Part 10
Les chefs du village arrivèrent portant le brancard, suivis d’une foule de turcs bigarrés et dépenaillés. Dans le champ de maïs où l’on avait campé, devant moi, encore étendu immobile à la même place, ils formèrent le demi-cercle. Longtemps mon drogman,--qui depuis est devenu mon ami,--parlementa avec eux, cherchant à obtenir le plus de porteurs possible et les conditions les moins onéreuses. Ces excellents villageois--(les _bons villageois_ sont les mêmes dans le monde entier),--flairant une bonne affaire, maintenaient haut les prix. Ils commencèrent par demander une somme qui dépassait mille francs. Mon drogman refuse. Ils font mine de se retirer. Mais ils reviennent et discutent de nouveau. Ce sera huit cents francs! Nouveau refus. Nouvelle fausse sortie. Ce sera sept cents! Même jeu. Enfin, las d’être ainsi mis aux enchères, je fis signe d’en finir coûte que coûte. C’est entendu, terminé, conclu; à 20 livres turques, soit quatre cent soixante francs! adjugé!
On me place sur le brancard. Quatre vigoureux porteurs me soulèvent.
En route!
Et voici le nouveau convoi qui se déroule sur les chemins qu’hier encore je suivais plein de force et de vie. En tête un zaptié; puis mon drogman, à cheval également; le brancard où je suis étendu, recouvert d’un drap blanc, porté par quatre turcs; derrière, quatre autres porteurs, turcs de rechange; puis le médecin grec, mon cawas et un zaptié.
On dirait un enterrement qui descend dans les ravins, gravit les montées, serpente dans la plaine.
Ce que j’ai souffert pendant ces longues heures, sous cet ardent soleil, dévoré par la fièvre, cahoté par le pas lourd et inégal des porteurs!... ah! je ne veux plus y penser! A chaque instant j’agitais faiblement le bras hors du drap blanc qui me recouvrait; je demandais grâce, je sollicitais un arrêt; le convoi cessait sa marche; on m’imbibait les lèvres d’eau fraîche, et l’on m’en faisait aspirer quelques gouttes par un fétu de paille que l’on parvenait à introduire entre mes dents serrées, contractées.
Il faisait nuit noire quand nous entrâmes en ville. Les porteurs de rechange allumèrent des torches. Les rouges reflets de la flamme scintillant sur les costumes multicolores des gens de l’escorte ajoutèrent encore à l’étrangeté du tableau.
Quand on passa devant le palais du gouverneur, une foule compacte se précipita sur nous en vociférant. Les zaptiés et mon cawas furent obligés de tirer le sabre et de faire le moulinet pour protéger le brancard. Mon drogman expliqua qui j’étais, et, soulevant un coin du drap, me montra à la foule. Immédiatement le passage nous fut ouvert.
Voici ce qui était arrivé. Dans la journée des prisonniers, au nombre de cinquante, s’étaient évadés. Les zaptiés s’étaient mis à leur poursuite et en avaient blessé plusieurs qu’ils ramenaient dans la ville sur brancards. On m’avait tout simplement pris pour un bandit rapporté dans ces conditions et que l’on aurait été très aise d’écharper.
C’était évidemment une série noire, et je commençais à me demander si jamais je reverrais ma demeure.
Enfin, sans autre accident, on parvient à me monter, toujours immobile sur le brancard, jusque dans ma chambre.
Au moins, si je meurs, je mourrai chez moi! C’est préférable à la grande route!
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J’ai peu de confiance dans la médecine et les médecins du pays. L’extrême réserve que je professe à leur endroit est d’ailleurs partagée par tous les Européens du pays,--et pour cause!
Par signes, car je ne puis prononcer une parole, je fais comprendre à mon ami mon désir de faire prévenir l’ambassade française et de réclamer les soins d’un des médecins que subventionne à Constantinople le gouvernement de la République.
On expédie cette dépêche:
«D... ayant fait une chute de cheval est très grièvement blessé à la tête. Il demande docteur M... par premier courrier.»
Et mon ami, tout en pansant mes blessures, en me rendant les mille petits soins qu’exige un paralytique, m’encourage à prendre patience;... l’ambassade ne peut manquer d’envoyer son médecin,... déjà, pour mon prédécesseur, on a agi de même quand, peu de jours après son arrivée, il fut terrassé par la fièvre typhoïde,... sur une dépêche identique à celle précitée on a fait tout de suite le nécessaire,... on n’a même pas voulu que le médecin attendît le départ du courrier,... on a fait chauffer le _Pétrel_, le stationnaire français, et, dans la même journée, le docteur M... était au chevet du malade... etc. etc...
Doux espoir! Et je retombe dans ma longue somnolence en pensant que demain j’aurai auprès de moi un médecin français, un médecin sérieux!
Triste réalité! Voici la réponse de l’ambassade que le télégraphe transmet avec une rapidité rare.
«Docteur M... répond textuellement: Je ne peux aller Brousse maintenant. Ma présence peu utile pour cas actuel. Médecins Brousse suffisent.»
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Que pensez-vous, mes excellents amis, vous docteur Sabadini, aujourd’hui médecin de l’hôpital français de Jérusalem, vous docteur Girerd, aujourd’hui chirurgien à Panama, et vous docteur Dallas qui, seul, êtes resté à Constantinople, vous trois à qui je dois la vie, que pensez-vous de cette façon de comprendre et de pratiquer les plus simples devoirs d’humanité?
CHAPITRE X
LA SAGESSE TURQUE EN ASIE; PROVERBES
Femmes et chevaux se prennent au petit bonheur.
* * * * *
L’ours qui a faim ne danse pas.
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Ne comptez pas sur l’homme; ne vous appuyez pas à l’arbre: le premier meurt, le second sèche.
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Soignez votre cheval en ami; montez-le en ennemi.
* * * * *
On ne risque rien en promettant. Qu’Allah préserve de tenir!
* * * * *
Le véhicule brisé, à qui montrera le bon chemin.
* * * * *
La douleur se combat par la douleur et le mal de ventre par l’eau.
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Le chien affamé percerait un four à pain.
* * * * *
L’homme parcourrait-il l’univers qu’il ne trouverait jamais son égal.
* * * * *
C’est l’ours qui mange les meilleurs fruits du monde! (S’applique aux Turcs les plus laids qui possèdent d’ordinaire les plus jolies femmes.)
* * * * *
L’aubergine amère ne craint pas la gelée.
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L’union de deux affamés engendre un mendiant.
* * * * *
La bête s’attache par le licol, l’homme par la parole.
* * * * *
Il raserait un œuf! (Se dit d’un avare.)
* * * * *
Quand le renard habite la fosse qu’un lion a abandonnée, il donne à sa queue le même mouvement que ce dernier.
* * * * *
Les petites gouttes font les grands ruisseaux.
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L’un mange, l’autre regarde. Voilà la source de bien des bouleversements.
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Regarder quelqu’un comme le chameau regarde le maréchal-ferrant. (Regard de mépris.)
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Avec de la patience la feuille du mûrier devient du satin et le raisin aigre de la confiture.
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Avant de voler un minaret il faut préparer le fourreau qui doit le recevoir.
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On n’apprend pas un métier rien qu’en regardant; sans cela tous les chiens deviendraient des bouchers[7].
[7] Dans les villes de Turquie, les boucheries sont toujours entourées d’une foule de chiens qui suivent avec attention tous les mouvements du boucher.
* * * * *
Le coq affamé rêve au grenier.
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Le chien mal nourri est à l’abri de la rage.
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Entre chevaux qui se battent, c’est toujours l’âne qui souffre.
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Il faut baiser respectueusement la main que l’on ne peut mordre.
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Observez la gueule du renard, et espérez de tirer du lait de lui!--(S’applique aux sournois et égoïstes.)
* * * * *
La poule du voisin apparaît comme une oie aux yeux de la voisine.
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Une cruche meurt toujours sur le chemin qui mène à l’eau.
Chaque fois que l’âne mange une herbe nouvelle pour lui il a mal à la tête.
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Deux pastèques n’entrent pas sous un bras!--(Synonyme de «on ne chasse pas deux lièvres à la fois».)
* * * * *
Le chameau par l’oreille et la puce par l’œil!--(Se dit d’un chasseur adroit.)
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L’homme ne naît pas mauvais de nature, à moins qu’il ne possède pas un para.
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De l’orge aux chevaux, du _pilaf_ aux braves!
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Courir à l’incendie avec une torche.
* * * * *
Il y a dix sortes de bravoure: les neuf premières consistent à jouer des jambes; la dixième est plus simple: il ne faut pas se faire voir du tout.
* * * * *
La femme, le cheval et l’arme ne se prêtent jamais.
* * * * *
Un berger qui conduit un troupeau de deux chèvres, mais dont le sifflet retentit jusqu’au bout du monde!--(Se dit d’un turc qui fait beaucoup d’embarras pour rien.)
* * * * *
Le lièvre manqué est toujours le plus gros de son espèce.
* * * * *
Celui qui manipule du miel se lèche les doigts!--(S’applique au fonctionnaire qui vole son gouvernement.)
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Le sang qui doit sortir ne reste pas dans les veines.
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Elle a des fourmis aux talons!--(Se dit d’une femme dont les mœurs sont légères.)
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Quiconque se lève avec colère est assuré de se rasseoir avec perte.
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Le vinaigre bien fait ne cause de ravages qu’à l’outre qui le contient.
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Le mal de dents ne se guérit qu’avec l’extrait de tenaille.
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Les mouches se prennent avec du miel.
* * * * *
Que la mosquée soit aussi grande que l’on voudra, n’importe! l’imam ne chante que ce qu’il sait.
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Là où il y a beaucoup de coqs, le jour paraît plus tard.
* * * * *
Indiquez à un paresseux quelque chose à faire, il se mettra à vous donner des conseils de père.
* * * * *
On doit pendre chaque mouton par sa propre patte.--(Indique la liberté de conscience, et explique la liberté religieuse accordée aux chrétiens.)
* * * * *
C’est celui qui garde le téké qui mange la soupe.
* * * * *
Celui qui tombe à la mer se cramponnerait à un serpent.
* * * * *
A vendu la bobine de sa mère!--(Se dit d’un fils prodigue.)
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Crachez à la figure d’un éhonté, il dira qu’il pleut.
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L’outil travaille, la main se vante.
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Faire sauter un œil en voulant arranger les sourcils.--(Se dit d’une grande maladresse.)
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Cheveux longs, esprit court.--(Pour la femme.)
* * * * *
Une seule main ne fait pas de bruit.
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C’est l’oiseau femelle qui bâtit le nid.
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L’homme qui n’a pas de culottes rêve toujours qu’il hérite de quarante pics de percale.
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Celui qui ne parle pas le turc, n’a pas en lui la crainte de Dieu!--_Turkdjé bilmèz, allahdan korkmaz!_--(Un des proverbes les plus populaires.)
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Le rossignol mis dans une cage en or a chanté: Patrie, où es-tu?
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Si tu veux mon âme, apporte un panier!--(Langage d’un mauvais débiteur.)
* * * * *
Les nuits sont _grosses_!
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L’âne même brait avec mesure.
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En attendant que le riche et le grand se soient décidés, le fakir rend l’âme.
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La fin de la patience, c’est le salut.
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Ce n’est pas avec sa corde que l’on peut descendre dans le puits.
* * * * *
O destinée! tu fais manger du melon mûr aux uns et du melon vert aux autres!
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Mangez le raisin sans vous préoccuper de la vigne.
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Notre chien vous a-t-il apporté une hache?--(S’applique aux intrus.)
* * * * *
Ou la main dans le gousset, ou sur la poitrine!--(S’applique à un mauvais débiteur qui se montre arrogant.)
* * * * *
Être l’ami du diable jusqu’à ce que le pont soit traversé!--(Le musulman mort coupable doit traverser un pont en poils de chameau, opération assez périlleuse, on en conviendra; c’est le purgatoire turc.)
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On a coupé la patte à une cigogne. Elle s’est envolée. On lui a crié: Va! tu sentiras le coup quand tu voudras te poser!
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L’esprit du ghiaour lui revient toujours après coup.
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Si tu veux te pendre, pends-toi avec de la ficelle franque.--(C’est-à-dire si tu veux être assuré de ne point manquer ton suicide... Hommage rendu aux produits manufacturés d’Europe.)
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La mouche n’est rien, mais elle donne mal au cœur.
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Je n’ai pas blanchi ma barbe au moulin.
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Si tu as des ongles gratte-toi la tête!--(Indique qu’il ne faut compter que sur soi.)
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Qu’Allah ne fasse jamais descendre quelqu’un de cheval pour le faire monter à âne!
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Têtu comme un Russe.
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L’ongle se sépare-t-il de la chair?
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Le bénéfice est le compagnon de la perte.
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Le voleur de race fait pendre son maître.
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Où peut finir un renard si ce n’est chez le marchand de fourrures?
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La sagesse est donnée aux Francs, le luxe aux fils d’Osman.
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Mieux vaut perdre un œil qu’acquérir une mauvaise réputation.
DEUXIÈME PARTIE
LES PRODUCTIONS.--L’INDUSTRIE.--LE COMMERCE
CHAPITRE I
LES VINS DE BROUSSE
La récolte des raisins.--La fabrication des vins.--Les vignes dans l’intérieur.
I
LA RÉCOLTE DES RAISINS
Brousse a de tous temps été renommée pour l’abondance et la qualité de ses vins.
La maladie qui a atteint la vigne en Asie-Mineure, il y a environ vingt années, a cependant porté aux vignobles un grave préjudice. Cette maladie, appelée en turc _kullemé_, présentait tous les caractères de l’oïdium: dès sa formation le raisin commençait à se rétrécir, il grossissait néanmoins, mais au lieu d’acquérir du jus, il desséchait, et quand arrivait la vendange, les grappes étaient à la vérité formées, mais noires, sèches, comme si elles eussent été passées au four. Des tentatives, infructueuses tout d’abord, ont été faites en grand nombre pour combattre les progrès de cette maladie; ce n’est qu’après un assez long temps que l’on a reconnu l’emploi du soufre comme d’une efficacité absolue. Mais déjà un grand nombre de vignerons justement effrayés avaient arraché leurs vignes et s’étaient mis à semer du blé, du maïs, etc..., d’autres les avaient totalement abandonnées. Si bien que lorsque le remède fut trouvé, le nombre des vignes était diminué de moitié.
D’autres raisons ont contribué également à diminuer l’importance des vignobles du sandjak de Brousse. Citons entre autres le tremblement de terre de 1855, qui renversa la plus grande partie de la ville, et le grand incendie de 1863, qui détruisit les meilleures caves.
Aujourd’hui le kullemé a disparu grâce à l’emploi du soufre; les vignes ne sont plus atteintes par la maladie; les tremblements de terre apparaissent moins fréquemment; quant aux incendies, quoique nombreux, comme dans toutes les villes de Turquie, ils ne peuvent plus avoir à Brousse l’importance de celui de 1863, la plus grande partie de la ville ayant été rebâtie avec des voies un peu larges et quelque peu droites.
La récolte du raisin dans le sandjak devrait donc, bien qu’elle ne puisse atteindre l’importance qu’elle avait autrefois, permettre de reconstituer les crus de vins disparus. Car, si ces crus n’existent point aujourd’hui, ce n’est point en raison du manque de raisin (la récolte est toujours très abondante), c’est faute de développement de ce commerce dans le pays, faute d’encouragements indispensables. Cette industrie n’existe pas, elle est toute à créer. Mais nous avons la certitude que le jour où l’initiative privée s’emparerait de cette question, elle mettrait pour ainsi dire la main sur une mine de richesses non encore exploitée.
Le tableau suivant dont tous les chiffres--(malgré les difficultés que l’on rencontre à chaque pas, en Turquie, pour se procurer le moindre renseignement, et surtout en raison de ces difficultés)--ont été recueillis avec grand soin et contrôlés dans la mesure du possible, indique suffisamment que ce ne sont pas les éléments qui manquent à Brousse pour produire des vins en quantités et qualités voulues.
_TABLEAU de la production des vignobles situés dans un rayon maximum de 40 kilomètres des ports d’embarquement sur le golfe de Ghemlek._
LOCALITÉS Turque PRODUCTION APPROXIMATIVE ou Raisin noir Raisin blanc chrétienne ocques kilogr. ocques kilogr.
Kiziklar (5 villages) Turcs » » 500,000 625,000 Ak-sou dito » » 200,000 250,000 Gheuzédé et Tchatal-Tépé dito » » 10,000 12,500 Dimboz dito » » 15,000 18,750 Kestel dito » » 15,000 18,750 Doudakli et Barakeuy dito » » 150,000 187,500 Kara-Hidir et Narli-Déré dito » » 200,000 250,000 Jydir, Kazikli et Agha-Keuy dito 100,000 125,000 200,000 250,000 Kélèssen Chrétiens Démirdeche dito 400,000 500,000 400,000 500,000 Alachar Turcs Kara-Baltchick Turcs » » 50,000 62,500 Sètche-Keuy dito » » 50,000 62,500 Tchourdané dito » » 150,000 187,500 Philadar Chrétiens 100,000 125,000 1,000,000 1,250,500 Aksounghour Turcs » » 15,000 18,000 Ahmed-Bey dito » » 120,000 130,750 Plaine de Brousse Turcs et chrétiens » » 100,000 125,000 Brousse, Missi et Tchékirglhé dito » » 1,800,000 2,250,000 Démirdji-Keuy Turcs » » 300,000 375,000 Tchali-Keuy dito » » 300,000 375,000 Fodra et Yayladjik dito » » 400,000 500,000 Tahtali Turcs et chrétiens » » 500,000 625,000 Kayapa Turcs » » 500,000 625,000 Hassan-Agha dito » » 500,000 625,000 Aktchaklar dito » » 200,000 260,000 Dansari-Ghuruklé Chrétiens 25,000 31,250 375,000 718,750 Quitté Turcs » » 200,000 250,000 Yénidjé-Keuy dito » » 15,000 18,750 Déré-Tchavouchou dito » » 15,000 18,750 ------- ------- --------- ---------- _Totaux_ 625,000 781,250 8,480,000 10,600,000
Brousse et sa banlieue produisent donc, lors d’une récolte moyenne, près de un million de kilogrammes de raisin noir, et près de onze millions de kilogrammes de raisin blanc.
Il faut observer que l’on n’a indiqué dans le tableau précédent que les vignobles communiquant par des chemins praticables avec la ville de Brousse ou avec les ports d’embarquement Moudania et Ghemlek. Les plus proches du littoral sont à 5 kilomètres, les plus éloignés à 40 kilomètres environ.
Les raisins blancs sont composés des cinq qualités principales ainsi dénommées dans le pays: _Ghérendjé_, _Eksènes_, _Doghrou-Tchibik_, _Amassia_, _Tchaouche_. Ces deux dernières qualités sont d’excellents raisins de table, le _Tchaouche_ surtout qui est un raisin parfumé, à gros grain, ayant beaucoup d’analogie avec le beau chasselas de Fontainebleau. Il n’y a que peu d’années que Brousse produit cette qualité, importée des rives du Bosphore (côtes d’Asie) où le _Tchaouche_ est cultivé pour la consommation de Constantinople.
Les raisins noirs se composent des deux qualités suivantes: _Djabata_, _Dimrit_. Ils sont peu agréables au goût.
II
LA FABRICATION DES VINS
Le tiers de la quantité de raisin blanc énumérée ci-dessus se vend dans la ville pour être consommé en fruit. Les deux autres tiers sont employés: 1º à la fabrication du vin; 2º à la confection d’une sorte de jus épais appelé _Pekmès_ dont on se sert pour faire des confitures dans les familles.
Ces confitures de jus de raisin jouent un grand rôle dans les villages et les villes d’Asie. Elles se divisent en deux catégories: le _Bêtchel_, confiture de fruits mélangés de certains légumes; le _Boulama_, pâte jaunâtre, fort épaisse, remplaçant dans quelques localités le sucre ou plutôt la mélasse. Certains pays de l’intérieur font un très grand commerce de Bêtchel et de Boulama.
Le marc du raisin provenant de ces diverses fabrications est employé à fabriquer le _Raki_, sorte d’eau-de-vie de marc anisée et résinée dont on fait une très grande consommation. Ce spiritueux se prend comme apéritif aussi bien que comme digestif; il remplace tous nos divers alcools de France qui ne pourront jamais, dans ces pays, faire une concurrence sérieuse au _Raki_.
Le raisin noir est uniquement employé à la fabrication du vin.
Le prix de ces diverses qualités de raisin, vendues dans les villes, franco au domicile de l’acheteur, varie, suivant les années, de 50 à 80 piastres les 100 ocques, soit 11 à 18 fr. les 125 kilog. (L’ocque = 1 kil. 225 gr.; la piastre = 0 fr. 22 centimes.)
Chaque année, le gouvernement vend la dîme des localités spécifiées plus haut à des prix déterminés. Le chiffre de vente de chaque localité aurait évidemment sa place ici. Mais la dîme des raisins se vend généralement avec celle des blés, de sorte qu’il est presque impossible de déterminer le prix de perception que le gouvernement reçoit pour les raisins. Quelquefois cependant, faute d’entente avec les dîmiers, le gouvernement perçoit directement du paysan l’impôt sur le raisin; le Trésor ne reçoit alors environ que la cinquième partie de l’impôt, tant le contrôle est défectueux dans cette branche de l’administration.
Que la dîme soit vendue aux dîmiers ou perçue directement par l’autorité locale, le vigneron paye toujours 10 % sur la valeur du raisin produit. Chaque année le gouvernement fixe un prix pour l’ocque de raisin, et ce prix sert de base à la perception.
Les vignerons turcs vendent généralement leur raisin ou l’emploient pour la fabrication du _Pekmès_.