En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Part 19

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Par bonheur, pour la sortie de demain mardi gras, les Pères Surveillants ont organisé, en faveur des grands qui restent, une excursion folle aux sources du B..., l’un des plus jolis points de vue du pays. On se mettra des kilomètres dans les jambes, du bon air dans les poumons, de la gaîté dans le cœur, et la machine se trouvera remontée pour un bout de temps.

Vilain crapaud de négrillon, tout de même!

15 FÉVRIER: _Mercredi des Cendres._--Nous venions de faire à l’étude notre prière du matin et je m’apprêtais à donner exceptionnellement à mes membres harassés un petit supplément de repos, quand le P. Préfet est entré, fort grave, et nous a annoncé que dans la nuit, vers onze heures, un de nos condisciples, mon propre voisin de classe, avait été appelé subitement à paraître devant le tribunal de Dieu.

Il ne s’y attendait pas, personne ne s’y attendait. Depuis quelques jours, il souffrait d’humeurs malignes dans les genoux, mais ne gardait même pas le lit. Hier soir, son père était venu le voir à l’infirmerie et l’avait quitté sans inquiétude sérieuse, promettant de revenir aujourd’hui. Jacques avait ensuite pris son repas, fait sa prière et s’était couché comme d’ordinaire. A dix heures et demie, le F. Infirmier, qui dormait dans une alcôve voisine, l’entend respirer avec effort et gémir. Il court auprès de lui, cherche à le ranimer; mais voyant ses soins inutiles, il appelle en toute hâte le prêtre le plus rapproché, qui a juste le temps nécessaire pour lui faire demander pardon de ses fautes et pour l’absoudre. L’agonie commençait: un quart d’heure après, c’était la fin. Les humeurs froides avaient gagné le cœur.

Jacques passait pour un bon élève et un excellent camarade. Il appartenait à la Congrégation, puissant motif d’espérance pour le salut de son âme. Mais la soudaineté du coup n’en a pas moins jeté la consternation partout, spécialement en première division et en Philosophie. Quand, ce matin, avant la cérémonie des cendres, le P. Recteur a pris pour texte de son allocution la formule liturgique: «_Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière_»,--le commentaire s’était fait d’avance dans tous les esprits et la conclusion pratique apparaissait très claire:

«Nul n’est sûr du lendemain; il faut donc bien employer le présent et se tenir toujours prêt à rendre compte de son âme à Dieu... Si l’on y pensait sérieusement, ajouta le Père, oserait-on perdre en bagatelles un temps précieux, qui va peut-être nous échapper tout d’un coup?»

Cela tombait à pic sur moi et n’a pas manqué son effet. Dans la journée, je suis allé prier auprès du défunt, qui reposait, vêtu de l’uniforme, sur une couche entourée de beaux lis blancs. Son pauvre père était assis tout près, abîmé dans une douleur qui faisait peine; sa mère, Jacques ne la connaîtra qu’au ciel. Devant ce cadavre de mon condisciple, j’ai renouvelé à Dieu la promesse de donner à ma vie un emploi sérieux.

Et je suis définitivement guéri de ma sotte maladie de cœur.

16 FÉVRIER.--Hier, toute la journée, le silence et l’angoisse ont pesé sur la maison. Pas de jeux; en cour, on parlait du défunt et, de temps à autre, des regards troublés montaient vers les rideaux de la chambre mortuaire, derrière lesquels on distinguait la rouge lueur des cierges. La nuit a dû paraître longue à plus d’un et les rêves terrifiants n’auront pas manqué. Moi, une fois couché, j’ai dit pour Jacques un _De profundis_, et puis je l’ai prié de me laisser dormir, parce que j’en avais grand besoin. J’ai très bien dormi.

Ce matin, service funèbre solennel, au milieu d’un émouvant recueillement. Après l’absoute, pendant que la cloche tintait son frémissant adieu, la dépouille mortelle de notre camarade se dirigea vers la gare, précédée des Pères et suivie de tous les élèves, tête nue. Je tenais avec trois autres philosophes les cordons du poêle. Jacques traversa ainsi toute la ville, salué par la respectueuse pitié des habitants. Sur le quai de la gare, on récita encore des prières, nous jetâmes de l’eau bénite sur le cercueil, on le mit dans un fourgon, dessus on plaça la grande croix de violettes qui symbolisait nos regrets et nos espérances; puis, pendant qu’il s’en allait vers sa dernière demeure, nous reprenions à travers la vie le chemin qui nous conduira tôt ou tard au même terme.

A la classe du soir, le P. Professeur nous dit qu’il y avait dans cette mort, avec ses circonstances imprévues, une leçon voulue de Dieu pour nous et nous engagea à ne pas la laisser passer inutile. Il avait raison et je suis décidé, pour ce qui me regarde, à la mettre à profit. Je veux que ce carême, ouvert si tristement, ne s’achève point sans que j’aie fait de réels progrès dans la lutte contre moi pour Dieu.

7 MARS.--Voilà trois semaines que mon journal est resté en panne: mais où prendre le loisir de le faire marcher? Dès le lendemain du départ de Jacques, le P. Professeur a réuni les fortes têtes de la classe pour la préparation d’une séance de philosophie. Je me suis trouvé du nombre; car, après avoir quelque temps regimbé contre ces études si arides, j’ai reconnu qu’elles donnent à l’intelligence de nobles satisfactions et j’ai fini par y prendre tout à fait goût. Avec le goût est venu le succès.

La séance a eu lieu aujourd’hui, fête du grand théologien et philosophe saint Thomas d’Aquin. Je suis sûr, Jeanne, que tu ne t’y serais pas ennuyée, tant nous avions fait effort pour mettre les vérités les plus abstraites à la portée des personnes... intelligentes. J’ai vu des dames qui semblaient s’intéresser fort à ce qui se disait sur la scène. Mais peut-être étaient-ce les mamans ou les sœurs des jeunes philosophes, et, dans ce cas, toute conclusion sur la valeur réelle des choses devient sujette à caution. L’amour est aveugle.

Les Ursulines, sans doute, ne t’ont jamais laissée soupçonner que nos arrière-grands-parents, il y a quelques milliers d’années ou de siècles, vivaient sur les cocotiers et y passaient leur temps, entre les repas, à exécuter des gambades et des grimaces muettes, comme en font encore aujourd’hui les singes dans les cages. Mais voilà qu’un beau jour, on ne sait plus à quelle occasion ni à quelle date, les parchemins faisant défaut, l’un d’entre eux s’avisa de parler; un autre lui répondit dans la même langue (on pense que c’était une langue primitive) et ainsi le singe devint homme.

Ils sont au moins quatre savants notables, de divers pays, qui veulent nous faire gober cela, sur leur parole, sans y être allés voir. Le plus drôle, c’est qu’ils le disent sans rire! Il est vrai que le plus célèbre des quatre, un M. Darwin, est Anglais--et les Anglais ne rient jamais.

Cependant, il ne passe pas pour le plus mauvais dans cette _singerie_. D’autres, ses admirateurs, prenant au bond la balle qu’il leur offrait, consciemment ou non, s’en servent pour attaquer le dogme de la création. L’un d’eux, Cari Vogt, l’a confessé en termes cyniques: «Il faut, sans plus de façons, mettre le Créateur à la porte et ne plus laisser la moindre place à l’action d’un tel être». Mais ce qui est facile à dire, n’est pas toujours aussi facile à faire, et ces aimables descendants du singe, pour remplacer la création, font exécuter à la science des cabrioles et des tours de force extraordinairement réjouissants.

Le singe, leur grand-papa, ne s’est pas fait tout seul: si Dieu ne l’a pas créé, d’où venait-il? Un Allemand--les Allemands ne doutent de rien, ni surtout d’eux-mêmes--s’est chargé de lui fournir un arbre généalogique très simple. Dieu n’a rien créé: la matière a toujours existé. Or, il y a de cela bien des millions d’années, quelques minuscules poussières, qui se promenaient dans l’espace, se collèrent ensemble, par un effet de _circonstances exceptionnelles_, deux mots joliment commodes, et constituèrent une petite chose informe, que M. Hæckel appelle une _monère_ et que personne n’a jamais vue nulle part, si ce n’est lui, en rêve de malade. La _monère_, avec le temps et d’autres circonstances exceptionnelles, se transforma en un être vivant moins rudimentaire, puis en un troisième plus parfait et, au bout de vingt-et-une transformations de ce genre--l’Allemand répond du chiffre--après avoir été successivement larve, ver, lamproie, salamandre, singe inférieur, singe supérieur, arriva à l’humanité intelligente et parlante.

C’est ce qu’on nomme le _transformisme_, et c’est ce beau système que notre séance avait pour but de réduire à sa juste valeur.

Je ne t’en ferai pas l’analyse détaillée. Tu sauras seulement que Jean, Louis et moi, nous avons eu l’insigne honneur de développer, dans trois dissertations fort bien écrites, tu n’en doutes pas, et fort bien écoutées, la théorie de l’_évolution_, qui forme la base du système.

La seconde partie comprenait une discussion orale sur cette théorie, entre une douzaine de savants, réunis en Congrès à Paris. Le Congrès, pour l’agrément de nos invités, avait bien voulu se transporter sur notre théâtre, et là, assis autour d’une grande table à tapis vert, ces messieurs ont discuté avec une profondeur, une clarté et une courtoisie qui se rencontrent rarement à de pareilles assemblées. Chose plus rare encore: à la fin, sauf deux ou trois mauvaises têtes, des Anglais ou des Allemands, irréductibles au ridicule, tout le monde se trouva d’accord.

Pour finir, une jolie comédie du P. Delaporte, tout à fait dans le sujet. Les bons transformistes de tout pays, quoique profondément convaincus de l’existence préhistorique de ce fameux _anthropopithèque_ (homme-singe), gémissaient de penser que, dans cette quantité prodigieuse de singes qui peuple les forêts et le monde, son espèce fût demeurée jusqu’ici introuvable. C’était un terrible argument contre leur doctrine et une fâcheuse lacune dans le tissu serré de la science.

Soudain, à travers l’Allemagne, un cri éclate: «_Il est retrouvé! On le montre au Colisée de Munich! Il joue du violon!_» La nouvelle franchit le Rhin et va mettre en goguette physiologistes, journalistes, artistes et commis-voyageurs de la capitale. Tout ce monde afflue chez l’impresario bavarois, pêle-mêle avec les plus respectés professeurs des Universités germaniques. Ceux-ci triomphent sans aucune modération: «Nous l’avions bien dit! La science allemande ne se trompe pas». Les Parisiens, plus accoutumés aux fumisteries humaines, se montrent moins affirmatifs.

Mais enfin, il faut bien se rendre à l’évidence. L’anthropopithèque, introduit par son barnum, apparaît sur la scène. Il a un air aussi intelligent qu’un singe peut l’avoir; il ne parle pas encore, mais il comprend fort bien ce qu’on lui dit. Son maître l’invite à prendre son violon et à jouer au public bienveillant la 4e symphonie de Beethoven: il prend son violon et joue la 4e symphonie de Beethoven, sans partition. Stupéfaction générale, bravos enthousiastes: les professeurs entrent en délire. On crie: «Bis! Bis!» Il comprend et recommence le morceau: il semble même qu’il y ait plus d’âme que tout à l’heure dans le jeu de l’étonnant animal--si l’on peut vraiment encore l’appeler un animal!

Mais un des Parisiens conçoit des soupçons: il s’approche par derrière, en tapinois, et lui tâte un mollet. L’artiste répond par un coup d’archet. Le Parisien riposte par un coup de poing, saute sur les tréteaux, et, par un effort soudain, attrape une oreille de l’autre; il tire, la peau craque et l’on voit apparaître... la tête humaine d’un fumiste caché dessous. L’impresario se défile un peu vivement--et la science allemande aussi.

Avais-je raison de dire que tu ne te serais pas ennuyée? On a bien ri. L’aventure est d’ailleurs authentique: les bons journaux d’Allemagne en ont fait des gorges chaudes, aux dépens des pauvres professeurs d’Université, qui ont dû _jurer, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus_.

19 MARS.--Visite chez les Petites-Sœurs des Pauvres, en l’honneur de saint Joseph, leur grand fournisseur. Le brave tambour de l’année dernière ayant été appelé à faire sa partie dans la musique des Anges, nous avons été reçus par une clarinette et un trombone, qui nous ont conduits gaiement au réfectoire: c’était idyllique comme une noce de village.

Dîner fort joyeux. La caisse de mandarines envoyée par Jeanne a eu le succès qu’elle méritait. Quand j’ai dit qu’elle venait de ma sœur, une bonne vieille qui n’a sans doute pas étudié la propriété des termes, me dit:

«Votre sœur, monsieur, doit être une personne bien _convenable_.

--En effet.

--Est-ce qu’elle vous ressemble?

--Oh! Elle est mieux que moi.

--Vraiment? Vous êtes pourtant bien convenable aussi, avec votre _moustachon_ brun!»

L’entretien prenait une tournure scabreuse: mon _moustachon_ n’allait-il pas tourner la tête à la vieille comme à moi le négrillon? Je crus prudent de prétexter qu’on m’attendait ailleurs.

Après le dîner, nous donnâmes à ces braves gens un beau salut, où chanteurs et enfants de chœur déployèrent tout leur talent, qui n’est pas mince.

Puis, sur un théâtre improvisé avec des tables, on rejoua devant eux, en costumes, deux actes de la pièce de carnaval. Louis fut couvert, non pas d’applaudissements (les bonnes Sœurs les avaient sagement interdits, pour le bon ordre), mais de rires joyeux et d’exclamations admiratives. Quand ce fut fini, il dut rentrer seul en scène pour recueillir les bravos et promettre qu’on reviendrait.

Pauvres bons vieux! Lorsque nous prîmes congé de la Mère Supérieure, elle nous dit: «Chers messieurs, nous tâchons de rendre la vieillesse aussi douce que possible à nos pensionnaires: mais nous ne pouvons les en guérir. Avec vous seuls ils redeviennent jeunes, et chacune de vos visites les réchauffe comme une journée de beau soleil. Ils en parlent bien longtemps et comptent les jours jusqu’à la suivante. Au lycée, on leur fait aussi la charité des restes de cuisine, comme au collège: mais cela ne vaut jamais un repas servi par vous. Quand vous venez, vous êtes les anges du bon Dieu, et nos vieux enfants le sentent si bien que votre présence suffit pour les rendre moins difficiles et plus pieux. Ils prient volontiers pour leurs jeunes bienfaiteurs».

25 MARS: _Annonciation de la sainte Vierge._--Ayant été réélu préfet pour la seconde moitié de l’année, j’ai eu comme tel, ce matin, anniversaire de ma propre réception, la grande joie de servir de parrain à Louis. Il s’était préparé très sérieusement à son acte de consécration et l’a prononcé, je crois, avec les sentiments les plus généreux. Nous lui avons immédiatement donné une place, qui se trouvait libre, parmi les Catéchistes des enfants pauvres: il en est ravi.

Il a déjà bien travaillé, avec Jean et moi, à l’amélioration de plusieurs condisciples. Un ancien élève d’une maison peu recommandable, garçon revêche et entêté, avait résisté à toutes mes avances: Louis l’a retourné en un rien de temps, sans avoir l’air d’y toucher, et l’a rendu souple comme un gant à l’égard de l’autorité. Je devais être son modèle: il devient le mien.

30 MARS: _Jeudi Saint._--En faisant mes Pâques avec tout le collège, ce matin, j’ai pensé que maman et Jeanne remplissaient leur devoir, à la même heure, et que mon pauvre papa restait seul, enfermé chez lui, bien certainement mal à l’aise, peut-être gémissant dans son cœur de ne pas avoir le peu de courage qu’il faudrait. Mon Dieu, ayez pitié de lui! Je ne laisserai point passer les petites vacances prochaines sans revenir à la charge: je _veux_ son âme, fallût-il pour elle donner ma vie.

A onze heures, devant les Congréganistes réunis à la chapelle, le P. Recteur, assisté d’un diacre, d’un sous-diacre et des enfants de chœur, a selon l’usage lavé les pieds à douze de nos petits catéchisés. Quoiqu’on leur eût bien expliqué d’avance la signification religieuse de la cérémonie, les pauvres gamins paraissaient tout déconcertés en voyant ce vénérable prêtre s’agenouiller devant eux, leur verser de l’eau sur les pieds, les essuyer et puis les baiser. Ils suivaient tous ces mouvements avec une sorte de curiosité inquiète et se laissaient à peine rassurer par la pièce blanche que chacun recevait ensuite. Leur saisissement ne diminuait guère, pendant que les Pères Directeurs, les dignitaires de Congrégation et leurs propres catéchistes, à la suite du prêtre, venaient aussi leur baiser les pieds. Ce sera certainement un des plus durables souvenirs de leur enfance. Puisse-t-il leur être salutaire!

Le soir, on va par classes adorer le Saint-Sacrement aux _tombeaux_ des églises et chapelles de la ville.

31 MARS: _Vendredi Saint._--Journée de deuil. Dès le matin, la seule fois de l’année, à moins d’être malade, on déjeune en cour d’un simple morceau de pain ou, si l’on veut, de rien du tout. Les offices, si émouvants dans leur symbolisme funèbre, occupent une bonne partie de la matinée; dans la soirée, le sermon sur la Passion et le chant douloureux du _Stabat_ entretiennent les souvenirs du Calvaire. Le silence même des cloches et le bruit strident des crécelles qui les remplacent contribuent à tenir l’âme comme courbée sous un poids qu’elle se ferait scrupule de secouer.

Je ne sais si les Juifs se réjouissent en ce jour, où leurs pères ont crucifié Jésus de Nazareth: on pourrait ne pas s’en étonner, puisqu’il était et qu’il reste pour leur nation un imposteur. Mais je ne puis comprendre, si l’on ne m’a pas trompé, le froid égoïsme des protestants, qui, sans compassion pour les souffrances que nos péchés ont coûtées au Sauveur et à sa Mère, songent uniquement aujourd’hui à se réjouir de leur rédemption. Cela seul suffirait à prouver que le protestantisme n’est pas la religion du cœur.

Au lycée, on nous renvoyait dans nos foyers avant le Jeudi Saint. De fait, on ne pouvait pas forcer les élèves juifs ou protestants à célébrer les mystères de la Passion comme nous; quant à nous, nous avions la liberté de faire notre Semaine Sainte et nos Pâques dans nos paroisses. Mais, hélas! combien d’entre nous ne pensaient qu’à se venger immédiatement des ennuis d’une longue prison en s’amusant! Il me semble à présent qu’il y avait là une véritable insulte à l’esprit catholique.

2 AVRIL. _Alleluia!_--Le Christ est ressuscité et avec lui la joie des cœurs chrétiens. Tous les visages, naguère encore si tristes, rayonnent aujourd’hui; tous les chants sont joyeux, à l’église et dans les branches, où se montrent les premières feuilles; le soleil lui-même paraît plus radieux et plus chaud. _Alleluia!_

Nos enfants pauvres ont assisté à notre grand’messe, sous ma surveillance. Quelques-uns, peu amateurs de belle musique et d’éloquence, jetaient parfois des regards impatients vers la porte qui conduit au jardin, et pour cause. Des poules mystérieuses avaient déposé dans les plates-bandes, dans les bordures, sous les buissons, des œufs naturels et sucrés; ils le savaient. La messe finie, on se réunit sur la pelouse autour du P. Directeur: il indique les endroits permis et les endroits défendus, puis donne le signal de l’ouverture de la chasse. On se précipite, on se bouscule, on passe les uns par-dessus les autres et par-dessus les œufs; à chaque trouvaille, les cris de joie éclatent. Peu à peu les casquettes s’emplissent. Quand les nids sont vides, on revient auprès du Père: il constate si le hasard n’a pas créé des inégalités trop choquantes, et il fait les compensations nécessaires; puis il rend la liberté à la joyeuse volée d’oiseaux.

Je connais un autre oiseau, assez gros, qui attend avec impatience la journée de demain pour prendre aussi son essor vers un pays et des êtres chéris. Il vous apportera deux croix de premier, un témoignage semestriel avec la mention _peroptime_ (parfaitement bien), une bonne note d’examen, et son cœur de fils et de frère au grand complet. _Alleluia!_

15 AVRIL. _Après la rentrée._--La première chose que j’ai faite, en rentrant au collège, a été d’annoncer à mon Directeur que, sur mes nouvelles instances, mon brave papa m’a enfin promis qu’aux grandes vacances il irait avec moi se confesser à Lourdes. Le Père m’a répondu: «Je dirai dès demain, et de tout mon cœur, une messe d’action de grâces pour cet heureux événement: venez me la servir. Nous prierons en même temps la Vierge Immaculée d’affermir votre père dans ses bonnes dispositions et de vous aider à lui mériter la persévérance par votre propre fidélité. Est-ce convenu?»--«_Amen_, mon Père.»

J’ai fait déjà un pacte semblable avec ma sœur Jeanne, qui, de plus, s’est chargée d’entretenir tout doucement le feu sous la cendre, en évitant les coups de tisonnier imprudents.

En ce qui regarde ma personne, je me sens bien résolu avec la grâce de Dieu à poursuivre la lutte contre tout ce qui grouille encore en moi, mais épouvanté aussi, en songeant au peu de temps qui me reste (trois mois à peine!) pour achever la victoire et pour fixer mon avenir.

Que sera mon avenir? C’est la question troublante. Je veux être soldat: je ne saurais, avec mon tempérament, songer à autre chose. Mais sous quel drapeau? Je paierai comme tout le monde l’impôt du sang à la patrie; mais la carrière militaire ne me tente pas: on y est trop passif, trop machine. Restent les luttes de l’intelligence, de la parole, de l’action publique. Serai-je professeur, écrivain, avocat, homme politique ou... jésuite? Voilà le grave problème que ce dernier trimestre devra résoudre. Que Dieu et Notre-Dame me viennent en aide.

17 AVRIL.--Conversation intime avec Jean. Je veux la conserver telle quelle.

«Mon gros, j’ai à te faire une confidence.

--Quelque mauvaise plaisanterie!

--Est-ce que tu ne trouves pas que nous commençons à passer l’âge des _blagues_?

--Tiens! Tu as un air spécial aujourd’hui. C’est donc sérieux?

--Très sérieux. Écoute et tais-toi.

--Je fais le mort: parle.

--Nous n’avons plus que trois mois...

--Hélas!

--Tu ne devais pas dire un mot.

--Ce n’est qu’une interjection, arrachée par la douleur.

--Voyons, veux-tu savoir mon secret?

--Tu as un secret pour moi?

--Mais non, puisque je veux te le dire.

--Vas-y. (Je me bâillonne avec mon mouchoir.)

--Nous n’avons plus que trois mois pour décider l’emploi futur de notre vie. J’ai beaucoup réfléchi, prié, consulté, et mes idées, que tu soupçonnes peut-être... (je fais un signe répété d’assentiment muet), sont désormais arrêtées. Je ne me sens pas fait pour le monde.

--Le monde est indigne de toi!

--Encore!... (Je m’empresse de remettre mon bâillon.) Ce qu’il pourrait m’offrir ne vaut pas la peine que j’y risque mon âme. Et quel bien y ferais-je?»

Pour le coup, j’éclate:

«Mais tout le bien que tu voudras, mon ami. N’as-tu pas tout ce qu’il faut, non seulement pour faire bonne figure dans le rang, mais pour être capitaine et général dans l’armée du bien?

--Il m’est venu des doutes là-dessus, mon bon, depuis que j’entends des hommes, bien autrement doués que moi, se plaindre que tous leurs efforts n’aboutissent à rien de durable et qu’ils restent ou reviennent toujours à l’état de simple unité.

--Bah! il ne tiendrait qu’à toi d’être un petit Montalembert.

--Je te délègue mes droits à cet honneur.

--Oh! moi, je n’ai aucune prétention à m’élever jusque-là: j’ai les ailes bien trop courtes.

--Tu vois comme le sentiment de ton impuissance, moins prouvée cependant que la mienne, te fait reculer! Je me connais, Paul. Isolé, je perdrai ma vie: pour valoir et pour faire quelque chose avec ce que Dieu m’a donné, il me faut des compagnons d’armes et des chefs sûrs. Je sais où les trouver.

--Au noviciat des Jésuites?

--Oui.

--Et tes parents?

--Une lettre vient de m’apporter le consentement que je leur avais demandé aux vacances dernières. Je suis libre de partir dans trois mois, si la retraite de fin d’études, au mois prochain, ne modifie pas mes résolutions. Elle ne les modifiera pas, s’il plaît à Dieu.

--Et tu partiras sans regret?

--Je n’ai pas dit cela. Mon cœur n’est pas un caillou, tant s’en faut, et il m’en coûtera énormément de quitter ma famille, mes amis, toi...»

Un sanglot me secoua et mes larmes jaillirent. Il me prit la main: