution de la justice,--obstacles sérieux à l’accès des capitaux étrangers,--expliquent et justifient suffisamment cette absence de crédit.

Aussi n’est-ce guère que dans leur classe même que les agriculteurs peuvent quelquefois trouver, à des taux très élevés, les quelques livres turques qui leur sont nécessaires pour commencer une exploitation ou pour en assurer la continuité. Ces emprunts ayant pour objet les achats de bestiaux, de semences, d’instruments aratoires, se contractent généralement pour une durée d’un an,--d’ordinaire d’août à août. Le taux légal est de 12 pour cent. Mais ce taux, bien que légal, ne doit cependant être considéré que comme un minimum; le plus souvent ce taux est doublé, quelquefois triplé. Ce n’est point cependant qu’il y ait des droits ou charges fiscales qui pourraient, en grevant particulièrement les emprunts des agriculteurs, justifier la surélévation du taux légal; nullement, leurs reconnaissances, billets à ordre ne sont soumis qu’aux droits ordinaires fixés par la procédure civile et commerciale du pays.

Mais ce qui motive, et ce qui peut, dans une certaine limite, excuser ces taux exorbitants, c’est le manque absolu de sécurité dans le remboursement. A moins d’années exceptionnelles, les cultivateurs ne peuvent en général acquitter régulièrement leurs dettes à échéance. Ils se contentent alors de payer l’intérêt. Que si un créancier veut absolument rentrer dans sa créance il n’a à sa disposition pas d’autres mesures d’exécution que celles autorisées par la procédure civile du pays. Encore faut-il tenir compte que la loi turque ne permet ni la saisie ni la vente, pour dettes, par autorité de justice, des instruments aratoires, des bestiaux, en un mot du matériel d’exploitation. Cette mesure d’exception, le gouvernement ottoman l’a prise plutôt pour assurer le prélèvement de la dîme que comme une prime à l’agriculture.

Si l’on ajoute à ces observations que le propriétaire n’a pas de privilège sur les objets mobiliers garnissant la ferme donnée en location; que pour les termes de fermages arriérés ils sont assimilés aux créanciers ordinaires; que néanmoins, eu égard au manque de population, le chiffre des fermiers étant très restreint, les propriétaires sont dans la nécessité d’offrir de grandes facilités pour l’acquit des fermages; que d’ailleurs les frais énormes qu’entraînent en Turquie les poursuites judiciaires, et surtout la lenteur de la procédure, absorbent en général une grande partie du capital en litige,--on comprendra facilement que l’agriculture est loin encore de rapporter tout ce que l’on serait en droit d’attendre d’une terre aussi riche et aussi fertile.

L’administration locale a cependant témoigné un moment de quelques velléités d’encourager l’agriculture en favorisant le crédit aux cultivateurs. On a créé à Brousse un établissement qui porte le nom pompeux de _Menafi-Sandeghi_, c’est-à-dire Magasins généraux. Cet établissement institué pour favoriser spécialement l’agriculture devait être administré, avec le concours de l’État, par un corps spécial qui n’a existé que sur le papier. Non seulement le capital dont dispose le Menafi-Sandeghi est dérisoire, mais aussi les formalités à remplir pour obtenir une bribe de crédit de cette parcelle de capital sont à ce point compliquées qu’elles en rendent l’accès à peu près impossible aux cultivateurs nécessiteux. Aussi cette institution n’a-t-elle jamais fonctionné réellement. Beaucoup même ignorent son existence.

II

LA PRODUCTION DES CÉRÉALES

Dans un rapport adressé par le consul d’Autriche-Hongrie à Brousse, en octobre 1872, au chevalier Schwegel, consul général, nous trouvons sur la production des céréales dans le vilayet de Hudavendighiar des renseignements approximatifs,--étant donné le manque absolu de statistique qui distingue l’administration turque,--et qu’il y a lieu de tenir pour à peu près exacts.

Cette production peut se répartir ainsi:

Sandjak de Brousse. Blé 2,500,000 kilés[12]. Orge 1,000,000 -- Seigle 20,000 -- Vesce 5,000 -- Sésame 10,000 -- Haricots 10,000 -- Pois 10,000 --

[12] Le kilé égale environ 33 litres 148 c.

Sandjak de Kutahia. Blé 3,300,000 kilés Orge 1,000,000 -- Seigle 18,000 -- Vesce 50,000 -- Avoine 5,000 --

Sandjak de Kara-Hissar. Blé 10,200,000 kilés qual. sup. Orge 2,300,000 -- Seigle 40,000 -- Vesce 35,000 -- Pois 10,000 -- Avoine 7,000 --

Sandjak de Karassi. Blé 2,250,000 kilés Orge 300,000 -- Seigle 32,000 -- Vesce 50,000 -- Sésame 15,000 -- Avoine 20,000 --

III

LE BÉTAIL

Dans le même rapport précité nous trouvons une statistique approximative du bétail qui forme une des principales richesses du vilayet.

Sandjak de Brousse. Chevaux et juments 20,000 Bœufs et vaches 600,000 Moutons et chèvres 500,000 Chameaux 600

Sandjak de Kutahia. Chevaux, juments et mulets 50,000 Bœufs et vaches 130,000 Moutons et chèvres 600,000 Chameaux 6,000

Sandjak de Kara-Hissar. Chevaux, juments et mulets 43,000 Bœufs et vaches 150,000 Moutons et chèvres 750,000 Chameaux 5,000

Sandjak de Karassi. Chevaux, juments et mulets 35,000 Bœufs et vaches 200,000 Moutons et chèvres 550,000 Chameaux 3,000

CHAPITRE VI

LA MINOTERIE

Les moulins à Brousse.--Les blés et les farines du vilayet.--Les moulins turcs dans l’intérieur.

I

LES MOULINS A BROUSSE

Les premiers moulins français ont été construits à Brousse en 1851 et 1855. Mais il ne paraît point qu’ils aient donné tout de suite les résultats qu’en attendaient les créateurs.