En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen
Part 24
M. le professeur de l’Université doit comprendre maintenant pourquoi le sentiment religieux ne peut cesser d’être chez nous, je ne dis pas le seul, mais le premier principe directeur de l’éducation. Nul éducateur digne de ce titre ne négligera de faire appel aux autres sentiments nobles qui dorment dans le cœur des enfants et dont l’éveil amène parfois de si heureux élans vers le bien: l’honneur, la reconnaissance, le patriotisme... Mais ces mobiles sont purement humains et sujets aux variations: la foi est divine et stable, comme les devoirs qu’elle impose. Et puisque, dans les temps tourmentés où nous vivons, le monde est devenu plus que jamais un champ de bataille et que les mauvais se font assaillants, il faut que les bons se fassent défenseurs. Soldats contre soldats. Or, la Compagnie de Jésus, on le sait, a été fondée par un homme de guerre: elle manquerait à toutes ses traditions, si elle ne cherchait à entraîner au combat, sous la bannière du Christ Rédempteur, les jeunes forces qui viennent s’offrir à sa discipline. On peut compter qu’elle s’y emploiera de son mieux, partout où elle en aura la liberté.
Comment? En développant chez eux, à l’extérieur et à l’intérieur, ce qu’on appelle volontiers d’un nom nouveau, mais expressif, la _combativité_. A l’intérieur, la lutte pour la soumission à Dieu; à l’extérieur, la lutte pour le dévouement à ses frères: toute l’éducation morale et sociale tient dans ces deux simples choses. Je ne les expliquerai pas davantage.
Quant à cette _science sociale_ pour laquelle ton correspondant réclame une place dans l’enseignement chrétien, l’entente ne sera pas difficile. Elle était déjà réalisée dans plus d’un de nos collèges; elle doit l’être, elle le sera dans tous. Le catéchisme, je l’ai dit, reste la base générale. Dans les classes de philosophie, on discute les divers systèmes d’économie politique et sociale; l’histoire des institutions apporte aussi le contingent de ses lumières. La théorie se complétera par des lectures spéciales, revues ou livres, et par des conférences où les hommes compétents exposeront les applications pratiques des systèmes et les résultats de l’expérience.
On y ajoutera, dans la mesure du possible, la participation active à certaines œuvres sociales, associations ouvrières, syndicats, patronages. On mettra surtout les jeunes gens en _contact avec l’âme populaire_, non pas dans les ateliers utopiques de M. Chaumié, mais dans les mansardes où grouillent des enfants affamés que l’assistance publique et laïque oublie. A l’occasion, pour qu’ils n’ignorent pas le revers de la médaille, il sera peut-être bon aussi de mettre les plus robustes d’entre eux en contact avec les pâles _apaches_, pour la défense de la liberté du culte et pour la protection des premières communiantes de leur paroisse.
La part pourrait être faite plus large à l’_éducation sociale_ si le Grand Maître de l’Université, prenant sa bonne hache de bûcheron, se décidait à élaguer quelque peu l’inextricable forêt des programmes secondaires. Mais il ne faut pas y compter de sitôt: M. Chaumié est trop occupé à boucher les trous que fait, dans l’instruction des enfants du peuple, le féroce élagueur en chef des congréganistes.
Si donc on ne veut pas augmenter, par des préoccupations étrangères, le surmenage qui compromet déjà tant de carrières ambitionnées, il faut borner à ce que je viens de dire la _préparation_ du bon citoyen au collège.
Sa _formation pratique_ doit être réservée en majeure partie pour le temps des études de carrière, alors que le jeune homme, plus conscient de ce qu’il veut et de ce qu’il peut, trouvant d’ailleurs autour de lui les enseignements et les soutiens nécessaires, est en état de faire ses premières armes pour la grande lutte. Soldat quelque peu tremblant d’abord, non pas de peur, mais d’émotion (Cicéron lui-même avouait cette faiblesse, en montant aux rostres, et l’on dit que de vieux généraux n’y résistent pas, au moment du coup de canon qui annonce la bataille); il s’aguerrira bien vite, au contact de ses braves compagnons de la _Jeunesse catholique_; l’odeur de la poudre finira par le griser, lui aussi, et, devenu homme, fort désormais de son expérience et de sa foi, il mettra son cœur et son talent à servir les plus graves intérêts, sur le terrain où se défont les mauvais ministères et où se font les bonnes lois.
Cela, mon cher Paul, c’est ton histoire. Je souhaite de tout cœur qu’elle s’achève par les plus magnifiques triomphes et que notre chère France trouve, parmi tes condisciples anciens et nouveaux, parmi les élèves de notre enseignement libre tout entier, beaucoup de braves gens pareils à toi. Elle en a besoin.
Ton dévoué en Notre-Seigneur.
JEAN.
V. _Paul Ker au R. P. Jean._
De Z... le 15 avril 1901.
Mon cher Père Jean,
Vous rappelez-vous le temps déjà lointain où notre commun directeur, pour me consoler du gros chagrin de ne pas vous accompagner au noviciat des Jésuites, me promettait que, dans le tourbillon du monde, je vous trouverais toujours prêt à m’aider de vos prières, de votre amitié et de vos conseils? Il a été bon prophète. Vos prières, j’en éprouve l’effet tous les jours, sur moi et sur les miens; votre amitié et vos conseils, j’en vis depuis bientôt trente ans. Comment ferais-je pour m’en passer? Lorsqu’il m’arrive un embarras sérieux, un de ces embarras auxquels toute la sagesse et le savoir-faire de Marguerite ne peuvent rien, elle me dit, en désespoir de cause: «Écrivez à mon frère.» Et je lui réponds invariablement: «J’y pensais.»
Je viens de relire le rapport Buisson sur la suppression de l’enseignement congréganiste de tout ordre. Le ton est celui du chef de brigands qui, soutenu de sa bande, vous explique tranquillement, au coin du bois, les honnêtes motifs qui l’obligent à vous décharger du soin de votre bourse ou de votre vie, ou même des deux à la fois. C’est canaille, visiblement; mais au moins c’est, je ne dirai pas franc, car cela suinte l’hypocrisie sectaire, mais clair et net, par conséquent instructif.
Les pères de famille sont avertis qu’il «n’appartient à personne, pas même aux parents, d’exercer sur un enfant une _pression_ qui soit de nature à compromettre son développement normal de _corps_ ou d’esprit.» Ainsi nous n’avons même plus la liberté du maillot ou de la bretelle, et il faut nous attendre pour nos fils à l’établissement prochain de la gymnastique obligatoire, qui sera certainement laïque et probablement non gratuite!
«Que si quelqu’un, volontairement ou non, _risque de causer_ ce tort peut-être irréparable à des _mineurs_, c’est à l’État, défenseur de ceux qui ne peuvent se défendre, de prendre, en leur faveur et _à temps_, des mesures de protection efficaces.» Cela veut dire que, s’il plaît à l’État de mettre la main sur nos fils, depuis le biberon jusqu’au bulletin de vote, il en a le droit. Je ne sais si l’omnipotence officielle s’est jamais affirmée en termes aussi cauteleusement insolents. On peut, d’ailleurs, se demander pourquoi cette omnipotence s’arrête à vingt et un ans: les adorateurs païens du Dieu-État, au temps de Lycurgue et de Dracon, où nos aimables maîtres voudraient nous ramener, la poussaient bien au delà. Cela viendra sans doute.
Un peu effrayé peut-être de sa hardiesse, le rapporteur sent le besoin de se mettre à couvert sous l’autorité de M. Thiers, disant que, «si le père a le droit d’élever l’enfant d’une manière convenable à la sollicitude paternelle, l’État a le droit de le faire élever d’une manière conforme à la constitution du pays.» On voit pourtant la différence des principes posés de part et d’autre: car Thiers fait entre le rôle de l’État et celui du père de famille un partage qui, après entente loyale, pourrait être acceptable. Mais le madré rapporteur se garde bien de nous dire jusqu’où s’étendent les droits de cette «sollicitude paternelle» qu’il cite: il trouve plus simple de les confisquer, sans autre forme de procès, à l’avantage de l’État. Du haut de son infaillibilité laïque et protestante, il déclare «qu’une société démocratique a besoin avant tout d’hommes et de femmes qui acceptent la loi de la liberté et de la responsabilité personnelle, la loi du travail, la loi de la famille. Or la société monastique donne à ses membres (par les trois vœux de religion) un idéal très différent, et nécessairement elle mettra tout en œuvre pour pétrir les enfants à son image et au gré de l’Église. Ils entreront ainsi dans la société du vingtième siècle avec les idées du treizième, incapables comme leurs maîtres de comprendre combien l’idéal laïque de la démocratie est plus humain et plus haut que l’idéal théocratique du moyen âge.»
Donc, mes Révérends Pères de la Compagnie de Jésus et de toutes les Congrégations, faites-en votre deuil: vous êtes radicalement incompatibles avec la démocratie.
Quant au père de famille clérical, M. Buisson ne voit pas de quoi il se plaindrait: «La loi ne lui enlève ni le droit ni le moyen de s’adresser à des maîtres ou à des maîtresses d’une piété insigne et adonnés à toutes les pratiques de la dévotion. Ce qu’elle lui refuse, c’est de patenter en quelque sorte, pour le mettre à sa disposition, un instrument collectif de compression à haute puissance, instrument qu’il jugerait très _commode_ et qu’elle juge très _dangereux_!» En effet, on a peine à comprendre l’impertinente prétention de ce papa, qui exige que le gouvernement lui procure des écoles _commodes_? Est-ce que les gouvernements et les impôts qu’on leur paye sont faits pour servir au bonheur des contribuables? C’était bon jadis, au temps de la _poule au pot_, qui n’est pas près de revenir.
Et pourquoi cet instrument collectif est-il si _dangereux_? Là-dessus l’honnête républicain universitaire s’oublie à nous faire des confidences qui ont de quoi épouvanter: «Cette vaste entreprise d’enseignement (congréganiste), dit-il avec un pleur, si elle s’étendait, serait la mort assurée de la République.» La mort de la République serait, qui en doute? un gros malheur: mais il y a pire. Si elle devenait cléricale!!! C’est pour prévenir cet autre désastre que, «sans toucher à l’idée catholique (tartufes!), on la dépouille d’une armature extérieure qu’elle s’est indûment fabriquée aux dépens de la liberté humaine et dont elle se sert pour _écraser des concurrents_ qui ne peuvent ni ne veulent user des mêmes armes.» A la bonne heure! Voilà un petit éclair de franchise. Votre tort irrémissible, mes Pères, c’est d’_écraser vos concurrents, qui ne peuvent et_, par suite, _ne veulent pas_ vous rendre la pareille. Cet hommage forcé doit consoler un peu votre exil.
Il ne me console pas suffisamment, moi, de vous avoir perdu pour mes enfants. D’autant plus que ce monsieur, non content de me détrousser, abuse de sa position pour se moquer de moi: «Ils (les catholiques) réclament, comme une sorte de fonction sociale indispensable, des congréganistes pour leurs malades et pour leurs enfants. On disait naguère: _Il faut une religion pour le peuple_[10]. Il lui faudrait maintenant des religieux ou des religieuses! Sans eux, dit-on, il serait impossible aux familles, à l’Église elle-même, d’entretenir un certain type d’éducation très religieuse: privée de cette serre chaude, la jeune plante humaine ne mûrirait plus pour la foi. Il se peut que le catholicisme regrette ce puissant instrument de culture intensive; mais l’État ne lui prêtant plus main forte pour l’entretenir, _il faudra bien qu’il apprenne à s’en passer_.»
[10] Voltaire disait mieux: «Il faut aux paysans un joug et du foin.»
Et voilà aussi mon paquet! Cette fois, il est manifeste qu’on n’en veut pas seulement à la _Congrégation_, mais au _Catholicisme_. Tout cela est brutal comme le coup de pied de l’âne. Ces gens-là ont l’intempérance d’un pouvoir qu’ils sentent mal acquis et fragile: ils veulent faire vite et détruire le plus possible, avant de disparaître. Mais le vieux lion catholique n’en mourra pas: il en a vu d’autres!
En attendant, la situation des pères de famille chrétiens devient de plus en plus critique. Avec la Chambre d’un côté, le Sénat de l’autre, nous sommes pris entre deux feux. Encore quelques mois et, si le salut ne nous tombe pas du ciel, nous devrons être solidement organisés pour sauvegarder, à la rentrée d’octobre, l’âme de nos enfants et le peu de liberté qui nous reste. Il n’est pas trop tôt pour y songer dès maintenant.
C’est ce que j’ai exposé au Comité de défense religieuse que je préside. On a été de mon avis et l’on est décidé à faire l’impossible pour amortir le coup, que nous ne pouvons plus détourner. En pratique, cela revient à maintenir, aussi longtemps que la loi le permettra, nos collèges chrétiens: un vœu dans ce sens a été adopté à l’unanimité. Une commission d’études doit présenter, à bref délai, un plan détaillé des voies et moyens: Louis en est le président, moi le rapporteur. Vous ne me refuserez pas d’en être le conseil? Les combattants de la plaine lèvent tout naturellement les yeux vers la montagne sainte, d’où ils savent que Moïse fera descendre sur eux la lumière et le courage. Je compte sur vous.
Mais j’ai au cœur un autre souci que je veux épancher dans le vôtre. Personnellement, je suis résolu à lutter de toute mon énergie, tant que la liberté gardera un pouce de terrain. J’ose espérer qu’elle aura d’autres défenseurs: mais
... s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là.
Hélas! je n’ai pas voulu dire à mon Comité tout ce que je pense, par crainte de le décourager avant qu’il ait rien fait. Dans mon for intérieur, je ne crois pas beaucoup à la viabilité de l’enseignement chrétien, mutilé et muselé comme il l’est par la nouvelle loi. Nos dogues ont léché du sang: il leur faudra toute la bête. Quand il ne nous restera que le monopole et le lycée, comment faire?
Envoyer nos enfants à l’étranger? Moi, je le ferai; d’autres, qui en ont les moyens, le feront. Mais ce ne sera jamais qu’un petit nombre. Beaucoup, hélas! (il y en a déjà des exemples) vous lâcheront, par indifférence religieuse, par peur ou par calcul, surtout si, comme il faut le prévoir, on vote des lois contre les collèges d’exilés volontaires. Alors, quel remède?
Mon frère, j’attends aussi sur ce second point, pour moi et pour les pères de famille catholiques, les bons avis de votre zèle et de votre expérience.
A vous comme toujours, et un peu plus.
PAUL.
VI. _Le R. P. Jean à M. Paul Ker._
D’Écosse, le 10 avril 1901.
Mon cher Paul.
Si M. Buisson savait que le Comité de défense religieuse de Z***, par l’entremise de son clérical président, demande à un jésuite les meilleurs moyens de combattre le seul enseignement qui réponde à la saine raison et à la Déclaration des droits de l’homme, nous risquerions fort de passer tous deux devant la Haute-Cour. Ce serait une répétition en miniature du procès de Montalembert et de Lacordaire. Moi, vu la modeste qualité du personnage que je représente, j’avoue que cela me flatterait, surtout si j’avais chance d’y gagner un bout de prison; mais toi, époux et père, y penses-tu? Il est vrai que ma sœur Marguerite ne se tiendrait plus d’orgueil d’avoir un mari condamné à faire des chaussons de lisière pour la liberté de conscience. Et quel magnifique exemple pour tes enfants! Peut-être aussi, qui sait? nous aurions des imitateurs, et alors, vive nous! Car une cause qui n’a pas d’autre ressource pour faire taire ses contradicteurs que de les mettre sous les verrous est une cause perdue.
Mais ce serait trop beau! Si Dieu nous réserve cet honneur pour plus tard, tant mieux: en attendant, il faut se hâter, comme tu le dis, de préparer les moyens de défense que le despotisme jacobin nous laisse pour sauver du massacre nos chers innocents. Voici là-dessus ma pensée, franche et nette.
Tout d’abord, mon cher ami, je voudrais la guerre, mais une guerre à mort contre les pessimistes et les _décourageurs_. Ils sont les meilleurs auxiliaires du camp adverse et pires que nos pires ennemis. J’admets qu’on envisage la situation dans toute sa gravité réelle: il faut bien se rendre compte du mal pour pouvoir y proportionner le remède. Mais quand on se trouve en présence de l’incendie qui dévore la maison du voisin et qui tout à l’heure va dévorer la vôtre, à quoi servent les jérémiades et les désespoirs? Je dirais volontiers à ces poltrons: «Si vous ne savez faire que cela, si vous ne savez mettre ni la main à une pompe ni le pied sur une échelle de sauvetage, si vous n’êtes bons qu’à encombrer le terrain de votre personne affolée ou à distribuer des avis qu’on ne vous demande pas, laissez la place aux travailleurs et allez-vous-en là-bas, avec les femmes, vous lamenter à votre aise!» On attribue à Napoléon ce mot plaisant, mais profond: «Dix hommes qui parlent font plus de bruit que cent autres qui se taisent.» Dix hommes qui agissent font aussi plus de besogne que cent autres qui gémissent. Nos adversaires le savent à merveille. Ah! lorsqu’ils voient joindre à l’horizon, pour eux et leur parti, un danger sérieux, ils ne perdent pas leur temps à des paroles oiseuses: ils courent au point menacé, chacun prend le poste qu’on lui assigne, les chefs commandent, les soldats marchent--et ils nous battent à plate couture, quoique nous ayons sur eux l’avantage du nombre et celui de la bonne cause!
Sur le terrain de la politique générale, il semble que la nécessité de l’action et de l’entente, si souvent prouvée par les voix les plus autorisées et par la triste éloquence des faits, commence à être mieux comprise. Le caractère odieusement haineux qu’a pris l’anticléricalisme a eu l’heureux effet de réveiller des indignations endormies, de susciter des hommes d’initiative, de provoquer dans tous les partis honnêtes un mouvement qui, sans être encore l’union, est déjà un ensemble d’efforts convergents. L’ennemi s’en irrite: c’est une preuve qu’il s’en inquiète et un motif d’espérance qu’il ne faut pas négliger de faire valoir contre les pessimistes.
Mais surtout il faut imiter cette action et cette entente sur le terrain plus restreint de l’enseignement libre. Ici j’entre dans le pratique et le précis.
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Oui, à tout prix, il faut sauver et maintenir nos collèges chrétiens. Vous le comprenez parfaitement, toi, mon cher Paul, et les autres braves gens de ton Comité, parce que vous êtes des chrétiens convaincus et que vous mettez l’âme de vos enfants au-dessus de tout le reste. Mais nous avons assez vécu, n’est-il pas vrai? pour savoir que, chez beaucoup de soi-disant catholiques, les convictions religieuses sont à la merci d’un préjugé personnel, d’un intérêt, d’une sollicitation. On ne voudrait pas exposer son fils, oh! non, jamais, à perdre sa foi et son innocence dans une école sans Dieu, sans religion et sans mœurs; mais on a entendu dire par des gens comme il faut (étaient-ils bien renseignés?) que telle maison n’est pas si mauvaise qu’on le prétend; d’ailleurs l’enfant est _une bonne nature_, de père en fils, et, par surcroît de prudence, on le surveillera. Pauvres parents naïfs! Seront-ils à côté de lui pour détourner de son oreille les propos graveleux, de ses yeux les images ou les réalités inconvenantes? Seront-ils là pour empêcher le venin subtil d’une doctrine matérialiste ou impie de s’insinuer goutte à goutte dans son esprit et son cœur sans défense? Eux, si pieux dans leur intérieur, comptent-ils pour rien la diminution ou la privation de ces secours religieux, si indispensables au jeune homme, fût-il un ange, pour garder sa vertu? Mais, par je ne sais quel aveuglement fatal, on s’entête, et quand un ami bien intentionné, qui a d’ailleurs vu les choses de près, insiste sur ces dangers, on le traite volontiers d’homme excessif, si l’on ne va pas jusqu’à le soupçonner, par une injure gratuite, de prêcher pour sa paroisse. D’autres en arrivent à vous dire qu’après tout, il faut bien que la jeunesse se forme à la vie réelle, oubliant que Dieu ne doit pas sa grâce à qui aime le danger et que la pratique de cette maxime facile a préparé à bien des parents d’amers regrets.
Eh bien, mon ami, la première chose à faire, c’est d’ouvrir les yeux aux familles sur la nécessité de l’éducation chrétienne et sur les résultats désastreux de l’enseignement irréligieux, qui tend de plus en plus à devenir obligatoire dans les lycées et collèges de l’État.
Les preuves par les documents et par les faits ne manquent pas. Le rapport Buisson dont tu relèves les faits saillants, et les discours de M. Combes et des énergumènes de l’extrême gauche suffiraient, à eux seuls, pour démontrer aux plus aveugles que ce gouvernement veut tuer chez nous toute éducation religieuse. Il vient de se tenir sous son regard bienveillant, au Collège da France, un congrès auquel ont pris part un bon nombre de professeurs secondaires et d’instituteurs primaires. Or, outre divers autres vœux, ils ont voté que la méthode d’enseignement, dans les écoles et les collèges, soit _antidogmatique, positive, critique et susceptible de développer l’esprit de libre recherche_. Pour qui sait lire, ceci n’est plus de la _neutralité scolaire_: c’est du plus pur _antichristianisme_.
Voilà des choses qu’il faut crier aux oreilles des demi-chrétiens par des conférences répétées et par toutes les voix de la presse, journaux, revues, brochures, tracts populaires. Cette _propagande_ me paraît indispensable pour lutter, non seulement contre l’ignorance ou les défaillances des parents, mais aussi contre la pression officielle et contre les campagnes que nos reptiles ne manqueront pas de mener en faveur des établissements de l’État. Elle sera, en se combinant avec la propagande personnelle, la plus puissante ressource pour assurer le recrutement des élèves.
C’est aux Comités de défense religieuse de l’organiser dans chaque région, selon les besoins. Ils feront appel dans ce but aux _Associations amicales des anciens élèves des collèges existants_, à la _Jeunesse catholique_, à toutes les _Sociétés_ analogues. S’il le faut, ils en fonderont d’autres. Pour multiplier les moyens d’action et, du même coup, simplifier les dépenses, il conviendra de réunir les groupements particuliers en une Fédération plus générale. Mais si tu veux m’en croire, mon cher Président, n’attends pas, pour entrer en campagne, que cette Fédération soit fondée; tu attendrais peut-être longtemps. Quand les groupements régionaux fonctionneront, la Fédération se fera toute seule.
D’ailleurs, il n’y a point de temps à perdre: tu l’avoues toi-même. Donc, mon ami, va de l’avant avec ton Comité, et commence par donner l’exemple en faisant, dans quinze jours ou plus tôt, une conférence écrasante sur le rapport Buisson: je t’applaudis par avance.
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Une fois le recrutement des élèves assuré, il faut assurer celui des professeurs. Il serait plus exact de dire que les deux soucis doivent marcher de front, si l’on veut que nos collèges vivent.