En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen
Part 14
Tout cela fut agréablement coupé par quelques intermèdes plaisants: une chasse au canard avec des planchettes de cinquante centimètres pour semelles; une course de vitesse avec des bouts de chandelle allumés; la traditionnelle course au sac; la brouette à la grenouille, et d’autres, qui amusèrent les petits et les grands enfants.
Le dernier acte de la partie comique était réservé aux chars à deux roues de la première division, qui firent leur entrée en longue file indienne. Ces véhicules sont une réminiscence lointaine des chariots de guerre homériques: dans le brancard, deux hommes-chevaux; debout sur la plate-forme, les rênes d’une main, son arme de l’autre, le guerrier solidement campé sur ses deux jarrets, mais suivant avec souplesse et prévoyance toutes les arabesques que peut tracer son attelage. Il s’agissait de fracasser d’un coup de bâton, en passant dessous au grand trot, une marmite pleine d’eau. Le danger est pour le suivant, qui arrive généralement à point pour recevoir la douche, à la grande joie des spectateurs--et même à la sienne, car il fait chaud!
Toutes les marmites vidées, on organise une course frénétique à la bague; tu sais ce que c’est. Puis, enfin, grand carrousel de nos douze chars, commandé par ton serviteur. Ce fut, sans me vanter, un pur chef-d’œuvre. La modestie me défend de t’en donner les preuves par le menu. Tu sauras seulement qu’il comprenait douze figures: le salut de front, les passes, les cercles, le huit, la croix, l’étoile, le moulin, etc., et, pour finir, une charge à fond de train, s’arrêtant net, comme un boulet de canon dans le sable humide, à deux pas des spectateurs. La peur qu’ils ont eue fait qu’ils nous applaudissent à tout rompre.
Restait le bouquet. Tout au bout de l’arène se dressait une forteresse à deux étages: le premier formé par une terrasse qui dépassait le mur d’enceinte, le second par une haute tour crénelée qui dominait le tout. La place était défendue par des diables noirs, aux dents et aux yeux blancs, qui se démenaient, comme leurs frères d’enfer dans un bénitier, et poussaient des cris de gens qu’on assassine. Nos soldats commencèrent par enfoncer les portes à coups de hache et, poussant un seul cri de: _Vive la France!_ ils entrèrent, firent une décharge générale, puis se ruèrent en avant à la baïonnette. Les moricauds épouvantés se cantonnèrent sur la terrasse et soutinrent là une lutte prolongée. Pendant ce temps, sans être aperçus d’eux, une douzaine de petits chasseurs se glissent derrière la tour, et faisant la courte échelle, escaladent les créneaux et, soudain, se mettent à canarder d’en haut les assiégés. Se voyant pris entre deux feux, les malheureux jettent leurs armes et demandent grâce. Pendant qu’on leur met les menottes, les douze chasseurs forment sur la tour une pyramide humaine; le plus agile d’entre eux grimpe jusqu’au sommet et là, debout sur les épaules de ses camarades, au grand effroi des dames, il brandit le drapeau vainqueur, que toutes les bouches saluent d’une acclamation enthousiaste.
Une dernière fois, les quatre divisions s’alignent par rangs de quatre sur un côté du champ de manœuvres, les petits en avant avec leurs boucliers, les moyens avec leurs bâtons et leurs échasses, les grands avec leurs fleurets et leurs chars. Tout ce monde défile au pas devant le P. Recteur, qui salue chaque corps d’armée, au milieu des accents d’une musique triomphale. Mais la joyeuse surprise des spectateurs se traduisit par une tempête de bravos, quand on vit un groupe de respectables anciens, emportés par l’ancienne fougue de jeunesse, se hisser sur des échasses ou des chars, emboîter le pas derrière leurs cadets, peut-être leurs fils ou leurs neveux, et défiler avec eux devant l’assemblée, dans un bon ordre relatif, trébuchant parfois et semant la route de quelque béret mal affermi sur leur front chauve.
C’était risible, assurément: dis-moi, mon ami, pourquoi j’ai senti une larme me picoter le coin de l’œil, et pourquoi j’ai crié de toutes les forces de mon âme et de mes poumons: «Vivent les anciens!» Ils nous répondirent: «Vivent les jeunes!» Et les deux cris se croisèrent quelque temps, dominés tout à coup par un autre, spontané, unanime, qui résumait toute cette fête: «Vivent les Pères!»
Je suis sûr que plus d’un ancien dut éprouver un serrement de cœur en disant adieu à ce vieux collège, où il s’était retrouvé si jeune et si bien chez lui, pour rentrer dans le tourbillon des affaires et des soucis quotidiens. Moi, je comprends mieux, maintenant, que les Jésuites soient aimés de leurs élèves, longtemps et toujours.
Dieu! que nous sommes loin de notre ancien lycée!
Demain, grande excursion pour les _jeunes_ seuls. Lever très matinal, au son du clairon et du tambour; deux heures en chemin de fer; messe au pèlerinage de Saint-E...; déjeuner sur l’herbette, dans les ruines du château de M...; promenade sous bois, par classes, avec le professeur (chance!); goûter sur les bords de la R...; souper au collège, dodo, rêves dorés et, au réveil, chute lamentable dans la préparation prochaine du baccalauréat. _Sic transit gloria mundi._
Adieu, mon frère. Si je t’ai ennuyé, pardonne-moi; je ne l’ai pas fait exprès.
Ton PAUL.
48. _De Louis._
15 juillet.
Mon cher Paul,
Cette fois, la mesure est comble. Écoute, sans préambule, pourquoi, en ce moment, le personnel du lycée est dans la consternation et toute notre bonne ville de Z... dans l’indignation.
Je t’avais dit, l’autre jour, les raisons du dégoût que m’inspiraient mes condisciples de philosophie. Depuis ils ont marché. Un premier scandale, à propos d’une expérience de physique en chambre obscure, avait été étouffé; mais les abords de la classe continuaient à sentir mauvais. Hier, tout à coup, le bruit se répandit qu’un formidable pot aux roses venait d’être découvert au lycée.
Depuis plusieurs semaines, chaque nuit, quand tout l’établissement dormait, un misérable pion prenait avec lui deux ou trois philosophes, leur ouvrait une petite porte dont il avait la clef, allait avec eux s’amuser en ville, et les ramenait au bout de quelques heures par le même chemin. Le lendemain soir, un autre pion renouvelait ce bel exploit nocturne avec une seconde bande. Puis le premier reprenait la suite, et tous les élèves qui le voulaient, y passaient: après quoi on recommençait le tour. Quelques rhétoriciens plus avancés obtinrent la même faveur.
On s’était juré le secret. Comment fut-il trahi? Je n’en sais rien. L’affaire cause un énorme tapage. On annonce que le ministre en personne viendra ouvrir une enquête rigoureuse pour _établir les responsabilités_. Style administratif; comédie administrative. On sait d’avance comment ça finira: les pions seront déférés au Conseil académique, qui les proclamera coupables d’avoir manqué au devoir professionnel et indignes d’appartenir désormais à l’Université; les jeunes rôdeurs de nuit que leurs familles n’auront pas encore retirés seront sévèrement admonestés, mais se consoleront avec le joli mot de leur professeur sur les charmes du libertinage _au point de vue esthétique_.
Pour ce qui me regarde, ma mère a déclaré à mon tuteur qu’elle exigeait mon retrait immédiat de cette _porcherie_ et que je n’y remettrais jamais les pieds. Le pauvre homme est navré de ce qui arrive. Ton père triomphe et va t’écrire.
Je reste avec ma mère et prendrai des répétitions jusqu’aux examens, qui ne sont plus éloignés. L’an prochain, mon frère, j’ai l’espoir que tu ne rentreras pas seul dans ton collège. A quelque chose malheur sera bon!
Ton dévoué,
LOUIS.
49. _De mon père._
17 juillet.
Mon cher fils,
Pour l’ordinaire, j’abandonne volontiers à ta mère et à ta sœur le soin de te donner de mes nouvelles: ce sont deux fidèles secrétaires. Mais aujourd’hui je revendique mes droits de père de famille pour t’envoyer un mot de profonde satisfaction. Cela va te surprendre, car tu me connais par nature assez peu coutumier des compliments. Mais aussi ceux que je t’apporte ne vont à toi qu’en seconde ligne: ils s’adressent d’abord à d’autres.
Louis t’a appris les faits ignominieux qui viennent de jeter le déshonneur sur notre lycée, sur l’éducation qu’on y donne et malheureusement aussi sur plusieurs familles, jusque alors sans tache. Ce sont des choses profondément regrettables et je les déplore; car, malgré tout, j’aimais encore l’Université: elle m’a élevé. Même quand une mère n’a pas été ce qu’elle devait être, on ne l’oublie pas. Dans mon jeune temps, d’ailleurs, il ne se passait rien de semblable. On avait encore le respect de soi et de la morale. On nous faisait encore le catéchisme, et il y avait des prêtres, non pas seulement pour confesser ceux qui en sentaient le besoin, mais dans le professorat et même dans l’administration.
En te plaçant au lycée où j’avais fait mes propres études, je ne soupçonnais pas les dangers que tu y courais et j’accusais d’exagération les inquiétudes perpétuelles de ta mère. Si je t’en ai retiré, c’est encore, surtout, parce que tu n’y travaillais pas suffisamment et que tu prenais des façons désagréables: le côté moral m’échappait.
Je me suis trompé et j’ai été trompé[5].
[5] Sans vouloir rendre toute l’Université responsable des faits cités, qui sont rigoureusement historiques, l’auteur croit devoir les appuyer de quelques témoignages plus généraux.
_M. Sigwalt_, membre du Conseil supérieur, a fait devant la commission Ribot cette déclaration: «La grande masse de nos élèves sont des enfants moralement abandonnés, et je n’exagère rien en affirmant que, quoi qu’on dise, nos élèves ne sont pas moralisés par l’instruction que nous leur donnons.» (_Enquête_, tome II, p. 148).
_M. Rocafort_: «Les pions d’autrefois, qu’on appelle maintenant répétiteurs, sont le plus souvent des jeunes gens inaptes à transmettre une éducation qu’ils n’ont pas eux-mêmes.» (II, 650.)
Un de ces répétiteurs, président de l’Association des maîtres répétiteurs, a dit le 1er novembre 1896, dans un banquet présidé par un député: «Le désir le plus vif des répétiteurs serait d’obtenir toutes les semaines un congé de vingt-quatre heures consécutives, de pouvoir de temps en temps vivre de la vie de tout le monde...» Nous supprimons le reste par respect pour nos plus jeunes lecteurs. (_L’État éducateur_, Auxerre.)
_M. d’Haussonville_ répond à M. Lavisse: «Ni à Louis-le-Grand dont je suivais les cours, ni à Sainte-Barbe où j’ai été interne, personne ne s’occupait peu ou prou de notre éducation et de notre âme.» Et citant un mot de Mirabeau sur les grandes villes: «L’agglomération des hommes engendre la pourriture comme celle des pommes», il continue: «Sainte-Barbe était une agglomération de pommes. Bien peu échappaient à cette pourriture précoce... Il en était et il en sera, je crois, toujours ainsi, là où la surveillance qui doit s’exercer de jour et de nuit, de nuit surtout, sera confiée, non point à des hommes obéissant à une pensée de dévouement moral et religieux, mais à des jeunes gens en mal d’arriver ou à des déclassés en peine de trouver un gagne-pain. Partout où il y aura des pions, les enfants seront des pommes.» (_Questions actuelles_, 17 janvier 1903.)
«Si j’avais un fils, disait un vieux professeur universitaire, j’aimerais mieux le plonger dans une fosse d’aisance que de le mettre pensionnaire dans un lycée.» (_Univers_ du 15 décembre 1903.)
Mais je me rappelle--en français--certain passage poétique que tu dois connaître en latin, où le vieux Lucrèce dit qu’il est doux d’assister de la terre ferme à la détresse des nautonniers surpris par la tempête. C’est ton cas, mon ami. Tu es sorti juste à temps de cette malheureuse galère, où peut-être ta vertu et l’honneur de ta famille auraient sombré, en compagnie de tes anciens camarades. C’est de ce bonheur que je te félicite, comme je m’en félicite pour moi-même.
Est-ce tout? Non. Car si tu n’avais fait que changer de maison sans changer de façons, le profit eût été maigre et ma joie aussi. Ma joie maintenant, mon Paul,--je veux te le dire une fois sans détour,--c’est de voir que tu n’as plus rien de commun avec ces précoces gredins et que, devant leurs parents humiliés, tu me donnes le droit de marcher encore la tête haute. De cela je remercie tes maîtres et je te remercie.
Si tu en trouves l’occasion, dis-le-leur de ma part, en attendant que je puisse le faire moi-même de vive voix.
Et toi, mon fils, reste digne d’eux jusqu’au bout et obéis-leur, en tout, comme tu m’obéirais à moi-même... ou au bon Dieu.
Ton père qui t’embrasse.
J’attends ton oncle Barnabé, pour voir comment il déraisonnera encore sur le cas des deux pions. S’il s’avise de prendre leur défense, il peut être assuré que je lui mettrai le nez dans la mélasse. Tant pis pour eux et pour lui!
50. _A Louis._
22 juillet
Mon cher Louis,
Je ne veux pas perdre le temps à faire des commentaires sur ce que tu m’apprends. C’est profondément triste et odieux. Détournons le regard, élevons nos cœurs et remercions Dieu de nous avoir préservés de l’abîme où sont tombés nos pauvres camarades.
On m’écrit de chez moi le résultat de l’enquête ministérielle. Les pions, blâmés et cassés aux gages, ne passeront pourtant pas en cour d’assises, parce que cela causerait trop de tapage. Sur le tas des élèves compromis on en congédiera trois, probablement de malheureux boursiers, moins coupables que d’autres: mais ces autres, il faut les ménager, parce que leurs papas sont influents et ont menacé de faire un esclandre. Mère Université veut bien couvrir leurs peccadilles du manteau de son indulgence, qui est long et large. Les jeunes générations qui montent s’en souviendront, le jour où le professeur de philosophie leur parlera encore des _charmes du libertinage au point de vue esthétique_.
Mais tout en déplorant le mal qui vient d’arriver, nous avons, je pense, le droit de nous réjouir de l’heureux changement qui en résultera pour toi. Quel plaisir de nous retrouver, l’an prochain, sous le même toit et de mettre en commun nos travaux, nos joies, nos idées et nos amis!
A ce propos, mon cher Louis, je ne puis m’empêcher de songer que la Providence a préparé les choses d’une façon particulièrement attentive pour nous, en permettant que ta conversion s’accomplît ici même et avant cet éclat scandaleux: sans ces deux circonstances, ton admission aurait probablement souffert quelque difficulté. N’aurait-on pas eu peur d’introduire un loup dans la bergerie? Maintenant, je pourrai certifier aux supérieurs que tu es le plus inoffensif des agneaux. J’espère qu’ils accepteront mon témoignage et ma caution--et je suis sûr que jamais ta conduite ne m’infligera un démenti. Je compte sur toi comme sur moi-même, ou davantage.
Quelqu’un que je plains sincèrement dans cette affaire, c’est le brave abbé X..., l’aumônier. Ma mère, qui l’a vu, m’écrit qu’il en couve une maladie. Le proviseur lui a fait le reproche de n’avoir rien empêché. Je trouve que ce proviseur a du _toupet_. Il devrait se souvenir qu’il a toujours été le premier à voir dans l’aumônier la bête noire de son établissement et qu’il a entravé de toute manière, sous prétexte de liberté de conscience, l’action du prêtre sur les élèves. Est-ce que l’abbé X... nous connaissait? Est-ce que nous le connaissions? Les reproches du proviseur lui retombent à lui-même sur le nez: car, tout injustes qu’ils sont, ils prouvent que le malheureux sait où serait le remède.
J’ai entendu raconter ici que M. Duruy, étant grand-maître de l’Université de France, avait eu un jour la curiosité de voir l’École des Pères de la rue des Postes. Le P. Recteur se fit un plaisir de le mener partout. A mesure que le Ministre examinait les diverses parties de la maison, études et classes, laboratoire de chimie et cabinet de physique, dortoirs et réfectoires, etc., il comparait avec l’Université en disant: «Nous avons mieux... Nous n’avons pas si bien.»
En sortant, on parla de la moralité. Le Ministre demanda au R. Père s’il n’avait pas à s’en plaindre.
«Dans certains cas exceptionnels et isolés, répondit le P. Recteur, oui; dans l’ensemble, non.
--Comment faites-vous, mon Révérend Père? Car enfin ces jeunes gens de dix-sept à vingt ans, et vous en avez beaucoup...
--Quatre cents.
--... ils ne sont pas bâtis autrement que les nôtres: ils ont les mêmes passions, contre lesquelles toute leur bonne volonté peut quelquefois échouer.
--Sans doute, Excellence, mais nous avons un moyen.
--Puis-je savoir lequel?
--Chacun de ces jeunes gens se choisit, parmi les prêtres le plus expérimentés de la maison, un directeur de conscience, à qui, dans les heures mauvaises, il est toujours libre de demander conseil et réconfort, qui le relève et le soutient en toute occasion. C’est ce que nous appelons le Père spirituel.
--Je comprends... Mais là, nous ne pouvons pas lutter avec vous.»
Et l’on ajoute que le ministre partit soucieux. L’Excellence qui est venue à Z... a dû en faire autant, si elle attache quelque prix à la moralité des lycées. Mais du souci au remède, il y a loin, si loin que l’Université ne franchira jamais l’intervalle--aussi longtemps du moins qu’elle se condamnera à ne pas être chrétienne.
J’ai sur ce point comme sur les autres mon plan de réforme: car je ne renonce pas encore à convertir un jour la marâtre qui a commencé mon éducation. Veux-tu que je t’en fasse confidence? Voici. Tu vas juger si je suis hardi et radical.
Ne pouvant établir dans chaque lycée (ce serait pourtant le plus sûr et le plus court) un groupe de Jésuites, j’y appellerai au moins deux prêtres séculiers, recommandables sous tout rapport, que je chargerai de la direction active et suivie des consciences, avec toute facilité d’exercer leur ministère. Pour compenser leur petit nombre et les aider dans leur laborieuse besogne, j’introduirai la _Congrégation_!!!
Oui, cette redoutable Congrégation, sur laquelle tant de gens naïfs, depuis le temps de la Restauration, déraisonnent encore à plaisir, absolument comme un aveugle sur les couleurs. Pour t’épargner le malheur de les imiter, je te dirai demain ce que c’est qu’une Congrégation de collège.
Bonsoir, Louis.
Ton dévoué PAUL.
51. _Au même._
23 juillet.
Mon cher ami,
Figure-toi, le soir, dans un long corridor sombre, des gens cachés sous des manteaux noirs, masqués, se glissant à pas de loup, sans mot dire, sans souffle, jusqu’à une porte basse bardée de fer. A travers un petit grillage, ils murmurent quelques syllabes: la poterne s’entre-bâille et ils descendent un escalier en spirale, frappent trois coups symétriques à une seconde porte ferrée et pénètrent enfin dans un souterrain voûté, aux murs absolument nus, sans ouverture vers le dehors, à peine éclairé, où d’autres conspirateurs les attendent déjà, muets comme la mort. Se connaissent-ils? On ne sait. Que veulent-ils? Tu vas voir.
Quand tous sont arrivés et comptés, l’un d’eux, un jésuite, s’avance vers une grande table ronde placée au milieu du caveau, et y plante tout droit un poignard... Bigre! Ça ne te donne pas froid dans le dos?... C’est une façon de déclarer la séance ouverte. Tous prennent place, et alors, d’une voix sépulcrale, le président invite chacun d’eux à dire ce qu’il a fait pour la _bonne cause_. La bonne cause, tu le devines bien, c’est le règne de la Compagnie de Loyola, que ces malheureux ont juré, sur le salut de leur âme, de défendre jusqu’à la mort, _ad majorem Dei gloriam_.
Y es-tu?
Eh bien, mon ami, tout cela se passe... dans les romans et peut-être dans certaines sociétés secrètes, mais pas au collège. Notre Congrégation n’est pas une société secrète: elle se recrute, se réunit et fonctionne au grand jour, sans avoir rien de sinistre ni dans son but ni dans ses moyens.
Son but général et final est de faire de nous de parfaits chrétiens, en nous encourageant dès le collège à la pratique généreuse de tous nos devoirs et spécialement à la lutte sans merci contre le mal qui est en nous et hors de nous.
Quels moyens emploie-t-elle à cet effet? Avant tout, naturellement, la _piété_, non la piété de surface, de bonne femme ou de sainte-nitouche, mais cette piété solide qui va de pair avec l’effort vers le bien. A cette piété elle propose un modèle et un appui pris dans le Ciel: pour les grands, c’est Notre-Dame. En voici les raisons. Reine, elle dispose en notre faveur de la puissance suprême de son Fils; Vierge, elle est l’idéal réalisé de cette pureté si nécessaire et parfois si difficile, quand on est jeune et tenté; Mère, elle est la bonté, la miséricorde, l’amour, dont notre cœur a besoin à tous les instants de notre vie.
L’engagement a lieu en public, devant l’autel, par un acte solennel de consécration. Il se réduit à une sorte de contrat chevaleresque, par lequel je me donne librement pour vassal à la Reine des Cieux, qui, en loyale suzeraine, voudra bien, à titre d’échange, me garantir aide et protection dans la grande affaire de mon salut. C’est tout le mystère.
Cependant, il y a un semblant de prétexte à la défiance des ennemis de la Congrégation. Si le chevalier de Notre-Dame restait isolé, il risquerait de succomber dans certaines rencontres et de ne pas trouver l’emploi convenable de sa vaillance. Les chevaliers errants ne sont plus de notre époque et les Jésuites n’ont pas attendu jusqu’aujourd’hui pour savoir que la grande force, le grand levier qui élève les âmes, dans le petit monde du collège comme dans le monde extérieur, c’est l’_association_. Voilà le point irritant.
Mais si mon but personnel est essentiellement bon, pourquoi cesserait-il de l’être, si je le poursuis avec d’autres et si je m’entends avec eux, en toute honnêteté, pour l’atteindre plus sûrement et plus complètement?
Il y a plus de trois siècles qu’un religieux du Collège Romain _associa_ ses élèves pour travailler ensemble, sous l’invocation de Notre-Dame, à leur progrès dans la vertu et la science. Les Papes ne tardèrent pas à encourager les pieuses réunions du même genre et elles se répandirent dans tout l’univers, enrôlant sous l’étendard de la Vierge Immaculée l’élite des chrétiens de tout âge et de tout rang, depuis les enfants des écoles et les simples travailleurs jusqu’aux princes de l’Église et aux têtes couronnées. L’une des premières fut établie dans la capitale de la France, au collège de Clermont, devenu plus tard lycée Louis-le-Grand: elle compta parmi ses membres saint François de Sales et le grand Condé.
Nous autres, chétifs, sommes loin de ces illustres personnages; mais c’est quelque chose de pouvoir se dire qu’on leur succède. Si l’on n’y gagne pas le droit de s’estimer davantage, on estime du moins davantage la Congrégation.
En somme, nous faisons ce qu’ils faisaient: les règles n’ont pas changé. Pour être admis à l’honneur de la consécration solennelle, il faut avoir, durant plusieurs mois, donné des preuves sérieuses de piété, de travail, de bon esprit, de caractère. Alors on passe devant le Conseil, formé des principaux dignitaires, sous la présidence du P. Directeur. Ils décident à la pluralité des voix si l’épreuve a été, ou non, satisfaisante et suffisante. C’est un moment redoutable: car les condisciples se connaissent bien entre eux et se jugent sévèrement. L’indulgence descend plutôt du Père. Je le sais de bonne source, car...
--«_Vous êtes orfèvre, monsieur Josse?_»
--Eh bien, oui, ils m’ont mis du Conseil. C’est ce qui me permet de te parler en connaissance de cause.
Dans ces conditions de recrutement, tu comprendras que la Congrégation renferme l’élite morale de la Division. Mais elle n’est pas un simple reliquaire pour y conserver sous verre ou dans la cire les petits saints: elle doit être aussi un instrument d’éducation générale. A n’être bon que pour soi seul, on risque de ressembler à l’escargot dans sa maison solitaire ou au rat dévot dans son fromage.