En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Part 15

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Accueillir les nouveaux à la rentrée comme j’ai été accueilli, consoler un camarade en deuil, prendre part à la joie d’un autre, relever un courage abattu, défendre un faible contre un abus de force ou contre ses propres défaillances, placer un conseil opportun, gronder quelquefois, quelquefois arrêter un petit désordre, rappeler les convenances à qui les oublie, entraîner au jeu, favoriser en toute circonstance la gaîté, le bon esprit, la vie de famille au collège: voilà quelques-uns des devoirs d’un bon Congréganiste.

Il est évident que tous ne s’en acquitteront pas avec la même énergie et le même succès; mais les gens de cœur ne fussent-ils qu’une poignée, ils auront vite fait de prendre la tête de la Division. La fermeté de caractère et la décision de volonté s’imposent toujours, tôt ou tard. Ces braves, on les écoutera, d’ailleurs, d’autant plus volontiers qu’ils comptent généralement parmi les dignitaires et sont les élus de leurs camarades: car les hautes charges de la Congrégation sont conférées par le suffrage universel, honnêtement pratiqué, et les Supérieurs ne se réservent qu’un droit honorifique d’approbation.

Tu vois, sans peine, mon ami, qu’il y a dans cette institution une véritable puissance pour le bien et une digue solide contre les mauvais courants. Si le lycée avait eu sa Congrégation, le scandale récent ne se serait pas produit, les sales propos ne formeraient pas le jeu ordinaire des élèves et peut-être se serait-il trouvé parmi eux quelqu’un pour clore le bec à l’inventeur du _libertinage esthétique_.

Cet apostolat en famille apporte aux Congréganistes un avantage personnel infiniment précieux pour leur avenir. Il développe à la fois l’esprit d’initiative, le savoir-faire, l’art de se gouverner soi-même en agissant sur les autres; il devient ainsi pour eux le meilleur apprentissage de l’influence qu’ils seront appelés un jour à exercer sur un terrain plus vaste.

Si j’avais plus de temps à moi, je te dirais comment cet apprentissage se complète par l’apostolat extérieur de la charité, par les relations directes avec le pauvre peuple et aussi par un commencement de participation aux œuvres sociales chrétiennes.

Ne t’étonne pas, mon cher, si tu me trouves si _ferré_ sur cette intéressante question: je n’ai guère fait que de te répéter ce qui nous a été dit si éloquemment par le R. P. Recteur, ce matin même, à notre _fête des adieux_, dont je veux encore te donner une idée.

Avant de se quitter, les uns pour aller en vacances, les autres pour ne plus revenir, les Congréganistes se réunissent une dernière fois dans leur chère chapelle, témoin de leurs premières promesses à Marie, de tant de ferventes prières, de résolutions généreuses, de cérémonies touchantes qu’ils n’oublieront pas. On chante encore ensemble les louanges de Notre-Dame, on prie, on communie les uns pour les autres, avec une ardeur que double la pensée de la séparation prochaine. A la fin, les _partants_ viennent s’agenouiller au pied de l’autel. L’un d’eux tient, debout, la bannière de Marie; un autre, au nom de tous, déclare leur volonté de défendre toujours, autant qu’il sera en leur pouvoir, la gloire de Dieu, son divin Cœur, sa Mère et son Église. Puis le Préfet en charge, suivi de ses deux assistants, vient donner acte de leur engagement à ceux qui s’en vont, promet au nom des _restants_ fidélité au commun drapeau et propose de sceller l’union perpétuelle des cœurs par l’union dans la prière. Les deux déclarations, munies de toutes les signatures, sont déposées aux pieds de Marie et conservées ensuite dans les archives de la Congrégation.

Une fois maîtres de leur liberté et lancés dans l’universel tourbillon, tous ceux qui ont promis auront-ils le courage de tenir toujours? Dieu le sait. Du moins semble-t-il que le souvenir de ce pacte solennel ne pourra manquer, à certains moments, de peser sur le cœur des coupables et finira peut-être, avant qu’il soit trop tard, par y éveiller le remords qui les sauvera. Quant à moi, avec la grâce de Dieu et la protection de l’Immaculée, je désire et j’espère ne passer jamais dans le camp des lâches.

Cette fête, si touchante dans sa pieuse simplicité, m’a pourtant laissé une grande tristesse. Jean revient ici, l’an prochain: je m’en réjouis pour nous deux, toi et moi; nous formerons avec lui un triumvirat modèle, tu verras. Mais j’avais d’autres amis, qui étaient aussi les siens et qui ne reviendront plus. Nous étions cinq, nous tenant comme les doigts de la main, nous aimant comme si nous n’avions eu qu’une seule âme. Notre lien commun, c’était un même désir d’être bons, purs, généreux pour Dieu et pour nos frères. Sous l’inspiration de notre P. Directeur, nous avions formé entre nous une _alliance_ confidentielle... Oh! elle n’avait rien de subversif ni de politique!... Ses statuts nous obligeaient à nous avertir mutuellement de nos défauts, à tâcher doucement et discrètement de ramener au devoir certains condisciples empêtrés dans la paresse ou l’indiscipline, à en encourager d’autres qui étaient déjà revenus, à faire respecter toujours et partout, sans fracas et sans forfanterie, trois choses: l’autorité, la charité et la pureté.

Mon bon, tu mesureras quelque jour la distance qui sépare une amitié fondée sur ces bases et d’autres amitiés de collège que tu as connues, que j’ai connues. Tu éprouveras quels sentiments profonds, délicieux et fortifiants elle met dans le cœur, sans le troubler jamais. On voudrait que cela durât toujours. Quand j’ai vu les trois philosophes se relever après leur déclaration de partants, j’ai senti que mon cœur se déchirait et (ne le dis à personne) j’ai pleuré amèrement.

Tu vois, mon cher, que, sans parler des autres raisons, ton entrée au collège est indispensable pour me consoler, si tu m’aimes, et pour reconstituer l’_alliance_ qui va se dissoudre. Arrange-toi en conséquence.

Et pardonne-moi ce bavardage. C’est probablement le dernier avant mes examens: je m’attends à les passer dans huit jours. Bonne chance pour les tiens!

Ton dévoué

PAUL.

52. _A mon père._

2 août.

Mon cher Papa,

Le télégraphe vous a déjà appris la grande nouvelle: dame Faculté des Lettres m’a été clémente et m’a proclamé bachelier de Rhétorique avec la mention honorable _bien_. J’ai failli décrocher la mention supérieure: c’est par ma faute que je l’ai perdue, mais je n’en ai aucun repentir. Voici le fait.

Quand je finissais de répondre aux interrogations sur la littérature, mon examinateur, le même qui avait corrigé mes compositions écrites, voulut bien me dire:

«Vos études littéraires, monsieur, semblent avoir été bonnes: où les avez-vous faites?

--Au lycée de Z***.

--Ah! Bien.

--Et en dernier lieu, au collège des jésuites de H***.

--Vous dites?

--En dernier lieu, au collège des jésuites de H***, où je viens de faire ma Rhétorique.»

Il fronça les sourcils, me toisa, articula un _Ah!_ très bref, puis ajouta d’un ton pincé:

«Je vous remercie, monsieur.»

Mon affaire était claire: à l’addition des points, il m’en a manqué deux pour avoir droit au _très bien_. Si j’avais encore été de la _boutique_, on m’aurait fait l’aumône de ces deux pauvres points; mais j’ai payé le crime d’avoir déserté et l’honneur d’appartenir à un enseignement rival. Je l’ai un peu regretté pour les Pères, à qui je dois tout: ils avaient mérité un succès plus complet. Quant à moi, il me suffit de savoir qu’ils sont contents de mes efforts: aucune mention ne vaut leur estime, appuyée sur le témoignage que me rend ma conscience d’avoir fait mon devoir.

Et vous, mon cher papa, quand l’examinateur m’a adressé sa demande indiscrète[6], est-ce que vous auriez voulu que votre fils reniât ses nouveaux maîtres? Je sais bien que non, car je n’ai pas oublié votre dernière lettre. Donc, foin de cette mention _très honorable_, qui m’aurait déshonoré à vos yeux et aux miens! Je n’en avais pas besoin, je pense, pour vous convaincre, vous et ma mère, que je n’ai pas perdu mon temps au collège.

[6] En ce temps-là, le _livret scolaire_ n’existait pas et l’Université tenait encore à paraître ignorer la provenance des candidats, pour écarter d’elle plus sûrement tout soupçon de partialité. J’ajouterai que le fait cité, sans être général, n’est cependant pas isolé.

Aussi, mon bien cher papa, je viens en toute confiance et simplicité vous demander maintenant, comme je vous en avais prévenu, la récompense que vous m’avez offerte pour la Saint-Paul. Cependant, si je parle de récompense, n’allez pas croire à un retour offensif de mon égoïsme d’antan. Quoique je ne sois pas devenu insensible, tant s’en faut, à ces petites choses qui flattent le moi et les goûts naturels, j’ai appris chez les Pères à chercher les vraies satisfactions plus haut, dans le devoir accompli pour lui-même et pour Dieu.

D’autre part, j’ai appris également à estimer selon sa valeur, c’est-à-dire au-dessus de tout le reste, la joie d’une âme qui est en paix avec son Créateur.

Cette joie, mon cher papa, je sais que vous ne l’avez point. Vous êtes seul maintenant, dans notre cher petit foyer, si uni par ailleurs, à ne pas l’avoir. J’en souffre plus que je ne saurais vous dire; nous en souffrons tous, ma bonne douce et sainte mère, votre petite Jeanne... Vous en souffrez vous-même. Oh! ne dites pas non: quand on a le cœur aussi profondément bon que vous l’avez, on ne fait pas souffrir les êtres qu’on aime le plus au monde sans souffrir soi-même.

Je suis dans la vérité, n’est-ce pas? Eh bien, mon cher et bon père, si vous pensez que je mérite une récompense des efforts que j’ai essayés, depuis près d’un an, pour vous faire honneur et plaisir, je n’en veux pas d’autre que votre retour à Dieu et à la pratique de vos devoirs religieux.

Les raisons, je ne vous les déduirai pas: ce n’est pas à moi de vous prêcher, et je suis persuadé qu’au fond de vous-même vous les connaissez fort bien. Je me contenterai de prier, comme je le fais depuis longtemps, pour que Dieu éclaire davantage votre intelligence si lucide et fortifie votre volonté si droite, et j’attends la réponse de votre cœur, en vous embrassant mille fois.

Votre PAUL.

53. _De mon père._

4 août.

Mon fils,

Je te félicite d’avoir obtenu la mention _bien_ et de n’avoir obtenu que celle-là: si tu avais eu la faiblesse de renier tes maîtres, je t’aurais renié toi-même. Mais tu n’étais pas capable d’une pareille vilenie!

Je suis très content du prix que tu attaches à leur estime et des sentiments de reconnaissance que tu as pour eux: ils les méritent de toute manière, et j’écris aujourd’hui même pour les remercier de tout ce qu’ils ont fait pour la culture de ton intelligence et de ton caractère.

Oui, ta mère et moi nous savons que tu n’as pas perdu ton temps au collège: nous l’avons constaté de nos yeux et par tes lettres. Sois bien rassuré là-dessus: tu as droit à toute notre satisfaction, et, pour ma part, je ne souhaite pas mieux que de te la témoigner d’une façon qui te soit agréable.

La demande très sérieuse que tu m’adresses ne m’a ni fâché ni surpris, venant de toi. Je reconnais tes bonnes intentions, mon cher Paul: elles m’ont touché. Tu sais d’ailleurs que je ne suis pas hostile à la religion: je vais à la messe, les jours de fêtes concordataires. Pour te faire plaisir, j’y conduirai ta mère et ta sœur dimanche prochain, peut-être même les dimanches suivants.

Mais ne m’en demande pas davantage pour l’instant: la poire n’est pas mûre. Et pour te prouver en même temps ma bonne volonté et ma confiance, je te dirai encore ceci, à toi seul: «Je sais que ma situation n’est pas régulière, et j’espère bien ne pas mourir avant de l’avoir régularisée: mais cette opération, je veux la faire librement et loyalement, quand je me sentirai dans les dispositions convenables pour qu’elle ne soit pas un acte de simple complaisance ou, ce qui serait pire, d’hypocrisie.»

Je respecterai ton refus de tout autre cadeau pour ta fête; mais je tiens à étrenner ton premier diplôme et, me rappelant certains désirs exprimés jadis en conversation, j’ai pensé te donner une triple joie en te chargeant de conduire à Lourdes ta mère et ta sœur. Elles iraient te couronner mardi et partiraient avec toi, le soir même de la distribution des prix. Vous prendriez le chemin des écoliers et une dizaine de jours, que je passerai seul à attendre votre retour. Vous prierez bien pour moi la bonne Vierge, que j’ai toujours un peu aimée.

Est-ce entendu?... Qui ne dit mot consent. Je t’embrasse, mon cher fils, en attendant.

PAPA.

54. _De ma sœur Jeanne._

5 août.

Très honorable bachelier et très aimé frère,

Qu’as-tu demandé à papa? Nous n’en savons rien, ni maman ni moi; mais nous le devinons. Ta lettre est arrivée le soir, pendant le dîner; il l’a ouverte aussitôt et nous a lu ton histoire du _très bien_, manqué par le fait de ce stupide examinateur. Qu’est-ce que c’est que cet homme-là? Et d’abord, est-ce un homme? Je lui donne une figure de vieux singe, avec une tomate mûre au bout de la chose qui lui sert de nez: puisqu’il est grincheux et injuste, il ne peut qu’être laid à faire peur. Quant à son cœur, s’il en a un, il doit l’avoir dans l’estomac, à moins que ce ne soit dans ses chaussures: car s’il le portait à la bonne place, est-ce qu’il ne t’aurait pas admiré, quand tu risquais si crânement ta _peau d’âne_, plutôt que de cacher ton titre d’élève des Jésuites? Lorsque papa nous a lu ta réponse, je n’ai pu m’empêcher de dire:

«Bravo, petit frère!

--C’est notre vrai Paul, ajouta maman.

--Ce garçon-là sera un homme», compléta papa ému. Puis, à mesure que tu parlais de ta reconnaissance et de ton estime pour les Pères: «Il a raison, intercalait-il, il a raison!»

Puis: «Ah! voilà enfin la question du cadeau de fête arriéré! Qu’est-ce qu’il va me demander?» Mais après nous avoir lu encore deux lignes, soudain il se tut; sa mine devint très sérieuse; à deux ou trois endroits, je vis que ses yeux le picotaient. Quand il eut fini, il plia ta lettre et la mit dans son portefeuille sans un mot.

«Qu’est-ce qu’il vous demande, papa?

--C’est mon secret.» Et toute la soirée, il resta songeur, préoccupé. Je voulais le soulager du poids qui le gênait: maman me fit signe d’être discrète. De bonne heure, il allégua un peu de fatigue et se retira chez lui, sans doute pour t’écrire avant de se coucher.

Le lendemain, il vint au déjeuner avec une lettre. Il paraissait calme, presque joyeux, comme un homme qui a fait ou qui va faire une bonne action:

«A quelle heure va-t-on à la messe, demain dimanche?» demanda-t-il tout à coup.

--«Mais comme toujours, à neuf heures», répondit maman, un peu surprise. «Est-ce que vous y venez?

--Je promets à Paul dans cette lettre de vous y conduire.

--En _Te Deum_ pour son baccalauréat?» fis-je.

--«Oui. Trouve-moi un livre de messe, pour que je n’aie pas l’air trop dépaysé.

--Voulez-vous son paroissien de première communion?

--Oui, oui.

--Oh! que vous me faites plaisir, papa!» Je l’embrassai, il m’embrassa; puis, voyant maman essuyer une larme de joie, il l’embrassa aussi et lui demanda, ensuite, si elle se sentait assez forte pour affronter la fatigue d’un voyage:

--«A quel endroit?

--A Lourdes.

--Avec vous?

--Pas encore. Avec Paul et Jeanne.

--Oh! maman, ne refusez pas! Paul et moi, nous vous soignerons bien et la sainte Vierge ne permettra pas qu’il vous arrive du mal.

--Eh bien, oui.»

Cette fois, je me jetai au cou de maman--et en esprit au tien. Là-dessus, sans perdre une minute, on régla tout pour le double départ, d’ici chez toi et de chez toi à la grotte miraculeuse. Pour le premier trajet, c’est ta sœur qui veille sur maman; après, tu deviens notre chevalier jusqu’au retour à Z... Quel bonheur! Je me dis que, si nous n’avons pu faire encore ce pèlerinage désiré, c’est qu’avant de nous accueillir dans son domaine, Marie voulait te voir devenu ce que tu es maintenant. Comme nous allons bien la prier, n’est-ce pas, mon frère, pour tout ce que nous aimons, pour notre pauvre cher papa surtout, qui vient de faire un grand pas vers le bon Dieu!

Nous serons au collège après-demain soir; mardi matin, nous te couronnons... Combien de fois? Ce jour-là, nous couchons à Paris, et le lendemain, en route pour les Pyrénées, avec toi. Quel bonheur! Quel bonheur!

Au revoir, Paul, dans deux jours, qui n’en finiront pas. Je t’embrasse et je te r’embrasse.

Ta sœur,

JEANNE.

Merci, mon Paul, de toutes les joies que tu nous donnes--et de celles que ton cœur de fils aimant et chrétien nous réserve encore. Je serai bien heureuse de jouir avec toi des petites gloires dont Dieu récompense ton travail persévérant et d’aller, sous ta protection, remercier ta bonne Souveraine des grâces que nous lui devons.

TA MÈRE.

55. _A Louis._

16 août.

Mon cher Louis,

Je ne te décrirai pas ce que j’ai vu à Tours, Poitiers, Bordeaux, Biarritz, Pau et autres lieux célèbres, où nous avons passé: ces belles choses, tu les trouveras toutes imprimées dans de beaux livres. Il y manquera pourtant le charme qu’on éprouve à les visiter en compagnie de personnes intelligentes et aimées.

Ma mère supporte bien le voyage; ma sœur, joyeuse comme un pinson, est aux petits soins pour maman et pour Bibi. Quant à Bibi, pénétré qu’il est de ses graves devoirs de conducteur responsable, il s’applique à les remplir avec la conscience et le savoir-faire qu’ils réclament. Nous n’avons encore été ni écrasés, ni empoisonnés, ni volés, et n’avons pas manqué un seul train. Sans moi, qui sait tout ce qui aurait déjà pu nous advenir de fâcheux? Pour sûr, j’en aurai de l’orgueil, si cela dure.

Voilà deux jours que nous sommes à Lourdes. C’est Lourdes que je voudrais te décrire: mais comment faire? Il y a ici, en dehors des choses qui se voient, tant d’autres que le cœur seul peut sentir, sans pouvoir les exprimer.

Le site n’est pas indigne de la sainteté du lieu. La basilique s’élève d’un jet hardi sur un rocher, à l’ombre d’autres rochers énormes; en bas, devant la grotte, le gave roule sur un lit rocailleux ses eaux transparentes; à peu de distance, un vieux château fort veille encore de haut sur la ville qui s’étend au pied de ses murs; par derrière, au-dessus du premier plan des Pyrénées, sombre et massif, on voit blanchir au loin les sommets où règnent les neiges et les glaces.

Mais ce spectacle, qui se retrouve ailleurs plus grandiose, s’efface devant celui des foules de pèlerins qui affluent ici de tous les coins du monde. Hier soir, jour de l’Assomption, nous avons pris part à une procession de huit mille personnes, qui, descendant de la basilique, cierges en main, se déroula lentement le long des allées sinueuses et remplit peu à peu l’immense jardin, où se dresse la statue de la Vierge couronnée par Pie IX. Tout en marchant, on s’unissait comme on pouvait par petits groupes pour chanter ou prier, sans se préoccuper de l’effet d’ensemble, qui, de loin, pouvait n’être pas agréable. Mais quand toute la procession fut massée autour de la statue, une voix puissante entonna un cantique populaire bien connu, dont le refrain est très simple et très chantant:

_Ave, ave, ave, Maria! Ave, ave, ave, Maria!_

Ce fut alors comme une immense vague d’harmonie qui s’éleva dans la nuit, roulant du centre aux extrémités, puis se retournant sur elle-même et portant jusqu’au ciel, dans une variété de tons infinie, l’expression ardente du même amour, de la même confiance, du même saint enthousiasme. Je t’assure, mon ami, que c’était empoignant et je ne sais pas comment il faudrait avoir l’âme faite pour garder son sang-froid devant une pareille manifestation. Ma sœur et moi, nous chantions de tout notre cœur et de toutes nos forces; entre nous deux, maman priait tout bas et pleurait. Elle pensait (elle nous l’a dit après) que si papa s’était trouvé là, il n’aurait pas résisté à la grâce.

La grâce, mon cher Louis, semble planer sans interruption d’une manière sensible sur ce lieu béni; elle est dans l’air qu’on respire. Si je n’avais peur de passer pour un affreux hérétique, je dirais que je crois fermement à la présence réelle de Marie à Lourdes.

Cette impression m’a saisi dès notre première visite à la grotte. C’était le crépuscule, presque la nuit, une belle nuit étoilée. En me trouvant tout à coup, au tournant du chemin, en face de la statue blanche qui, dans un creux du rocher, occupe la place même où la Reine des cieux apparut à la petite bergère, j’ai senti qu’elle était encore là, invisible, mais vivante et agissante. Je lui ai parlé, je lui ai dit tout ce que j’avais dans le cœur, je lui ai recommandé tous mes besoins, tous mes vœux, tous mes parents et mes amis, toi et Jean, et il m’a semblé qu’elle m’écoutait et me répondait: «Courage! Je suis avec toi.»

Chaque fois que j’y reviens, j’éprouve la même impression. Et on ne se lasse pas d’y revenir, et quand on y est, on ne peut pas faire autrement que de prier, de bouche ou de cœur. On est envahi par le recueillement. Sur la vaste plate-forme qui sépare la grotte du gave, j’ai vu deux et trois cents personnes allant et venant dans le plus religieux silence; si on parlait, ce n’était qu’à voix basse. Il y avait presse pour s’agenouiller tour à tour un instant sur la dalle où Bernadette s’est agenouillée devant la divine apparition; mais n’importe où, au milieu de la foule ou à l’écart, on voit des gens prier à genoux, étendre les bras en croix, baiser la terre. Tout le monde trouve cela naturel et en fait autant. Les cœurs sont tous à la même hauteur, bien au-dessus des petitesses du respect humain, bien au-dessus de la terre.

Malheureusement, je suis arrivé trop tard pour être brancardier en titre: j’ai pourtant rendu service et vu de mes yeux plusieurs malades sortir guéris de leurs couchettes ou de la piscine. J’ai même assisté à des constatations médicales: pour tout esprit non prévenu, elles ne laissent pas le moindre doute sur l’intervention miraculeuse. Voici seulement un fait. Une brave Flamande de quelque trente-cinq ans, appelée Marie, nous a raconté, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle avait été atteinte depuis quinze ans d’une plaie au bas de la jambe. Treize fois elle était venue demander sa guérison à la «bonne mère», sans jamais l’obtenir. Au contraire, la plaie était devenue si profonde et si douloureuse que, lorsqu’elle parla de faire un quatorzième pèlerinage, ses proches la traitèrent de folle et lui prophétisèrent qu’elle n’arriverait pas vivante à Lourdes. Elle eut alors une inspiration soudaine. Plusieurs de ses parents n’étaient pas chrétiens: «Si j’en reviens guérie, leur dit-elle, me promettez-vous d’aller tous à confesse?» Ils se mirent à rire aux éclats. Elle insista: «Me le promettez-vous?--Nous vous le jurons, si vous voulez.--C’est bon: je vous tiens». Elle partit, arriva à Lourdes, non sans avoir horriblement souffert des cahots de la route, pria devant la grotte, se fit plonger dans la piscine et se trouva instantanément guérie. Sa jambe ne garde même pas la moindre trace du mal: elle l’a montrée devant moi aux médecins et ajoutait naïvement: «Je vais leur écrire tout de suite de se préparer à leur acte de contrition: je les tiens.»

J’ai demandé à Notre-Dame de vouloir bien tout arranger pour que tu rentres avec moi au collège en Philosophie. En attendant, je l’ai priée de soutenir ta bonne volonté et la mienne, et d’épargner à nos vertus encore mal affermies les secousses trop rudes.

Nous ne partons pas encore: il fait si bon ici qu’on voudrait y rester toujours! Mais mon pauvre papa doit nous attendre avec angoisse: va le voir pour lui faire prendre patience. Ah! si je pouvais lui rapporter sa guérison spirituelle! J’espère.

Au revoir, mon cher Louis. Offre mes respects à ta bonne mère.

Ton ami,

PAUL.

Je ne suis pas étonné du piteux résultat des examens au lycée: les préoccupations de nos anciens condisciples étaient ailleurs et l’on ne peut courir deux lièvres à la fois. Tu as ton diplôme: c’est le principal.

56. _De mon professeur._

1er septembre.

Mon cher Paul,