En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Part 20

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«Mon pauvre Paul, de toute façon nous devions nous séparer, à la fin de cette année, à moins que tu ne m’accompagnes.

--Oh! je ne suis pas digne.

--J’en avais dit autant au P. Directeur; il m’a répondu: «L’appel de Dieu étant une pure faveur, personne n’en est digne. Sommes-nous dignes de communier? Non, et pourtant Dieu nous y convie avec instances. Il est le Maître: quand il appelle, il faut obéir.» Mon cœur me dit depuis longtemps, à n’en plus pouvoir douter, qu’il m’appelle à lui donner tout, tout, tout, et, après mûr examen, ceux qu’il a chargés du soin de mon âme sont du même avis: dès lors, je n’ai pas le droit d’hésiter. S’il t’appelait dans ces conditions, hésiterais-tu?

--Non.

--Eh bien, mon cher ami, ne me blâme pas...

--Oh! je n’y songe point.

--Ne me plains pas...

--C’est moi que je plains.

--Et ne te plains pas toi-même: nos deux âmes se sont trop bien comprises, durant ces deux bonnes années, pour que la distance puisse les désunir jamais. Nous resterons frères par le cœur: est-ce dit?»

Pour toute réponse, je me jetai à son cou en pleurant. Il reprit: «Allons nous consoler tous deux aux pieds de la sainte Vierge et demandons-lui, l’un pour l’autre, courage et persévérance.»

18 AVRIL.--Pour la première fois depuis... toujours, j’ai passé la nuit sans fermer l’œil. La confidence de Jean m’a bouleversé. Je devais pourtant m’y attendre, ou plutôt je m’y attendais, mais pas pour si tôt: j’avais pensé qu’il se déciderait au moment de la retraite de fin d’études et qu’il me laisserait le temps de préparer mon esprit à l’inévitable séparation. Au lieu de cela, c’est tombé sur moi comme un coup de foudre!

Oh! je sais que sa résolution a été mûrie sagement: il fait tout sagement, comme un vieux jésuite. Depuis bien longtemps, c’est visible à tous les yeux qu’il avait trouvé son chemin et qu’il n’en déviait pas d’une ligne. D’autres _bons élèves_ ont de la piété, de l’ardeur au travail, du bon esprit, mais, à côté de cela, des petites idées personnelles, des rêves vulgaires d’ambition ou de bien-être matériel, rien de généreux ou d’élevé: Jean faisait son devoir sans bruit, ne parlait jamais des plaisirs qu’il se promettait; et, quand d’autres en parlaient, son visage prenait une légère expression de pitié souriante, et son œil noir, par-dessus nos pauvres préoccupations terrestres, semblait regarder dans le lointain un idéal surnaturel.

Il le voyait en effet et il va l’atteindre. Pour rien au monde, je ne voudrais l’en détourner. J’aime cet ami comme je n’aimerai jamais personne; car il a été vraiment (comme dit ma sœur) mon second ange gardien, à une époque où tout mon avenir d’ici-bas et d’au-delà se trouvait en jeu. Mais si je l’aime, c’est pour lui d’abord, pour moi après. Qu’il aille où Dieu l’appelle et qu’il soit heureux, parfaitement heureux: c’est mon plus cher désir. J’aurai le courage de dire merci à Dieu pour lui.

Mais la pensée que son départ mettra fin à cette douce intimité journalière de deux ans et que je devrai renoncer à l’espoir de marcher avec lui, la main dans la main, à travers la vie, est dure pour moi, si dure que... j’ai envie de le suivre au noviciat. Cette nuit, je le voyais, me servant d’introducteur dans la carrière religieuse, comme il m’a initié à la vie chrétienne de collégien, m’encourageant encore d’exemple et de conseil, corrigeant au besoin mes échappées par une de ces gronderies fraternelles qu’il donne si bien. Une fois sortis des premières épreuves, nous partagerions les mêmes travaux--car nos goûts et nos aptitudes se ressemblent--et, à l’occasion, l’un de nous compléterait l’autre. Les Supérieurs, qui approuvaient notre amitié au collège et la faisaient servir au bien général, ne la blâmeraient pas au couvent et favoriseraient nos efforts communs au profit des âmes et de la gloire de Dieu. Pourquoi pas?...

Pourquoi pas?... Hélas! Parce qu’il est appelé et que, moi, je ne suis pas sûr de l’être.

Sans aucun doute, moi aussi je veux sauver mon âme; moi aussi je veux, par reconnaissance et par devoir, travailler pour Dieu, et si Dieu voulait bien me demander le sacrifice sans réserve, je l’offrirais sans hésiter: je l’ai déclaré hier à Jean. Mais mon amitié pour Jean et ma bonne volonté forment-elles deux motifs suffisants pour que je puisse me croire appelé? Ai-je droit de m’appeler moi-même?

Cette incertitude est cruelle.

19 AVRIL.--Le P. Directeur m’a rendu un peu de calme et, sans vouloir se prononcer formellement sur le fond de la question, m’a engagé à réfléchir, à prier surtout et à attendre avec confiance la réponse de Dieu.

Je l’ai dit à Jean: il m’a promis de m’aider de tout son cœur à obtenir la lumière d’en haut et, en attendant, m’a fait promettre de ne pas broyer du noir, prétendant que cela ne pouvait servir qu’à mettre le diable en gaîté.

24 AVRIL.--Serait-ce la lumière désirée? Je viens d’entendre un magnifique discours du comte Albert de Mun, secrétaire général de l’œuvre des Cercles catholiques, sur l’action sociale chrétienne.

Je ne veux pas analyser ce qui a été dit; mais la personne de l’orateur m’a singulièrement impressionné. Quoiqu’il ne porte plus d’uniforme, sa belle prestance et toute son attitude trahissent encore le brillant officier de cavalerie. Distinction parfaite, parole irréprochablement correcte, geste digne et mesuré. On se sent tantôt charmé, tantôt ému; le plus souvent les deux effets sont mêlés, et à l’admiration pour l’orateur vient s’ajouter tout naturellement le désir de travailler à la réalisation de son noble but.

A la fin, s’adressant aux jeunes gens d’avenir et de bonne volonté, il s’est écrié: «Voilà l’heure de secouer votre timidité ou votre mollesse. L’avenir de la patrie dépend de vous. Si vous avez le cœur vraiment chrétien et français, armez-vous de foi et de courage, ralliez-vous au drapeau que nous vous présentons et aidez-nous à le porter haut et ferme, pour que le peuple tout entier vienne s’abriter sous ses plis et y retrouve sa force et son bonheur avec son Dieu.»

Ces paroles m’ont vivement saisi et il m’a semblé voir, comme dans un éclair, ma place marquée à l’ombre du drapeau chrétien.

Si je ne puis être jésuite, je serai un homme d’action sociale et catholique.

30 AVRIL.--J’ai voulu attendre quelques jours, avant de faire part à mon directeur des impressions que j’avais rapportées de la conférence de M. de Mun. Elles n’ont pas diminué de vivacité. Je trouve même une certaine jouissance à penser qu’en travaillant au bien moral du peuple, je ferais sous l’habit séculier ce que Jean fera sous l’habit religieux: ce sera quelque chose, et si Dieu s’en contente, il faudra bien que je m’en contente aussi.

Le Père n’a pas, de but en blanc, accepté ces impressions nouvelles comme une indication de la Providence et n’a rien changé à sa direction précédente. Je dois continuer à réfléchir, durant le mois qui nous sépare encore de la retraite, afin de pouvoir alors, en connaissance de cause, sous l’œil de Dieu, peser avec calme les raisons pour et contre, puis prendre mon parti.

Ce mois est celui de Marie: nous allons l’inaugurer tout à l’heure à la chapelle. La Vierge Immaculée m’a si visiblement protégé depuis deux ans que je veux continuer à tout demander et à tout espérer de sa bonté maternelle. Ma mère de la terre et ma sœur Jeanne la prieront aussi pour moi: elles ont déjà obtenu ma conversion, elles m’obtiendront la grâce de répondre jusqu’au bout aux desseins de Dieu sur ma vie.

7 MAI.--«Sonnez, clairons! Battez, tambours!» Voici le général... «Soldats, garde à vô! Présentez... échasse!»

Le général, conduit par le P. Recteur, passe entre les deux rangées de guerriers et va prendre place au haut bout de la cour. Il a bien voulu présider une _revue de jeux_ de la première division[8].

[8] Ce général, un de nos meilleurs, avait ses fils au collège et venait y assister, non seulement à nos séances littéraires, mais à la messe et aux vêpres: série de crimes qu’il paierait cher aujourd’hui! Il a d’ailleurs terminé sa carrière dans la disgrâce pour avoir, lors d’une circonstance importante, fait trop bien son devoir militaire, sans prendre souci de la politique.

Elle commence par se présenter à lui, sur les échasses, en masse profonde, puis sur deux lignes, puis en escadrons détachés. Tous ces changements de position s’exécutent avec un ensemble qui fait plaisir au vieux soldat. Il approuve et encourage de la voix et du geste.

Les manœuvres qui suivent, d’abord faciles, puis de plus en plus savantes et compliquées, excitent sa franche admiration.

Quand on en vient ensuite aux mains, son œil suit avec animation toutes les péripéties de la lutte, comme si elle lui en rappelait d’autres bien plus sérieuses, auxquelles il a pris une belle part. Les combattants sentent sur eux ce regard d’un brave et se disputent ardemment la victoire. Lorsqu’elle est enfin décidée, le parti vainqueur reçoit avec orgueil les bravos du général.

En un clin d’œil, les cavaliers se transforment en fantassins et, armés de boucliers, évoluent maintenant, sur leurs jarrets exercés, avec une souplesse et une grâce qu’ils ne pouvaient déployer sur leurs jambes de bois.

Mais on attendait avec fièvre le _clou_ de la fête, le grand engagement: un combat de balles au bouclier. Deux camps se forment: une ligne les sépare, gardée par deux juges d’armes, qui déclareront mort, sans rémission, quiconque mettra le pied au-delà ou même dessus. Pendant vingt minutes, les projectiles volent et les combattants disparaissent de part et d’autre, vaincus. Peu à peu leur nombre se réduit: il ne reste plus que les braves à tous crins, sept à huit. J’en étais. Une demi-seconde seulement, j’ai le malheur de découvrir mon flanc: une balle m’atteint tout près du cœur et je tombe. Après moi un autre, puis un autre. Anatole tient bon, seul contre trois: c’est Horace contre les Curiaces.

Il a pris position à quelques pas en retrait de la ligne, pour mieux se garantir des coups obliques: là, ramassé sur un genou derrière son bouclier, il reçoit indifférent les balles qui viennent y mourir et, d’un œil d’aigle, il épie le défaut des boucliers ennemis. A peine en a-t-il entrevu un que sa balle part et fait un homme mort. L’un des deux adversaires encore debout l’atteint au bras droit, mais le bras droit ne compte pas; l’autre en pleine figure, mais la figure ne compte pas; son nez saigne, mais le sang ne compte pas. Le second Curiace, à son tour, mord la poussière. Les voici un contre un; les bravos et les cris de _Courage!_ les soutiennent. Mais Anatole a pour lui le sang-froid et la promptitude: un éclair fend l’espace et le dernier adversaire (c’est mon ami Louis), touché à l’épaule, jette son bouclier aux pieds de l’invincible.

Anatole, salué de mille acclamations, redresse sa belle taille, encore grandie par cette rude victoire, s’incline, puis court à la fontaine se laver la figure et rafraîchir ses yeux, pochés au beurre noir. Redevenu quasi présentable, on le conduit au général. Celui-ci le félicite et l’embrasse, au milieu des bravos; puis il nous remercie tous du réconfortant spectacle de discipline et de vaillance, que nous venons de lui donner, et nous invite, pour le premier jour de congé, à venir boire avec lui, dans sa campagne, à la gloire que nos belles qualités promettent à la patrie.

Vive le général! Vive Anatole!

17 MAI.--Le P. Recteur, voulant témoigner aux catéchistes des pauvres et à tous les Congréganistes sa bienveillante satisfaction, nous a accordé, hier, une excursion sous forme de pèlerinage.

Au sortir de la classe du matin, on nous sert un déjeuner dînatoire pour nous donner des jambes; nous prenons ces dernières à notre cou et nous voilà partis avec notre P. Directeur pour N.-D.-de-T. Un bout de chemin de fer abrège la route et nous permettra de pousser plus loin la promenade à pied.

Quand le train s’arrête, nous gagnons le sanctuaire où l’on vénère l’antique image de la sainte Vierge. Il est modeste, mais bien tenu et recueilli. Nous y sommes seuls. On prend ses places de Congrégation, chaque dignitaire à son rang, et l’on se repose à réciter en deux chœurs le chapelet pour l’heureux succès de la retraite prochaine. Le P. Directeur nous adresse un mot édifiant; puis on va s’agenouiller devant l’autel privilégié, et le Préfet, au nom de tous, renouvelle à haute voix l’acte de consécration à Marie. Monsieur le curé, arrivé à propos, veut bien nous bénir avec la petite statue miraculeuse. Sur sa proposition, l’un de nous se met à l’harmonium et nous chantons un _Magnificat_, qui ne tarde pas à attirer tous les gamins et les dévotes des environs. Nous prenons congé de Notre-Dame et de son chapelain, à qui nous laissons une offrande pour l’entretien du sanctuaire.

Et maintenant, à l’assaut de la montagne! Elle est là devant nous, qui nous provoque et nous fascine: nos jambes partent toutes seules. L’homme a besoin de monter toujours! Pour modérer la fougue des plus impatients, le Père est obligé de prendre la tête, avec défense de le devancer d’un pas. Mais bientôt la répression devient moins nécessaire: car la montée raidit et les jarrets tendus se sentent davantage. Quelques-uns des moins marcheurs commencent même à _traîner la patte_. Au bout d’une heure, tout le monde pousse un soupir de soulagement, en mettant le pied sur le petit plateau qui coupe la pente, à quelque distance du sommet.

L’endroit est ravissant. Dans le fond, une haute muraille, provenant d’une entaille faite à la montagne pour donner place à un prieuré aujourd’hui disparu; des buissons en couronnent le dessus; de son pied jaillit une source fraîche. A vingt mètres en avant, au bord même de la pente, quelques gros arbres nous offrent, sous leur ombrage déjà touffu, un lieu de repos à souhait, d’où l’œil embrasse au loin la plaine et les collines du versant opposé.

On jouit quelques instants du spectacle; mais les gens pratiques de la bande, ceux qui ont porté les bagages, rappellent que l’homme ne vit pas seulement de poésie et qu’ils n’ont pas envie de remporter les sacs pleins. A cette objurgation tous les estomacs répondent: «_Présent._» On s’attable, c’est-à-dire qu’on s’établit par terre, qui sur une pierre, qui sur une racine, qui sur son mouchoir, chacun selon ses convenances. On attrape un journal du temps passé, qui remplace à la fois l’assiette et la serviette; le panetier vous apporte du pain, le P. Directeur vous envoie une large tranche d’animal, veau, porc ou poulet, et nos machines à broyer naturelles, actionnées par le grand air, fonctionnent avec un entrain admirable. De temps en temps, un amateur d’esthétique se croit obligé de dire entre deux bouchées, sans d’ailleurs lever les yeux: «Quel joli paysage!»--«Un peu de moutarde, s’il vous plaît», répond quelqu’un.--«J’ai soif», dit le voisin. Et les _boileaux_ circulent, remplis à mesure par un homme de confiance, qui connaît les têtes et sait ce que chacun peut supporter.

Après le dessert, pendant que le P. Directeur, mis un peu en retard par le service de ses invités, mangeait une suprême tartine de confitures, un branle-bas mystérieux se produit; on se réunit derrière les arbres et, un instant après on revient, en colonne serrée, deux à deux. Le chef de file donne le signal d’une révérence profonde et lui débite solennellement, en vers pas mal tournés (ils n’étaient pas de moi), d’abord la longue liste de ses vertus paternelles, puis la grandeur et la sincérité de notre amour filial. A certain endroit où l’éloge prenait des promortions quelque peu hyperboliques, le Père eut une légère envie de rire: l’orateur se fâcha et, entre deux rimes, lui déclara net: «Mon Père, ce que je vous dis est sérieux.» Le Père se le tint pour dit et se laissa exécuter jusqu’au bout. Quand ce fut fini, il était tout de même un peu plus ému qu’au commencement, et sa voix tremblait, lorsqu’il nous remercia de cette petite manifestation aussi délicate que spontanée.

On but encore un coup à sa santé et à la nôtre, et l’on se remit en marche à travers les bois, causant, riant, chantant, contents de vivre et de nous sentir un même cœur, un cœur léger comme l’oiselet que notre gaîté faisait envoler, limpide comme le ruisseau qui gazouillait sur les cailloux le long du sentier.

Quand le Père s’aperçut que la route commençait à nous paraître longuette, il nous apprit à fabriquer instantanément, avec une simple cupule de gland, convenablement serrée entre les dernières phalanges de l’index et du médius, un fifre naturel. Nous organisâmes sur place une marche militaire, qui mit en émoi tous les échos endormis de la vallée et nous fit complètement oublier la fatigue.

Une brave fermière, au sortir de la forêt, nous offrit en réconfort un bol de lait délicieux, et bientôt nous reposions nos membres rompus (nous ne le sentîmes qu’alors), sur les banquettes de bois du train, qui nous parurent douces.

En route, Louis me dit à l’oreille:

«Excellence, voilà encore un bon usage à introduire dans votre Université!

--Je n’y manquerai pas, dès qu’elle aura des Congréganistes comme toi.»

21 MAI: _Pentecôte._--Louis a fêté aujourd’hui avec émotion le premier anniversaire de son retour à Dieu. Dans la journée, au nom de sa mère (je n’ai pas osé leur faire le chagrin de refuser), il m’a prié d’accepter comme souvenir un très beau petit Christ en vieil argent, avec date et signatures gravées au revers. L’excellent cœur! Dieu ne pouvait pas le laisser dans la voie où il se perdait.

28 MAI.--Hier samedi soir, l’Association de St.-X. a clôturé ses réunions de semestre par une conférence de son Président, dont le sujet a très particulièrement intéressé les plus jeunes auditeurs, philosophes et rhétoriciens. C’était «_la jeunesse et ses détracteurs._»

Les _détracteurs_, soit dit en passant, ne venaient guère là que par manière de précaution oratoire: car, en réalité, ce discours, quoique fort discret et fort délicat, renfermait à l’adresse des jeunes moins de compliments que de leçons. C’est précisément ce qui lui donnait sa valeur pratique.

On reproche donc à la jeunesse chrétienne de dix-huit à vingt-cinq ans (il ne s’agit que de celle-là) _de ne rien faire pour la cause de Dieu_. Formulé d’une façon aussi générale, le reproche paraît excessif: l’orateur n’a pas grand’peine à le prouver, en faisant un rapide tableau des œuvres d’assistance, d’instruction, de moralisation, auxquelles se dévouent nos camarades sur tous les points de la France.

Mais il faut l’avouer--et voici déjà la leçon--parmi ceux qui font quelque chose pour Dieu et le prochain, plusieurs pourraient faire davantage, s’ils avaient moins peur de sacrifier un peu de leur plaisir ou de leur loisir, moins peur aussi de se compromettre franchement pour la bonne cause. Égoïsme et respect humain.

Mais surtout, il y a trop de jeunes gens qui, une fois libérés du collège, ne songent même pas à chercher dans l’action chrétienne, avec un préservatif salutaire, le bon emploi des dons qu’ils ont reçus de Dieu. A qui la faute?

A leurs familles? Non; car, étant ce qu’elles sont d’ordinaire, elles ne pourraient voir qu’avec bonheur et fierté leurs fils se faire les champions dévoués de la religion et de la patrie.

A leurs maîtres? Non, encore une fois. Par devoir d’état et par amour paternel, ils ont mis tout en œuvre pour développer dans l’esprit de leurs élèves les hautes pensées, dans leur cœur les généreux désirs, et, après le collège, ils sont encore là pour recueillir, diriger et soutenir les bons vouloirs.

«Je sais bien, ajoute l’orateur, que les élèves des Jésuites sont parfois accusés de n’avoir pas d’initiative pour le bien, et l’on en cherche la cause dans cette compression perpétuelle qu’exercerait sur leur caractère l’habitude d’une discipline inflexible. A cette affirmation j’oppose une réponse très simple, par voie de comparaison. Il n’existe pas d’Ordre religieux qui soumette ses membres à une obéissance aussi parfaite que la Compagnie de Jésus: en connaissez-vous un qui soit plus militant? Fils d’un soldat, les Jésuites sont restés soldats--leurs ennemis le savent bien--et c’est en obéissant qu’ils apprennent à combattre. Jeunes gens qui m’écoutez, faites comme eux. Quand on comprime un ressort de bon acier, on ne l’affaiblit pas: on lui donne le moyen de prouver sa force.»

«Et pour ne pas sortir de la comparaison, savez-vous pourquoi tant d’anciens élèves _ne font rien pour la cause de Dieu_? C’est parce que le ressort est détendu et qu’il ne veut plus de compression.

«Le premier danger de cette liberté après laquelle soupire le collégien, c’est la détente, qui ne tardera pas, si l’on n’y veille, à amener le laisser-aller, l’amour égoïste du repos et, par suite, l’inertie pour le bien qui demanderait un effort...

«Le second danger, c’est l’entraînement d’un milieu frivole et corrompu, tels qu’on les trouve dans les grandes villes et dans les petites, sans avoir besoin même de les chercher. Or, s’il ne veut pas se laisser saisir par un de ces mauvais courants qui mènent aux abîmes, le jeune homme, aujourd’hui plus que jamais, n’a qu’une ressource: entrer résolument dans un courant contraire, se faire entraîner au bien, s’associer aux hommes d’action chrétienne.»

Mais j’essaierais en vain de reproduire ce vigoureux discours. J’abrège. Dans sa seconde partie, l’orateur établit que le jeune homme qui prétend faire quelque chose de sérieux pour la cause de Dieu ne doit pas, de propos délibéré, voir dans les _œuvres_ dites _de jeunesse_ le dernier terme de son activité. Instruire des enfants, amuser des patronages ou des cercles, assister les malheureux, sont choses louables, mais insuffisantes. Quand on a du cœur, on regarde plus haut et plus loin; on ne recule pas (car toutes les nobles ambitions sont permises à nos jeunes ardeurs) devant l’idée d’être un jour un homme d’œuvres comme Hervé-Bazin, un orateur comme Montalembert, un homme d’État comme Garcia Moreno. Ne ferait-on qu’approcher de pareils modèles, ce serait déjà un grand mérite et un grand honneur.

«Mais pour en arriver là, mes amis, il faut vouloir sincèrement, ardemment, persévéramment, deux choses: _mettre Dieu dans toute votre vie de jeune homme_, afin qu’il vous préserve des amollissements du mal et vous conserve les énergies du bien,--et puis _travailler sur vous-mêmes_, développer méthodiquement tout ce que Dieu vous a donné d’intelligence, de savoir-faire et de cœur... Bref, il faut former en vous à la fois l’_homme de bien_ et l’_homme d’action_. A ces deux conditions, vous aurez le droit de compter sur la grâce de Dieu et sur le succès.»

J’ai écouté tout cela avec un intérêt très personnel et, comme à la conférence du comte de Mun, il m’a semblé qu’à défaut de vocation religieuse, un assez vaste champ resterait encore ouvert à mon activité, même si je n’atteignais pas tout à fait Montalembert ou Garcia Moreno!

L’éloquence me souriait; pour la politique, il faudrait «_voir unm peu_», comme disait le bon Frère dépensier de l’an passé, quand on lui réclamait un supplément de dessert que ses moyens ne comportaient peut-être pas.

4 JUIN.--Nos petits pauvres ont fait dimanche dernier leur première communion à la paroisse. Aujourd’hui ils viennent au collège, tout fiers des beaux costumes qu’ils nous doivent et accompagnés de leurs familles. Messieurs leurs Catéchistes les introduisent dans la chapelle, aux places des élèves. Le P. Directeur, après quelques bons avis aux enfants et aux parents, dit la messe d’action de grâces, pendant laquelle plusieurs artistes de bonne volonté charment ces braves gens de leurs plus beaux accords.