En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Part 13

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Dans un des cours inférieurs où la classe est coupée d’une petite récréation au grand air, voici le _truc_ ingénieux que le professeur emploie pour tenir en respect quelques petits écervelés. Il écrit au tableau, bien en vue de tous, le mot RÉCRÉATION. Un gamin s’oublie-t-il, le Père l’envoie effacer, selon la gravité de la faute, une ou plusieurs lettres: on devine les angoisses et les efforts de sagesse que provoque chaque nouvelle suppression. Quelquefois, par commisération pour les innocents, il leur accorde, en récompense d’une bonne note, la faveur de rétablir une lettre; mais si, à l’heure réglementaire, le tableau est vide, on ne va pas en récréation. Le professeur n’a pas besoin de tirer la morale: les enfants le font. Les coupables ne sont pas fiers et les autres se chargent, après la classe, de leur inculquer la contrition avec le ferme propos de s’amender.

L’autre cause, bien plus profonde et plus générale, qui s’oppose chez les Jésuites aux manifestations de _mauvais esprit_ contre les maîtres et contre la règle, c’est le sentiment chrétien, qui voit dans le maître le représentant de Dieu et dans la règle la volonté de Dieu. Du moment qu’on croit en Dieu et qu’on reconnaît en lui, selon la pure doctrine chrétienne, le principe de toute autorité terrestre, l’obéissance devient d’une simplicité extraordinaire:

_Tes père et mère honoreras, Afin de vivre longuement._

«Dieu veut que j’obéisse à mes parents; or, mes parents délèguent leur autorité à mes maîtres: donc je dois obéissance à mes maîtres.» Ce raisonnement est à la portée d’un marmot de huitième, comme il garde toute sa force pour le plus grave des philosophes, qu’il soit élève des Jésuites ou de l’Université.

Dans les collèges ecclésiastiques, l’habit même des maîtres rappelle sans cesse aux élèves ce caractère surnaturel de leur autorité: c’est, je crois, un avantage appréciable sur le frac et la jaquette, qui ne confèrent pas le même prestige.

Mais les Jésuites ont encore une supériorité: c’est l’exemple de leur obéissance religieuse. L’autre soir, quinze ou vingt Pères prenaient leur récréation dans le jardin contigu à notre cour. Par une porte restée ouverte, nous les regardions se promener et deviser très joyeusement, quand un coup de cloche annonça la fin de l’exercice. A l’instant, toutes les bouches se turent et chacun de son côté reprit modestement le chemin de la maison. Mon voisin, qui les suivait curieusement des yeux, s’écria: «C’est _épatant_: plus un qui dise un mot!--Tiens! reprit un autre; s’ils ne le faisaient pas, ils n’auraient pas le droit de nous le demander.» La conclusion était excessive; mais tu vois le fond du raisonnement.

Un élève, ancien potache comme moi, qui a encore quelquefois des retours du _vieil homme_, me racontait que, mécontent d’un acte de sévérité de son professeur, il avait comploté avec deux autres une protestation publique. Il devait, aussitôt après la prière du commencement, prendre son paquet de livre des deux mains et le jeter bruyamment sur le plancher; les deux complices en feraient autant, et cela serait d’un effet... oh! mais d’un effet! Ce que ça vexerait le petit Père!

--«Eh bien, ton effet a-t-il réussi?

--Hé! non. Au moment de soulever mes livres, je l’ai regardé qui finissait sa prière, et quand je l’ai vu faire son grand signe de croix, gravement et modestement comme toujours, j’ai senti que j’allais commettre une stupidité; je me suis tranquillement assis comme tout le monde et, après la classe, j’ai été lui faire ma confession.

--A la bonne heure! Et qu’est-ce qu’il t’a répondu?

--Il s’est mis à rire, m’a donné une poignée de main et m’a dit:

«Mauvaise tête et bon cœur! Allez, je vous pardonne.»

--Et maintenant?

--Maintenant, si l’un de mes voisins voulait recommencer le coup du paquet de livres, je l’étranglerais net.»

Je te cite là deux faits de minime importance. Si tu voulais te rendre compte plus à fond de l’impression irrésistible que produit le spectacle des vertus religieuses de nos maîtres, il faudrait les suivre durant une de leurs journées. On y arrive à peu près, sans même pénétrer dans le sanctuaire de la communauté, en rapprochant les détails qui paraissent au dehors et qui font deviner le reste.

A quatre heures du matin, la porte de mon dortoir (je couche tout près) s’ouvre doucement; un Frère armé d’une lanterne sourde approche à pas de loup, pour ne pas nous réveiller, de l’alcôve où dort le P. Surveillant et lui glisse à travers le rideau un _Benedicamus Domino_. Le Père répond, quelquefois avec un demi-soupir bien naturel: _Deo gratias_. Il se lève, s’habille, se débarbouille, à petit bruit, se met à genoux devant son lit et prie pour les jeunes paresseux qui continuent à ronfler autour de lui. Une heure après, il sonne notre réveil et son labeur commence.

Homme intelligent, il passera des heures et des heures à regarder des plumes trotter sur le papier et des bouches énormes bâiller sur des livres, à réprimer du regard ou du geste un manquement au bon ordre, à donner des permissions de sortir. Homme sérieux, il s’occupera de mille bagatelles de lingerie, d’infirmerie, de cuisine, fera jouer les enfants et jouera avec eux comme s’il y trouvait énormément de plaisir, les accompagnera en promenade, aux bains, n’importe où, et finalement, le soir, les ramènera au dortoir, où il attendra qu’ils soient tous enfournés dans leur dodo pour en faire autant, non sans avoir dit encore ses diverses prières, ayant peut-être dîné sur le pouce et oublié de souper, fatigué, moulu, mais content d’avoir derrière lui une journée bien remplie et devant lui (ce n’est pas sûr pourtant) une nuit tranquille, qui lui permettra de reprendre au matin son collier de dévouement.

Le professeur, de son côté, s’est levé à la même heure, peut-être plus tôt, parce que, la veille, une occupation imprévue l’aura empêché de corriger ses douze dernières copies. Après son heure d’oraison, il va dire sa messe, que nous avons l’honneur de servir à tour de rôle. Il y met sa demi-heure, comme le veut la règle, et l’on voit, à toute sa manière, que c’est pour lui le pain de la journée. Quand je sors de là, je sens que moi-même j’emporte, avec sa bénédiction, un morceau de sa provision.

Dans la matinée, deux heures et demie de classe: je t’ai dit ce qu’il y dépense de soins et d’efforts. Par manière de repos, entre onze heures et midi, il appelle ses élèves, un à un, pour causer avec eux de tout ce qui les intéresse et compléter son enseignement par quelques bons conseils personnels.

Voilà, je pense, un homme qui a bien gagné son dîner! Je ne saurais te dire si ce dîner ressemble à ceux de Lucullus ou de Sardanapale; car je n’ai pas mes entrées libres à la cuisine et jamais je n’ai entendu un jésuite parler de ce qu’il avait ou n’avait pas mangé. Leur ordinaire ne semble pas les préoccuper beaucoup; quant à l’extraordinaire, s’ils en ont un, je douterais volontiers qu’il mérite suffisamment ce nom.

Après un peu de récréation en commun, on remonte en chaire pour un temps plus ou moins long, qui va jusqu’à deux heures ou deux heures et demie dans les cours inférieurs. Dans les cours supérieurs, ce sont les Pères Surveillants qui enseignent les matières accessoires, pour rompre la monotonie énervante de leurs fonctions habituelles. Quant aux professeurs de littérature ou de philosophie, on ne les voit guère promener les loisirs qu’ils peuvent avoir: ils les emploient, dans le secret de leur cellule, à la préparation de leur cours et à la patiente correction de nos devoirs. Cette seconde besogne surtout, de l’aveu du nôtre, est parfois rude. Je le crois sans peine, en constatant le soin qu’il met à annoter pratiquement nos chefs-d’œuvre d’apprentis et l’exactitude parfaite avec laquelle il nous en rend compte, aux premiers de la classe jusqu’au dernier, sans y manquer un seul jour. Mais aussi, quel merveilleux stimulant pour tous!

Cela, c’est le quotidien. Mais que de tâches supplémentaires viennent s’y greffer dans le courant de l’année! Compositions, examens, concertations, sabbatines, académies, séances récréatives, pièces et fêtes à la grande salle, que sais-je encore?

Mais de plus, en dehors de ces travaux scolaires, les Pères n’oublient pas qu’ils sont prêtres et qu’ils appartiennent à un ordre apostolique. Leur zèle des âmes fait encore trouver aux plus occupés, à certains jours, le temps d’aller exercer le ministère sacré en ville ou à la campagne, de s’employer activement aux œuvres de charité, d’écrire pour les simples et pour les savants.

Au collège même, bon nombre d’entre eux prêchent, confessent, dirigent les consciences. Chaque division a ses trois confesseurs attitrés, auxquels chaque élève est libre d’aller porter, quand il veut, ses ennuis, ses misères et ses difficultés, et tu peux croire qu’à certains jours, étant donné le besoin naturel d’expansion que crée la vie renfermée de pensionnaire, cet emploi de Père spirituel n’est pas une sinécure. Je connais tel directeur qui, en dehors de ses occupations journalières, passe régulièrement deux heures à son _bureau de consolation_.

Que dire encore? Leur famille, c’est nous; leur avenir, c’est nous; le but de toute leur vie, vie de dévouement et d’abnégation, c’est nous.

Tout cet ensemble place l’autorité de nos maîtres religieux à une hauteur où des laïcs, même chrétiens, ne sauraient prétendre et qui écrase à plat tes maîtres sans Dieu ni foi. Et comment veux-tu qu’on fasse des émeutes contre de pareils hommes? Elles sont un non-sens.

CE QU’IL FALLAIT DÉMONTRER.

Ton ami,

PAUL.

46. _Au même._

10 juillet.

Mon cher Louis,

Nous venons de célébrer les fêtes du P. Recteur. Si tu me demandes le nom de son patron, je te dirai qu’il n’est même pas encore canonisé; mais peu importe! Ce n’est pas le patron qu’on fête, c’est le Supérieur, à l’époque la plus commode et pendant trois jours, dont un dimanche. Fête joyeuse et très variée, d’où se dégage d’une façon intense l’esprit de famille que les Pères s’appliquent si constamment à développer chez leurs élèves.

C’est du moins ce qui m’a le plus vivement frappé en observant les _anciens_. Une soixantaine avaient, selon la tradition, préludé aux réjouissances par une retraite de trois jours à notre campagne, voulant profiter de l’occasion pour se retremper, sous la direction d’un de leurs anciens maîtres, dans le courage et l’amour du devoir chrétien.

Le samedi soir, ils vinrent en grand nombre applaudir une des plus belles tragédies du P. Longhaye, _Jean de La Valette_. Les grands rôles étaient tenus par quelques jeunes _anciens_, les autres par des élèves. Cette collaboration, d’un effet très heureux pour le naturel de la représentation, entrait aussi dans le caractère général des fêtes: c’étaient les petits frères et les grands frères qui réunissaient leurs talents pour mieux fêter le Père commun.

Dès le matin du dimanche, malgré la sainteté du jour, le collège s’agitait comme une fourmilière. Des oriflammes aux mille couleurs battaient joyeusement au vent à toutes les fenêtres intérieures, tandis qu’au sommet du pavillon central, le long du paratonnerre, les larges plis du drapeau national ondoyaient majestueusement et apprenaient à toute la ville que l’école des Jésuites était en liesse.

A dix heures, une messe rassemblait dans une même pensée de foi les anciens et leurs cadets. Après l’Évangile, le P. Recteur adressa aux aînés quelques mots de bienvenue; puis, au milieu d’un silence ému, il proclama les noms des défunts de l’année. Ils étaient douze, une longue série d’enfants, de jeunes gens, de pères de famille, plusieurs arrachés subitement à une vie pleine d’espérances, un seul notoirement dans des circonstances inquiétantes pour son avenir éternel: «Il faut se tenir prêt: qui d’entre les assistants était sûr de ne pas inscrire son nom sur la prochaine liste?» Chacun fait ses réflexions intimes; on prie pour ceux qui nous ont précédés dans l’au-delà et ensuite pour la grande famille des survivants. Aux prières se mêle le chant des vieux cantiques familiers. C’est un plaisir d’entendre, aussitôt que la tribune a lancé le premier vers, les mâles voix des anciens reprendre la suite, avec un entrain qui stimule les plus jeunes et produit de la sorte un concert d’une harmonieuse variété, symbole de l’union des âmes.

Au sortir de la chapelle, c’est la grande scène des reconnaissances: «Tiens, c’est toi?--Tiens, un tel! D’où sors-tu? Je te croyais au Tonkin.--J’en reviens. Et toi, que fais-tu?--Je plante des choux, le seul métier indépendant, et je tâche de bien élever mes quatre gamins.»

«Ohé, mon capitaine! Comment vas-tu?--Pas mal. J’attends la croix pour le 14 juillet.--Toujours veinard, comme au temps où tu nous flibustais les trois décorations! Il ne restait jamais rien pour les autres.--Parce que certains autres n’en voulaient pas.--C’est une insinuation?--Pas mal fondée.--Il est vrai que j’ai été un fichu paresseux: je m’en repens, un peu tard. Mais mon fils travaille: s’il bronchait...» Un geste énergique achève la phrase.

«Mon Révérend Père, enchanté de vous retrouver jeune et joyeux comme il y a quinze ans.--Vous, êtes-vous triste?--Dieu merci, je n’ai pas de quoi: une femme charmante, une belle-mère comme on n’en voit plus, des bébés gentils à croquer et la conscience d’être à peu près un honnête chrétien.--Toujours conseiller général?--Oui, et dans les bonnes eaux.--Bravo, mon ami! Je vous reconnais.»

Et ainsi de suite. Ils sont là cent cinquante à deux cents, venus de près et de loin, civils et militaires, imberbes et barbus, de tout âge et de toute mine, qui s’interpellent, s’embrassent, se taquinent, se disent des choses sérieuses et plaisantes, se rappellent les vieux souvenirs, sont redevenus collégiens. Il y en a qui veulent montrer à leurs fils, déjà élèves, la place qu’ils occupaient autrefois en classe ou à l’étude. Tel tient à savoir qui a hérité de son numéro et surtout à dire bonjour au vieux F. linger-modèle, qui lui restaura jadis sa première culotte. Un autre grimpe aux combles pour faire une visite émue à certain local peu meublé, avec un œil-de-bœuf garni de solides barreaux, où jadis, à la suite d’une escapade plus corsée, il trouva dans la solitude son chemin de Damas. Tel autre, ancien réglementaire, sollicite avec instance la faveur de sonner aujourd’hui la cloche du dîner. D’autres, nous voyant jouer au ballon, viennent nous apprendre comment on fait des «chandelles» de quinze à vingt mètres de haut. Des groupes se forment autour des Pères connus, où l’on demande des nouvelles des absents et l’on se raconte mille historiettes du temps passé. Nous les entendons répéter souvent la même conclusion: «Ah! c’était le bon temps!» Et, ma foi, ils le disent d’un ton si convaincu qu’on est tenté de les croire sur parole.

Mais voilà les clairons et les tambours qui viennent se ranger sur deux lignes, à l’entrée de la salle du banquet. On nous case à nos tables respectives: quand c’est fait, tambours et clairons résonnent et nous applaudissons le R. P. Recteur, qui entre, escorté des gros bonnets de la table d’honneur et suivi de la foule des _anciens_, qui prennent place par ordre de promotions, les plus vieux au haut bout, les plus jeunes plus près de nous. Alors la cloche sonne; le P. Ministre, grand organisateur du banquet, dit le _Benedicite_, auquel répondent comme un seul homme plusieurs centaines de voix; après quoi, le P. Recteur prononce le solennel _Deo gratias_ et les langues vont leur train. Non pas les langues seules, mais aussi les fourchettes: le P. Ministre a bien fait les choses.

Et le diapason monte, monte. D’un bout à l’autre de l’immense salle, c’est bientôt le plus joyeux et le plus assourdissant des brouhahas, qu’on aurait pu comparer à l’antique confusion de Babel, si tous ces gens qui parlent à la fois (pardon du calembour!) ne s’_entendaient_ parfaitement.

Un coup de sonnette: silence de mort. Le président des _anciens_ se lève, et, dans un chaleureux discours, nous donne la preuve vivante que l’orateur véritable est un grand cœur servi par une belle parole. Les témoignages de reconnaissance et les promesses de fidélité qu’il adresse en notre nom au premier de nos Pères, réveillent sans peine dans nos poitrines un écho qui éclate en applaudissements. Ils redoublent, quand le P. Recteur, à son tour, nous remercie de notre piété filiale, fait l’éloge de nos aînés et nous invite à leur ressembler un jour. Nous affirmons notre solidarité avec eux en vidant à leur santé une coupe de champagne authentique.

Un poète vient chanter en strophes énergiques l’éternel et toujours impuissant combat de Satan contre Dieu et célèbre d’avance la victoire de l’étendard du Sacré-Cœur, qui sera le nôtre.

Puis, c’est la note joyeuse. Un Père et deux _anciens_, artistes émérites, nous disent d’une façon charmante des couplets gracieux ou désopilants. Pour finir, la _tribune_ du collège exécute avec entrain et brio un chœur de fête, dont la salle tout entière accompagne le gai refrain. Après quoi, les enfants vont prendre l’air en cour, laissant ces messieurs continuer en liberté leurs joyeux propos, entre le café et la cigarette--deux légumes réservés!

Dans l’intervalle, les gradins de l’amphithéâtre improvisé qui domine notre plus belle cour se sont garnis de spectateurs et de spectatrices. Nous allons prendre nos couleurs, bérets et rubans, avec nos diverses armes de guerre--et nous voilà à notre poste. Le P. Recteur et les invités viennent s’installer aux places réservées et la _grrrande fête de jeux_ commence.

La suite à ce soir.

PAUL.

47. _Au même._

10 juillet _bis_.

Mon cher Louis,

Voici la suite de ma précédente et la relation promise d’une fête de jeux complète.

A peine la fanfare a-t-elle attaqué sa _Marche villageoise_ qu’on voit s’avancer gravement une ligne de huit aliborons avec leurs cavaliers, précédée de Brocoli, notre Brocoli, qui paraissait fier comme le coursier blanc de l’archange saint Michel et nous faisait au passage les yeux doux, avec des petits sourires de connaissance. Il sentait d’instinct sa supériorité et regardait de haut, lui élève de première division d’un grand collège, ses rustiques confrères, simples bêtes de louage. Il salua fort bien le P. Recteur d’un léger coup de tête qu’on lui avait appris; les autres firent comme ils purent.

A la course de vitesse, Brocoli, bien nourri, bien stylé, gagna de plusieurs longueurs. Dans la course à la haie, il nous humilia d’abord; car, parti bon train, il s’arrêta net devant l’obstacle et ses concurrents suivirent tous ce déplorable exemple. On les ramena: même résultat, malgré les coups de bâton qui tombaient sur leur dos comme la grêle sur un toit de zinc. La troisième fois, neuf d’entre nous courant à quelques pas devant eux, exécutèrent le saut pour les enhardir: Brocoli passa le premier, deux autres l’imitèrent, les six derniers refusèrent.

La haie enlevée, il y avait un fossé à sauter. Les élèves firent encore l’office d’entraîneurs. Brocoli, après une seconde d’hésitation, sauta convenablement; les villageois prouvèrent de nouveau qu’ils n’étaient que de vulgaires baudets, en descendant bêtement un versant du fossé et en remontant non moins bêtement l’autre. Brouillés avec l’idéal!... Le jeune vainqueur reçut en récompense un collier de fleurs orné d’une sonnette argentine, qu’on lui mit au cou, et un morceau de sucre, qu’il croqua sans se faire prier. Pendant qu’on le reconduisait, grands et petits crièrent: «Vive Brocoli!» Je crois qu’il en fut flatté.

Après les bêtes, les gymnastes de première division, dans une série d’exercices à la barre fixe, au trapèze, au tremplin, sur la planche d’escrime, déployèrent une vigueur et une souplesse qui émerveillèrent toute l’assistance. Il y avait même un Anglais, vrai ou faux, qui ne put s’empêcher de nous rendre justice en nous adressant un énergique «hourra!» J’ai gagné le prix du saut en longueur, mais l’ai payé d’une écorchure notable au genou... de mon pantalon: la blessure n’est pas trop humiliante. A l’escrime, j’ai décroché un fleuret d’honneur: quand tu voudras, nous pousserons une botte.

Les _gosses_, en bras de chemise, culotte courte et béret sur l’oreille, vinrent ensuite, munis de baguettes, exécuter des mouvements d’ensemble fort gentils, avec une précision où se reconnaissait la main de leur vieux surveillant barbu, à la voix sonore de commandement. Soudain, au signal convenu, ils ramassent leurs petits boucliers armoriés et leurs gibecières pleines de balles molles, se rangent en deux bataillons devant leur drapeau respectif et se mitraillent avec entrain, au son d’une marche guerrière. Les projectiles se croisent dans l’air et rebondissent sur la tôle retentissante. Peu de coups portent, tant ils sont habiles à couvrir la seule partie légalement vulnérable de leur être, qui va de la ceinture au menton! De temps à autre, cependant, on voit un _mort_ s’asseoir les bras pendants sur ses talons, devant son bouclier devenu inutile.

Mais voilà qu’on entend dans l’un des camps un coup de sifflet, auquel répond dans l’autre un cri d’alarme: «Au drapeau!» L’ennemi se consulte des yeux, se serre les coudes, puis fonce en avant: «Sus au drapeau!» Cependant les autres se sont groupés autour de la _loque sublime_ et la défendent avec désespoir. Les assaillants l’attaquent avec rage. Trois des plus téméraires tombent, au moment même où ils étendent la main pour saisir la hampe; trois fois l’ennemi recule. Mais, un instant seulement, les munitions manquent aux défenseurs: les assaillants en profitent et le drapeau est enlevé aux cris répétés de: «Victoire aux bleus!» Et les bleus, réunissant les deux étendards, viennent, leurs boucliers au poing, défiler fièrement devant le P. Recteur, qui les salue, tandis que, par derrière, les rouges, tête baissée, boucliers renversés, la mort dans l’âme, font cortège à leurs vainqueurs d’un jour, mais hélas! d’un jour qui comptera.

La division des externes prend alors possession du terrain. Elle s’est acquis une renommée au _polo_, qui consiste à faire passer, avec des bâtons recourbés, une grosse boule de caoutchouc entre deux poteaux dans le camp adverse. On ne se figure pas, à moins de l’avoir vu de ses yeux, l’acharnement avec lequel cette malheureuse boule est disputée, arrachée, lancée, relancée, amenée quelquefois par un coup heureux à un pas de la ligne fatale, puis, par un autre coup d’adresse, renvoyée à l’extrémité opposée. Cela peut durer longtemps, sans se ralentir jamais. La sueur trace des sillons rouges dans la poussière qui noircit les figures; des mollets nus bleuissent sous des coups qui ne leur étaient pas destinés: la pomme de discorde roule toujours d’un camp à l’autre, jusqu’à ce qu’enfin, par un manque de vigilance que la vedette coupable payera cher, elle trouve un passage, entre,--et la place est prise. C’est ce qui arriva, après vingt minutes de péripéties palpitantes.

Un jeu analogue fut exécuté ensuite par la seconde division, montée sur ses échasses. Il s’agissait d’attaquer une citadelle, composée de quatre tours et d’un donjon central, que représentaient de grandes quilles. Un camp essayait de les renverser successivement, en poussant dessus une boule que les échasses de l’autre camp devaient empêcher de passer. Ici encore, la lutte fut vive et assez longue.

Pour s’en reposer, les échassiers nous régalèrent de manœuvres savantes, où ils témoignèrent d’une merveilleuse solidité sur leurs jambes de bois: elles semblaient chevillées à leurs jambes naturelles. Tu me demandes s’il y eut des charges de cavalerie?--Certainement.--A quatre pattes?--Non, c’est bien plus simple. Pour les exercices de cheval, l’échasse droite devient lance ou carabine, l’échasse gauche fait seule office de monture et prend à volonté le pas, le trot ou le galop. Si le spectacle n’est pas toujours gracieux, il est au moins drôle.