Part 4
Mais quittant cette direction à la hauteur de Saint-Michaël, ils abandonnèrent la côte, traversèrent les collines et rejoignirent le Yukon à Anvik, à quelques centaines de milles de son embouchure. Puis, vers le Sud-Ouest, ils passèrent Koyukuk, Tanana et Minook, contournèrent Fort Yukon, voyagèrent en deçà et au delà du cercle arctique et enfin reprirent la route du Sud par les plaines. Ce fut un rude trajet et Fortuné n’aurait pas compris l’insistance d’Uri à le suivre si celui-ci ne lui avait parlé d’une exploitation qu’il possédait à Eagle.
Cette ville se trouvait aux confins du territoire. Quelques milles plus loin, à Fort Cudaly, le drapeau britannique flottait sur la caserne.
Puis venaient Dawson, Pelly, les Cinq-Doigts, Bras-du-Vent, le Carrefour-du-Caribou, Linderman, le Chilcoot et enfin Dyea.
Le lendemain de leur séjour à Eagle, ils se levèrent tôt. C’était leur dernière étape, celle où ils devaient se séparer.
Fortuné se sentait le cœur léger. Il flottait dans l’air une promesse de printemps et les jours commençaient à devenir plus longs. Le chemin passait en territoire canadien. La liberté était à sa portée, le soleil était de retour et chaque journée qui s’écoulait le rapprochait du grand monde extérieur.
La terre était vaste et, une fois de plus, il pouvait envisager l’avenir avec le plus grand optimisme.
Il se mit à siffler au moment du déjeuner et fredonna des bribes de chansons joyeuses, tandis qu’Uri ramassait les ustensiles et harnachait les chiens.
Bientôt tout fut prêt et les jambes lui fourmillaient du désir de partir, quand Uri fit un geste inattendu.
--As-tu jamais entendu parler de la Piste du Cheval Mort?
Il regardait d’un air pensif Fortuné qui, irrité de ce retard, répondit non de la tête.
--On fait parfois des rencontres en des circonstances que rien ne saurait effacer de la mémoire, poursuivit Uri d’une voix basse et très lente. C’est en pareil cas que je fis la connaissance d’un homme sur la Piste du Cheval Mort. En 97, faire franchir la Passe Blanche à son équipement a causé le désespoir de plus d’un mineur, et ce n’est pas sans raison qu’on l’a baptisée ainsi.
«Les chevaux tombaient comme des mouches dès les premiers froid, et de Skaguay au lac Bennett leurs cadavres pourrissaient par monceaux.
«Ils mouraient aux Rochers, ils s’empoisonnaient au Sommet et crevaient de faim aux Lacs. Ils tombaient sur le bord de la piste, quand elle existait, ou passaient à travers la glace dans la rivière; ils se noyaient avec leurs fardeaux ou s’écrasaient contre les brisants; ils se rompaient les jambes dans les crevasses ou se cassaient les reins en tombant à la renverse avec leurs ballots; ils disparaissaient dans des fondrières, s’enlisaient dans la vase, s’éventraient dans les marais où les troncs d’arbres bruts s’enfonçaient à pic.
«Leurs maîtres les tuaient à coups de feu ou les faisaient trimer jusqu’à ce qu’ils tombassent d’épuisement, puis revenaient à la baie et s’en procuraient d’autres.
«Certains ne prenaient même pas la peine d’achever les pauvres bêtes: ils leur enlevaient leur harnachement, arrachaient leurs fers et les abandonnaient où elles étaient tombées. Ceux que le désespoir n’atteignait pas encore avaient des cœurs de pierre et ces hommes de la Piste du Cheval Mort devenaient semblables à des bêtes.
«C’est là que j’ai rencontré un homme qui avait la bonté et la patience d’un Christ. Et il était sincère. A la halte de midi, il déchargeait les chevaux pour qu’eux aussi eussent leur part de repos. Il paya le fourrage jusqu’à cinquante dollars le quintal et même davantage. Il se servait de ses propres couvertures pour leur matelasser le dos quand ils venaient de s’écorcher.
«Les autres laissaient les cuirs creuser dans la chair des trous profonds comme des seaux, et quand un fer se perdait, la bête usait son sabot en marchant sur un moignon sanglant: il dépensa son dernier dollar à acheter des clous de maréchal.
«Je sais tout cela, car nous dormions ensemble et nous mangions à la même gamelle, et nous sommes devenus frères de cœur dans un lieu où les hommes perdaient la notion exacte des choses et crevaient en blasphémant Dieu.
«Il ne rechignait jamais pour relâcher une courroie ou la resserrer, et parfois ses yeux se mouillaient devant un tel océan de misères. A un certain endroit, la falaise était si escarpée que les chevaux portaient toute leur charge sur leur arrière-train et devaient s’agripper comme les chats avec les jambes de devant.
«Le chemin était jonché des carcasses de ceux qui étaient retombés. Mon compagnon se tenait là, dans une puanteur d’enfer, et, d’un mot d’encouragement, d’une tape sur la croupe au moment propice, il aidait la file à passer. Et quand l’un d’eux s’embourbait, il barrait la route jusqu’à ce que l’animal fût retiré, et personne n’aurait pu l’en empêcher.
«A la fin de notre étape, un homme qui avait déjà tué cinquante chevaux voulut nous acheter les nôtres, des _cayuses_[2] de montagne de l’est de l’Orégon. Nous levâmes les yeux vers lui, ensuite nous regardâmes nos bêtes. Il offrait cinq mille dollars et nous étions sans le sou, mais nous songeâmes à l’herbe vénéneuse du Gomm et au passage sur la falaise, et l’homme, qui était mon frère, ne dit pas un mot, mais partagea les cayuses en deux groupes, les miens d’un côté, les siens de l’autre, puis me regarda.
[2] Cayuses: petits chevaux à longs poils et grosse tête.
«Nous nous comprîmes. Alors il emmena mes chevaux à l’écart et je pris les siens et, à coups de fusil, nous les tuâmes tous, jusqu’au dernier, pendant que l’individu qui avait déjà perdu cinquante chevaux nous injuriait à se rompre le gosier. Mais cet homme à qui j’étais attaché par les liens de la fraternité, sur la Piste du Cheval Mort...
--Oui! c’était John Randolph, conclut Fortuné en ricanant.
Uri fit un signe affirmatif et dit:
--Je suis heureux que tu aies compris.
--Je suis prêt, répondit Fortuné, et son visage avait repris son ancienne expression d’amertume et de lassitude.
«Allons-y, mais faisons vite!»
Uri Bram se releva.
--Tous les jours de ma vie j’ai eu foi en Dieu. Je crois qu’Il aime la justice, qu’actuellement Il nous voit et qu’Il a choisi entre nous. Je crois qu’Il attend pour exprimer sa volonté par ma propre main. Et j’en suis tellement convaincu que nous égaliserons les chances pour lui permettre de manifester sa décision.
Le cœur de Fortuné bondit à ces paroles. Il ne savait pas grand’chose du dieu d’Uri, mais il croyait à la veine et elle le favorisait depuis la nuit où il avait détalé vers la grève, à travers la neige.
--Mais nous n’avons qu’un seul revolver, objecta-t-il.
--Nous tirerons à tour de rôle, répliqua Uri, et, en même temps, il retirait le barillet du Colt de l’autre et l’inspectait. Et les cartes décideront! Une partie de sept.
Le sang de Fortuné s’échauffait à l’idée du jeu; il tira les cartes de sa poche. Sûrement, la veine n’allait pas l’abandonner maintenant. Il songea que le soleil était revenu, lorsqu’il coupa pour la main, et il tressaillit de joie en voyant que c’était à lui de commencer.
Il battit les cartes, les donna et Uri coupa le valet de pique. Ils abattirent leurs jeux. Uri était sans atouts, alors que Fortuné montrait l’as deuxième. La liberté lui paraissait bien proche, tandis qu’ils comptaient les cinquante pas.
--Si Dieu diffère sa vengeance et que tu m’abattes, les chiens et le reste t’appartiennent. Tu trouveras un acte de vente bien en règle dans ma poche, déclara Uri, se tenant droit devant lui, la poitrine offerte.
Fortuné chassa de son esprit la vision du soleil étincelant sur les mers et se prépara à tirer. Il y mit le plus grand soin. Deux fois il abaissa son arme, tandis que la brise du printemps battait les pins. Puis, se ravisant, il mit un genou à terre, empoigna le revolver à deux mains et fit feu.
Uri tourna à demi sur lui-même, étendit les bras, chancela un instant et s’affaissa dans la neige.
Mais Fortuné se rendit compte qu’il l’avait touché trop d’un côté, autrement il n’aurait pas tourné.
Quand Uri, maîtrisant la douleur et s’efforçant de se relever, lui fit signe qu’il voulait l’arme, Fortuné songea à tirer une seconde fois. Mais il repoussa cette idée. La veine lui avait déjà été favorable, et s’il trichait maintenant, elle pourrait se retourner contre lui. Non, il jouerait franc jeu. Au reste, Uri était bien atteint, et serait sans doute incapable de tenir le lourd revolver Colt assez longtemps pour le mettre en joue.
--Où est ton Dieu maintenant? dit-il d’un air railleur en remettant l’arme au blessé.
Uri lui répondit:
--Dieu n’a pas encore parlé. Prépare-toi à l’entendre.
Fortuné se plaça devant lui, mais en effaçant la poitrine, de façon à présenter moins de cible.
Uri titubait comme un homme ivre, mais il attendait que la douleur eût desserré ses griffes.
Le revolver était pesant, et, comme Fortuné, Uri eut l’impression qu’il ne pouvait tirer. Mais il le tint à bras tendu au-dessus de sa tête et l’abaissa lentement. Quand la poitrine de Fortuné et le guidon passèrent en ligne devant ses yeux, il pressa la détente.
Fortuné ne pivota point sur lui-même. Cependant la vision joyeuse de San Francisco s’évanouit et tandis que la neige, étincelante sous le soleil, s’obscurcissait à ses yeux, il cracha sa dernière malédiction sur l’ultime chance dont il n’avait pas su profiter.
OÙ BIFURQUE LA PISTE
Ah! pourquoi faut-il donc quitter ce pays Et te laisser, ma mie!
(Chanson populaire souabe.)
Le chanteur, garçon au teint clair et au regard joyeux, se pencha pour ajouter un peu d’eau dans la marmite où mijotaient des haricots, puis se releva, un brandon dans la main, et dispersa les chiens réunis en cercle autour de la boîte aux provisions et de son installation culinaire.
Ses yeux bleus, sa longue chevelure d’or et sa robuste vivacité faisaient plaisir à voir.
Le disque blafard de la nouvelle lune apparaissait au-dessus de la file blanche et serrée des sapins coiffés de neige qui entouraient le camp et l’isolaient du monde extérieur.
Au firmament clair et froid, les étoiles sautillaient avec des mouvements vifs et rythmiques.
Vers le Sud-Est, une lueur verdâtre qui allait en s’affaiblissant annonçait l’aurore boréale. Au tout premier plan, deux hommes étaient étendus sur des peaux d’ours qui leur servaient de lit. Sous ces peaux s’étalait une couche de six pouces de rameaux de sapins posés à même la neige. Les couvertures étaient enroulées.
Derrière eux, ils avaient pour abri une sorte d’écran formé d’une toile fixée entre deux arbres, inclinée à quarante-cinq degrés, et qui reflétait la chaleur du feu dans la direction des peaux.
Un autre homme assis sur un traîneau rapproché du brasier, raccommodait des mocassins.
Vers la droite, un monceau de gravier gelé et un treuil grossièrement bâti indiquaient l’endroit où ils peinaient chaque jour dans leur morne recherche du filon rémunérateur.
A gauche, se dressaient quatre paires de raquettes dénotant le mode de locomotion auquel ils avaient recours une fois sortis de l’emplacement de neige battue du camp.
La chanson populaire souabe résonnait, étrangement touchante sous les froides étoiles du Nord, et attristait les hommes désœuvrés autour du feu, après les fatigues de la journée.
Un malaise obscur et un besoin analogue à la faim envahissaient leurs cœurs et transportaient leurs âmes au Sud, par delà les montagnes, vers les pays du soleil.
--Pour l’amour de Dieu, Sigmund, tais-toi! dit un des hommes d’un ton de reproche.
Ses mains se crispaient douloureusement, mais il les dissimulait dans les plis de la peau d’ours sur laquelle il était étendu.
--Et pourquoi donc, Dave Wertz? demanda Sigmund. Pourquoi ne chanterais-je pas si le cœur m’en dit?
--Parce qu’il ne le faut pas, voilà tout. Jette un regard autour de toi, l’ami, et pense à la nourriture dont nous avons souillé nos organes pendant les derniers douze mois et à la façon dont nous avons vécu et trimé comme des bêtes.
Sigmund, l’homme aux cheveux d’or, ainsi sermonné, examina tout ce qui l’entourait, depuis les chiens-loups au pelage givreux jusqu’aux images de vapeur produits par la respiration de ses camarades.
--Pourquoi mon cœur ne serait-il pas gai? dit-il en riant. Tout va bien! Quant à la mangeaille...
Il plia le bras et caressa son biceps saillant.
--Et si nous avons vécu et trimé comme des bêtes, n’avons-nous pas été payés comme des rois? Le filon rend vingt dollars à la batée et nous savons qu’il est profond de huit pieds. C’est un autre Klondike,--nous en sommes sûrs--et Jim Hawes, que voilà à côté de toi, le sait aussi, et il ne s’en plaint pas. Et Hitchcock! Il coud les mocassins comme une vieille femme et attend ce que l’avenir lui réserve. Il n’y a que toi qui ne puisses attendre et travailler jusqu’au moment du lavage, au printemps. Alors, nous serons tous riches comme des Crésus. Seulement, tu perds patience. Tu veux retourner aux États. Moi aussi; j’y suis né. Mais je peux attendre, lorsque chaque jour je vois l’or de la batée, jaune comme le beurre dans la baratte. Toi, tu voudrais déjà mener la bonne vie et, comme un gosse, tu pleures pour l’avoir dès maintenant. Bah! Pourquoi ne chanterais-je pas:
L’an prochain, aux premiers beaux jours, Je te reviendrai pour toujours. Et si tu m’as été fidèle, Je compte t’épouser, ma belle!
Dès que j’aurai fini mon temps Je ne tarderai pas longtemps Et si...
L’année prochaine, à la moisson Je rentrerai dans ta maison, Et si...
Lorsque les raisins seront mûrs Tu me reverras dans ces murs Et si...
Les chiens, hérissés et grondants, se rapprochèrent en cercle de la lumière du feu.
On entendait un crissement monotone de raquettes, coupé, à intervalles réguliers, par le glissement du talon qu’accompagnait un bruit de sucre qu’on tamise.
Sigmund interrompit son chant pour écarter les bêtes à grand renfort de jurons et de tisons.
Tout à coup, une silhouette couverte de fourrures apparut en pleine lumière et une jeune Indienne, se débarrassant de ses raquettes, rejeta en arrière le capuchon de sa parka en peaux d’écureuil, et resta debout au milieu d’eux.
Sigmund et les autres, étendus sur la peau d’ours, la saluèrent du nom de Sipsu, ainsi que du familier: _Hello!_ Mais Hitchcock se déplaça sur le traîneau pour qu’elle pût s’asseoir à côté de lui.
--Et comment ça va, Sipsu? demanda-t-il, parlant comme elle dans un anglais décousu et en _chinook_[3] corrompu. La faim sévit-elle toujours au camp? Et le docteur-sorcier a-t-il enfin trouvé pourquoi le gibier manque et pourquoi l’élan a disparu de la contrée?
[3] _Chinook_, jargon indien dans lequel entrent des mots français et anglais.
--Non, c’est toujours pareil. Il y a fort peu de gibier et nous nous préparons à manger les chiens. Mais le docteur-sorcier a découvert la cause de tous nos maux, et demain il veut sacrifier aux dieux et purifier le camp.
--Quelle est la victime désignée par le sort? Un nouveau-né ou quelque pauvre diablesse de squaw vieille et tremblante, à charge à la tribu et dont on voudrait se débarrasser?
--Ce n’est pas ainsi que le sort a parlé. Pour conjurer ce terrible fléau, on a choisi ni plus ni moins que la fille du chef; moi-même, Sipsu!
--Enfer!
Le mot vint lentement aux lèvres de Hitchcock, puis éclata, plein et sonore, sur un ton qui trahissait l’émotion et la surprise.
--Voilà pourquoi nos pistes se séparent, la tienne et la mienne, continua-t-elle avec calme; et je suis venue pour que nous puissions nous regarder une fois encore, la dernière.
Elle descendait d’une race inculte, et ses traditions, ainsi que son existence, étaient primitives. Elle considérait la vie d’une façon stoïque et, pour elle, le sacrifice humain était dans l’ordre des choses.
Les puissances qui règlent la lumière du jour et les ténèbres, le courant et la gelée, la naissance des bourgeons et la mort de la feuille, étaient irritées et voulaient être apaisées. Elles le témoignaient de différentes façons, soit par la mort dans l’eau à travers les croûtes de glace perfide, soit par l’étreinte de l’ours grizzly ou par la maladie dévorante qui saisit l’homme dans sa cabane et le fait tousser jusqu’au moment où la vie de ses poumons s’échappe par la bouche et les narines.
C’est ainsi que les dieux réclamaient le sacrifice.
Le docteur-sorcier connaissait leurs secrets, et son choix était infaillible.
C’était tout naturel. La mort frappe de nombreuses manières; elle n’est, après tout, que la manifestation de la volonté impénétrable des dieux.
Les origines d’Hitchcock étaient plus modernes, ses traditions moins concrètes et son langage moins respectueux. Il dit:
--Mais non, Sipsu! Tu es jeune et en pleine joie de vivre. Le docteur-sorcier est un fou et sa décision, inique. Cela ne se fera pas!
Elle répondit en souriant:
--La vie n’est pas douce, et pour bien des raisons. D’abord, elle a créé l’un de nous blanc et l’autre rouge, ce qui est injuste; puis, après avoir fait se rencontrer nos pistes, elle les sépare, et nous n’y pouvons rien. Une fois déjà, les dieux étant courroucés, tes frères sont venus au camp. C’étaient trois hommes vigoureux, et ils dirent, en voyant la victime: «Ce sacrifice n’aura pas lieu.» Mais tous trois périrent peu après, et l’immolation eut lieu tout de même.
Hitchcock fit signe qu’il comprenait, puis, se tournant à demi, éleva la voix:
--Écoutez camarades! Il se prépare au camp un crime odieux. On va assassiner Sipsu. Que dites-vous de cela?
Wertz et Hawes se regardèrent, mais aucun d’eux ne desserra les dents.
Sigmund baissa la tête et caressa le chien de berger qu’il tenait entre les genoux. Il avait amené Shep avec lui et était très attaché à l’animal. En fait, certaine jeune fille vers laquelle allaient toutes ses pensées, et dont la photographie qu’il portait dans un médaillon sur la poitrine l’incitait à chanter, lui avait donné le chien en même temps que sa bénédiction, au moment des adieux avant son départ vers le Nord.
--Que dites-vous de cela? répéta Hitchcock.
--Il se peut que ce ne soit pas si sérieux, répondit Hawes, délibérément. Ce n’est sans doute qu’une imagination de femme.
--Il ne s’agit pas de cela!
Hitchcock sentit la chaleur de la colère l’envahir, devant leur mauvaise foi évidente.
--La question est de savoir si nous les laisserons faire, au cas où ce qu’elle dit est vrai. Qu’allons-nous décider?
--Je ne vois aucune raison pour intervenir, reprit Wertz. C’est la façon d’agir de ces gens, leur religion, et cela ne nous regarde pas. Notre seul souci, c’est de ramasser la poudre d’or et de sortir au plus vite de cette contrée abandonnée de Dieu. Elle ne peut être habitée que par des bêtes. Et que sont ces diables noirs, sinon des bêtes? D’ailleurs, nous ferions là une sacrée opération.
--C’est aussi mon avis, approuva Hawes.
--Nous voilà quatre, à trois cents milles du Yukon ou d’un blanc. Que pouvons-nous risquer contre une cinquantaine d’Indiens? Si nous ne voulons pas vivre en bonne intelligence avec eux, il ne nous reste qu’à déguerpir. Si nous préférons nous battre, nous sommes écrasés d’avance. De plus, nous avons tapé dans le filon, et par Dieu! moi, du moins, je m’y accroche!
--Moi _idem_, appuya Wertz.
Hitchcock se tourna avec un geste d’impatience vers Sigmund, qui fredonnait:
Lorsque les raisins seront mûrs Tu me reverras dans ces murs.
--Eh bien! voici ce que je pense, Hitchcock! dit-il enfin. Je suis dans le même bateau que les autres. Devant une soixantaine de mâles qui ont pris la décision de tuer cette vierge, nous ne pouvons rien. Un seul assaut, et nous voilà balayés du paysage. Et à quoi cela servirait-il? Ils auraient la fille tout aussi bien. Il n’est pas prudent de contrecarrer les habitudes d’un peuple, à moins d’être en force.
--Mais nous sommes en force! interrompit Hitchcock. Quatre blancs valent bien cent Peaux-Rouges. Songe donc à la jeune fille!
Sigmund caressa le chien d’un air pensif.
--Mais je ne fais qu’y songer, à la jeune fille! Ses yeux sont bleus comme un ciel d’été et rieurs comme la mer étincelante sous le soleil; sa chevelure est blonde comme la mienne et tressée en nattes aussi épaisses que le bras d’un homme. Depuis de longs jours, elle m’attend là-bas sur une terre meilleure, et maintenant que nous touchons à la fortune, tu penses bien que je ne vais pas l’abandonner.
--Et moi, j’aurais honte de regarder dans les yeux bleus d’une femme alors que mes mains seraient teintes du sang d’une autre aux yeux noirs, ricana Hitchcock, car il avait dans l’âme le sentiment de l’honneur et de la bravoure, ainsi que le désir d’accomplir les choses pour elles-mêmes sans s’arrêter à leurs conséquences.
Sigmund hocha la tête:
--Tu n’arriveras pas à me fâcher, Hitchcock, ni à me faire commettre des folies, sous prétexte que tu es fou toi-même. Il s’agit là d’une affaire à laquelle nous devons réfléchir de sang-froid. Je ne suis pas venu dans ce pays pour m’amuser et, je te le répète, nous sommes trop faibles pour intervenir. Si les choses se passent ainsi, j’en suis navré pour elle, voilà tout. C’est une coutume de son peuple, et le hasard a voulu que nous nous trouvions ici en cette circonstance. Ces gens-là ont fait des sacrifices humains depuis des milliers d’années, ils vont recommencer aujourd’hui, et continueront à perpétuité. D’ailleurs, ils n’appartiennent pas à notre race, pas plus que la nouvelle victime. Décidément, je prends le parti de Wertz et de Hawes, et...
Mais les chiens grondaient et se rapprochaient; Sigmund s’interrompit, prêtant l’oreille au craquement de nombreuses raquettes.
Les uns après les autres, les Indiens se présentaient gravement dans l’espace illuminé par le feu, hauts et farouches, silencieux dans leurs fourrures et leurs ombres dansaient bizarrement sur la neige.
L’un d’eux, le docteur-sorcier, s’adressa à Sipsu en syllabes gutturales.
Son visage était barbouillé de tatouages barbares, et une peau de loup, dont les crocs étincelants et le museau surmontaient sa tête, pendait sur ses épaules.
Les mineurs restaient silencieux. Sipsu se leva et remit ses raquettes.
--Adieu! ô mon homme! dit-elle à Hitchcock.
Mais lui, auprès de qui elle s’était assise sur le traîneau, ne fit pas un geste et ne leva même pas la tête lorsque le cortège s’enfonça dans la forêt blanche.
A l’opposé de bien d’autres, sa faculté d’adaptation, quoique développée, et son large esprit cosmopolite ne lui avaient jamais fait entrevoir une alliance avec les femmes de la terre du Nord. Si le désir lui en était venu, sa philosophie ne l’en aurait pas détourné, mais il n’y avait jamais songé.
Sipsu? Il s’était plu à bavarder avec elle près des feux du camp, non pas d’homme à femme, mais comme avec un enfant, et comme l’eût fait tout homme de son caractère, sans aucune autre raison que celle de combattre l’ennui d’une morne existence. Rien de plus!
Mais, en dépit de son origine yankee et de son éducation en Nouvelle-Angleterre, il avait en lui certains instincts chevaleresques d’un sang plus chaud, et il était ainsi fait que les côtés matériels de la vie lui semblaient souvent vides de sens, et en contradiction avec ses impulsions les plus intimes.
Donc, il restait là, silencieux, baissant la tête, tandis qu’une force organique, plus vigoureuse que lui-même, grande comme sa race, travaillait en lui.
Ses trois compagnons le regardaient de temps à autre, d’un air interrogateur, et leur attitude trahissait une légère agitation, perceptible, pourtant.
Maintes fois, au cours de leur vie précaire, ils avaient pu constater la vigueur physique de Hitchcock; aussi restaient-ils vaguement inquiets et curieux de savoir quelle serait sa conduite quand il se déciderait à agir.
Cependant, son silence se prolongeait et le feu touchait à sa fin lorsque Wertz s’étira en bâillant et manifesta l’intention de se coucher.
Alors, Hitchcock se dressa de toute sa taille.