En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Part 18

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30 NOVEMBRE.--Sortie du mois, pour ceux qui ont la chance de n’être pas loin de la maison paternelle; les autres se résignent à faire, aussi joyeusement que la saison le permet, une excursion de quelques heures dans la montagne. Le grand incident de la nôtre a été la poursuite mouvementée d’une superbe couleuvre, que nous avons rapportée en triomphe: elle sera promenée demain dans les cours comme témoignage de notre intrépidité et, si nous trouvons un naïf, nous la lui ferons avaler.

En hiver, la soirée vient de bonne heure et les parents qui n’ont pas, comme les miens, mille choses à dire à leurs enfants, apprécient peu le tête-à-tête prolongé avec eux dans un salon d’hôtel. Pour leur venir en aide, chaque soir de sortie, une des classes supérieures leur offre une comédie plus ou moins improvisée, mais toujours bien reçue. Les Humanistes nous ont donné les _Inconvénients de la grandeur_, par le P. du Cerceau, jésuite. On m’avait prié d’y faire un rôle, que j’ai trouvé fort long et fort fatigant: j’ai dû rester immobile et muet, debout, avec une hallebarde sur l’épaule, pendant trois quarts d’heure! C’est inhumain, et pas plaisant du tout pour le personnage... Dévouement et abnégation!

3 DÉCEMBRE: _Saint François-Xavier_, qui fut le Paul de la Compagnie de Jésus, comme saint Ignace en fut le Pierre.--La messe nous a été dite par un de ses successeurs, vénérable Père à longue barbe grisonnante, qui portait sur ses traits amaigris et dans sa démarche fatiguée les traces visibles de la souffrance. Il revient de Chine. Il a bien voulu nous faire, à la grande salle, une «simple causerie» sur sa chère mission.

Après quelques données générales sur l’étendue et le gouvernement du Céleste Empire, le Père nous parla de cette civilisation chinoise, cristallisée depuis des siècles et réfractaire à tout progrès. Il nous dépeignit la duplicité insondable des habitants, leur politesse de théâtre, leurs études baroques qui consistent à apprendre un alphabet de quatre-vingt mille caractères, leurs relations de famille, leur cuisine, leur médecine, et à ce dernier propos il nous raconta comment il venait d’échapper à une terrible attaque de choléra, gagnée dans une de ses courses apostoliques en pays perdu. On avait appelé en toute hâte le docteur de l’endroit. Celui-ci examina le malade, fit une grimace peu rassurante, puis ordonna de le frictionner à tour de bras avec des linges chauds, pour rétablir la circulation du sang. Comme l’effet désiré se faisait attendre, il lui râcla le dos jusqu’au vif avec des écailles d’huître: les membres restèrent froids. L’Esculape demanda des épingles et, à l’exemple des anciens bourreaux de martyrs, les insinua sous les ongles du patient: toujours rien. Alors, saisissant une forte aiguille à tricoter, sans crier gare, il la lui plongea net de plusieurs centimètres dans le creux de l’estomac. Du coup, la réaction se fit, le sang circula et le Père fut sauvé. Il ajouta: «En pays civilisé, aucun médecin n’aurait osé m’appliquer ce traitement brutal et j’étais un homme mort, tandis qu’à présent mes forces reviennent peu à peu et, dans quelques semaines, je compte aller reprendre ma besogne interrompue.»

Il nous parla ensuite de la haine héréditaire des Chinois pour tous les Européens, qu’ils appellent les diables d’Occident: c’est le grand obstacle, inventé par le vrai diable, contre la prédication de notre sainte foi. «A ce préjugé invétéré, nous dit le Père, il n’y a qu’un remède: vaincre la haine par l’amour, la défiance par le dévouement. Le Chinois ne manque pas de cœur; mais il faut atteindre ce cœur et le gagner. Les riches, les puissants et les savants, tous orgueilleux ou corrompus, restent jusqu’ici à peu près inaccessibles à un Évangile qui leur demande l’humilité et la chasteté; mais l’Évangile a été d’abord annoncé aux pauvres, aux faibles et aux simples. Nous recommençons en Chine l’œuvre du Christ et de ses apôtres auprès des âmes neuves, et cet humble ministère nous apporte de nombreuses consolations.» En preuve, le Père nous raconta quelques faits bien touchants, puis conclut, d’un ton qui vous pénétrait: «Voilà, mes enfants, ce que le missionnaire obtient à force de travail et de peine. Il obtiendrait davantage, s’il était comme les premiers Apôtres, comme François-Xavier, un saint et un faiseur de miracles. Du moins peut-il, comme François-Xavier, donner pour ces millions d’infidèles son dernier souffle de vie, peut-être sa dernière goutte de sang: c’est le double espoir de tous les frères que j’ai laissés là-bas--et c’est le mien.»

Que dirais-tu, Jeanne, si je partais avec le P. Missionnaire? Pourrais-je rien faire de meilleur? J’y penserai.

6 DÉCEMBRE.--Ce matin, en me levant, j’ai trouvé dans l’un de mes souliers un délicieux cornet de bonbons fondants, que le grand S. Nicolas y avait laissé tomber, la nuit, en passant devant les lits des enfants sages. Mon voisin de droite, qui pleurniche facilement, a retiré des siens deux oignons, qu’il s’est hâté de dissimuler; celui de gauche, un farceur, a été gratifié d’une superbe carotte crue, qu’il mangera. Certains étourdis ou paresseux ont retrouvé les verges qui épouvantaient déjà leur enfance, sans la corriger.

Morale: il n’y a pas de petits profits--ni de petites leçons.

8 DÉCEMBRE: _Immaculée Conception._--Ma dignité préfectorale m’a valu le grand honneur d’assister à la fête patronale de la Congrégation des _Anciens_. Ils étaient là cinquante ou soixante en âge d’homme, venus pour renouveler aux pieds de la Vierge Immaculée, par l’organe de leur préfet, la promesse solennelle, non pas de renverser le gouvernement ou de comploter un État clérical dans l’État laïque, mais d’honorer Marie par le fidèle accomplissement de leurs devoirs de chrétien et de Français. Ce fut la résolution que le R. P. Recteur, dans une allocution vibrante, les invita tous à emporter de la sainte Table avec le corps de Notre-Seigneur, qui donnerait à leur bonne volonté la force et la persévérance.

Que ne sont-ils cinquante ou cent mille à donner cet exemple en France! Elle redeviendrait chrétienne.

25 DÉCEMBRE.--«_Noël! Noël! Voici le Rédempteur!_» Pendant que, cette nuit, du haut de la tribune, ce beau cri de reconnaissance invitait élèves et parents, dans la chapelle trop étroite, à saluer l’Enfant-Dieu sur la paille de sa crèche, et que moi, indigne, je le recevais réellement dans mon cœur, oui, j’ai compris mieux que jamais l’immense bienfait d’avoir été arraché, par la vertu de la Rédemption, à la servitude des passions mauvaises. Désormais je suis son esclave, je veux l’être jusqu’à la mort. Je n’ignore pas à quoi cette résolution m’engage; mais je compte que sa grâce, après m’avoir cherché si bas et ramené de si loin, ne m’abandonnera pas à ma faiblesse naturelle. Gloire à Dieu au plus haut des cieux!

Ces pensées m’ont poursuivi toute la journée. Vingt fois pendant les offices si beaux de la fête, je me suis senti pressé invinciblement de m’offrir au Dieu enfant, moi et tout ce que je puis valoir. Je lui ai tout donné: il fera de moi ce qu’il voudra--ou ce qu’il pourra.

--Le soir, après Vêpres, la Division des Grands a servi à nos vingt enfants pauvres, en l’honneur de l’Enfant Jésus, un goûter des plus alléchants. Au menu traditionnel, composé de choses plus solides, la délicate générosité des élèves avait ajouté quantité de friandises prélevées sur leurs desserts. C’était plaisir de voir avec quel entrain nos jeunes invités faisaient plat net: ils trouvaient tout juste, entre deux bouchées, le temps d’adresser une risette à Messieurs leurs servants. Parfois, tournant et retournant dans leurs mains une orange ou un bout de pâtisserie, ils avaient l’air de se demander: «Ça sera-t-il pour moi ou pour mon petit frère?» Lutte terrible entre deux amours! Mais, un instant après, l’amour fraternel l’emportait sur la gourmandise, et l’orange ou la pâtisserie était glissée dans une poche de réserve, pour faire des heureux à la maison. Ces enfants d’ouvrier ont très généralement bon cœur.

Quand les tables sont desservies, un rideau s’ouvre et l’on voit apparaître sur la scène, dans une crèche rustique, un charmant petit Jésus, qui tend les bras en souriant à nos gamins émerveillés. Il est encadré entre deux arbres de Noël. L’un, en guise de pommes de pin, porte à ses branches une ample cueillette de bibelots multicolores, de jolis jouets, de petits objets utiles à des écoliers... et même des saucissons, enroulés dans du papier d’argent. L’autre sapin disparaît sous tout un magasin de lingerie, dont la meilleure part vient des _Chevalières de l’Aiguille de Z..._ Pourquoi le nouvel Ordre n’a-t-il pas délégué au moins sa fondatrice pour jouir de ce beau spectacle et pour recueillir, dans la joie naïve des enfants, la récompense terrestre de sa charité?

Le tirage au sort de toutes ces charmantes choses est long--pas pour les enfants, mais pour les assistants désintéressés: on le coupe par un peu de musique et des noëls ou des chansonnettes, dont les élèves de bonne volonté font encore les frais.

Le dépouillement fini, les Catéchistes apportent sur la scène des paniers pleins de vêtements neufs ou demi-neufs, offrandes des élèves ou de leurs parents. Chacun de nos petits protégés reçoit un habillement complet, pour lui ou pour quelqu’un des siens, et tous enfin nous quittent, heureux comme des princes, fiers de porter un paquet plus lourd qu’eux, excitant à leur sortie du collège la surprise curieuse des passants et peut-être l’envie de plus d’un.

Cela fait du bien, n’est-il pas vrai, Jeanne? de faire un peu de bien autour de soi. Je ne le comprends que depuis ma conversion: avant, j’étais un vilain égoïste et, avec cela, toujours mécontent de moi-même et d’autrui.

27 DÉCEMBRE: _Saint Jean l’Apôtre._--Double fête: celle de mon ami Jean, que nous avons célébrée ensemble, en communiant à la messe de notre P. Professeur, et celle du P. Professeur lui-même.

A ce dernier j’ai traduit les souhaits et la reconnaissance de la classe de Philo dans un morceau d’éloquence dont la parfaite sincérité faisait le grand mérite: mérite facile d’ailleurs, quand le cœur se met de la partie, et vraiment il en était, car notre professeur actuel a hérité de toute l’affection respectueuse que nous avions pour l’ancien. Nous lui avons offert (c’est le seul cadeau permis) un joli bouquet de chrysanthèmes, qu’il a fait porter à la Vierge de la Congrégation. Sa réponse émue à mon compliment nous a prouvé une fois de plus que, chez nos professeurs, le maître est toujours doublé d’un père--et que l’on calomnie la Philosophie en l’accusant de dessécher le cœur: ni celui du Père ni le nôtre n’en sont réduits là, Dieu merci!

Je lui suis personnellement très obligé de m’avoir réconcilié avec cette respectable dame, dont les allures sévères et la conversation peu variée m’avaient déplu, au commencement. Aujourd’hui je ne la trouve plus que sérieuse, et ce qu’elle dit m’intéresse, parfois même très vivement.

28 DÉCEMBRE: _les saints Innocents._--Encore une double fête. A la chapelle, grand déploiement des enfants de chœur. Ils ont pour patron les petites victimes de Bethléem, dont ils rappellent l’innocence par leur aube immaculée et le martyre par leur soutane rouge. Purs comme la neige, fidèles jusqu’au sang: quel magnifique idéal pour de jeunes chrétiens!

Au dîner, le plat de bouillie traditionnel, enguirlandé de sucreries, est servi au plus jeune de chaque division, et l’heureux _innocent_ est condamné à la manger en public, cuillerée par cuillerée, de la main du plus vieux, faisant fonction de bonne d’enfant. S’il s’exécute gaîment, il en est récompensé par les vivats de ses condisciples et par quelques faveurs qu’il obtient pour eux des autorités. Dans la division des petits, on lui rend des honneurs: on l’installe en chaire, à l’étude, et là, coiffé de la _birette_ et armé des besicles du P. Surveillant, il marque des mauvais points aux rieurs et donne des permissions aux sages. Jeux d’enfant, oui, mais bons pour entretenir l’esprit de famille! Je les introduirai dans _mon_ Université.

30 DÉCEMBRE.--On vient de nous donner en classe les notes détaillées des compositions et des examens du premier trimestre: le résultat général doit être proclamé demain à la grande salle en présence des parents. Ma mère sera satisfaite, celle de Louis aussi: on nous a déclarés tous deux _reçus_ avec une bonne note. J’en suis heureux pour elles. Un insuccès de l’un ou de l’autre aurait jeté un nuage de tristesse sur les trois joyeuses journées que nous allons passer en famille avec nos mamans et Jeanne. Merci, ma bonne Mère du ciel!

3 JANVIER.--Journées délicieuses en effet, trop vite écoulées. Il n’est pas possible, non, il n’est possible de s’imaginer une mère à la fois plus aimante et plus sage que la mienne. Avec quel art sans artifice elle sait mêler aux témoignages d’affection les bons conseils! Avec quelle simplicité de dévouement elle s’oubliait elle-même pour rendre le séjour plus agréable à la mère de Louis! Et comme je l’ai vue prier, à ce salut solennel de fin d’année, pendant le _Te Deum_ d’action de grâces et le _Miserere_ de pénitence! C’est une vraie sainte, et je n’ai pas à chercher loin quelle intercession m’a obtenu de Dieu miséricorde et amour.

Madame X. a été enchantée de son fils Louis, qu’elle a trouvé de plus en plus changé en mieux, et des RR. Pères, qui lui ont paru fort aimables et distingués: après en avoir eu si longtemps peur, elle est en train de se fanatiser pour eux. Allons, tant mieux! Elle aura de quoi répondre aux préjugés du pauvre tuteur de Louis.

Jeanne, ma sœur, que je croyais devenue personne grave, s’est amusée comme une petite folle à la comédie où je jouais. Elle prétend que j’y étais drôle à faire mourir de rire: est-ce flatteur pour moi? En tout cas, elle a conduit la claque, parmi le public féminin qui l’entourait, de façon à me rendre presque honteux... Entre quatre yeux, elle a été plus sage, et nous avons eu ensemble, les deux derniers jours, des conférences utiles. Elle a du bon, ma grande sœur, et je ne serais pas surpris que, dans quelques années, elle soit en état de faire le bonheur d’un mari sérieux--à moins qu’elle n’aille échouer aux Ursulines.

Ce matin elles sont reparties. Les adieux m’ont coûté beaucoup plus qu’à l’ordinaire: j’en ai le cœur malade. Qu’est-ce que cela veut dire?

7 JANVIER.--De plus en plus fort... non, de plus en plus faible! Cette fois, j’ai une flèche dans le cœur... Mais ce que je vais écrire n’est pas pour Jeanne: je ne veux pas faire trotter son imagination.

Comme tout le monde, j’ai ri de certaines petites infirmités qui se manifestent de temps à autre chez des élèves au cœur sensible. Voici, par exemple, un brave garçon, assez peu soucieux jusque-là de sa personne, qui tout à coup se met à soigner ses cheveux, son nœud de cravate, son col et ses manchettes: il se fait beau. Pour qui? Les malins ont vite fait de le deviner. Son œil, devenu rêveur et doux, s’allume, lorsqu’il voit passer telle division. Alors il cherche dans les rangs, et, quand il a trouvé, ses joues s’animent à leur tour, un mouvement fébrile l’agite et un voisin charitable lui demande: «Es-tu malade?--Non.--Qu’as-tu donc?--Rien.» Mais le voilà rouge pivoine: preuve qu’il vient de mentir. Et de fait, il a quelque chose, qui s’appelle vulgairement un... _chou_.

Vais-je me donner ce ridicule? Hier à la promenade des Rois, il y avait dans le cortège trois petits pages, qui offraient des dragées. Ils étaient, comme leurs maîtres, deux blancs et un noir. Ce dernier (faut-il que ce soit juste le négrillon!) vint à moi avec sa large coupe d’or, mit de son petit doigt en évidence un bonbon et, me souriant avec ses dents blanches et ses yeux ronds, me dit ingénument: «Prends celui-là: c’est le meilleur.» Je le pris, en répondant avec la même ingénuité: «Merci, petit moricaud.» Nouveau sourire. Quoi de plus innocent?

Oui, mais ce coquin de sourire, et ces dents blanches, et ces yeux ronds me sont revenus, le soir; ce matin, ils me reviennent encore, et je n’arrive pas à les chasser. N’est-ce pas bête?... Espérons que ça passera comme un mal de dents.

12 janvier.--Ça ne passe point. Au contraire. Je l’ai revu en blanc: figure ordinaire, bouche moyenne, nez légèrement retroussé, yeux... La distance m’a empêché d’en distinguer la couleur exacte: je me les figure bleus, naturellement. Il a onze ou douze ans. Bon élève sans doute, puisqu’il porte croix et rubans, comme moi. Je ne sais pas son nom, ne lui ai point parlé et n’ai même pas fait semblant de le reconnaître: il en a paru un peu surpris. Mais je m’en moque, petit! Va te faire _chouter_ ailleurs: je n’ai pas envie de rire.

Mais non, je n’ai pas envie de rire, pas la moindre envie. Ce gamin-là me tracasse à l’étude, quand j’aurais besoin de travailler, et à la chapelle, quand je veux prier. J’avais eu l’idée de prier pour lui, afin qu’il reste bien sage, bien pur, bien... digne de mon amour, quoi? Mais je me suis avisé, à temps, qu’il y avait là-dessous un simple prétexte pieux, venant tout droit de l’esprit malin, pour penser à lui, et qu’une pareille prière n’avait pas grande chance d’être prise en considération. Je prie donc pour moi, demandant à Dieu de me délivrer de cette obsession.

18 JANVIER.--En me confessant, la pensée m’est venue de parler de mon malaise. Mais à quoi bon? Je sens très nettement que je n’ai pas, jusqu’ici, offensé le bon Dieu, que pour rien au monde je ne voudrais l’offenser, que cette impression bizarre réside uniquement dans ma sensibilité et que ma volonté n’y prend aucune part. C’est une chose que je subis et que mon bon sens désavoue.

Cependant il est certain que, tout en la désavouant très sincèrement, j’y ressens l’amorce du plaisir. Au fond, si ridicule que cela me paraisse, je me trouve... comment dirai-je?... flatté secrètement d’occuper peut-être une place dans ce petit cœur, et je voudrais bien l’occuper tout seul. Donc amoureux et jaloux!... Eh bien, mon pauvre ami Paul, pour un garçon de dix-sept ans, philosophe et gros bonnet de la division, voilà qui est édifiant!

Comment sortir de là? J’irais bien à mon recours ordinaire, au Père spirituel, qui par un fait exprès ne m’a pas appelé depuis huit jours. Mais la chose en vaut-elle la peine? Il me répondra que c’est un enfantillage et se moquera de moi... N’importe, je le verrai demain, pour être tranquille.

20 JANVIER.--Le Père ne s’est pas moqué de moi: il a même pris la chose tout à fait au sérieux. Quand je lui eus raconté l’origine du mal, le trouble qu’il jette dans mon travail et ma prière, mon impuissance à dominer ces impressions ridicules, il me dit, de son ton le plus grave:

«Mon cher enfant, il n’y a pas de maladie ridicule, ni du corps ni de l’âme. Les plaisanteries ne guériraient pas la votre: il faut la combattre sérieusement.

--Je le veux bien, mon Père: dites-moi comment.

--Par la raison et par la foi. La raison vous fera comprendre que, sous l’apparente futilité de cette petite passion naissante, se cache le danger sérieux d’un amollissement progressif de votre cœur: or, un cœur mou est à la merci des pires tentations, pour le présent et pour l’avenir. Je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage à vous, n’est-ce pas?

--Non: je sors du lycée.

--La foi vous indiquera les moyens de conjurer le péril et de garantir à votre cœur sa fermeté nécessaire: il faut prier et communier. Je vous permets deux communions par semaine. Ajoutez-y l’observation plus parfaite que jamais de vos devoirs journaliers, pour rester le maître de votre volonté, et fuyez l’occasion: elle fait le larron. Avec cela, mon pauvre enfant, prenez votre mal en patience, jusqu’à ce qu’il plaise au bon Dieu de vous en délivrer.

--Sera-ce long, mon père?

--J’espère que non. Tout dépendra, non point des efforts violents que vous pourriez être tenté de faire (ils aggraveraient le mal), mais de votre fidélité calme et persévérante dans l’emploi des moyens indiqués. Allez en paix, mon enfant... et revenez.»

En me reconduisant, il me dit encore: «Courage, Paul! Dieu vous envoie cette petite épreuve pour vous aguerrir: il veut faire de vous un de ses bons soldats.» Je lui ai promis de lutter de mon mieux.

25 JANVIER.--J’ai religieusement obéi à mon directeur et le calme semble déjà revenir. D’ailleurs, grâce à une période de froid, nous avons beaucoup patiné depuis quelque temps, et cet agréable exercice au grand air a notablement contribué, je crois, à me rafraîchir le tempérament.

2 FÉVRIER.--Ce matin, fête de la Purification de la Sainte Vierge, en présence de tout le collège assemblé à la chapelle, le P. Professeur d’Humanités a prononcé ses _grands vœux_.

Rien de plus simple que la manière dont la cérémonie s’accomplit. Au moment de la communion du prêtre, pendant que le P. Recteur, tourné vers l’assistance, tient la sainte hostie entre ses doigts, le religieux à genoux lit la formule solennelle qui consomme son pacte avec Dieu et avec la Compagnie de Jésus; le P. Recteur reçoit cet acte signé et présente au nouveau Profès, en échange de son oblation suprême, le corps de Notre-Seigneur.

Mais la simplicité même de cet acte a quelque chose de saisissant, quand on réfléchit que, dans la pensée du religieux, c’est une donation sans réserve et sans retour de tout ce qu’il est, de tout ce qu’il a, au service et à la plus grande gloire de Dieu, en même temps qu’une généreuse acceptation de toutes les souffrances que pourra lui imposer sa vocation. Désormais il ne s’appartient plus: il appartient à ses Supérieurs, aux âmes qui auront besoin de lui sur n’importe quelle plage du monde--et aux persécuteurs, qui font rarement défaut aux enfants de saint Ignace. Mais aussi sa récompense est assurée, belle entre les plus belles et hors de toute atteinte.

Ah! si j’étais appelé!...

A la séance littéraire, que l’Académie de Rhétorique a offerte au Père après la cérémonie, celui-ci occupait selon l’usage la place du P. Recteur. Il nous a parlé avec émotion du bonheur incomparable que donne le sacrifice de soi à Dieu; puis, à propos du vœu spécial que font les Pères de donner un soin particulier à l’instruction des enfants, il nous exhorta à élever notre respect pour eux et notre bonne volonté à la hauteur surnaturelle d’où descend leur dévouement. Il termina par le gracieux octroi d’un congé.

13 FÉVRIER: _Jours gras._--Hier dimanche, grande représentation dramatique, où Louis a fait un brillant début: il y a montré une aisance, un naturel communicatif, qui m’ont agréablement surpris et qui promettent au barreau de Z*** un avocat peu ordinaire. Notre professeur avait déjà remarqué, depuis un mois ou deux, que le brave garçon s’ouvrait et se développait à vue d’œil. Heureux effet du changement d’air et de milieu.

Aujourd’hui lundi, loterie pour nos pauvres. J’ai gagné... enfin!... un rond de serviette. Il y a un commencement à tout.

Mais hélas! par la même occasion j’ai gagné autre chose encore, dont je me serais facilement passé. Pour tirer les numéros du fond des urnes, n’avait-on pas imaginé de prendre les trois petits pages du cortège des Rois, costumés comme alors! Mon négrillon était encore là, au beau milieu, montrant ses dents blanches et ses yeux ronds à travers sa figure noire, avec le même sourire. Et ce sourire, je l’ai reçu à bout portant durant trois heures consécutives, étant placé juste en face de lui: car ma voix de premier ténor me valait l’honneur de proclamer les numéros sortants. Cependant je n’ai pas bronché, et quoique la séance m’ait paru interminable, j’ai su garder jusqu’au bout mon apparente indifférence, sous le couvert de ma dignité. Mais cette longue victoire sur moi-même ne va-t-elle pas être suivie d’une fâcheuse réaction?