En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Part 25

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La grande raison qui détermine certains parents catholiques à passer par-dessus les dangers moraux de l’enseignement officiel pour lui confier quand même leurs fils, celle du moins qu’ils allèguent quand ils se voient mis au pied au mur, c’est: «Que voulez-vous? Au lycée, on est sûr de trouver des cours bien faits: les professeurs de l’Université sont toujours des hommes de talent.» On prouverait facilement que cette affirmation si élogieuse, dans ses termes généraux, manque de vérité. L’Université, il est vrai, compte une multitude de licenciés, d’agrégés et de docteurs: mais si le diplôme, pour l’ordinaire, constate le savoir, il ne confère pas nécessairement le talent d’enseigner ni le dévouement professionnel. Dans les comptes rendus de la grande commission d’enquête présidée par M. Ribot, on peut relever les dépositions de plusieurs graves témoins, se plaignant très vivement que beaucoup de professeurs de l’État _ne sachent pas faire la classe_. Et tout récemment encore, un vétéran de l’École normale supérieure regrettait publiquement de n’avoir jamais reçu d’elle cette formation pratique, indispensable pour l’avancement des enfants. Ce sont là des témoignages fâcheux pour l’Université.

Mais admettons provisoirement qu’elle enseigne toujours bien: il faut que nos collèges fassent aussi bien et mieux qu’elle. Oui, mieux: cela s’est vu et se voit encore. Elle ne détient pas le monopole de l’intelligence. Il existe, en dehors d’elle, des esprits cultivés qui ont pratiqué l’enseignement, et de jeunes travailleurs qui ne le cèdent en rien aux nourrissons de l’_Alma Mater_; et comme elle n’exige pas encore, à l’imitation des Japonais d’autrefois, qu’en abordant à ses rivages, les candidats marchent sur la croix pour participer au droit commun des grades qu’elle distribue, on peut obtenir pour les collèges cléricaux des professeurs aussi diplômés que ceux des lycées. Mais, en plus, ces diplômés apporteront chez nous, avec le désir légitime d’une situation honorable, l’intention plus élevée de remplir un devoir de chrétien et un rôle de sauveur d’âmes. C’est dire que leur bon vouloir se prêtera sans peine à la formation technique qu’ils trouveront dans l’observation obligatoire d’une méthode éprouvée, dans les conseils autorisés des directeurs, dans le contrôle habituel dont leur enseignement sera l’objet. C’est dire surtout qu’ils ne marchanderont pas leur dévouement à leur famille scolaire, qu’ils sauront identifier leur propre intérêt avec celui des élèves et qu’ainsi, outre le travail qui mène au succès, ils leur inculqueront les principes qui font l’honnête homme et le chrétien solide.

Dans cette double tâche, ils auront pour collaborateurs des surveillants, dont le choix réclame aussi le plus grand soin. De simples gardiens, des _pions_, on en trouve toujours; mais pour garantir le sérieux du travail à l’étude, pour veiller partout à la santé des élèves et à leurs jeux, en même temps qu’à leurs manières, à leur discipline et à leur piété, il faut un rare mélange de qualités et de vertus, la douceur et la fermeté, l’entrain et la possession de soi, par-dessus tout, cet esprit naturel qui fait voir dans les enfants des âmes à former et dans les ennuis du métier une source de mérites pour l’autre vie.

Au-dessus des professeurs et des surveillants, aussi nécessaire que la clef de voûte à une ogive ou que le pilote à la barque, vient le directeur. Responsable de tout, il doit être capable de tout gouverner, par lui-même ou par ses seconds, études et discipline, intérieur et extérieur, maîtres et élèves. Faible ou capricieux, il encouragera le désordre et la paresse; raide et hautain, il découragera le bon vouloir des enfants et le dévouement de ses auxiliaires. S’il est médiocrement intelligent ou pratique, il ne saura ni donner une bonne impulsion ni redresser une erreur; s’il est ou se croit très intelligent, il risquera d’imposer trop exclusivement ses idées personnelles et de paralyser toute initiative. Bref, un directeur parfait est l’oiseau rare par excellence: si on le découvrait, il faudrait le payer son poids d’or.

Ce dernier mot, mon cher ami, te fait deviner la conclusion obligée de ce qui précède. Pour avoir un bon personnel, il faut y mettre le prix: c’est logique et inévitable. Si l’on a la chance de tomber sur des hommes capables qui aient les moyens de faire l’œuvre de Dieu pour le pur amour de Dieu, il faut les accepter avec reconnaissance; mais n’y comptons pas trop. D’ordinaire, les travailleurs de l’esprit ne sont pas riches; quelques-uns, pour venir à nous, auront à sacrifier une position déjà faite, qui réclamera un dédommagement. D’une façon générale, le souci du lendemain matériel ne favorise pas la liberté d’intelligence ni l’entrain joyeux dont un professeur a besoin pour faire de bonne besogne.

L’intérêt et l’honneur de notre enseignement exigeront donc des sacrifices. Certains collèges trouveront peut-être dès le début, dans le nombre de leurs élèves, les ressources nécessaires pour suffire à toutes leurs charges; d’autres ne le pourront pas et devront être soutenus. C’est une question de vie ou de mort. Les Comités de défense religieuse, qui comprennent généralement des hommes pratiques et entendus, ne se feront pas d’illusion sur ce point et aviseront à garantir l’avenir, en établissant, sous la forme qui conviendra le mieux au tempérament de leur région, un _denier des collèges chrétiens_.

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J’ai raisonné, jusqu’ici, dans l’hypothèse que la _loi_ (je voulais dire la _persécution_: mais c’est tout un) respecterait le droit du clergé séculier à l’enseignement. Hélas! il serait téméraire de l’espérer pour toujours ou même pour longtemps.

Après avoir déclaré que la suppression de l’enseignement congréganiste ne s’étend pas au clergé séculier, le rapport Buisson ajoute ceci: «Et pourtant, ont dit plusieurs membres de la commission, les raisons qui valent contre le religieux valent contre le prêtre... M. Devèze avait même déposé en ce sens un amendement, qu’il a retiré _pour se conformer à la méthode de division du travail_, proposée par le gouvernement et adoptée par la commission. Il a d’ailleurs été entendu que l’abandon de la disposition relative au clergé séculier _n’impliquait nullement_, de la part de la commission, _un vote de rejet_.» On nous donne donc avis que l’exclusion du clergé séculier est simplement partie remise et qu’en temps opportun on reprendra contre lui le _travail_. Quel joli mot! Je vois d’ici le boucher qui, fortifié par un bon déjeuner, retrousse sa chemise sur ses bras nus, encore tachés de la besogne du matin, et s’apprête avec satisfaction à abattre ce qui est resté vivant!

Ce sera la deuxième _étape_. Il faut la prévoir, sans inquiétudes exagérées, et déterminer à l’avance les principes qui devront présider à la nouvelle organisation.

Le premier sera le _maintien de nos collèges avec un personnel laïque_. Beaucoup d’entre eux comptent déjà bon nombre de professeurs laïques intelligents et dévoués: élèves et parents les acceptent et les respectent. Il serait sage de penser, dès maintenant, à s’en assurer d’autres semblables, pour ne pas être pris au dépourvu par un de ces coups de Jarnac dont nos gouvernants ont la spécialité. Je n’hésite pas à te recommander dans ce but, à toi et à tes amis, le _Syndicat des membres de l’enseignement libre_[11], fondé à Paris, sous la présidence de M. de Lapparent, pour servir d’intermédiaire entre les établissements catholiques et les professeurs disponibles.

[11] Siège social: 18, rue du Regard, Paris (6e).

Je voudrais aussi que tous les hommes zélés, prêtres ou laïques, qui sont en rapport avec la jeunesse de nos écoles supérieures, usassent de leur influence pour décider des étudiants de bon esprit et de bon vouloir à embrasser la carrière de l’enseignement libre. Des âmes pieuses se font un bonheur de donner à Dieu un missionnaire en pays lointain, que ce soit un fils ou un simple protégé: en présence des dangers qui menacent aujourd’hui en France l’éducation chrétienne, n’auraient-elles pas un mérite égal et plus grand peut-être, à préparer à nos collèges un bon professeur? L’enseignement offre déjà par lui-même aux facultés de l’homme un emploi honorable et honoré: dans les circonstances actuelles, il devient une forme de la vocation apostolique.

Mais il va de soi que, pour prendre la place de prêtres souvent distingués, toujours dignes, et ne pas laisser déchoir leur œuvre, les nouveaux professeurs devront présenter des garanties très sérieuses, non seulement au point de vue intellectuel (je le laisse de côté), mais encore plus au point de vue moral. N’ayant pour eux ni le prestige du caractère et de l’habit sacerdotal, ni l’expérience que donne le maniement des âmes, ni les habitudes professionnelles de piété, de régularité et d’obéissance, qui facilitent singulièrement au prêtre et au religieux les devoirs de l’enseignement et de la discipline, ils auront plus de peine et devront par suite s’imposer un effort plus énergique pour rester à la hauteur de leur tâche. Ils n’y réussiront qu’à la condition de s’établir franchement et de se maintenir toujours sur le terrain du _dévouement surnaturel_ qui, sans refuser au côté humain de la carrière ses légitimes satisfactions, réserve la meilleure part de soi et de son cœur à l’œuvre de Dieu.

Ce second principe essentiel, les directeurs se feront un devoir strict de le maintenir haut et ferme au-dessus de toute équivoque, comme le drapeau qui domine la bataille, qu’on ne discute pas, qu’on ne déserte pas, mais qu’on suit jusqu’au bout, face à l’ennemi. En acceptant des maîtres laïques, nos collèges ne sauraient devenir laïques dans le sens officiel de ce mot: ils manqueraient leur but et n’auraient plus de raison d’être, s’ils ne demeuraient avant tout chrétiens. Il importe souverainement que l’attitude et toute la façon de faire du personnel dirigeant et enseignant ne prêtent à aucun doute sur ce point vital.

En troisième lieu, il sera bien entendu que l’_enseignement de la religion_, théorie et pratique, garde la place d’honneur. On peut espérer que la rage des sectaires n’ira pas jusqu’à supprimer les aumôniers dans nos collèges, puisqu’ils n’ont pas osé le faire dans leurs propres établissements. Les _Sociétés civiles_ et les directeurs mettront une extrême sollicitude à choisir pour ce ministère des hommes de savoir et de zèle: car ceux-ci n’auront pas seulement à célébrer les offices divins avec la dignité convenable, mais encore à instruire solidement les élèves de toutes les classes par les catéchismes et les conférences religieuses, à gouverner les consciences par une direction sûre et soutenue, à les former à la piété, à la charité et à toutes les vertus par les prédications, les congrégations, les œuvres.

Tu n’as pas oublié quel prix nos anciens maîtres attachaient à cette partie de l’éducation chrétienne et que de peines ils se donnaient pour former en nous l’homme de foi. En définitive, après le collège, qu’est-ce qui survit des choses savantes qu’on y avait apprises? Souvent peu. Quand la foi demeure, c’est le meilleur qui a demeuré; quand elle disparaît, ce qui reste ne vaut plus guère. Si les prêtres qu’on appellera pour servir de pères spirituels à nos enfants croyaient satisfaire au devoir de leur charge sacrée en l’exerçant comme un accessoire, dans les moments de loisir, sans y mettre toute leur étude et tout leur cœur, autant vaudrait--ce que je vais dire te surprendra peut-être--fermer boutique. Je dis _boutique_, parce qu’un collège chrétien où l’éducation chrétienne serait ainsi traitée, ne mériterait pas d’autre nom.

Ce mot malséant me fournit la transition naturelle à la troisième et dernière _étape_: institution du monopole et ordre à tous les jeunes Français de fréquenter exclusivement pour leur instruction la boutique officielle.

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Je pourrais, comme n’importe qui, prophétiser que nous n’en arriverons jamais là--ou que nous y arriverons bientôt: mais à quoi bon? C’est là le secret de Dieu et son affaire... Il est évident que toute la maçonnerie se démène dans l’ombre pour étrangler l’enseignement catholique. Nous avons déjà la corde au cou: mais oseront-ils tirer dessus, et s’ils tirent, sont-ils sûrs qu’elle ne leur cassera pas entre les mains? Personnellement, je ne crois pas le monopole tout près d’être voté par les Chambres. Malgré toutes les hontes que le pays a déjà subies patiemment, il ne semble pas encore mûr pour celle-là: l’injure à la liberté des pères de famille semblerait excessive à beaucoup d’amis du gouvernement et rappellerait trop les despotismes passés, tant bafoués. L’Université elle-même n’est pas unanime à le désirer. Mais je considère que, par suite de vexations administratives ou pour d’autres causes spéciales, un ou plusieurs collèges chrétiens peuvent disparaître et ne laisser d’autre ressource à un certain nombre d’enfants que le lycée. Mettons donc les choses au pire et avisons.

Les pessimistes, naturellement, crieront que, du coup, tout est perdu sans rémission. S’ils étaient capables d’entendre raison, on pourrait leur rappeler que Dieu ne permet jamais un mal absolu. Ce qu’il permet de pire finit toujours par être bon à quelque chose ou à quelqu’un, et s’il le permet, c’est toujours pour de bonnes raisons, dont notre courte vue est un mauvais juge. Mais je préfère leur citer un exemple chez nos voisins.

Le monopole existe dans la protestante Allemagne. L’État y donne seul l’enseignement à tous les degrés, dans les écoles, les gymnases et les académies. Il est vrai que, s’inspirant d’une largeur d’esprit et d’une sagesse politique dont nos jacobins sont incapables, il respecte et protège la liberté de conscience des élèves: l’instruction religieuse, donnée par les ministres de chaque culte, tient dans les programmes officiels une place importante et considérée.

Cependant, pour tout dire, ce système d’apparence si libérale laisse subsister pour les élèves catholiques plus d’un inconvénient. Sur certaines questions historiques ou morales, où leurs convictions ne sont pas d’accord avec les opinions hétérodoxes ou les mœurs faciles du protestantisme, ils entendront peut-être, de la bouche d’un professeur intransigeant, maintes assertions qui demanderont à être rectifiées. De plus, les relations habituelles avec les condisciples protestants peuvent aussi présenter des dangers. Malgré cela, comment se fait-il que ce monopole n’ait pas entamé gravement la vie catholique en Allemagne, qu’il n’ait pas empêché la création de ce centre catholique qui a fait reculer le chancelier de fer et le Kulturkampf?

La raison principale, je vais la dire très sincèrement: elle renferme pour nous une grave leçon. Un Français peut n’avoir pas grande sympathie pour la nation germanique, et pour l’esprit germanique en général; mais quoiqu’il pense des Allemands comme Allemands, il doit, s’il veut être loyal, leur rendre justice comme catholiques. La religion, chez nous, est trop souvent affaire de convenance et d’impression: chez eux, elle est affaire de raison et de conviction. La différence tient, en partie, à celle des caractères nationaux; mais elle provient surtout de ce que l’Allemagne, depuis le seizième siècle, est restée un champ clos, où la grande lutte entre l’Église et la Réforme se poursuit sans trêve et sans relâche, comme en témoignent les controverses récentes autour de la personne de Luther et les ardents combats pour ou contre le rappel des Jésuites. Cet état de guerre prolongé a donné à la foi allemande une trempe virile qui la rend capable de toutes les résistances. Le clergé, formé par des études sérieuses, soit en Allemagne, soit aux écoles célèbres de l’étranger et de Rome même, montre la route, prenant une part active à la vie populaire, et les fidèles, étroitement serrés sous la conduite de leurs pasteurs, marchent comme un seul homme pour la défense de leurs âmes et des âmes de leurs enfants.

Foi solide chez les parents, action énergique du clergé, union de ces deux autorités sur le terrain de l’éducation, c’est aussi ce qui sauvera nos enfants de la contagion des mauvaises doctrines et des mauvais exemples.

En France--car il faut bien me résigner à indiquer la contre-partie--les provinces que leur éloignement soustrait aux influences néfastes du paganisme central, ont gardé pour une bonne part leur foi traditionnelle. Ailleurs, hélas! quand la foi n’est pas morte, ce n’est plus la _rude foi_ de nos pères: c’est une foi moderne, rabotée, atténuée, assouplie, si souple qu’elle se plie à toutes sortes de faiblesses et de caprices, si peu résistante qu’il suffit des rêveries du premier prétendu savant, Darwin, Renan ou Loisy, pour la faire chanceler. On ne connaît plus la foi, et on la pratique comme on la connaît. Nombre de soi-disant chrétiens réduisent la religion à certains actes extérieurs de piété, réduits eux-mêmes au strict minimum de la communion pascale et de la messe dominicale de l’après-midi. Pour quelques-uns, dogme et morale sont deux compartiments ennemis; il y en a qui établissent une distinction semblable entre les commandements de Dieu et ceux de l’Église qu’il a investie de son autorité. Certaines familles de vieille race chrétienne ont compris qu’en un temps où la foi est attaquée avec une rage inouïe, où une portion d’élite du peuple de Dieu est traquée et proscrite, où le pape est toujours dans la captivité et l’Église dans le deuil, où la colère divine plane sur un monde de plus en plus pervers, prête à le frapper et nous avec lui, les cœurs catholiques ne peuvent, sans indécence, se livrer aux joies bruyantes ou frivoles, qui seraient à la fois une insulte aux tristesses et aux privations des victimes. Mais, d’autre part, que de concessions faites au monde, au bien-être, à la paresse, à l’ambition, au respect humain, parce qu’on a perdu le sens pratique et peut-être même la vraie notion du devoir, de l’effort, du sacrifice chrétien! Il y a chez nous un reste d’habitudes chrétiennes, qu’on suit machinalement: il n’y a plus de mœurs chrétiennes.

La première et l’une des plus malheureuses conséquences de cet affaiblissement de la foi, c’est que l’éducation religieuse dans la famille devient tous les jours plus superficielle et plus molle. Quand ses _devoirs mondains_ laissent à la mère le loisir de songer à l’âme de ses enfants, elle leur donne une petite piété sentimentale, comme la sienne, sans motifs raisonnés, parce qu’elle-même ne sait pas son catéchisme à fond. De plus, par crainte de les contrarier, elle leur laisse ignorer pratiquement la grande et indispensable loi du combat contre la mauvaise nature, et ainsi leurs défauts se développent sans contrainte. Parfois le père intervient pour augmenter le mal, en ouvrant devant ces yeux trop curieux de dix ou douze ans, sous prétexte de les habituer de bonne heure à la vie, des spectacles qui souilleront leur imagination sans fortifier leur volonté. L’un et l’autre, père et mère, si facilement inquiets pour le moindre bobo du chéri, oublieront trop souvent de se préoccuper des remèdes spirituels que réclame la santé de sa jeune âme. Ainsi élevé au foyer domestique, comment cet enfant subira-t-il, au lycée, l’épreuve d’un milieu sans foi et sans morale? Ni sa raison ni son cœur n’y sont préparés, et il est fort à craindre qu’il n’en sorte pas vainqueur.

Donc, avant tout, si les familles chrétiennes veulent rendre la préservation de leurs enfants possible dans les lycées, il faudra qu’elles se préoccupent résolument de leur donner sous le toit paternel une solide instruction religieuse, une piété pratique, l’habitude du devoir même pénible, et, parce que les leçons toutes seules ne profitent guère, l’exemple d’une vie moins commode, moins frivole, plus sérieusement chrétienne.

Viendra le moment fatal où il faudra franchir pour la première fois le seuil de l’établissement officiel. Il est clair que les parents consciencieux ne se résoudront qu’à la dernière extrémité et par nécessité absolue à exposer leurs pauvres innocents aux dangers de l’internat. S’ils ne peuvent les garder chez eux entre les heures de classe, qu’ils tâchent de leur procurer l’hospitalité dans une famille sûre, qui veillera à les preserver de toute influence pernicieuse. Dans plusieurs villes, des _maisons de famille_, dirigées par des prêtres graves et dévoués, reçoivent déjà des groupes plus ou moins considérables d’élèves, qui ne fréquentent le collège ou le lycée que pour les cours et, le reste du temps, travaillent, prient, se récréent, mangent et dorment sous une surveillance paternelle. On multipliera ces abris pour venir au secours des parents embarrassés: ils rendront aux enfants quelque chose de la famille absente et de l’ancienne éducation du collège.

C’est précisément ce qui se pratique en Allemagne. Là, on ne connaît pas d’internat: tous les élèves des gymnases habitent dans leur famille, ou chez des amis, ou dans des pensions spécialement organisées pour eux. Rien n’empêche de généraliser ce système en France au profit des lycéens catholiques. A une condition pourtant, qui est essentielle: c’est qu’on le complétera, comme en Allemagne, par un ensemble vigoureux de garanties disciplinaires et religieuses, formulées au nom des autorités ecclésiastiques, loyalement acceptées par les parents et les élèves, sauvegardées par une ferme surveillance et par des sanctions efficaces.

Ici le rôle du clergé devient prépondérant. Il devra exercer au dehors, sur les enfants dispersés dans la ville, l’influence que les Pères spirituels exerçaient dans l’intérieur des collèges: leur faciliter d’abord par un service spécial la pratique régulière des sacrements--organiser pour eux des catéchismes et des conférences religieuses, afin d’affermir leur foi contre l’incrédulité ambiante--les grouper en réunions pieuses ou _congrégations_, pour leur donner la grande force du soutien mutuel--leur fournir d’honnêtes distractions au moyen de cercles ou de patronages--les occuper à des œuvres de moralisation et de charité, pour ouvrir un champ utile à leur besoin d’expansion et pour orienter leur esprit et leur cœur vers l’action sociale. Tout cela, d’ailleurs, existe chez nous en maint endroit et ne demandera que d’être adapté aux circonstances particulières[12].

[12] Si l’on veut se documenter à fond sur cette question et sur beaucoup d’autres qui préoccupent les esprits sérieux, inquiets pour notre avenir social et chrétien, il faut consulter les publications supérieurement actuelles et pratiques de l’_Action Populaire_, dont les bureaux sont établis à Reims, 5, rue des Trois-Raisinets.

Ainsi préservés, bien encadrés et bien entraînés, les plus faibles prendront du courage: les braves feront des merveilles. Forts de leur union, ils sauront tous faire respecter leurs croyances; ils deviendront, en dépit de l’Université, de vaillants chrétiens, et peut-être la convertiront-ils, si elle est encore convertissable.

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Mais faut-il essayer de la convertir? Grave question.

Je réponds carrément: _Non_, si ce n’est comme les catholiques allemands essayent de convertir le protestantisme, en lui prouvant par des actes qu’ils n’ont pas peur de lui et qu’il n’a à attendre d’eux aucune concession de principe.

Des concessions, les catholiques en ont fait assez et trop: elles n’ont eu d’autre effet que de hâter l’étranglement de nos dernières libertés. Dans le cas présent, la seule concession qui leur reste à faire, serait de livrer leurs enfants, pieds et poings liés, à un enseignement corrupteur: ils n’en ont pas le droit. Leur devoir rigoureux est de les encourager, de parole et d’exemple, à observer envers leurs nouveaux maîtres une attitude résolument défensive.