Part 11
Celle-là se fustigeait à tour de bras avec des branches de genièvre et de houx, puis elle inondait ses blessures de vinaigre et les saupoudrait de sel; elle dormait, l’hiver, dans la neige; l’été sur des touffes d’orties, sur des noyaux, sur des balais; se mettait des dragées de plomb chaud dans ses chaussures, s’agenouillait sur des chardons, sur des épines, sur des râpes. En Janvier, elle rompait la glace d’un tonneau et se plongeait dedans ou bien elle s’asphyxiait à moitié, en se faisant pendre, la tête en bas, au tuyau d’une cheminée, dans laquelle on allumait de la paille humide, et j’en passe; eh bien fit l’abbé, en riant, je crois que si vous aviez à choisir, vous aimeriez encore mieux les mortifications que s’imposait Benoît Labre.
--J’aimerais surtout mieux rien du tout, répondit Durtal.
Il y eut un instant de silence.
Durtal repensait aux Bénédictines;--mais, reprit-il, pourquoi font-elles insérer dans la «Semaine religieuse,» après leur titre de Bénédictines du Saint-Sacrement, cette mention: «Monastère de Saint Louis du Temple.»
--Parce que, répliqua l’abbé, leur premier couvent a été fondé sur les ruines mêmes de la prison du Temple qui leur furent concédées par ordonnance royale, lorsque Louis XVIII revint en France.
Leur fondatrice et leur supérieure fut Louise Adélaïde de Bourbon Condé, une malheureuse et nomade princesse dont presque toute la vie s’était écoulée dans l’exil. Chassée de France par la Révolution et par l’Empire, traquée dans presque tous les pays de l’Europe, elle erra au hasard des monastères, cherchant abri, tantôt chez les Annonciades de Turin et chez les Capucines du Piémont, tantôt chez les Trappistines de la Suisse et chez les sœurs de la Visitation de Vienne, tantôt encore chez les Bénédictines de la Lithuanie et de la Pologne. Elle avait fini par échouer chez les Bénédictines du comté de Norfolk, lorsqu’elle put rentrer en France.
C’était une femme singulièrement aguerrie dans la science monastique et très experte à diriger les âmes.
Elle voulut que, dans son abbaye, chaque sœur s’offrît au ciel en réparation des crimes commis et qu’elle acceptât les plus pénibles privations pour racheter ceux qui pourraient se commettre; elle y installa l’Adoration perpétuelle et y introduisit également dans toute sa pureté et, à l’exclusion de tout autre, le plain-chant.
Il s’y est, vous avez pu l’entendre, conservé intact; il est vrai que, depuis elle, ses religieuses ont reçu des leçons de Dom Schmitt, l’un des moines les plus doctes en cette matière.
Enfin, après la mort de la princesse, qui eut lieu en 1824, je crois, on reconnut que son cadavre exhalait l’odeur de sainteté et, bien qu’elle n’ait pas été canonisée, son intercession est invoquée par ses filles, dans certains cas. C’est ainsi, par exemple, que les Bénédictines de la rue Monsieur s’adressent à elle lorsqu’elles ont perdu un objet et l’expérience démontre que leur prière n’est jamais vaine, que presque aussitôt l’objet égaré se retrouve.
Mais, continua l’abbé, puisque vous aimez tant ce monastère, allez-y, surtout lorsqu’il resplendit.
Et le prêtre se leva et prit une Semaine religieuse qui traînait sur sa table.
Il la feuilleta. Tenez, dit-il, et il lut: «Dimanche, à trois heures, vêpres chantées; cérémonie de vêture, présidée par le Révérendissime Père Dom Étienne, abbé de la Grande Trappe, et Salut.»
--Le fait est que voilà une cérémonie qui m’intéresse!
--J’irai probablement aussi.
--Alors, nous pourrions nous rejoindre dans la chapelle.
--Parfaitement.
--Les prises d’habits n’ont plus aujourd’hui la gaieté qu’elles avaient au XVIIIe siècle, dans certains instituts de Bénédictines, entre autres dans l’abbaye de Bourbourg, en Flandre, reprit l’abbé, en souriant, après un silence.
Et comme Durtal l’interrogeait du regard.
--Mais oui, c’était sans tristesse ou c’était du moins d’une tristesse bien spéciale, jugez-en. La veille du jour où la postulante devait prendre l’habit, elle était présentée à l’abbesse du Bourbourg par le gouverneur de la ville. On lui offrait du pain et du vin et elle y goûtait dans l’église même. Le lendemain, elle se rendait, vêtue d’habits magnifiques, dans un bal où se tenait toute la communauté des religieuses et, là, elle dansait, puis elle demandait à ses parents de la bénir et elle était conduite, au son des violons, dans la chapelle où l’abbesse prenait possession d’elle. Elle avait, pour la dernière fois, vu, dans ce bal, les joies du monde, car elle était ensuite enfermée, pour le restant de ses jours, dans le cloître.
--C’est d’une allégresse macabre, fit Durtal; il dut y avoir autrefois des coutumes monacales et des congrégations bizarres, reprit-il.
--Sans doute, mais cela se perd dans la nuit des temps. Il me revient à la mémoire pourtant qu’au XVe siècle, il existait, sous l’obédience de saint Augustin, un ordre en effet étrange qui s’appelait l’ordre des filles de saint Magloire et habitait, dans la rue Saint-Denys, à Paris. Les conditions d’admission étaient au rebours de celles des autres chartes. La postulante devait jurer sur les saints Évangiles qu’elle avait perdu sa virginité et l’on ne s’en rapportait pas à son serment; on la visitait et si elle était sage, on la déclarait indigne d’être reçue. On s’assurait également qu’elle ne s’était pas fait déflorer exprès pour pénétrer dans le couvent, mais qu’elle s’était bel et bien livrée à la luxure, avant de venir solliciter l’abri du cloître.
C’était, en somme, une troupe de filles repenties et la règle qui les assujettissait était farouche. On y était fouetté, jeté au cachot, soumis aux jeûnes les plus durs; à l’ordinaire, on pratiquait la coulpe trois fois par semaine; on se levait à minuit; on était surveillé sans relâche, accompagné même aux endroits les plus secrets; les mortifications y étaient incessantes et la clôture absolue. Je n’ai pas besoin d’ajouter que cette nonnerie est morte.
--Et qu’elle n’est pas près de renaître, s’écria Durtal; enfin, Monsieur l’abbé, à dimanche, rue Monsieur, n’est-ce pas?
Et, sur l’affirmation du prêtre, Durtal partit, ruminant, à propos des ordres monastiques, des idées baroques. Il faudrait, se disait-il, fonder une abbaye où l’on pourrait travailler dans une bonne bibliothèque, à l’aise; on y serait quelques-uns, avec une nourriture possible, du tabac à volonté, la permission d’aller faire un tour sur le quai, de loin en loin. Et il rit; mais ce ne serait pas un couvent alors! Ou ce serait un couvent de dominicains, avec les dîners en ville et le flirt de la prédication en moins!
VIII
En se dirigeant, le dimanche matin, vers la rue Monsieur, Durtal se remâchait des bribes de réflexions sur les monastères. Il n’y a pas à dire, ruminait-il, dans l’immondice accumulée des temps, eux seuls sont restés propres et ils sont vraiment en relations avec le ciel et servent de truchement à la terre pour lui parler. Oui, mais encore, faut-il s’entendre et spécifier qu’il s’agit seulement ici des ordres en clôture et demeurés autant que possible pauvres...
En resongeant aux communautés de femmes, il murmura, tout en pressant le pas: voici encore un fait surprenant et qui prouve, une fois de plus, l’inégalable génie dont est douée l’Église; elle est arrivée à faire vivre, côte à côte, sans qu’elles s’assassinent, des ruches de femmes qui obéissent, sans regimber, aux volontés d’une autre femme; ça c’est inouï!
Enfin m’y voici,--et Durtal qui se savait en retard se précipita dans la cour des Bénédictines, gravit, quatre à quatre, le perron de la petite église et poussa la porte. Il demeura hésitant sur le seuil, ébloui par le brasier de cette chapelle en feu. Partout des lampes étaient allumées et, au-dessus des têtes, l’autel flamboyait dans sa futaie incendiée de cierges sur le fond de laquelle se détachait, comme sur l’or d’un iconostase, la face empourprée d’un évêque blanc.
Durtal se glissa dans la foule, joua des coudes, entrevit l’abbé Gévresin qui lui faisait signe; il le rejoignit, s’installa sur la chaise que le prêtre lui avait réservée et il examina l’abbé de la Grande Trappe, entouré de prêtres en chasubles, d’enfants de chœur habillés, les uns en rouge et les autres en bleu, suivi par un trappiste au crâne ras, cerclé d’une couronne de cheveux, tenant la crosse de bois, dans le tournant de laquelle était sculpté un petit moine.
Vêtu de la coule blanche, à longues manches avec gland d’or au capuchon, la croix abbatiale sur la poitrine, la tête coiffée d’une mitre mérovingienne de forme basse, Dom Étienne, avec sa large carrure, sa barbe grisonnante et la joie de son teint, lui fit tout d’abord l’effet d’un vieux Bourguignon, cuit par le soleil dans les travaux des vignes; il lui parut, de plus, être un brave homme, mal à l’aise sous la mitre, intimidé par ces honneurs.
Un parfum âcre qui brûlait l’odorat ainsi qu’un piment brûle la bouche, le parfum de la myrrhe flottait dans l’air; il y eut un remous de foule; derrière la grille dont le rideau noir fut tiré, le couvent, debout, entonna l’hymne de saint Ambroise, le «Jesu corona Virginum», tandis que les cloches de l’abbaye sonnaient à toute volée; dans la courte allée menant du parvis au chœur et bordée par une haie penchée de femmes, un crucifère et des porte-cierges entrèrent, puis, derrière eux, la novice, en costume de mariée, parut.
Elle était brune et légère, toute petite, et elle s’avançait confuse, les yeux baissés, entre sa mère et sa sœur; d’un premier coup d’œil, Durtal la jugea insignifiante, à peine jolie, vraiment quelconque; et instinctivement il chercha l’autre, gêné quand même dans ses habitudes, par cette absence de l’homme dans un mariage.
Se roidissant contre son émotion, la postulante franchit la nef, pénétra dans le chœur, s’agenouilla à gauche, sur un prie-Dieu, devant un grand cierge, assistée de sa mère et de sa sœur, lui servant de paranymphes.
Dom Étienne salua l’autel, monta ses degrés, s’assit dans un fauteuil de velours rouge, installé sur la plus haute marche.
Alors, l’un des prêtres vint chercher la jeune fille et elle s’agenouilla, seule, devant le moine.
Dom Étienne gardait l’immobilité d’un Bouddha et il en eut le geste; il leva un doigt et, doucement, il dit à la novice:
--Que demandez-vous?
Elle parla si bas qu’on l’entendit à peine:
--Mon père, me sentant pressée d’un ardent désir de me sacrifier à Dieu, en qualité de victime en union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ immolé sur nos autels et de consommer ma vie en Adoration perpétuelle de son divin Sacrement, sous l’observance de la règle de notre glorieux Père saint Benoît, je vous demande humblement la grâce du saint habit.
--Je vous l’accorderai volontiers, si vous croyez pouvoir conformer votre vie à celle d’une victime vouée au Saint-Sacrement.
Et elle répondit d’un ton plus assuré:
--Je l’espère, appuyée sur les infinies bontés de mon Sauveur Jésus-Christ.
--Dieu vous donne, ma fille, la persévérance, dit le prélat; il se leva, fit face à l’autel, s’agenouilla, la tête découverte, et commença le chant du «Veni creator» que continuèrent, derrière la natte ajourée de fer, toutes les voix des nonnes.
Puis il remit sa mitre, pria, tandis que le chant des psaumes surgissait sous les voûtes. La novice, que l’on avait pendant ce temps reconduite à sa place, sur le prie-Dieu, se leva, salua l’autel, vint s’agenouiller, entre ses deux paranymphes, aux pieds de l’abbé de la Trappe qui s’était rassis.
Et ses deux compagnes défirent le voile de la fiancée, ôtèrent la couronne de fleurs d’oranger, déroulèrent les torsades des cheveux, tandis qu’un prêtre étendait une serviette sur les genoux du prélat et que le diacre lui présentait sur un plat de longs ciseaux.
Alors, devant le geste de ce moine s’apprêtant, tel qu’un bourreau, à tondre la condamnée dont l’heure de l’expiation est proche, l’effrayante beauté de l’innocence s’assimilant au crime, se substituant aux conséquences de fautes qu’elle ignorait, qu’elle ne pouvait même comprendre, apparut à ce public venu par curiosité dans la chapelle, et, consterné par l’apparent déni de cette justice plus qu’humaine, il trembla lorsque l’évêque saisit à pleine main, ramena sur le front, tira à lui la chevelure.
Et ce fut comme un éclair d’acier dans une pluie noire.
L’on entendit, dans le silence de mort de l’église, le cri des ciseaux peinant dans cette toison qui fuyait sous ses lames, puis tout se tut. Dom Étienne ouvrit la main et, sur ses genoux, en de longs fils noirs, cette pluie tomba.
Il y eut un soupir de soulagement lorsque les prêtres et les paranymphes emmenèrent la mariée, étrange dans sa robe à traîne, avec sa tête déparée et sa nuque nue.
Et presque aussitôt le cortège revint. Il n’y avait plus de fiancée en jupe blanche, mais une religieuse en robe noire.
Elle s’inclina devant le trappiste et se remit à genoux, entre sa mère et sa sœur.
Alors, tandis que l’abbé priait le Seigneur de bénir sa servante, le cérémoniaire et le diacre prirent sur une crédence, près de l’autel, une corbeille où, sous des pétales effeuillés de roses, étaient pliés une ceinture de cuir mort, symbole du terme de cette luxure que les Pères de l’Église logeaient dans la région des reins, un scapulaire qui allégorise la vie crucifiée au monde, un voile qui signifie la solitude de la vie cachée en Dieu; et le prélat énonçait le sens de ces images à la novice, saisissait enfin le cierge allumé dans le flambeau placé devant elle et il le lui tendait, divulguant en un mot l’acception de cet emblème: accipe, charissima soror, lumen Christi...
Puis Dom Étienne reçut le goupillon que lui présentait, en s’inclinant, un prêtre et, ainsi qu’à l’absoute des trépassés, il dessina une croix d’eau bénite sur la jeune fille; ensuite, il se rassit et, doucement, tranquillement, sans même faire un geste, il parla.
Il s’adressait à la postulante seule et glorifiait devant elle l’auguste et l’humble vie des cloîtres. Ne regardez pas en arrière, dit-il, et ne regrettez rien, car, par ma voix, Jésus vous répète la promesse qu’il fit autrefois à Madeleine: «votre part est la meilleure et elle ne vous sera pas ôtée». Dites-vous aussi, ma fille, qu’enlevée désormais à l’éternel enfantillage des labeurs vains, vous accomplirez, sur cette terre, une œuvre utile; vous pratiquerez la charité dans ce qu’elle a de plus élevé, vous expierez pour les autres, vous prierez pour ceux qui ne prient point, vous aiderez, dans la mesure de vos forces, à compenser la haine que le monde porte au Sauveur.
Souffrez et vous serez heureuse; aimez votre Époux et vous verrez combien il est faible pour ses élues! Croyez-moi, son amour est tel qu’il n’attendra même pas que vous soyez purifiée par la mort, pour vous récompenser de vos misérables mortifications, de vos pauvres peines. Il vous comblera, avant l’heure, de ses grâces et vous le supplierez de vous laisser mourir, tant l’excès de ces joies dépassera vos forces!
Et, peu à peu, le vieux moine s’échauffait, revenait sur les paroles du Christ à la Madeleine, montrait qu’à propos d’elle, Jésus avait promulgué la préexcellence des ordres contemplatifs sur les autres ordres, et il donnait brièvement des conseils, appuyait sur la nécessité de l’humilité, de la pauvreté qui sont, ainsi que l’énonce sainte Claire, les deux grands murs de la vie claustrée. Il bénit enfin la novice qui vint lui baiser la main et lorsqu’elle fut retournée à sa place, il pria, les yeux au ciel, le Seigneur d’accepter cette vierge qui s’offrait, comme hostie, pour les péchés du monde, puis il entonna debout le «Te Deum».
Tout le monde se leva et, précédé par la croix et les cierges, le cortège sortit de l’église et se tassa dans la cour.
Alors Durtal put se croire transporté loin de Paris, rejeté tout à coup dans le fond des âges.
La cour entourée de bâtiments était barrée, en face de la porte cochère, par une haute muraille au milieu de laquelle rentrait une porte à deux vantaux; de chaque côté, six pins maigres balayaient l’air; des chants s’entendaient derrière le mur.
La postulante, en avant, seule, près de la porte close, tenait, tête baissée, son cierge. L’abbé de la Trappe, appuyé sur sa crosse, se tenait immobile à quelques pas d’elle.
Durtal examinait les visages; la petite si banale en costume de mariée était devenue charmante; maintenant le corps s’effilait en une grâce timide; les lignes trop loquaces sous la robe mondaine s’étaient tues; sous le suaire religieux, les contours n’étaient plus qu’une naïve ébauche; il y avait eu comme un recul d’années, comme un retour aux formes devinées de l’enfance.
Durtal s’approcha pour la mieux observer; il tenta de scruter cette figure, mais dans le linceul glacé de sa coiffe, elle restait muette, semblait absente de la vie, avec ses yeux fermés, ne vivait plus que par le sourire des lèvres heureuses.
Et, vu de près, le moine, massif et rougeaud, dans la chapelle, était, lui aussi, changé; la charpente demeurait robuste et le teint brûlait; mais les yeux d’un bleu d’eau, jaillie de la craie, d’eau sans reflets et sans rides, les yeux incroyablement purs, changeaient la vulgaire expression des traits, lui enlevaient cette allure vigneronne qu’il avait au loin.
Il n’y a pas à dire, pensa Durtal, l’âme est tout dans ces gens-là et leurs physionomies sont modelées par elle. Il y a des clartés saintes dans ces prunelles, dans ces bouches, dans ces seules ouvertures au bord desquelles l’âme s’avance, regarde hors du corps, se montre presque.
Subitement, derrière le mur, les chants cessèrent; la petite fit un pas, frappa avec ses doigts repliés la porte et, d’une voix qui défaillait, elle chanta:
«Aperite mihi portas Justitiæ: * Ingressa in eas, confitebor Domino.»
Et la porte s’ouvrit. Une autre grande cour, sablée de cailloux de rivière, apparut, limitée au fond par une bâtisse, et toute la communauté, formant une sorte de demi-cercle, des livres noirs à la main, clama:
«Hæc porta Domini: * Justi intrabunt in eam.»
La novice fit un pas encore jusqu’au seuil et elle reprit de sa voix lointaine:
«Ingrediar in locum tabernaculi admirabilis * usque ad domum Dei.»
Et le chœur impassible des moniales répondit:
«Hæc est domus Domini, firmiter ædificata: * Bene fundata est supra firmam petram.»
Durtal contemplait à la hâte ces figures qui ne pouvaient être vues que pendant quelques minutes et à l’occasion d’une cérémonie pareille. C’était une rangée de cadavres, debout, dans des suaires noirs. Toutes étaient exsangues, avaient des joues blanches, des paupières lilas et des bouches grises; toutes avaient des voix épuisées et tréfilées par les privations et les prières, et, la plupart se voûtaient, même les jeunes. Ah! l’austère fatigue de ces pauvres corps! se cria Durtal.
Mais il dut interrompre ses réflexions; la mariée, maintenant agenouillée sur le seuil, se tournait vers Dom Étienne et chantait tout bas:
«Hæc requies mea in sæculum sæculi: * Hic habitabo quoniam elegi eam.»
Le moine déposa sa mitre et sa crosse et dit:
«Confirma hoc, Deus, quod operatus es in nobis.»
Et la postulante murmura:
«A templo sancto tuo quod est in Jerusalem.»
Alors, avant de se recoiffer et de reprendre sa crosse, le prélat pria le Dieu tout-puissant d’infondre la rosée de sa bénédiction sur sa servante, puis désignant la jeune fille à une moniale qui se détacha du groupe des sœurs et s’avança, elle aussi, jusqu’au seuil, il lui dit:
«Nous remettons entre vos mains, Madame, cette nouvelle fiancée du Seigneur; maintenez-la dans la sainte résolution qu’elle vient de témoigner solennellement, en demandant à se sacrifier à Dieu, en qualité de victime et à consommer sa vie en l’honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, immolé sur nos autels. Conduisez-la dans la voie des divins commandements, dans la pratique des conseils du saint Évangile et dans les observances de la règle monastique. Préparez-la pour l’union éternelle à laquelle le céleste Époux la convie et, dans cet heureux accroissement du troupeau confié à vos soins, puisez un nouveau motif de sollicitude maternelle. Que la paix du Seigneur demeure avec vous!»
Et ce fut tout; les religieuses, une à une, se retournèrent et disparurent derrière le mur, tandis que la petite les suivait comme un pauvre chien qui accompagne, tête basse, à distance, un nouveau maître.
La porte replia ses battants.
Durtal restait abasourdi, regardait la silhouette de l’évêque blanc, le dos des prêtres qui remontaient pour célébrer le Salut dans l’église; et derrière eux venaient, pleurant, la figure dans leur mouchoir, la mère et la sœur de la novice.
--Eh bien? Lui dit l’abbé, en glissant son bras sous le sien.
--Eh bien, cette scène est, à coup sûr, le plus émouvant alibi de la mort qui se puisse voir; cette vivante qui s’enfouit elle-même dans la plus effrayante des tombes--car dans celle-là la chair souffre encore--est admirable!
Je me rappelle ce que vous m’avez vous-même raconté sur l’étreinte de cette observance et je frémis, en songeant à l’Adoration perpétuelle, aux nuits d’hiver où une enfant, telle que celle-ci, est réveillée, au milieu de son premier sommeil, et jetée dans les ténèbres d’une chapelle où elle doit, sans s’évanouir de faiblesse et de peur, prier seule, pendant des heures glacées, à genoux sur une dalle.
Qu’est-ce qui se passe dans cet entretien avec l’inconnu, dans ce tête à tête avec l’ombre? Parvient-elle à se quitter, à s’évader de la terre, à atteindre, sur le seuil de l’Éternité, l’inconcevable Époux, ou bien, impuissante à prendre son élan, demeure-t-elle l’âme rivée au sol?
Évidemment, on se la figure, la face tendue, les mains jointes, s’appelant, se concentrant au fond d’elle-même, se réunissant pour mieux s’effuser et on se l’imagine aussi malade, à bout de forces, tentant dans un corps qui grelotte de s’allumer l’âme. Mais qui sait si, certaines nuits, elle y arrive?
Ah! Ces pauvres veilleuses aux huiles épuisées, aux flammes presque mortes qui tremblent dans l’obscurité du sanctuaire, qu’est-ce que le bon Dieu en fait?
Enfin il y a la famille qui assistait à cette prise d’habit et si l’enfant m’enthousiasme, je ne puis m’empêcher de plaindre la mère. Songez donc, si sa fille mourait, elle l’embrasserait, elle lui parlerait peut-être; ou bien alors, si elle ne la reconnaissait plus, ce ne serait pas de son plein gré du moins; et, ici, ce n’est plus le corps, c’est l’âme même de sa fille qui meurt devant elle. Exprès, son enfant ne la reconnaît plus; c’est la fin méprisante d’une affection. Avouez que pour une mère c’est tout de même dur!
--Oui, mais cette soi-disant ingratitude, acquise au prix de Dieu sait quelles luttes, n’est--la vocation divine mise à part--qu’une plus équitable répartition de l’amour humain. Pensez que cette élue devient le bouc émissaire des péchés commis; ainsi qu’une lamentable Danaïde, intarissablement, elle versera l’offrande de ses mortifications et de ses prières, de ses veilles et de ses jeûnes, dans la tonne sans fond des offenses et des fautes! Ah! réparer les péchés du monde, si vous saviez ce que c’est!--Tenez, je me rappelle, à ce propos, qu’un jour l’abbesse des Bénédictines de la rue Tournefort me disait: comme nos larmes ne sont pas assez saintes, comme nos âmes ne sont pas encore assez pures, Dieu nous éprouve dans notre corps. Il y a, ici, des maladies longues et dont on ne guérit pas, des maladies que les médecins renoncent à comprendre; nous expions pour les autres beaucoup ainsi.
Mais si vous recensez la cérémonie de tout à l’heure, il ne sied pas de vous attendrir devant elle outre mesure et de la comparer au spectacle connu des funérailles; la postulante que vous avez vue n’a pas encore prononcé les vœux de sa profession; elle peut donc, si elle le désire, se retirer du couvent et rentrer chez elle. A l’heure présente, pour la mère, elle est une fille exilée, une fille en pension, mais elle n’est pas une fille morte!
--Vous direz ce qui vous plaira, mais cette porte qui se referme sur elle est tragique!