Part 11
Ce sont les vignerons chrétiens qui fabriquent le vin. Il y a à Brousse des fabricants et des marchands. Ils forment une corporation composée en grande partie de l’élément grec. La plupart ont transformé en fabriques d’anciens bains qui constituent des locaux assez bien aménagés pour cette industrie.
La fabrication des vins, à Brousse, est encore pour ainsi dire dans l’enfance. Les systèmes employés sont des plus primitifs. Le vin n’est pas travaillé; il est brut, naturel.
Quand le raisin en grappes est écrasé, on place le jus dans des tonneaux où on le laisse fermenter pendant deux mois environ, puis on transvase ce jus dans d’autres tonneaux et le vin est fait. C’est très simple.
Les vins blancs sont ordinairement légèrement colorés, dorés presque. Ils sont généralement doux et très capiteux. Certains vignobles fournissent des vins qui possèdent les qualités des vins d’Espagne et des vins de Madère.
Un Hongrois, établi depuis peu à Brousse, a imaginé de fabriquer, avec certaines espèces de raisins du pays, des vins qui, après un séjour de quatre à cinq mois en bouteille, acquièrent toutes les propriétés des vins du Rhin. Et aujourd’hui il vend comme vins du Rhin à Constantinople, en Russie et en Roumanie, à des prix élevés, ses produits dont le coût de revient est pour lui très minime.
Quelques Français font aussi pour leur consommation des vins blancs, secs, qui, mieux fabriqués, se rapprocheraient beaucoup de nos vins de France et ne laisseraient rien à désirer comme saveur et comme goût. Ces vins-là peuvent se conserver et sont facilement transportables. Il en est de même des vins noirs, qui sont fort riches en degrés, mais doux et surtout capiteux.
Un autre système employé dans le pays consiste à fabriquer des vins cuits. Aussitôt que le raisin est pressé, on fait cuire le jus jusqu’à ce qu’il obtienne une légère épaisseur. On le place alors dans des tonneaux où il peut se conserver indéfiniment. On parvient ainsi à faire vieillir les vins de certaines contrées. Mais ce procédé enlève au liquide la plus grande partie de ses qualités et lui donne des défauts qui le rendent impropre à un usage continuel.
C’est le marc de raisin pressé qui fournit le _Raki_. Ce marc est placé dans des tonneaux découverts où il fermente après 20 à 25 jours. On le met alors dans un alambic sans serpentin; quand il entre en ébullition on y ajoute une certaine quantité d’anis, et on obtient ainsi l’extrait du marc en différents degrés.
Le vin blanc se vend de 40 à 80 paras l’ocque (ou 1 à 2 piastres l’ocque), soit de 22 à 44 centimes les 1225 grammes;
Le vin noir se vend de 60 à 100 paras l’ocque (ou 1 1/2 à 2 1/2 piastres l’ocque), soit 33 à 55 centimes les 1225 grammes;
Le Raki se vend de 4 à 10 piastres l’ocque, soit 0 fr. 88 centimes à 2 fr. 20 les 1225 grammes.
Les vins vieux se vendent jusqu’à 10 piastres l’ocque, soit jusqu’à 1 fr. 75 le litre.
Tous ces prix sont les prix de vente au détail.
III
LES VIGNES DANS L’INTÉRIEUR
Dans le tableau que nous avons donné plus haut nous n’avons indiqué que les vignobles ayant des communications faciles avec le littoral et distants tout au plus de 40 kilomètres des lieux d’embarquement, c’est-à-dire la valeur approximative de la récolte vinicole de Brousse, chef-lieu du vilayet, et de la banlieue.
Voici maintenant l’énumération des principales localités qui produisent le raisin dans toute l’étendue du vilayet de Hudavendighiar.
Mais il faut observer que les voies de communication reliant ces localités soit avec Brousse, soit avec les ports de Ghemlek et de Moudania, ou n’existent pas, ou sont dans un tel état d’impraticabilité que les frais de transport absorberaient tous les bénéfices que l’on pourrait espérer d’une exportation.
Le vilayet est divisé en quatre sandjaks:
1º _Le Sandjak de Brousse_ comprend les _cazas_ de Mohalitz, de Ghemlek (littoral), de Biledjik, de Moudania (littoral), de Einégeul et de Yeni-cheir.
Le premier et le dernier de ces cazas, Mohalitz et Yeni-Cheir, ne cultivent pas la vigne. Les quatre autres la produisent en grande quantité, notamment Biledjik, situé à dix-huit heures de Brousse, dont le raisin noir est fort apprécié pour la fabrication du vin.
2º _Le Sandjak de Karassi_ comprend les cazas d’Aivalik, d’Erdek, de Panderma, d’Edrémid, de Bihadiz, de Kemer-Edrémid et de Sorna.
A l’exception de l’avant-dernier caza, tous les autres sont des pays vignobles.
3º _Le Sandjak de Kara-Hissar_ comprend les cazas de Sandoukli, de Tchal, de Boulvadin et d’Azizié.
A l’exception des deux derniers cazas, les autres cultivent le raisin.
4º _Le Sandjak de Kutahia_ comprend les cazas d’Ouchak, de Ghuduss, de Simari et d’Eski-cheir.
Seul, le caza d’Ouchak produit du vin.
Comme on le voit, sur 21 cazas composant le vilayet, 13 sont des pays vignobles.
Les voies de communication, par routes ou par canaux, manquant, chaque pays consomme son produit.
Les prix du raisin et ceux du vin dans l’intérieur sont naturellement bien inférieurs aux prix de Brousse et de sa banlieue.
Une statistique générale sur le produit vinicole de tout le vilayet serait évidemment très intéressante. Mais on ne pourrait la mener à bonne fin qu’en passant un long temps sur les lieux mêmes; encore rencontrerait-on les plus grandes difficultés, l’administration locale, dans l’intérieur, ayant peu de documents où l’on puisse trouver des données statistiques, les eût-elle d’ailleurs, qu’il est fort peu probable qu’elle consentît facilement à les communiquer.
CHAPITRE II
L’INDUSTRIE DE LA SOIE
Les centres de production.--Les procédés de fabrication. Les mûriers.--Les graines.--Les magnaneries.--Le système Pasteur.--La récolte séricicole de 1880-81.--Avantages que présenterait la création à Brousse d’une _Condition des soies_.
I
LES CENTRES DE PRODUCTION
L’industrie de la soie est le principal commerce de Brousse et de Biledjik.
Cette industrie présentait, il y a une vingtaine d’années, une importance considérable qui s’est trouvée sensiblement réduite depuis que les vers à soie ont été frappés par diverses maladies (flacherie, pébrine, etc...) qui empêchent leur parfaite réussite en Orient.
Malgré cette diminution des récoltes séricicoles, Brousse produit encore par an environ 800 balles de soie et Biledjik 200.
Ces mille balles de grège sont annuellement dirigées sur la France et l’Angleterre dans la proportion de 97 % pour les marchés de Lyon, Marseille, Paris, et 3 % seulement pour Londres, Nottingham. Il en résulte que ce commerce se fait presque exclusivement avec la France.
Brousse envoie ses balles de soie à Constantinople par l’échelle de Moudania, Biledjik par l’échelle de Caramoussal et souvent aussi par Brousse, les frais de transport et la durée du trajet étant à peu près les mêmes. Ce sont les compagnies: Messageries maritimes, Fraissinet, Paquet qui transportent le tout de Constantinople à destination de Marseille, d’où les balles sont dirigées sur Lyon, Paris, Londres, etc...
Les fabricants qui exercent cette industrie à Brousse se composent d’Arméniens, de Grecs, de Turcs et de Français. Ces derniers ne prennent part à l’industrie que dans la proportion de 15 % seulement. Ainsi sur environ 2500 tours dont sont composées les fabriques de soie à Brousse, il n’y a que 375 tours au maximum travaillant pour le compte des fabricants français. Ce chiffre a été malheureusement réduit encore en 1880 à 10 %, soit 250 tours environ.
On peut classer les fabricants de soie à Brousse en deux catégories, savoir:
Les fabricants réalisant leurs produits sur place; les fabricants consignant ou vendant leurs produits directement à Lyon.
Depuis une dizaine d’années la majorité des fabricants semble vouloir rentrer dans la première catégorie, c’est-à-dire vouloir réaliser sur place. Cela tient surtout à ce que, au début de la récolte, les maisons lyonnaises ne font plus,--comme auparavant,--des avances de fonds à découvert à valoir sur les soies que les fileurs de Brousse s’engageaient à leur consigner dans le courant de l’année séricicole. Ce mode engageait les fabricants de Brousse, ou plutôt les forçait à consigner leurs produits à Lyon. La modification survenue dans cette manière d’opérer est dans l’intérêt commun des filateurs indigènes et des maisons lyonnaises; elle prévient dans une certaine mesure la spéculation et les risques qui en résultaient.
Quelques fabricants de Brousse continuent cependant à jouir du privilège d’anticipation à découvert. Ce sont ceux qui vendent directement ou expédient en consignation à Lyon et le propre produit de leurs usines et celui des autres filateurs desquels ils achètent sur place, d’où la distinction des deux catégories des fabricants vendant à Brousse et de ceux vendant à Lyon. C’est dans cette dernière classe qu’est comprise une maison allemande (agent de plusieurs maisons lyonnaises), avec cette différence que, contrairement au système des autres maisons, celle-là a la prudence de ne point produire elle-même; elle achète simplement le produit de certains fabricants qu’elle s’attache en faisant des avances de fonds. Elle passe pour centraliser le tiers des affaires qui se traitent sur le marché de Brousse.
II
LES PROCÉDÉS DE FABRICATION
Dans les filatures de Brousse les procédés ne diffèrent que par les détails avec ceux en usage dans les manufactures européennes, et un peu aussi naturellement par le degré de perfection.
Les cocons sont apportés au _khan_ de Brousse, de fort loin quelquefois, par les paysans grecs ou turcs qui ont mené à bonne fin un peu de graines.
On verse ces cocons dans des grandes mannes en osier, au milieu de la vaste cour du _khan_, et on les trie, séparant les bons des médiocres et ceux-ci des mauvais.
Les bons cocons sont de forme ovale, d’environ 3 centimètres et demi de longueur, lisses et fermes partout, élastiques au toucher; il y en a qui sont minces comme du papier, ce qui ne les empêche pas d’être quelquefois bons, mais ce qui leur enlève de la valeur, attendu que c’est au poids (la chrysalide étant à l’intérieur) qu’on évalue les cocons. Certains sont minces en quelques endroits et épais partout ailleurs. C’est un signe que le fil a été rompu à l’endroit aminci, et la valeur en est fort amoindrie, à cause du déchet considérable qui peut en résulter au dévidage. D’autres cocons sont troués et vides: l’insecte s’est transformé dans le trajet, il a percé son enveloppe devenue inutile pour lui, et s’est échappé, laissant un cocon absolument sans valeur.
Quand ces cocons arrivent au khan après un long trajet, il n’est pas rare d’en trouver ainsi troués en assez grande quantité, et de voir les papillons qui en sont sortis vaguer parmi les cocons pleins.
* * * * *
La première chose à faire, après la livraison, c’est de tuer les chrysalides dans les cocons, avant qu’elles se transforment en papillons et les gâtent. On transporte donc les cocons à l’étouffoir dans des espèces de plateaux creux qu’on dispose sur le rayon de l’appareil, lequel consiste en un châssis mobile à étagères, posé sur des roues, à l’intérieur duquel, lorsque la porte est fermée, on introduit un jet de vapeur. Dans le milieu de la porte est percée une espèce de judas, au-dessus duquel se trouve un thermomètre dont le réservoir est en communication avec l’intérieur de l’étouffoir.
Les plateaux remplis de cocons sont placés sur les rayons du châssis, qui, lorsqu’il est complètement garni, peut en contenir environ 2,000 ocques. La porte est alors fermée et le jet de vapeur admis à l’intérieur au moyen d’un robinet que l’on tourne; un surveillant, consultant alternativement et sa montre et le thermomètre, détourne la vapeur et, au bout de trois minutes, ouvre le judas, puis, au moyen d’une paire de ciseaux, saisit l’un des cocons; il l’ouvre, en retire la chrysalide, et, en la piquant de la pointe de ses ciseaux, s’assure qu’elle est morte. Si elle ne l’est pas, une demi-minute de plus d’exposition à la vapeur complétera l’opération; si elle l’est, le surveillant ne pousse pas plus loin ses investigations: l’étouffoir est vidé, et une nouvelle fournée vient remplacer celle qui a subi l’opération.
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En sortant de l’étouffoir, les cocons sont étendus à l’ombre, pour y refroidir et y sécher, après quoi on les remet aux trieuses qui les assortissent par qualités.
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Les cocons sont généralement d’un beau jaune verdâtre; mais il y en a aussi beaucoup de blancs, et, parmi les blancs, un certain nombre ont une teinte rosée d’une grande délicatesse.
Une fois assortis, ils sont remis dans des sacs, pesés et portés aux dévideuses.
Les ateliers de dévidage consistent en de vastes salles très élevées, traversées par deux rangées d’ouvrières, une de chaque côté. Elles sont assises devant une longue table. Devant elles est une bassine peu profonde, et elles tournent le dos aux dévidoirs mus par la vapeur.
Dans chaque bassine on a versé une eau d’apparence savonneuse, nous dirons tout à l’heure pourquoi, dans laquelle on jette les cocons; ensuite l’eau de la bassine est portée rapidement à l’ébullition, par le moyen de la vapeur qu’un tube disposé à cet effet y amène.
En quelques minutes, le cocon perd sa belle couleur jaune et passe au brun pâle; on arrête alors l’ébullition, et les cocons flottant sur l’eau sont légèrement brossés, ou plutôt battus avec une sorte de petit balai composé de brindilles, rappelant du reste le petit balai de bruyère fine qui sert au même usage dans nos manufactures. Cette opération a pour but de faire découvrir les extrémités des fils des cocons; l’ouvrière prend dans la main gauche tous ces «bons brins», et, rejetant de la main droite les autres cocons dans un coin, elle continue de les battre jusqu’à ce qu’elle ait pu en détacher l’extrémité des fils.
Cela obtenu, elle forme deux groupes de cinq cocons chacun, dont les fils réunis sont passés dans un petit trou circulaire pratiqué à chaque extrémité des deux branches en cuivre recourbées d’un support fixé à la table en face de la bassine, et par conséquent de l’ouvrière. Les cinq fils réunis n’en forment plus qu’un, s’élevant de la bassine, dont les brins, après s’être enroulés les uns sur les autres, afin que le frottement les lisse bien, passant par quelques crochets fixés à des barres transversales, vont s’enrouler sur les dévidoirs auxquels un arbre de couche qui traverse toute la salle imprime un mouvement de rotation.
Au bout de cette vaste pièce, on peut voir deux ou trois dévidoirs spécialement occupés à filer une soie d’apparence grossière et remplie de nodosités. Cette soie provient de cocons contenant des chrysalides jumelles, et dont il se trouve ordinairement de 1 à 2 %, dans une livraison de 2,000 ocques. Elle a beaucoup moins de valeur que l’autre, et n’est employée que dans le pays même.
* * * * *
Une odeur _sui generis_ sature l’atmosphère de ces ateliers et de l’établissement tout entier; mais elle augmente encore à mesure qu’on approche d’un petit bâtiment séparé et ouvert à tous les vents.
Dès le seuil de la porte, en effet, l’odeur de _marmelade_ de vers à soie est réellement suffocante; au fond de la pièce un homme est occupé à piler dans une espèce d’auge, et au moyen d’un lourd maillet de bois, toutes les chrysalides étouffées au milieu de leurs cocons, auxquels on a maintenant enlevé leur soie.
Cette opération a pour but d’extraire le _lait_ de ces chrysalides, c’est ainsi que l’on désigne le jus épais, blanchâtre et nauséabond, produit par ce pilage. De ce liquide épais on mêle une petite quantité à l’eau des bassines où trempent les cocons, dans l’atelier de dévidage; cette mixture donne, paraît-il, une grande élasticité aux fils de soie.
III
LES MURIERS. LES GRAINES. LES MAGNANERIES.--LE SYSTÈME PASTEUR
Le vilayet de Hudavendighiar a produit par année jusqu’à 350,000 ocques, ou 448,700 kilogrammes environ, de soies grèges de filature ou de qualité secondaire dite de grand guindre.
C’était avant 1855, c’est-à-dire à l’époque où la maladie des vers à soie n’avait point encore fait son apparition dans le pays.
Cette quantité de production, considérée alors comme la moyenne de bonnes récoltes locales, calculée dans l’ensemble à raison de 350 piastres l’ocque ou 62 fr. 80 c. le kilogramme, cours moyen de l’époque pour les soies finies et fermes, rapportait à la province environ 1,225,000 livres turques ou 28,178,400 francs par an, sur lesquels le Gouvernement prélevait annuellement, pour dîme et droit de douane, environ 150,000 livres turques ou 3,450,000 f.
En 1864, la production de la soie dans le vilayet avait baissé au chiffre de 150,000 ocques ou 192,300 kilogrammes de grèges par an, représentant--sur les mêmes bases d’estimation--à peine une valeur de 525,000 livres turques ou de 12,076,400 francs; et le Trésor ne prélevait plus--sur les mêmes bases de perception--que 64,300 livres turques ou 1,478,000 f. par année[8].
[8] Rapport de M. Grégoire Bay, gérant du Vice-Consulat de France à Brousse, novembre 1881.
C’était une diminution de richesse pour le pays et le Gouvernement, d’environ 57 %, dans une période de neuf années.
Cette réduction si brusque et aussi importante, était due uniquement à la maladie des vers à soie qui sévissait déjà en Europe depuis longtemps et qui fit son apparition dans cette contrée vers 1856.
De même que dans les pays où l’épidémie avait précédé, on vit graduellement le mal s’accroître d’année en année pour arriver à son degré maximum d’intensité. Ce point a été atteint à Brousse vers 1865. L’infection des graines indigènes était alors générale, complète.
On ne s’est réellement préoccupé des mesures propres à combattre la maladie, à en arrêter les progrès que dix années environ après son apparition; et les demi-mesures adoptées après cette période active d’épidémie n’ont eu aucun résultat salutaire, puisque le chiffre faible auquel la production soyeuse du vilayet se trouvait réduite en 1864, ne s’est plus relevé depuis.
Il s’ensuit que de 1864 à 1880 la moyenne des récoltes soyeuses de la province a été,--à quelques rares exceptions près,--toujours au-dessous de la quantité produite en 1864.
En vue d’introduire dans le pays de la graine saine pour remplacer les diverses races de vers à soie sujettes à la maladie, on s’est d’abord adressé aux autres contrées de production en Orient: telles que les provinces de Syrie, de Roumélie et de Thessalie; mais ces régions, qui possédaient déjà le germe de l’épidémie, ou qui ne tardèrent pas à en être infestées, n’ont servi qu’à relever dans une certaine mesure, et pour une petite série d’années seulement, le niveau de la production dans ce vilayet, sans lui offrir aucune ressource pour atteindre le but visé.
Il en a été absolument de même de l’importation de la graine japonaise, à laquelle on a eu recours bien après les contrées séricicoles de l’Europe.
Le soin important de relever la sériciculture, seule ressource du pays, était abandonné à l’initiative exclusive du commerce, bien que la question touchât les intérêts du Trésor d’une façon on ne peut plus directe.
C’est ainsi que l’industrie de la soie entrée dans une période de décroissance s’y est maintenue.
Les graines japonaises introduites au moyen de faibles ressources dues à l’initiative privée, étant élevées parallèlement avec l’espèce indigène, finirent naturellement par s’infecter à leur tour. Il fallait recourir chaque année à de nouvelles importations. Le pays a fini par y renoncer et aujourd’hui sur 100 grainages (reproduction locale), il s’en trouve à peine 6 de complètement sains, les 95 autres étant infectés à des degrés différents.
Dans ces conditions l’élevage du ver à soie ne peut plus offrir au paysan les résultats d’un travail rémunérateur. Il est vrai aussi que pour peu que ce résultat soit seulement médiocre--(10 à 12 kilogs de cocons à l’once de la graine),--l’éducateur turc est satisfait, chose qui ne peut être en France, et la raison en est, non seulement dans la différence du coût de la main-d’œuvre ou du prix de la feuille nécessaire aux vers, mais bien et surtout dans le genre de l’éducation.
En effet, à côté de certains points bien défectueux, sans doute, si l’on considère les perfectionnements apportés à l’éducation des vers à soie par le système Pasteur, la culture orientale, très peu connue du reste en France, possède sur celle adoptée dans ce dernier pays deux avantages très grands:
Elle se fait incontestablement à meilleur marché et présente certaines conditions d’hygiène qui font peut-être défaut dans le système français.
L’élevage à la manière orientale, beaucoup plus pratique, a lieu avec un personnel bien moindre que celui exigé pour l’éducation des vers à soie d’après la méthode française: cela provient de ce que l’usage des claies est inconnu à Brousse et qu’on a l’habitude de donner la feuille sans la détacher de la tige, c’est-à-dire avec le bois.
Il s’ensuit une grande économie de temps et un avantage précieux au point de vue hygiénique, avantage auquel les meilleurs délitages, comme cela se pratique en France, ne peuvent suppléer.
On sert aux vers à soie les branches de mûriers, en ayant soin de placer celles-ci une fois dans un sens et une autre fois dans un autre; de sorte que lorsque les feuilles ont été mangées, les tiges de bois ainsi disposées les unes sur les autres forment un grillage naturel à travers lequel l’air circule parfaitement.
Tout délitage devient superflu de cette façon; et au contraire, plus l’amoncellement des tiges augmente, plus le lit s’élève et par conséquent l’air y circule mieux.
Le système oriental exigerait peut-être des locaux plus spacieux que ceux des magnaneries de France; en tous cas, il simplifie d’une façon sérieuse l’opération séricicole en supprimant de la méthode française: 1º l’usage des claies; 2º le travail du défeuillage, c’est-à-dire, la séparation de la feuille avec la tige; 3º les délitages: trois opérations qui exigent également une main-d’œuvre onéreuse et absorbent un temps considérable.
Le chauffage des magnaneries n’est pas pratiqué non plus en Orient, étant la plupart du temps impossible. La marche des éducations reste donc subordonnée à la température naturelle qui joue le plus grand rôle dans la production des cocons. En effet, comme le résultat de l’élevage d’une graine infectée fait en 30 ou 40 jours est bien différent de celui qui est prolongé à 50 et 60 jours, on comprend qu’une année à température régulière favorise la production, tandis qu’une année exceptionnellement froide voit les éducations durer deux mois et plus. Dans ce dernier cas, la maladie ayant plus de temps pour se propager et agir, la production s’en ressent très sensiblement. La suppression du chauffage des magnaneries, qui est à Brousse une mesure forcée d’économie, compromet donc le succès des éducations plutôt qu’elle ne les favorise, étant donné l’état d’infection presque général des graines élevées dans le pays.
Ces graines se composent en très grande partie de races japonaises produisant les huit dixièmes des cocons qui passent aujourd’hui par les marchés de Brousse.
Les belles races du pays, en cocons blancs, n’existent plus que dans quelques régions élevées du vilayet.
La plus belle espèce de cocons indigènes qui se soit conservée jusqu’à ces dernières années est celle de Bagdad. Ce sont de beaux cocons blancs qui obtiennent toujours sur place les prix les plus élevés. Il y a environ six ans que ce pays a envoyé pour la dernière fois quelques parties de graines saines; depuis, la source semble en être complètement épuisée. On ne voit plus, sur place, de ce produit que quelques récoltes de plus en plus rares chaque année.
Une autre espèce de cocons indigènes qui se trouve absolument dans les mêmes conditions est celle des cocons jaunes. La graine en est importée des environs de Salonique.