En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen
Part 16
Je vous ferais de la peine, si je n’acceptais pas vos remerciements, si sincères (je le sais) et si affectueux. Je ne commettrai même pas l’acte d’humilité douteuse qui consisterait à vous dire que je ne les mérite pas. J’ai du moins la conscience d’avoir voulu les mériter: c’était mon simple devoir.
Mais pour rester dans la vérité pure, je dois ajouter que vous m’avez rendu ce devoir singulièrement facile et doux. Si tous les élèves vous ressemblaient, un professeur ne gagnerait pas sa part de paradis: il serait payé de ses peines dès ce bas monde.
J’ai donc aussi à vous remercier, mon cher Paul, des satisfactions que vous m’avez données personnellement et du précieux appoint que vous avez apporté à l’entrain général. Vous en avez été récompensé par vos beaux succès de fin d’année, vos sept prix et votre diplôme, et mieux encore par l’assurance intime d’avoir rempli vos obligations filiales à l’égard de Dieu et de vos bons parents.
Hélas! l’an prochain, vous ne serez plus mon élève; je n’aurai même pas la joie de vous revoir à la rentrée: car l’obéissance m’appelle à travailler au bien de la jeunesse dans un autre collège, à X., où je dois encore professer la Rhétorique. Ce sera pour moi un sacrifice assez rude, je l’avoue. Mais le jésuite est le voyageur du bon Dieu: sa vocation l’oblige, selon le mot de certain brave Père, à avoir toujours _un pied levé et l’autre... en l’air_.
Je garderai votre souvenir, mon cher Paul, surtout dans mes prières, et serai heureux d’apprendre que vous serez pour votre futur professeur de Philosophie, le Père X., ce que vous avez été pour moi, un élève modèle. Et si, quelque jour, nous nous rencontrons sur l’un des mille sentiers qui se croisent dans la vie, je veux espérer que vous en éprouverez autant de plaisir que moi-même.
En terminant, je souhaite que les graves études de l’an prochain fassent de vous, avec l’aide de Dieu et de l’éducation chrétienne, un homme complet, digne de réformer l’Université de France ou du moins capable de tenir une belle place parmi les gens de tête et de cœur.
Je suis tout à vous en N.-S.
Votre ancien professeur,
S. J.
57. _De mon Père spirituel._
8 septembre.
Mon cher enfant,
Je connais Lourdes; je sais par mon expérience personnelle ce qu’on y éprouve; après avoir eu le bonheur d’y aller prier déjà trois fois, j’y retournerais volontiers encore. Je ne suis donc pas étonné des joies intimes que vous y avez ressenties et des belles résolutions que vous en avez rapportées: les unes et les autres sont des grâces que vous ne laisserez point stériles, n’est-ce pas?
Vous avez bien prié la Vierge Immaculée pour l’âme de votre cher papa: ayez confiance en Elle. A l’occasion d’un grand pèlerinage à Lourdes, j’ai été appelé à prêter mon ministère pour les confessions: j’ai constaté là, dans le secret du tribunal de la pénitence, plusieurs miracles de conversion, opérés par la prière à Marie et plus étonnants, à mon sens, que maintes guérisons du corps. Ce miracle se fera pour votre père et semble même déjà commencé, puisqu’il assiste maintenant régulièrement à la messe du dimanche. Continuez, mon cher enfant, avec votre sœur, à fortifier vos prières par tous les témoignages d’une affection vraiment filiale et d’une vertu sans exagération comme sans défaillance. Par là vous forcerez la grâce à descendre sur lui, peut-être bientôt. Je prie toujours avec vous.
Quant à votre brave ami Louis, veuillez lui dire qu’ayant, selon votre désir, plaidé auprès du P. Recteur la cause de son admission en Philosophie, j’ai le plaisir de lui annoncer que j’ai réussi. On ne met plus qu’une condition à son entrée; mais je n’ose quasi pas vous la transmettre, par crainte de vous humilier... On veut qu’il s’engage à suivre vos exemples et, au besoin, vos bons conseils: s’il accepte, comme il y a lieu de le supposer, vous voilà terriblement engagé vous-même! Vous sentez-vous de force à porter ce nouveau fardeau?
Je comprends, mon pauvre Paul, que le scandale donné par vos anciens camarades et la réserve qu’il vous impose dans vos relations avec eux, vous chagrinent. Il y a peut-être une distinction à établir: rompez avec les grands coupables et les impénitents, laissez venir à vous et accueillez avec une bienveillance discrète ceux qui vous témoigneront des regrets sincères. Il ne faut pas éteindre la mèche qui fume encore. A vous deux, vous et Louis, il vous sera peut-être possible d’en sauver quelques-uns et de former un groupe de résistance au mal. Essayez, avec la grâce de Dieu et l’aide de Notre-Dame de Lourdes.
Je lui demande de vous protéger vous-même, mon fils, contre toutes les défaillances et de vous ramener au collège, dans quelques semaines, tel que vous êtes parti ou meilleur encore: je vous envoie dans ce but ma bénédiction et vous embrasse paternellement.
Mes respects à vos parents et mes amitiés à Louis.
Votre dévoué en Notre-Seigneur,
S. J.
58. _De mon ami Jean._
12 septembre.
Mon gros,
Ton esprit se résigne-t-il peu à peu à descendre des cimes sacrées et à reprendre contact avec le sol plat des vulgarités profanes? Il le faudra bien. Mais je regrette que pour t’adoucir la chute, tu n’aies pu venir passer huit jours avec moi au Mont-Dore, à un millier de mètres au-dessus de la mer, presque au fond d’une vallée en pente douce que descend la Dordogne. C’eût été une jolie transition entre Lourdes et ta ville natale.
Je te donne à deviner l’agréable surprise qui m’attendait ici. Imagine-toi que, dès le premier jour, en entrant à l’établissement des bains, je me rencontre face à face avec un monsieur, habillé comme moi de flanelle blanche des pieds à la tête, qui s’arrête et me regarde. Je m’arrête, je le regarde et, plongeant au fond de son vaste capuchon, je reconnais la physionomie souriante du P. X..., notre futur professeur de Philo.
«Vous ici, mon Père! Qu’y faites-vous?
--Je prends des bains, je bois de l’eau désagréable, je me gargarise, je me vaporise, je me pulvérise, comme vous sans doute, et je m’ennuie après mes élèves.
--Quelle chance!
--De m’ennuyer après mes élèves?
--Non, pour moi, de vous rencontrer. Etes-vous ici pour longtemps?
--Pour quinze jours encore.
--Moi pour une vingtaine. Vous reverrai-je, mon Père?
--Quand vous voudrez, à l’hôtel des Étrangers.
--Mais c’est une dépendance du nôtre, où je loge avec mes parents.
--Ah! tant mieux. Voulez-vous me présenter à eux?
--Tout de suite?
--Non, après déjeuner: jusque-là j’ai de la besogne.
--Ils seront enchantés de vous voir.
--Est-ce que vous vous promenez beaucoup, Jean?
--Le médecin me l’ordonne; mais je ne connais rien dans ce pays et trouve insipide de me promener seul. Mes parents ne sont guère en état de m’accompagner.
--Et vous avez le pied montagnard?
--Un peu.
--Alors, ce soir, nous pourrions grimper ensemble là-haut, sur le Capucin: cela vous va-t-il?
--Pouvez-vous le demander, mon Père? Merci.
--A tout à l’heure, Jean!
--Au revoir, mon Père.»
Tu juges bien si mes parents furent heureux de me confier au Père. Le soir même, nous grimpâmes au Capucin: c’est un immense bloc arrondi, accessible d’un seul côté, tombant de l’autre vertigineusement à pic. Le Père se montra satisfait de mon endurance, à cette première ascension.
Le lendemain, nous allâmes admirer une jolie cascade et prendre des vues. J’appris là du Père un moyen précieux de se désaltérer sans danger, en pleine chaleur, aux sources glaciales des montagnes. Le voici pour ton usage. On puise de l’eau, on y verse un peu de rhum et l’on avale le tout, à petites gorgées, à travers un morceau de sucre qu’on a dans la bouche. C’est un pur nectar, et un raffinement que les vacances seules peuvent excuser.
Le troisième jour, délicieuse flânerie sur le vaste plateau qui domine les bains, véritable tapis de verdure, où le pied se pose sans la moindre fatigue. Au milieu, un ruisseau de cristal, qui, sur un assez long espace, en vertu de la vitesse acquise, va contre mont. Par endroits, des touffes de myrtilles, qu’on croque avec plaisir. Puis des vaches qui, tout en ruminant philosophiquement (dit le Père), vous regardent avec sympathie. Et surtout de l’air, de l’air à pleins poumons, pur, dilatant, vivifiant, aromatisé parfois de la bonne senteur des sapins. Tant qu’on le respire sur les hauteurs, il semble nourrissant et donner des ailes: au retour, quand on s’assied à table, on sent qu’il vous a creusé l’estomac jusqu’au talon. Ma mère est effrayée de ce que je dévore.
Hier enfin, nous croyant suffisamment entraînés, nous avons entrepris l’assaut des grandes hauteurs, en commençant par le Puy-Gros et la Benne. Ces deux têtes, unies par une encolure peu profonde, sont à 1700 mètres, et nues comme un crâne d’académicien ou de sénateur. Vue superbe, quoique assez bornée, sur le fouillis des montagnes et sur la vallée de la Dordogne. Comme on se sent loin du monde, là-haut, et petit devant les œuvres du Créateur! J’ai mieux compris pourquoi Dieu aime à se faire adorer sur les sommets. En montant, nous avions rencontré une petite bergère, qui, tout en gardant ses vaches, un tricot dans les mains, chantait de tout son cœur l’_Ave maris stella_, comme à l’église: cette enfant comprenait par instinct que la belle grande nature est le temple du bon Dieu.
Écoute une attention délicate de ce Dieu si bon. Une fois arrivés au sommet du Puy-Gros, nous mourions de soif. Nous avions bien notre gourde de rhum; mais où trouver de l’eau? En approchant d’une roche plate qui semblait indiquer le point culminant, ô miracle! nous la trouvons percée, à la surface, d’une dizaine de cuvettes naturelles; l’orage de la veille les avait remplies d’une eau admirablement limpide, à laquelle le vent avait conservé toute sa fraîcheur. Nous dîmes notre _Benedicite_; puis, mollement couchés sur l’herbette à l’abri du rocher, nous pûmes arroser à plaisir nos provisions de bouche et, après déjeuner, nous nous payâmes un brin de toilette, chacun dans son lavabo fourni par le ciel. Cela ne te fait pas venir l’eau à la bouche?
Aujourd’hui, repos indispensable pour refaire nos jarrets et pour t’écrire. Mais demain, grandissime excursion au Puy de Sancy, le roi des Monts-Dore, haut de 1886 mètres. Il y aura des ânes pour les amateurs.
Tu vois que, si ma vie n’est pas tout à fait celle d’un sybarite, vu l’exercice qu’elle comporte, je vais pourtant de plaisir en plaisir. C’est au P. X... que je le dois; mais il prétend que c’est le contraire, et que l’obligé, c’est lui. De fait, à regarder les apparences, on pourrait croire qu’il s’amuse autant que moi: mais bien naïf est qui se fie aux Jésuites! Ils s’entendent parfaitement à dissimuler leurs vertus--ou du moins à les accommoder à la faiblesse humaine. Le P. X... sait vivre et rire. Mon père, qui est chrétien, mais n’avait jamais vu de jésuite dans l’intimité, disait l’autre jour: «Je ne me les figurais pas comme cela: au moins ils ne rendent pas la religion désagréable!»
Bref, mon ami, si tu étais ici avec nous, ce serait un idéal de vacances. Hélas! je te vois là-bas, dans la plaine, dans le marécage, respirant un air à couper au couteau, de la poussière à rendre aveugle, de la fumée à étouffer, buvant une eau empoisonnée par l’industrie moderne, mangeant sans appétit, dormant sans sommeil, traînant sur un affreux pavé le morne boulet de l’ennui. Mon pauvre gros, que ne viens-tu demain au Sancy! Un âne de plus (je parle de celui que tu aurais l’honneur... non, qui aurait l’honneur de te conduire) ne serait pas d’un mauvais effet dans la caravane.
Mais c’est mal de faire danser ainsi devant toi la pomme de Tantale: pardonne. Cela vient du grand désir que j’aurais de nous récréer tous deux et de te mettre à l’avance en relation avec notre professeur désigné. Tu te tromperais, d’ailleurs, si tu te figurais qu’en cheminant par monts et par vaux, nous ne faisons que rire et plaisanter. Le P. X... est un homme très sérieux, quand il veut, et moi (tu le sais) aussi. Il veut bien me donner un avant-goût des études philosophiques et quelques bons conseils pour me les rendre profitables: tu en auras ta part, quand je te reverrai. Nous avons parlé aussi du collège, de la Congrégation, de toi et de tout ce qu’on peut attendre de ton intelligence, de ton travail, de ta bonne influence. Il compte beaucoup sur tout cela et je lui ai promis en ton nom que tu ne démentirais pas ses espérances.
Un homme averti en vaut deux, mon gros. Quand on a failli remporter une _mention très honorable_, on est tenu de hausser sa vertu au niveau de sa gloire: diplôme oblige. Moi qui n’ai attrapé qu’un _assez bien_ à cause de ces maudites Mathématiques, j’ai droit à me reposer sur mon passé: toi, il faudra que tu marches en avant, à la tête, en tout. _Intelligenti pauca_: si je te prêchais trop, tu finirais par me reprocher d’être toujours sur ta nuque, comme un cornac sur celle d’un éléphant... Ne te fâche pas de la comparaison: l’éléphant est un animal très noble et très estimé, non seulement pour ses dents, mais aussi et principalement pour son intelligence.
Ton ami Louis viendra-t-il décidément nous rejoindre? S’il te ressemble (je dis cela pour faire passer mes autres impertinences), je ne demande pas mieux que de conclure amitié avec lui.
Es-tu content? Si tu ne l’es pas, tu as tort; car au fond, tout au fond,
Va, je ne te hais point!
Prie pour moi. Et bonnes vacances!
JEAN.
59. _De ma sœur._
8 octobre.
Mon cher frère,
Voilà toute une semaine déjà de solitude! Ne me demande pas si j’ai encore le crève-cœur, ni combien de fois je monte dans ta chambre causer avec ton portrait, que j’ai mis là pour te remplacer. Il faut me pardonner cette petite folie: elle m’aide à prendre patience. Car après ces deux mois de vacances, où tu t’es montré si bon, ton départ a terriblement changé ma vie. Mais puisque je te l’ai promis, je veux être raisonnable.
Maman se console en consolant la mère de Louis, qui vient nous voir assez souvent. La pauvre femme! N’ayant plus son fils, elle n’a plus rien, sinon le plaisir d’en parler avec nous. Son beau-frère lui tient rigueur de ce qu’elle lui a forcé la main pour faire entrer son pupille chez les Pères; il tremble encore à la seule pensée des désagréments que cet acte de témérité pourrait lui attirer. Il en a fait l’aveu à papa, qui lui a répondu net: «Vous avez peur d’être appelé jésuite?... C’est un tort. Je me suis aperçu que ça ne tue pas et, croyez-moi, ça vaut mieux que d’être déshonoré par ses enfants.»--«Je vous crois, monsieur Ker», a balbutié le brave homme abasourdi, et il s’est empressé de prendre son chapeau, craignant peut-être que papa ne l’invitât à venir dimanche avec lui à la grand’messe.
Sais-tu qu’il devient tout à fait pieux, notre cher papa? Sa tenue recueillie à l’église fait l’édification de la paroisse; le sermon ne lui paraît plus si monotone, ni les cérémonies trop longues. Je pense qu’il ira bientôt à vêpres: il a déjà remarqué que ton paroissien peut servir aussi à chanter les psaumes en latin. Ce paroissien fait des miracles.
Les lettres que madame X... reçoit de Louis débordent d’enthousiasme. Il vante le bon ordre et le régime de la maison, la direction paternellement ferme des maîtres, la facilité de rapport avec les élèves, le respect général des convenances, le sentiment du devoir, l’entrain au travail comme au jeu, l’esprit de famille, et dit qu’on ne peut comparer le collège avec le lycée, parce que c’est tout un autre monde. Aussi il promet à sa mère de lui donner désormais le plus de contentement possible, en ajoutant que, pour cela, il n’aura qu’à regarder... tu devines qui, et à faire comme lui. Là-dessus, tableau de l’estime qui entoure Paul, de la confiance absolue que lui témoignent les Pères, de l’affection qu’il inspire à ses camarades, de l’heureuse influence qu’il exerce même sur les moins traitables. Finalement, après la grâce de Dieu, c’est sur ton amitié qu’il compte pour arriver, avec le temps, à te ressembler un peu. Je sais tout cela par cœur, parce que je l’ai lu trois fois, dans le texte original, et je ne dis pas tout, pour ne pas te couvrir de confusion. Tu comprends que c’est pour nos parents et moi du pain bénit, et qu’on n’en perd pas une miette.
Je veux te remercier encore une fois, mon cher Paul, des avis et des conseils fraternels que tu m’as donnés pendant ces bonnes chères vacances. Les ai-je toujours assez bien reçus, dis? Si je ne l’ai pas fait (car, malgré tout, je me sens beaucoup trop fière encore), pardonne-moi. Je ne les ai pas oubliés et je m’applique tous les jours à les faire passer dans ma conduite. Mais si tu étais là, tout irait bien mieux.
Tu m’as dit qu’à cause de tes études, maintenant plus sérieuses, tu ne pourrais plus nous écrire aussi longuement que l’an dernier: ce sera une grosse privation. J’aurais tant voulu savoir tout ce que tu fais et vivre ta vie au jour le jour, afin de m’encourager par ton exemple à mieux remplir tous mes devoirs!
Au moins, prions bien l’un pour l’autre, mon vrai frère, et aimons-nous comme le bon Dieu nous aime. Je t’embrasse.
JEANNE.
Ta mère aussi, mon cher Paul, regrette le jeûne auquel nous allons être condamnés tous par la réduction de tes loisirs; mais ton devoir passe avant notre satisfaction. Remplis-le toujours vaillamment, avec l’aide de Dieu et de Marie!
60. _A ma sœur._
10 octobre.
Ma bonne Jeanne,
On n’est jamais trahi que par ses amis. J’ai prié Louis de se souvenir qu’un philosophe doit savoir modérer sa langue, s’il ne veut pas risquer de commettre des exagérations toujours regrettables. Qu’il dise du collège tout le bien qu’il en pense: il n’en dira jamais trop. Mais pour ce qui regarde les vertus qu’il m’octroie si libéralement, je proteste contre le verre grossissant à travers lequel son amitié les mesure: quand il m’aura vu quelque temps de plus près, il en rabattra.
De son côté, mon autre ami Jean vient de me jouer un tour encore plus traître. Tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un préfet de Congrégation chez les Jésuites?... C’est un élève qu’on place sur le chandelier pour éclairer de ses vertus toute une division. A la chapelle de Congrégation, il préside les réunions sur une estrade, assisté de ses deux assistants. Dans les grandes circonstances, il complimente, au nom de tout le collège, le P. Recteur ou les illustres étrangers qui nous honorent de leur visite. C’est encore à lui qu’on recourt, lorsqu’il s’agit de plaider auprès des Supérieurs, soit une amnistie, soit une faveur exceptionnelle, promenade ou lever de six heures. Si, au prestige que lui donnent tous ces honneurs, il joint certaines qualités personnelles d’intelligence et de caractère, ses condisciples trouveront naturel, en mainte occasion, de lui déférer le rôle délicat d’arbitre des querelles et de redresseur des torts. Mon ami Jean remplissait depuis un an ces multiples devoirs de la préfecture avec une perfection qui ne laissait rien à désirer et, par conséquent, le bien commun semblait demander qu’on ne lui cherchât pas de remplaçant. C’était, je pense, l’avis de tout le Conseil de Congrégation, certainement le mien.
Or, il y a trois jours, quand le Conseil s’assembla pour désigner les candidats qu’on propose d’ordinaire aux suffrages des Congréganistes, Jean demanda la parole et dit: «Mon R. Père, j’ai porté le fardeau de la préfecture pendant toute une année: il me semble qu’un changement de titulaire ne pourrait qu’être utile à la Congrégation et à moi-même. Avec votre agrément, je décline donc toute nouvelle candidature à cette charge et je prie les Conseillers de reporter leur voix sur une autre tête. Il ne manque point ici de confrères qui méritent cet honneur aussi bien et mieux que moi.» Le Père n’objecta rien. On vota et je sortis en tête de la liste, évidemment comme ami de Jean. Je protestai de toutes mes forces que je ne me sentais pas à la hauteur de la tâche et que Jean, préfet modèle, avait rendu la place difficile à remplir pour n’importe qui, mais tout à fait impossible pour moi, le dernier venu. Je demandai, en conséquence, que l’on recommençât le vote. Hélas! je n’y gagnai rien: ils me maintinrent au premier rang et les Congréganistes ratifièrent le choix.
Je suis donc préfet, pour mon malheur et le malheur des autres, et ce misérable Jean, nommé mon premier assistant, se frotte les mains sous mon nez en me disant: «Pincé, mon gros! Chacun son tour.» Mais je ne me tirerai jamais honorablement d’affaire, si maman et Jeanne ne disent pas tous les jours, et papa le dimanche à la messe, une prière spéciale à mon intention. J’y compte.
Ce n’est pas tout. Le préfet est aussi, de droit, président d’une _Conférence_ établie en première division. Elle a pour but de nous faire faire, autant que notre situation d’élèves pensionnaires le permet, l’apprentissage de la charité et (si le mot n’est pas trop prétentieux) de l’action populaire.
Notre premier moyen de contact avec le pauvre peuple, c’est l’instruction religieuse, que vingt à vingt-cinq enfants d’ouvriers viennent recevoir chez nous, chaque semaine, au temps de la récréation. Dix à douze catéchistes, philosophes ou rhétoriciens, ont chacun leur petit groupe de deux ou trois gamins, dont ils s’ingénient, rarement sans peine, quelquefois avec un succès très consolant, à éclairer l’esprit et à former le cœur. Ils sont aidés dans cette tâche par des leçons de choses sur tableaux coloriés, par de petites conférences sur l’histoire sainte, enfin par une bibliothèque de bons livres.
Les enfants sont ensuite récompensés, selon leur bon vouloir, par des secours que nous allons porter régulièrement à leurs familles, sous la conduite du P. Directeur, toujours pendant les récréations. C’est notre second moyen d’entrer en relations avec les pauvres gens. Nos visites les habituent à voir le prêtre et dissipent leurs préjugés contre l’indifférence des riches et des fils de riches; ils se soulagent à nous raconter leurs souffrances et se laissent peu à peu, quelques-uns du moins, ramener aux pensées et aux pratiques chrétiennes. Nous-mêmes, nous apprenons là à compatir aux privations d’autrui, en les voyant de près, et à nous priver aussi pour de plus malheureux que nous.
Tu avoueras que c’est une fort belle œuvre; mais comme toutes les œuvres et comme la guerre, elle a son nerf, qui est l’argent. Il nous en faut beaucoup, parce que ces pauvres gens ont beaucoup de besoins: chez certains règne la misère noire et une détresse à fendre l’âme. Je quête auprès des élèves, tous les dimanches; mais les bourses des collégiens ne sont pas aussi larges que leurs cœurs et, sans l’aide des bonnes âmes du dehors, nous serions, comme les budgets modernes, en déficit perpétuel.
Papa, maman, Jeanne, vous êtes de bonnes âmes, n’est-il pas vrai? Or donc, pour faire honneur à ma nouvelle présidence, je te charge, ma sœur, de réclamer à papa, chaque dimanche, au sortir de la messe, le prix de location de mon paroissien, et comme il ne s’agit pas d’un paroissien vulgaire (je parle du livre--et de papa), j’espère un fort minimum. Je l’autorise à le prendre sur mon futur héritage, que je ne souhaite pas de recueillir avant un siècle.
Maman et toi, ma chérie, tâchez de trouver le loisir et la laine nécessaires pour me tricoter, de vos habiles mains, chaque semaine, à l’intention de mes pauvres gamins, quelque petite pièce de vêtement bien chaud pour l’hiver, bas, chausson, gilet, châle, cache-nez, etc. Si tu pouvais débaucher pour le même travail une demi-douzaine d’amies et ramasser n’importe où quelques vieux vêtements encore mettables pour homme, femme ou enfant, je te baiserai sur les deux yeux. Nous faisons une distribution ordinaire à la fin de chaque mois et une extraordinaire en la fête de Noël.
J’ai fini mon boniment et je me félicite d’avance, avec mes petits pauvres, des jolis cadeaux que l’Enfant Jésus, leur frère du ciel, m’enverra par la poste de Z.