Part 9
Malheureusement il est arrivé à la longue ce qui était inévitable, étant donné le caractère envahissant du clergé catholique et ses ramifications avec la haute administration des gouvernements précédents. Être protégé ne lui a plus suffi. Il a voulu devenir maître et protecteur. Et alors, au lieu de continuer à prendre le mot d’ordre auprès de nos ambassades, c’est lui qui graduellement a fini par leur imposer le sien. Il a été d’ailleurs admirablement servi dans ses projets par l’appui de diplomates peu scrupuleux qui, désireux d’arriver vite en se servant des hautes influences du clergé, se sont faits ses alliés et ses humbles serviteurs. Si bien qu’aujourd’hui il est advenu ceci: autrefois c’étaient les communautés chrétiennes qui servaient les intérêts de la France, aujourd’hui c’est la France qui sert les intérêts de ces communautés.
Aussi a-t-on vu souvent des actes blâmables et répréhensibles dans tous les pays civilisés, accomplis par des communautés religieuses, quelquefois avec l’appui moral de nos ambassades, au détriment des Turcs; et comme ceux-ci, en définitive, ont tout aussi développée que nous la notion du bien et du mal, il en est résulté chaque fois une atteinte directe à notre prestige, par suite à notre influence.
En vérité, il serait temps pour notre honneur de revenir à la tradition logique et rationnelle qui consiste, en échange de la protection efficace accordée, à se servir, dans le Levant, des communautés religieuses pour le développement des intérêts généraux de la France, et à refuser à ces communautés tout appui lorsque leurs intrigues peuvent porter atteinte au respect dû à notre drapeau.
Ceci dit, c’est une véritable consolation d’avoir à constater que, dans cette clientèle catholique que nous possédons en Orient, s’il y a beaucoup d’ivraie, on rencontre encore cependant, de ci de là, quelques bons grains.
En voici toujours un.
Brousse possède une mission des sœurs de la Charité. Elles sont là cinq braves et méritantes filles qui font réellement honneur à la tradition française. Elles distribuent des secours et des médicaments aux malheureux sans distinction de religion et de nationalité; elles apprennent les éléments de notre langue annuellement à plus d’une centaine d’enfants, arméniens pour la plupart.
Les lettres suivantes peuvent donner au lecteur une idée exacte de la situation des sœurs de Charité en Anatolie, et montrer qu’en dehors de toute idée religieuse, c’est l’intérêt du pays de les protéger, de les encourager et au besoin de les secourir.
I
Brousse, le 11 août 1880.
Monsieur l’Ambassadeur,
Un incendie a détruit tout un quartier de cette ville dans la nuit du vendredi 7 courant. La maison occupée par les sœurs de la Charité, ainsi que l’église qu’elles viennent de faire construire, se trouvant à proximité de cet incendie j’ai cru de mon devoir de m’y rendre. Le feu heureusement s’est arrêté à la maison voisine, séparée de celle des Sœurs par un jardin, et il n’y a eu aucun dégât.
Je profite de cette circonstance pour signaler à Votre Excellence l’état déplorable dans lequel se trouvent les divers corps de bâtiments qui constituent dans cette ville la propriété des sœurs de Charité. Seules les salles consacrées à l’école offrent encore une sécurité relative, mais les autres pièces menacent ruine; les toits sont percés à jour, les plafonds et les planchers sont disjoints, les poutres pourries, les murs lézardés laissent voir de larges ouvertures. Si, par malheur, une des flammèches de l’incendie tombée sur cette maison n’avait pu être éteinte à temps, tout cet ensemble n’aurait fait qu’un feu rapide.
Les sœurs qui rendent ici de grands services en apprenant chaque année notre langue à plus de cent élèves, filles et garçons, ont fait dernièrement de grands sacrifices pour la construction d’une église. Ce n’est même que grâce à un concours généreux dû à l’initiative privée de M. Devaux, l’un des directeurs de la Banque ottomane à Constantinople, qu’elles ont pu trouver les fonds nécessaires à l’achèvement de cette église. Elles sont en ce moment hors d’état de faire les dépenses nécessaires à la réparation de l’immeuble qu’elles occupent à Brousse. Il y a cependant urgence, sinon cet immeuble s’écroulera un de ces jours, et les sœurs se trouveront sans abri. J’ajoute que si ce malheur venait à se réaliser et que les sœurs fussent par cela même dans la nécessité d’interrompre provisoirement les leçons qu’elles donnent aux enfants, il y aurait à craindre que les missions anglaises protestantes établies dans cette ville ne recueillent une grande partie des élèves des sœurs; alors l’œuvre entreprise, il y a déjà longtemps, et aujourd’hui dans un état prospère, serait peut-être à recommencer entièrement. C’est là une des principales raisons qui me font me permettre d’appeler sur cet état de choses toute la bienveillante attention de Votre Excellence. Veuillez, je vous prie, agréer...--E. D.
II
Brousse, le 2 novembre 1880.
Monsieur l’Ambassadeur,
J’ai l’honneur d’adresser sous ce pli à Votre Excellence le devis relatif aux réparations qu’il y aurait lieu de faire à la maison des sœurs de Charité, établies à Brousse, devis que vous avez bien voulu me demander lorsque je vous ai signalé l’état de délabrement dans lequel se trouve cette maison.
Ce devis, dressé par M. P..., ingénieur en chef du vilayet, s’élève à 25,000 fr...
Si ces réparations pouvaient être exécutées, elles auraient d’autant plus d’utilité que les sœurs sont disposées à installer quelques lits où les malades européens pourraient recevoir les premiers soins.
A ce sujet, je prendrai la liberté de soumettre à Votre Excellence la remarque suivante. Une infirmerie dans le genre de celle que j’ai engagé les sœurs à installer étant un établissement d’utilité générale pour les Européens résidant à Brousse, et d’un caractère absolument neutre, ne pourrait-on pas intéresser à cette création les consulats étrangers? Leur participation permettrait de donner plus d’extension à ce projet dont la réalisation serait vue avec faveur par toute la colonie européenne. Veuillez, je vous prie, agréer...--E. D.
III
29 janvier 1881.
Monsieur le Sous-Secrétaire d’État aux Beaux-Arts,
J’ai l’honneur d’appeler votre bienveillante attention sur la mission des sœurs de Charité établie à Brousse. J’ai été à même, pendant le séjour que j’ai fait dans le vilayet de Hudavendighiar, de constater les réels services que cette mission rend à la France, en propageant notre langue parmi les populations raias.
L’établissement des sœurs à Brousse, qui a eu des commencements difficiles et une période d’interruption après le tremblement de terre de 1855, est loin d’être riche; sa prospérité est toute morale.
Les sœurs sont cependant parvenues, au prix de sacrifices provenant de l’initiative privée, à édifier à Brousse une église catholique française. Mais cette église, aujourd’hui définitivement achevée, est, à l’intérieur, dépourvue d’ornements, désavantage qui a son importance en Orient, où toutes les églises des diverses communions chrétiennes (arméniennes ou grecques) sont richement ornées.
Un autre désavantage plus réel encore: le clocher de cette église française est le seul, de tous ceux des églises de Brousse, qui n’a pas encore de cloche, et il est à craindre que les ressources pour se procurer une cloche ne manquent encore longtemps.
Si votre Département, Monsieur le Sous-Secrétaire d’État, pouvait disposer de quelques copies de tableaux religieux, et d’un faible crédit qui permettrait d’acheter une cloche pour l’église de Brousse, il y aurait là, j’en ai la conviction, un réel service à rendre au point de vue du prestige de la colonie française. Veuillez, je vous prie, agréer...--E. D.
IV
Brousse, 5 août 1881.
Monsieur E... D...
Pour subvenir à la construction d’une infirmerie à Brousse, le ministère des affaires étrangères a accordé aux sœurs de Charité de Brousse une somme de 12,000 francs. En remettant cette somme, que l’ambassade m’avait fait tenir, à la sœur L... je n’ai pas manqué de faire comprendre à cette sœur la part active que vous aviez prise dans les démarches qui ont décidé le Département à accorder ce secours exceptionnel.
Hier, j’ai reçu une nouvelle lettre de M. le comte de M... m’annonçant que le ministère de l’instruction publique et des beaux-arts venait d’accorder aux sœurs de Brousse une copie d’un tableau de Raphaël représentant une sainte Famille, et que ce tableau m’allait parvenir bientôt.
J’ai pris cette lettre et la copie de celle adressée par vous, à la date du 29 janvier 1880, à M. Edmond Turquet, député, sous-secrétaire aux Beaux-Arts, et je me suis rendu de nouveau chez la sœur L... Je lui ai d’abord donné lecture de votre lettre à M. Edmond Turquet et puis de celle que m’écrivait M. de M... Deux prélats de passage assistaient à cette lecture. La supérieure ne savait par quels termes me remercier. Je lui ai répondu que c’est à vous qu’elle devait s’adresser pour vous remercier d’une action ou plutôt de deux actions de charité qu’aucun agent ne leur a fait ou n’a pu leur faire, depuis M... jusqu’à M... qui, soit dit en passant, professaient d’autres opinions que vous. Veuillez, je vous prie, agréer...--B.
V
Brousse, le 5 août 1881.
Monsieur E... D...,
Arrivée seulement depuis quelque temps à Brousse, je n’ai pas eu l’avantage de vous connaître autrement que par les bienfaits dont vous vous plaisez à combler notre maison. C’est votre bienveillance pour nous, monsieur le consul, qui me révèle la bonté de votre cœur et qui me fait vivement désirer votre retour au milieu de nous.--Il n’y a, en effet, que quelques jours que l’estimable M. B..., gérant du vice-consulat, est venu m’annoncer l’allocation de 12,000 francs accordée par le gouvernement français pour la construction d’une infirmerie, et aujourd’hui on m’annonce l’envoi d’un précieux tableau accordé à notre église d’après vos pressantes sollicitations.--Je ne sais vraiment pas comment vous remercier pour tant de bontés. Je ne puis que m’adresser à l’auteur de tout don pour le supplier de répandre sur vous et sur tous ceux qui vous sont chers ses plus précieuses faveurs.
Je ne veux pas terminer ces lignes sans vous donner quelques détails qui intéresseront votre bon cœur. Après la réception des 12,000 francs, nous nous sommes empressées de savoir auprès de personnes entendues en constructions le meilleur emploi de ce secours providentiel. Après avoir choisi un emplacement convenable pour notre petit hôpital, l’architecte appelé nous a fait son plan, qu’il évalue à 25,000 fr. Malheureusement nous sommes loin du compte. Si monsieur le consul pouvait inspirer à quelque association humanitaire ou bien à quelques personnes bienfaisantes de venir en aide à ce qui nous manque, ce serait vraiment mettre le comble à toutes vos bontés pour notre maison, dont vous serez toujours considéré comme le principal bienfaiteur.
C’est dans l’espoir bien fondé que le Ciel voudra bien acquitter notre dette que j’ai l’honneur de me dire, monsieur le consul, votre très humble et très reconnaissante servante.--SŒUR A..., _Supérieure des sœurs de Charité de Brousse_.
CHAPITRE IX
EN ROUTE.--UN ACCIDENT
Le départ.--Les zaptiés d’escorte.--Histoire de voleurs.--A travers la plaine.--Les gendarmes cafetiers.--L’heure du déjeuner.--Un accident.--Sous un platane.--A mes amis de Paris.--Sous la tente.--Le brancard.--Les enchères.--Une dangereuse méprise.--Un médecin d’ambassade.
Je dois me rendre à Yeni-Cheir pour faire procéder promptement à l’interrogatoire de Circassiens qui ont volé deux caisses d’opium, d’une valeur de 10,000 francs, appartenant à des protégés français.
Un haut fonctionnaire français est de passage à Brousse et désire retourner par la voie de terre à Constantinople.
Cela se trouve à merveille. Nous ferons route ensemble.
Le matin, dès quatre heures, devant l’hôtel, un vrai tapage. Les piaffements, les hennissements des chevaux se mêlent aux jurons énergiques des conducteurs. C’est Dely-Mehemet, le maître de poste, qui vient lui-même nous amener les montures que nous avons choisies la veille et en recevoir le prix. On charge les bagages, ce qui ne laisse pas de prendre un certain temps. Comme nous sommes exposés à coucher à la belle étoile, j’emporte, en plus des provisions de route nécessaires, mon matériel de campement.
Quelques minutes après arrivent les deux zaptiés d’escorte que le pacha a mis à notre disposition. C’est là une utile mesure de prudence sur ces routes infestées de maraudeurs circassiens et aussi de bandes de brigands savamment organisées.
Après s’être assuré que rien n’est oublié et que chacun a ses armes en bon état, on monte à cheval et nous partons.
Nous traversons au grand trot la ville encore endormie. Les fers de nos douze chevaux résonnant sur les pavés réveillent les habitants, qui, curieux comme partout, entr’ouvrent les rideaux pour voir les cavaliers.
Une demi-heure après nous sommes dans la plaine sur la route de Biledjik.
A six cents mètres de la ville j’appelle l’attention de mes compagnons sur un vieux chêne droit et fier qui se dresse solitaire sur la bordure du chemin et domine l’espace.
Ce n’est point que cet arbre présente par lui-même rien de bien remarquable. Mais il a déjà sa légende. C’est au pied de cet arbre que deux hardis coquins avaient eu naguère l’ingénieuse idée de s’embusquer et de rançonner les passants. Cela à deux pas de la ville. Les premiers jours tout alla bien et aucun incident fâcheux ne vint troubler le cours normal et régulier de leurs vols et assassinats. Le colonel de police, le bin-bachi, envoya bien des zaptiés contre eux. Mais ces gendarmes auraient rendu des points aux carabiniers de Meilhac et Halévy. Ils arrivaient ou du moins prétendaient toujours arriver--(on ne sait trop au juste)--beaucoup trop tard, et ils manquaient habilement les voleurs au gîte. Le hasard fit qu’un jour un zaptié honnête,--il s’en trouve quelquefois,--revenant de Biledjik, porteur de dépêches, est assailli devant cet arbre par les deux bandits; sans scrupule aucun, et sans s’inquiéter des relations plus ou moins cordiales de ses collègues avec ces bandits, le zaptié les poursuivit bravement et les tua de deux balles de winchester. Il gagna à cette affaire trois cicatrices au visage et un galon rouge sur la manche. Mais depuis il est tenu à l’écart.
Pendant que je narre cette petite histoire, mes compagnons promènent des regards inquiets sur les zaptiés qui nous escortent. Je les rassure de mon mieux, leur affirmant que de ceux-là on n’a rien à redouter.
Nous repartons au pas de route, pas ordinaire, allongé, qui permet de faire tout au plus une lieue et demie par heure.
Ce petit convoi ne manque pas de pittoresque. En tête et sur les côtés les zaptiés au costume brun et vert, petites bottes courtes, sabre et winchester; mes compagnons en tenue de voyage, avec le grand chapeau-casque en liège, le revolver à la ceinture; les postillons conduisant les chevaux chargés des bagages, s’arrêtant à chaque instant pour rajuster une caisse, remettre une corde, sacrant après les bêtes et geignant auprès de nous; à l’arrière-garde mon cawas et moi, solidement armés, et équipés à la turque.
Bientôt la route se rétrécit. Ce n’est plus qu’un sentier qui finit même par disparaître, et nous suivons le chemin indiqué par le passage récent des caravanes. Nous sommes au milieu de la plaine de Brousse, dans la vallée de l’Ulufer. A droite, le profil sombre et sévère des contreforts de l’Olympe qui se prolongent au loin; à gauche, la plaine s’étendant à perte de vue, émaillée de bouquets d’arbres, de champs de maïs, de rizières, de vignes; en face, une suite de hauteurs au milieu desquelles se trouve le petit lac de Kouch-Gueul.
A huit heures nous faisons halte au bord d’un petit ruisseau qui descend de l’Olympe et va, après mille sinuosités, rejoindre l’Ulufer. Sur ce lit semé de cailloux coule un filet d’eau limpide; mais, survienne un orage, et ce ruisseau, devenu torrent, charriera à flots une eau jaunâtre, mêlée de terre, de roches, de détritus de toutes sortes, et deviendra infranchissable. Aujourd’hui il est abordable, doux, tranquille et joli au possible sous les brûlants rayons dont le soleil inonde la plaine.
Là, au milieu d’un groupe de platanes touffus, se trouve une petite cabane de feuillages. C’est un poste de zaptiés. Ils ont pour devoir de surveiller la plaine. Mais ils passent tranquillement leur journée sous l’ombre protectrice des platanes et se font un petit revenu des tasses de café, des tomates, des concombres, des pastèques qu’ils offrent aux voyageurs. C’est le plus clair des bénéfices que peut leur rapporter leur métier, car s’ils n’attendaient qu’après leur solde!...
Ils sont si mal payés ces pauvres gens, quand ils le sont!
Un pacha m’avouait un jour qu’il devait à ses zaptiés quatre mois de solde. Et il ajoutait avec la satisfaction évidente d’un homme qui a trouvé une excellente combinaison:
--A l’avenir, je les ferai payer régulièrement; mais tous les quarante jours seulement. Comme cela je gagnerai un mois sur trois!
J’avoue que je suis resté court devant cette logique étonnante et cette arithmétique aussi transcendante qu’économique.
Il est vrai de dire aussi que ce pacha avait son excuse dans la façon fantaisiste dont lui-même recevait ses appointements. Et malheureusement, c’est ainsi en Turquie à tous les degrés de la hiérarchie administrative.
Quand nous remontâmes à cheval, après une large distribution de piastres, les zaptiés cafedji nous souhaitèrent un long voyage.
--_Téchèkhurum effendim séadètlè oghourlarolsoum!_ Merci, monsieur, que Dieu et le bonheur vous accompagnent! me dit, en portant la main droite à son cœur, à sa bouche, à son front, le zaptié qui tenait la bride de mon cheval.
Hélas! le pauvre homme, comme Allah a tenu peu de compte de ce vœu sincère!
Il y avait déjà trois heures que nous avancions lentement, suivant tantôt des sentiers rocailleux, tantôt de vénérables vestiges d’antiques routes romaines; gravissant péniblement de dures montées pour redescendre bientôt dans des défilés encaissés, lits d’anciens torrents pour la plupart; obligés maintes fois de nous arrêter dans ces chemins étroits, où deux cavaliers ne peuvent courir de front, pour nous garer et laisser passer d’interminables caravanes de chameaux apportant à Brousse les produits de l’intérieur.
Le soleil montait rapidement, et ses rayons, maintenant presque perpendiculaires, nous atteignaient brûlants.
Il s’agissait de trouver un lieu ombragé, à proximité d’une source, pour déjeuner, faire la sieste et laisser passer les moments de grande chaleur.
Mon cawas qui, plusieurs fois déjà, avait suivi cette route, m’informe qu’après une demi-heure de marche encore nous trouverons un endroit convenable pour la halte.
Je lui dis de prendre les devants. Il pique sa monture et disparaît.
A ce moment passait, au-dessus du ravin que nous suivions, un convoi de chameaux. Mon cheval prend peur, hennit, bondit, s’emballe et m’emporte dans une course vertigineuse. Le chemin est si étroit qu’il est impossible d’imprimer une autre direction à l’animal emporté. A gauche, en effet, se dresse un monticule; à droite une longue suite de gros platanes, tassés, serrés, forment une barrière infranchissable. Soudain j’entrevois, dans cette course folle, à vingt mètres en avant une branche énorme, colosse, presque un petit arbre greffé sur un platane, et barrant la route. Si je ne parviens pas à me glisser immédiatement sous la selle de mon cheval, c’est fini... L’espace d’une seconde et je fais le mouvement... Un choc terrible... Je me retrouve à genoux, la face contre terre, le crâne fendu, aveuglé par le sang...
On me relève... au bout de combien de temps?... je ne sais. Chaque seconde est pour moi un siècle, tant mes souffrances sont horribles. Chose étrange! je ne puis faire le moindre geste, en aucune façon je ne puis remuer, et cependant je possède une entière lucidité, une perception très nette de toutes choses. Je sens la vie diminuer, s’éloigner graduellement, je me sens mourir, et mes pensées semblent, à mesure, augmenter en étendue et en rapidité. Du même coup, j’embrasse, jusque dans ses moindres détails, toute ma vie passée, ma jeunesse, mon adolescence, mes travaux inachevés, mes espérances si brusquement brisées; je vois défiler, tous ensemble, pêle-mêle et cependant bien distincts, ceux qui me sont chers mêlés à la foule de ceux qui me laissent indifférent. Dans ce singulier effet d’optique funèbre chaque être, chaque chose, prend sa valeur réelle, son contour particulier, son allure personnelle.
L’endroit où l’accident est survenu est loin de toute source. Point d’eau. On défonce une caisse, et c’est avec du vin qu’on lave mes plaies béantes. Mes compagnons de route s’empressent autour de moi. Le plus jeune, amoureux du pittoresque sans doute, émet, très gravement d’ailleurs, l’avis de me placer en travers sur un des chevaux de charge, et d’atteindre ainsi le site ombragé et plein de fraîcheur où l’on a décidé de déjeuner! Si cette étrange idée eût été adoptée, c’en était fait de moi! Il ne fallut rien moins que l’intervention de mon fidèle cawas pour décider mon trop joyeux compagnon à interrompre sa partie de plaisir et à ne pas _achever_, de gaieté de cœur, un compatriote.
Ah! comme en ce moment, entouré d’indifférents qui ne voyaient dans cet accident, où ma vie était en jeu, qu’un simple contretemps, un retard fâcheux dans la suite de leur excursion fantaisiste, comme en ce moment ma pensée s’est envolée, rapide, vers cette bonne et franche camaraderie parisienne qui, de l’Opéra au Gymnase, sur les boulevards, relie entre eux les artistes, les littérateurs, les journalistes, les vrais travailleurs, ceux qui forment le goût, l’opinion, les vrais diplomates, qui, par un beau tableau, un bon livre, une pièce amusante, quelquefois simplement un mot spirituel, effacent les distances et rapprochent les peuples plus efficacement que ne le font les politiques!
C’est ainsi que ma pensée se reportait vers ce Paris que naguère j’avais quitté heureux, plein de vie, et il me semblait encore entendre mes amis me souhaiter, au départ, bonne chance!
Hélas! je me trouvais maintenant à quinze cents lieues, seul, la tête ensanglantée, paralysé, adossé au pied d’un platane, assisté de deux cawas dont l’un chasse les mouches et m’abrite du soleil, pendant que l’autre humecte d’eau fraîche mes lèvres brûlantes de fièvre.
Deux zaptiés avaient été dépêchés à Brousse pour prévenir et amener du secours.
La nuit était déjà venue quand arriva mon drogman accompagné d’un médecin grec.
Ce qui advint de moi pendant cette nuit interminable, je l’ignore. Tout ce que j’ai pu percevoir, au milieu de la fièvre atroce qui me dévorait, c’est que l’on a dressé mes tentes de campement, que l’on m’a placé sous la plus petite, et que, pour comble de malchance, au milieu de la nuit, la toile, mal fixée, s’abattit lourdement sur moi.
Le lendemain, vers midi, mes compagnons se hâtèrent de continuer leur route, me laissant aux mains de mon drogman et du docteur grec.
Le cawas s’était rendu au village le plus proche et avait fait fabriquer un brancard pour mon transport.
Je me souviendrai toujours de la scène curieuse que je vis alors.