En route

Part 12

Chapter 123,951 wordsPublic domain

--Aussi, chez les Bénédictines de la rue Tournefort, la scène a-t-elle lieu dans l’intérieur du couvent et sans que la famille y assiste; la mère est épargnée, mais ainsi mitigée, cette cérémonie n’est plus qu’une étiquette banale, qu’une formule presque penaude dans ce huis clos où la Foi se cache.

--Et elles sont également des Bénédictines de l’Adoration perpétuelle, ces nonnes-là?

--Oui, connaissez-vous leur monastère?

Et Durtal faisant signe que non, l’abbé reprit:

--Il est plus ancien, mais moins intéressant que celui de la rue Monsieur; la chapelle y est mesquine, pleine de statuettes de plâtre, de fleurs en taffetas, de grappes de raisins, d’épis en papier d’or; mais l’antique bâtisse qui abrite le cloître est curieuse. Elle tient, comment dirai-je, d’un réfectoire de pension et aussi d’un salon de maison de retraite; elle sent en même temps la vieillesse et l’enfance...

--Je connais ce genre de couvents, fit Durtal; j’en ai autrefois fréquenté un, alors que j’allais visiter, à Versailles, une vieille tante. Pour moi, il évoquait surtout l’idée d’une maison Vauquer tombée dans la dévotion, il fleurait tout à la fois la table d’hôte de la rue de la Clef et la sacristie de province.

--C’est bien cela, et l’abbé reprit, en souriant:

--J’ai eu, rue Tournefort, plusieurs entrevues avec l’abbesse; on la devine plutôt qu’on ne la voit, car on est séparé d’elle par une herse de bois noir derrière laquelle s’étend un rideau qu’elle ouvre.

Je la vois très bien, moi, pensa Durtal qui, se rappelant le costume des Bénédictines, aperçut, en une seconde, une petite face brouillée dans un jour neutre, puis, plus bas, sur le haut de la robe, l’éclat d’un Saint-Sacrement de vermeil, émaillé de blanc.

Il se mit à rire et dit à l’abbé:

--Je ris, parce qu’ayant eu des affaires à régler avec cette tante religieuse dont je vous ai parlé et que je ne discernais, ainsi que votre abbesse, qu’au travers de la treille, j’avais découvert la façon de lire un peu dans ses pensées.

--Ah! et comment?

--Voici. Ne pouvant observer sa physionomie qui se reculait derrière le lattis de la cage et disparaissait sous son voile, ne pouvant non plus, si elle me répondait, me guider sur les inflexions de sa voix toujours circonspecte et toujours calme, j’avais fini par ne me fier qu’à ses grandes lunettes, rondes et cerclées de buffle, que presque toutes les nonnes portent; eh bien, la vivacité réfrénée de la femme éclatait là; subitement, dans un coin des verres, une flammèche s’allumait; je comprenais alors que l’œil avait pris feu et qu’il démentait l’indifférence de la voix, la quiétude voulue du ton.

L’abbé se mit, à son tour, à rire.

--Et la supérieure qui dirige les Bénédictines de la rue Monsieur, vous la connaissez? reprit Durtal.

--J’ai causé avec elle, une fois ou deux; là, le parloir est monastique; il n’a point le côté provincial et bourgeois de la rue Tournefort; il se compose d’une loge sombre occupée dans toute la largeur, au fond par une grille enchevêtrée de fer; derrière cette grille se dressent encore des barreaux de bois et un volet peint en noir. L’on est en pleine nuit et l’abbesse à peine éclairée, vous apparaît, telle qu’un fantôme...

--L’abbesse est cette religieuse, âgée, toute frêle, toute petite, à laquelle Dom Étienne a remis la novice?

--Oui, elle est une remarquable bergère d’âmes et qui plus est, une femme fort instruite et d’une distinction de manières rare.

--Oh! pensa Durtal, je me figure bien qu’elles sont d’exquises, mais aussi de terribles femmes, les abbesses! sainte Térèse était la bonté même, mais lorsque, dans son «Chemin de la Perfection», elle parle des nonnes qui se liguent pour discuter les volontés de leur Mère, elle se décèle inexorable, car elle déclare qu’il faut leur infliger la prison perpétuelle et le plus tôt qu’il se peut et sans faiblir; et, au fond, elle a raison, car toute sœur discole pourrirait le troupeau, donnerait la clavelée aux âmes!

Ils étaient arrivés, en causant, au bout de la rue de Sèvres; l’abbé s’arrêta pour reposer ses jambes.

--Ah! fit-il, comme se parlant à lui-même, si je n’avais pas eu, pendant toute mon existence, de si lourdes charges, d’abord un frère puis des neveux à soutenir, j’eusse fait, depuis bien des années, partie de la famille de saint Benoît. J’ai toujours eu l’attirance de ce grand ordre qui est l’ordre intellectuel de l’Église, en somme. Aussi, quand j’étais plus valide et plus jeune, était-ce dans l’un de ces monastères que j’allais faire mes retraites, tantôt chez les moines noirs de Solesmes ou de Ligugé qui ont conservé les savantes traditions de saint Maur, tantôt chez les Cisterciens, chez les moines blancs de la Trappe.

--C’est vrai, fit Durtal, la Trappe est une des grandes branches de l’arbre de saint Benoît; mais pourtant est-ce que ses ordonnances ne diffèrent pas de celles que laissa le Patriarche?

--C’est-à-dire que les Trappistes interprètent la règle de saint Benoît qui est très souple et très large, moins dans son esprit que dans sa lettre, tandis que les Bénédictins font le contraire.

En somme la Trappe est un rejeton de Cîteaux et elle est bien plus la fille de saint Bernard qui fut pendant quarante ans la sève même de cette tige, que la descendante de saint Benoît.

--Mais, autant que je puis me le rappeler, les Trappes sont elles-mêmes divisées et ne vivent point sous une discipline uniforme.

--Si, maintenant; depuis qu’un bref pontifical daté du 17 mars 1893 a sanctionné les décisions du chapitre général des Trappistes réunis à Rome et édicté la fusion en un seul ordre et sous la direction d’un seul supérieur des trois observances de Trappes qui étaient, en effet, régies par des constitutions en désaccord.

Et voyant que Durtal l’écoutait, attentif, l’abbé poursuivit:

--Parmi ces trois observances, une seule, celle des Trappistes Cisterciens, à laquelle appartenait l’abbaye dont j’étais l’hôte, suivait intégralement les prescriptions du douzième siècle, menait l’existence monastique du temps de saint Bernard. Celle-là ne reconnaissait que la règle de saint Benoît, prise dans son acception la plus stricte et complétée par la Charte de Charité et les us et coutumes de Cîteaux; les deux autres avaient adopté la même règle, mais révisée et modifiée au XVIIe siècle par l’abbé de Rancé; et encore, l’une d’elles, la congrégation de Belgique, avait-elle dénaturé les statuts imposés par cet abbé.

Aujourd’hui, toutes les Trappes ne forment plus, je viens de vous le dire, qu’un seul et même institut placé sous le vocable «d’ordre des Cisterciens réformés de la Bienheureuse Vierge Marie de la Trappe», et toutes reprennent les règlements de Cîteaux et revivent la vie des cénobites au Moyen Age.

--Mais si vous avez fréquenté ces ascétères, dit Durtal, vous devez alors connaître Dom Étienne?

--Non, je n’ai jamais séjourné à la Grande Trappe; j’ai préféré les pauvres et les petits couvents où l’on est mêlé avec les moines, aux imposants monastères qui vous isolent dans une hôtellerie et vous tiennent à l’écart, en somme.

Tenez, il en est une, celle où je m’enfermais, Notre-Dame de l’Atre, une petite Trappe à quelques lieues de Paris, qui est bien le plus séduisant des refuges. Outre que vraiment le Seigneur y réside, car elle a parmi ses enfants de véritables saints, elle est encore charmante avec ses étangs, ses arbres séculaires, sa lointaine solitude, au fond des bois.

--Oui mais, fit observer Durtal, l’existence doit y être quand même implacable, car la Trappe est l’ordre le plus rigide qui ait été imposé aux hommes.

Pour toute réponse, l’abbé lâcha le bras de Durtal et lui prit les mains.

--Savez-vous, lui dit-il, en le regardant bien en face, savez-vous, c’est là que vous devriez aller pour vous convertir.

--Parlez-vous sérieusement, monsieur l’abbé?

Et comme le prêtre lui serrait les mains plus fort, Durtal s’écria:

--Ah! non, par exemple; d’abord, je n’ai pas la robustesse d’âme et j’ai encore moins, s’il est possible, la santé corporelle qu’exigerait un tel régime; je tomberais malade en arrivant et puis... et puis...

--Et puis quoi? Je ne vous propose pas de vous interner à jamais dans un cloître...

--J’aime à le croire, fit Durtal, d’un ton presque piqué.

--Mais bien d’y rester une huitaine, juste le temps nécessaire pour vous y curer. Or, huit jours sont bien vite passés; ensuite, croyez-vous donc que si vous preniez une semblable résolution, Dieu ne vous soutiendrait point.

--C’est joli à dire, mais...

--Parlons hygiène, alors...--Et l’abbé eut un sourire de pitié un peu méprisante.--Je puis vous attester tout d’abord que vous ne serez pas tenu, en votre qualité de retraitant, de mener la vie du trappiste, dans ce qu’elle a de plus austère. Vous pourrez ne pas vous lever à deux heures du matin pour suivre l’office de Matines, mais bien à trois ou même à quatre heures, selon les jours.

Et souriant devant la grimace de Durtal, l’abbé poursuivit:--quant à votre nourriture, elle sera meilleure que celle des moines; vous n’aurez naturellement ni poisson, ni viande, mais l’on vous accordera certainement un œuf par repas si les légumes ne vous suffisent point.

--Et les légumes sont cuits à l’eau et au sel, sans assaisonnement...

--Mais non, ils ne sont accommodés au sel et à l’eau que dans les temps de jeûne; les autres jours vous les aurez cuits dans un lait coupé d’eau ou d’huile.

--Merci bien, s’écria Durtal.

--Mais tout cela est excellent pour la santé, continua le prêtre; vous vous plaignez de gastralgies, de migraines, de maux d’entrailles! Eh bien, ce régime-là, à la campagne, au plein air, vous guérira mieux que les drogues qu’on vous fait prendre.

Puis laissons, si vous le voulez bien, de côté, votre corps, car, en pareil cas, c’est à Dieu qu’il appartient de réagir contre ses défaillances; je vous le dis, vous ne serez pas malade à la Trappe, car ce serait absurde; ce serait le renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne serait plus le Christ alors!--mais parlons de votre âme.--Ayez donc le courage de la toiser, de la regarder bien en face; la voyez-vous? Reprit l’abbé, après un silence.

Durtal ne répondit pas.

--Avouez donc, s’écria le prêtre, qu’elle vous fait horreur!

Ils firent quelques pas dans la rue et l’abbé reprit:

--Vous affirmiez être soutenu par les foules de Notre-Dame des Victoires et les effluves de Saint-Séverin. Que sera-ce donc alors, dans l’humble chapelle où vous serez pêle-mêle, par terre, avec des saints? je vous garantis, au nom du Seigneur, une aide telle que jamais vous n’en eûtes et--poursuivit-il en riant--j’ajoute que l’Église se fera belle pour vous recevoir; elle sortira ses parures maintenant omises: les authentiques liturgies du Moyen Age, le véritable plain-chant, sans solos, ni orgues.

--Écoutez, vos propositions m’ahurissent, fit péniblement Durtal. Non, je vous assure, je ne suis pas du tout disposé à m’emprisonner dans un lieu pareil. Je sais bien qu’à Paris, je n’arriverai à rien; je ne suis ni fier de ma vie, ni content de mon âme, je vous le jure, mais de là... à... ou alors, je ne sais pas, moi; il me faudrait au moins un asile mitigé, un couvent doux. Il doit pourtant y avoir, dans ces conditions, des lazarets d’âmes?

--Je ne pourrais que vous envoyer chez les Jésuites qui ont la spécialité des retraites d’hommes; mais, vous connaissant comme je crois vous connaître, je suis sûr que vous n’y resteriez pas deux jours. Vous vous trouveriez avec d’aimables et de très habiles prêtres, mais on vous assommerait de sermons, on voudrait se mêler à votre vie, s’immiscer dans votre art; on surveillerait vos pensées à la loupe; et puis, vous seriez là en traitement avec de bons jeunes gens dont l’inintelligente piété vous ferait horreur: vous fuiriez, exaspéré, de là!

À la Trappe, c’est le contraire. Vous y serez sans nul doute le seul retraitant et il ne viendra à l’idée de personne de s’occuper de vous; vous serez libre; vous pourrez, si vous le voulez, partir de ce monastère tel que vous y serez entré, sans vous être confessé, sans vous être approché des Sacrements; votre volonté y sera respectée et aucun moine ne tentera, sans votre autorisation, de la sonder. C’est à vous seul qu’il appartiendra de décider, si, oui ou non, vous voulez vous convertir...

Et je serai franc jusqu’au bout, n’est-ce pas? vous êtes, je vous l’ai déjà déclaré du reste, un homme sensitif et méfiant; eh bien, le prêtre, tel qu’il se présente à Paris, le religieux même non cloîtré vous semblent... comment m’exprimerai-je? des âmes subalternes... pour ne pas dire plus...

Durtal protesta vaguement, d’un geste.

--Permettez-moi de poursuivre. Une arrière-pensée vous viendrait sur l’ecclésiastique auquel écherrait le soin de vous laver; vous seriez trop sûr qu’il n’est pas un saint,--c’est peu théologique, car fût-il le dernier des prêtres que son absolution n’en serait pas moins valable, si vous la méritiez--mais enfin, il y a là une question de sentiment que je respecte--vous penseriez de lui, en somme: il vit ainsi que moi, il ne se prive pas plus que moi, rien ne me prouve que sa conscience soit bien supérieure à la mienne; et, de là, à perdre toute confiance et à tout quitter, il n’y a qu’un pas. A la Trappe, je vous défie bien de raisonner ainsi, de ne point devenir humble. Quand vous verrez des hommes qui, après avoir tout abandonné pour servir Dieu, mènent une vie de privations et de pénitence telle qu’aucun gouvernement n’oserait l’infliger à ses forçats, vous serez bien obligé de vous avouer que vous n’êtes pas grand’chose à côté d’eux!

Durtal se taisait. Après la stupeur qu’il avait éprouvée à s’entendre proposer une issue pareille, il s’était sourdement irrité contre cet ami qui, si discret jusqu’alors, s’était subitement rué sur son être et l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante vision d’une existence dépareillée, usée, réduite à l’état de poussier, à l’état de loque!--Et Durtal se reculait de lui-même, convenait que l’abbé avait raison, qu’il fallait pourtant bien étancher le pus de ses sens et expier leurs appétits inexigibles, leurs convoitises abominables, leurs goûts cariés; et il était pris alors d’une peur irraisonnée, intense. Il avait le vertige du cloître, la transe attirante de cet abîme sur lequel Gévresin le faisait pencher.

Énervé par cette cérémonie d’une prise de vêture, étourdi par le coup que lui avait, en sortant, asséné le prêtre, il ressentait maintenant une angoisse presque physique dans laquelle tout finissait par se confondre. Il ne savait plus à quelles réflexions entendre, ne voyait surnager, dans ce remous d’idées troubles, qu’une pensée nette: que le moment tant redouté de prendre une résolution était venu.

L’abbé le regarda, s’aperçut qu’il souffrait réellement et sa pitié s’accrut pour cette âme si malhabile à supporter les luttes.

Il saisit le bras de Durtal et doucement dit:

--Mon enfant, croyez-moi, le jour où vous irez de vous-même chez Dieu, le jour où vous frapperez à sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges s’effaceront pour vous laisser passer. L’Évangile ne ment pas, allez, lorsqu’il affirme qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont que faire de pénitence. Vous serez d’autant mieux accueilli qu’on vous attend; enfin, soyez assez mon ami pour penser que le vieux prêtre que vous laisserez ici ne demeurera pas inactif et que lui et que les couvents dont il dispose prieront de leur mieux pour vous.

--Je verrai, répondit Durtal, vraiment ému par l’accent attendri de l’abbé, je verrai... je ne puis me décider ainsi, à l’improviste, je réfléchirai... Ah! ce n’est pas simple!

--Priez surtout, fit le prêtre qui était arrivé devant sa porte. J’ai, de mon côté, beaucoup supplié le Seigneur pour qu’il m’éclaire et je vous atteste que cette solution de la Trappe est la seule qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre tour, et vous serez guidé. A bientôt, n’est-ce pas?

Et il serra la main de Durtal qui, demeuré seul, finit par se reprendre. Alors, il se rappela les sourires stratégiques, les phrases ambiguës, les silences songeurs de l’abbé Gévresin; il comprit la mansuétude de ses conseils, la patience de ses ménagements et, un peu dépité quand même d’avoir été, sans le vouloir, si savamment géré, il s’exclama, tout en maugréant: voilà donc le dessein que mûrissait, avec son air de n’y pas toucher, ce prêtre!

IX

Il éprouvait ce réveil douloureux du malade qu’un médecin berne pendant des mois et qui apprend, un beau matin, qu’il n’a plus qu’à se faire transporter dans une maison de santé pour y subir une opération de chirurgie devenue pressante.--Mais on n’agit pas ainsi, se cria Durtal; on prévient, peu à peu, les gens, on les accoutume par des précautions oratoires, à l’idée qu’il faudra se laisser découper sur l’étal, on ne les frappe pas de la sorte à l’improviste!

Oui, mais qu’importe, puisque je sens très bien, au fond de moi, que cet ecclésiastique a raison; je dois, si je veux m’amender, quitter Paris; c’est égal, le traitement qu’il m’inflige est vraiment dur à suivre, comment faire?

Et il vécut, depuis ce moment, des jours hantés par les Trappes. Il rumina la pensée d’un départ, la retourna sur toutes ses faces; il se remâcha le pour et le contre, finit par se dire: classons nos réflexions et ouvrons un compte; établissons, pour nous y reconnaître, un Doit et Avoir.

Le Doit est terrible.--Ramasser sa vie et la jeter dans l’étuve d’un cloître! Mais encore faudrait-il savoir si le corps est en état de supporter un remède pareil; le mien est fragile et douillet, habitué à se lever tard; il tombe en faiblesse quand il n’est pas réconforté par le sang des viandes et des névralgies surviennent, aussitôt que les heures des repas changent. Jamais je n’arriverai à tenir là-bas avec des légumes cuits dans de l’huile chaude ou dans du lait; d’abord, je déteste la cuisine à l’huile et j’exècre d’autant plus le lait que je le digère mal.

Ensuite, je me vois à genoux, par terre, pendant des heures, moi qui ai tant souffert à la Glacière pour être resté dans cette posture pendant un quart d’heure à peine sur une marche.

Enfin, j’ai une telle habitude de la cigarette qu’il me serait absolument impossible d’y renoncer; or, il est à peu près certain qu’on ne me laissera pas fumer dans un couvent.

Non, véritablement, au point de vue corporel, ce départ est insane; dans l’état de santé où je suis, il n’y a pas un médecin qui ne me dissuaderait de tenter un semblable risque.

Si je me place maintenant au point de vue spirituel, je dois bien reconnaître aussi qu’une entrée à la Trappe est effrayante.

Il est à craindre, en effet, que ma sécheresse d’âme, que mon défaut d’amour ne persistent; alors que deviendrai-je dans un tel milieu? Puis il est également probable que, dans cette solitude, dans ce silence absolu, je m’ennuierai à mourir et, s’il en est ainsi, quelle existence que celle qui consistera à arpenter une cellule, en comptant les heures! Non, il faudrait pour cela être certain d’être affermé par Dieu, d’être habité tout entier par lui.

Enfin, il existe deux redoutables questions sur lesquelles je ne me suis jamais appesanti, parce qu’il m’était pénible d’y songer, mais maintenant qu’elles se dressent devant moi, qu’elles me barrent la route, il sied que je les envisage: ce sont les questions de la confession et de la sainte Table.

Se confesser? oui, j’y consens; je suis si las de moi, si dégoûté de ma misérable vie que cette expiation m’apparaît comme méritée, comme nécessaire; je désire m’humilier, je veux bien demander sincèrement pardon, mais encore faudrait-il que cette pénitence me fût assignée dans des conditions possibles!--A la Trappe, si j’en crois l’abbé, personne ne s’occupera de moi; autrement dit, personne ne m’encouragera, ne m’aidera à subir la douloureuse extraction des hontes; je serai un peu ainsi qu’un malade qu’on opère à l’hôpital, loin de ses amis, loin des siens!

La confession, reprit-il, elle est une trouvaille admirable, car elle est la pierre de touche la plus sensible qui soit des âmes, l’acte le plus intolérable que l’Église ait imposé à la vanité de l’homme.

Est-ce étrange!--On parle aisément de ses fredaines, de ses turpitudes à des amis, voire même, dans la conversation, à un prêtre; cela ne paraît pas tirer à conséquence et peut-être qu’un peu de vantardise se mêle aux aveux des péchés faciles, mais raconter la même chose à genoux, en s’accusant, après avoir prié, cela diffère; ce qui n’était qu’une amusette devient une humiliation vraiment pénible, car l’âme n’est pas dupe de ces faux semblants; elle sait si bien, dans son for intérieur, que tout est changé, elle sent si bien la puissance terrible du sacrement, qu’elle, qui tout à l’heure souriait, tremble maintenant, dès qu’elle y pense.

Eh bien, si je me tiens en face d’un vieux moine qui sortira d’une éternité de silence pour m’écouter, d’un moine qui ne m’adjuvera, qui ne me comprendra peut-être point, ce sera affreux! Jamais je n’arriverai au bout de mes peines, s’il ne me tend pas la perche, s’il me laisse étouffer sans me donner de l’air à l’âme, sans me porter secours!

Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser s’avancer, oser Lui offrir comme un tabernacle son égout à peine clarifié par le repentir, son égout drainé par l’absolution, mais encore à peine sec, c’est monstrueux! Je n’ai pas du tout le courage d’imposer au Christ cette dernière insulte; alors à quoi bon s’enfuir dans un monastère?

Non, plus j’y réfléchis, plus je suis forcé de conclure que je serais fou si je m’aventurais dans une Trappe!

L’Avoir, maintenant. La seule œuvre propre de ma vie serait justement de faire un paquet de mon passé et de l’apporter, pour le désinfecter, dans un cloître; et si cela ne me coûtait pas d’ailleurs, où serait le mérite?

Rien ne me démontre, d’autre part, que mon corps, si débilité qu’il soit, ne supportera pas le régime des Trappes. Sans croire, ou feindre de croire, avec l’abbé Gévresin, que ce genre de nourriture puisse m’être propice, je dois compter sur une allégeance surhumaine, admettre, en principe, que si je suis envoyé là, ce n’est point pour m’y aliter ou pour être obligé, dès mon arrivée, d’en partir.--A moins pourtant que ce ne soit le châtiment préparé, l’expiation voulue; et encore non, car ce serait prêter à Dieu d’impitoyables ruses et c’est absurde!

Quant à la cuisine, peu importe qu’elle soit inhumaine si mon estomac la digère; mal manger, se lever dans la nuit, ce n’est rien, pourvu que le corps l’endure; je trouverai bien moyen aussi de fumer des cigarettes, en contrebande, au fond des bois.

Enfin huit jours sont bien vite écoulés et je ne suis même pas forcé, si je me sens défaillir, d’y résider huit jours!

Au point de vue spirituel, je dois bien encore tabler sur la miséricorde divine, croire qu’elle ne m’abandonnera pas, qu’elle me débridera les plaies, qu’elle me modifiera le fond de l’âme. Oui, je sais bien, ce sont des arguments qui ne reposent sur aucune certitude terrestre; mais pourtant si j’ai des preuves que déjà la Providence s’est immiscée dans mes affaires, je n’ai pas de raisons pour juger que ces arguments sont plus débiles que les motifs purement physiques qui servent à étayer mon autre thèse. Or, il faut se rappeler cette conversion si en dehors de ma volonté, il faut enfin tenir compte d’un fait qui devrait m’encourager, de la faiblesse des tentations que maintenant j’éprouve.

Il est difficile d’avoir été plus rapidement et plus complètement exaucé. Que je doive cette grâce à mes propres prières ou à celles des couvents qui m’ont défendu, sans me connaître, toujours est-il que, depuis quelque temps déjà, ma cervelle se tait et que ma chair est calme. Ce monstre de Florence m’apparaît bien encore, à certaines heures, mais elle ne s’approche plus, elle demeure dans la pénombre et la fin du Pater, le «Ne nos inducas in tentationem» la met en fuite.