En pays lointain

Part 5

Chapter 53,891 wordsPublic domain

--Que Dieu damne vos âmes au plus profond des Enfers, lâches au cœur de poulet! Il n’y a plus rien de commun entre nous!

Il parlait d’un ton relativement calme, mais sa force vibrait dans chaque syllabe, et chaque intonation était une menace.

--Allons! continua-t-il. Partagez! et de la façon qui vous conviendra le mieux. Je possède un quart des _claims_[4], ainsi qu’il résulte de nos contrats. Il y a vingt-cinq à trente onces dans le sac, provenant des batées d’essai. Amenez la balance! Nous allons diviser séance tenante. Toi, Sigmund, pèse-moi le quart des provisions, et mets-le de côté. Quatre des chiens m’appartiennent, et j’en veux quatre autres. En échange des bêtes, je vous abandonne ma part de l’équipement du camp, ainsi que des outils, et j’ajouterai mes six ou sept onces d’or et mon second revolver 45/90 avec ses munitions. Sommes-nous d’accord?

[4] Concessions de mines.

Les trois hommes s’éloignèrent pour délibérer.

Quand ils revinrent, Sigmund se fit leur porte-parole:

--Nous partagerons loyalement, Hitchcock, et de chaque chose tu recevras le quart, ni plus ni moins; c’est à prendre ou à laisser. Nous avons autant besoin des chiens que toi; tu prendras tes quatre, pas davantage. Et si tu refuses ta part d’équipement et d’outillage, c’est ton affaire! Si tu la veux, prends-la. Sinon, laisse-la!

--C’est la loi interprétée au pied de la lettre, ricana Hitchcock. Allez toujours... J’accepte. Mais grouillez-vous. Plus tôt j’aurai quitté ce camp et sa vermine, mieux cela vaudra pour moi.

Le partage fut effectué sans autres commentaires.

Hitchcock attacha son maigre bagage sur un des traîneaux, rassembla ses quatre chiens et les harnacha. Il ne toucha ni à sa part d’équipement, ni aux outils, mais il jeta sur le véhicule une demi-douzaine de harnais, tandis que, du regard, il défiait les autres de l’en empêcher.

Ceux-ci, se bornant à hausser les épaules, le virent disparaître dans la forêt.

* * * * *

Un homme rampait sur la neige. Tout autour de lui se projetaient les formes vagues des tentes en peau d’élan.

Çà et là, un chien efflanqué hurlait ou grognait contre son voisin. A un moment, l’un d’eux s’aventura près de l’homme, et celui-ci s’arrêta net. L’animal vint le flairer et se rapprocha encore jusqu’à ce que son nez le touchât.

Alors, Hitchcock (car c’était lui) se retourna brusquement, et sa main dégantée happa la gorge raboteuse de la bête. Le chien s’abattit sous cette étreinte mortelle, et l’homme continua sa route, le laissant là sans vie, le cou tordu, sous le ciel étoilé.

C’est ainsi que Hitchcock parvint à s’approcher de la tente du chef. Il resta longtemps étendu dans la neige, prêtant l’oreille aux voix des occupants et s’efforçant de découvrir l’endroit où se trouvait Sipsu. Sans aucun doute, ils étaient nombreux dans la tente, et les rumeurs qui lui parvenaient laissaient deviner leur grande surexcitation. A la longue, pourtant, il put distinguer la voix de la jeune fille: il rampa autour de la tente, jusqu’à ce qu’il ne fût plus séparé de Sipsu que de l’épaisseur d’un cuir d’élan. Alors, creusant une sorte de tunnel dans la neige, il y glissa la tête et les épaules.

Lorsqu’il sentit l’air chaud de l’intérieur le happer au visage, il s’arrêta et attendit, les jambes et la plus grande partie du corps restant au dehors. Il ne pouvait rien voir, et n’osait se hasarder à lever la tête.

D’un côté se trouvait une balle de peaux qu’il reconnut à l’odeur; cependant, il s’en assura avec précaution par le toucher. De l’autre côté, sa joue effleurait un vêtement en fourrure, qu’il savait recouvrir un corps. Ce devait être Sipsu. Il aurait voulu qu’elle parlât encore, mais, coûte que coûte, il fallait agir.

Il pouvait entendre le chef et le docteur-sorcier s’entretenir à haute voix, tandis que, dans un coin éloigné, quelque enfant affamé gémissait avant de s’endormir.

Se tournant sur le côté, Hitchcock leva prudemment la tête, écouta la respiration; c’était celle d’une femme. Il allait risquer le coup.

Il se pressa doucement, mais fermement contre elle, et la sentit sursauter à son contact, puis attendit de nouveau, et bientôt une main tâtonnante se glissa sur sa tête et se reposa dans sa chevelure frisée. L’instant d’après, la main fit tourner son visage et ses yeux rencontrèrent le regard de Sipsu.

Elle était très calme. Changeant de posture sans ostentation, elle posa le coude très haut sur le ballot de fourrures, y appuya son corps et étendit sa parka de façon à le dissimuler complètement. Puis, feignant toujours un geste machinal, elle se pencha sur lui pour lui permettre de respirer entre son bras et sa poitrine. Elle baissa la tête et approcha son oreille des lèvres de Hitchcock.

--Dès que l’occasion se présentera, murmura-t-il, quitte la tente et pars à travers la neige dans la direction du vent, jusqu’au bouquet de sapins, à la courbe du creek. Là, tu trouveras mes chiens et mon traîneau tout équipés pour la piste. Cette nuit même, nous descendrons vers le Yukon et, comme il faudra se hâter, saisis par la toison du cou tous les chiens sur lesquels tu pourras mettre la main et emmène-les jusqu’à mon traîneau.

Sipsu secoua négativement la tête; cependant, ses yeux brillèrent de fierté et de joie, devant cette grande preuve d’affection. Mais, comme toutes les femmes de sa race, elle avait été habituée, dès l’enfance, à obéir à l’homme et, quand Hitchcock lui eut intimé une deuxième fois l’ordre de partir, bien qu’elle n’eût fait aucune réponse, il savait que sa volonté ferait loi pour elle.

--Ne t’occupe pas des harnais des chiens, ajouta-t-il, en se disposant à s’éloigner. Je t’attendrai, mais ne perds pas de temps. Le jour chasse les ténèbres et elles ne s’attardent pas pour plaire à l’homme.

* * * * *

Une demi-heure après, battant la semelle et se frappant les côtes près du traîneau, il la vit arriver, tirant de chaque main un chien récalcitrant. Ses propres bêtes accueillirent leur approche avec fureur et il dut les régaler du manche de son fouet jusqu’à ce qu’elles se fussent calmées. Le vent soufflait vers le camp et il redoutait par-dessus tout le moindre bruit qui trahirait sa présence.

--Attelle-les dans le traîneau, ordonna-t-il, lorsqu’elle eut harnaché les deux bêtes. Je veux mes conducteurs en tête.

Mais à peine eut-elle fini de les atteler, que ses deux chiens, dépossédés de leur place habituelle, se précipitèrent sur ceux de Hitchcock. Bien que celui-ci cherchât à les faire taire à coups de crosse, il s’ensuivit un vacarme qui retentit dans le camp endormi.

--Maintenant, nous allons nous procurer des chiens, tant que nous en voudrons! remarqua-t-il d’un air farouche, en arrachant une hache placée dans les courroies du traîneau. Harnache tous ceux que je te passerai et, en même temps, surveille l’attelage!

Il avança de quelques pas et attendit entre deux pins. La ruée des chiens du camp troublait déjà la tranquillité de la nuit; il les guetta.

Un point noir, grandissant à vue d’œil, prit forme sur la mystérieuse étendue de neige. C’était un éclaireur du clan, qui galopait ventre à terre et qui, suivant la coutume des loups, hurlait à ses frères la direction à suivre.

Hitchcock se tenait dans l’ombre; quand le chien arriva à sa hauteur, il se baissa vivement, lui saisit au vol les pattes de devant et l’envoya rouler dans la neige. Puis, il lui asséna un coup derrière l’oreille et le lança à Sipsu.

Pendant qu’elle se hâtait de le boucler dans les harnais, Hitchcock, à grands coups de sa hache, défendait le passage aux autres chiens jusqu’au moment où une masse velue, éclairée de prunelles luisantes et de crocs blancs, surgit sur la crête. Sipsu ne perdait pas une seconde. Lorsqu’elle eut terminé, Hitchcock fit un saut en avant, saisit et étourdit un second chien et le lui jeta. Trois fois il répéta ce geste et, quand une file de dix chiens grondants fut attelée au traîneau, il cria:

--En voilà assez!

Mais, au même instant, un jeune Indien de la tribu se faufila d’un pied léger entre les chiens, et les rejetant à droite et à gauche, tenta de forcer le passage. La crosse de Hitchcock l’envoya sur les genoux, et il tomba ensuite sur le côté. Le docteur-sorcier, qui arrivait à toute allure, fut témoin de la scène.

Hitchcock commanda alors à Sipsu de partir.

A son cri aigu de: «Marche!», les bêtes furieuses s’élancèrent droit devant elles et les bonds violents du traîneau faillirent faire perdre l’équilibre à la jeune femme.

Sans aucun doute, les dieux étaient irrités contre le docteur-sorcier, car, à cet instant précis, ils le dirigèrent sur la piste.

Le chien de flèche, marchant sur les raquettes du sorcier, le fit culbuter et les neuf chiens suivants, ainsi que le traîneau, lui passèrent sur le corps.

Mais il se releva bien vite et les événements de la nuit eussent pu tourner différemment si Sipsu, frappant en arrière avec le long fouet des chiens, ne l’avait aveuglé.

Hitchcock courait à toute vitesse pour la rejoindre. Il tomba sur le sorcier qui, encore étourdi par la douleur, restait au milieu de la piste.

Et lorsque ce théologien primitif fut de retour dans la cabane du chef, ses connaissances s’étaient accrues quant à l’efficacité du poing de l’homme blanc. Aussi, quand il prit la parole dans le Conseil, il les engloba tous dans la même haine.

* * * * *

--Debout, fainéants! Debout! Le déjeuner sera prêt avant que vous ne soyez chaussés.

Dave Wertz rejeta la peau d’ours, se mit sur son séant et bâilla; Hawes, s’étirant, s’aperçut qu’il s’était froissé un muscle du bras et le massa, encore à moitié endormi.

--Je me demande où Hitchcock a pu coucher la nuit dernière, dit-il en atteignant ses mocassins, raidis par le froid.

Et, en chaussettes, il se dirigea prudemment vers le feu pour les dégeler.

--Il a mieux fait de partir, ajouta-t-il. Mais tout de même, quel rude travailleur!

--Oui..., mais par trop autoritaire. C’était là son défaut. C’est dommage pour Sipsu. Croyez-vous qu’il tenait beaucoup à elle?

--Je ne pense pas. C’était pour le principe, voilà tout! Il trouvait que ce sacrifice était injuste et, de fait, il n’avait pas tort: mais nous n’avions pas à nous mêler de cette histoire pour nous faire balayer de la plaine avant notre temps!

--Un principe reste un principe et a parfois du bon, mais il vaut mieux le laisser chez soi quand on part pour l’Alaska. Pas vrai?...

Wertz avait rejoint son camarade, et tous deux s’occupaient à rendre la souplesse à leurs mocassins gelés.

--Crois-tu que nous aurions bien fait de nous fourrer dans cette affaire?

Sigmund secoua la tête. Il était affairé. Un jet d’écume venait de monter de la cafetière, et le lard avait besoin d’être retourné. En outre, il songeait à la jeune fille aux yeux miroitants comme les vagues au soleil, et il fredonnait doucement.

Ses camarades échangèrent un sourire et se turent.

Bien qu’il fût sept heures passées, il leur restait encore trois heures à attendre le lever du jour. L’aurore boréale avait disparu du firmament, et le camp ressemblait à une oasis de lumière au milieu des ténèbres. Dans cette clarté, les silhouettes des trois hommes se découpaient nettement.

Sigmund, enhardi par le silence, éleva la voix et entonna la dernière strophe de la vieille chanson:

Lorsque les raisins seront mûrs...

Au même instant, la nuit fut déchirée par une salve crépitante de coups de fusil.

Hawes poussa un gros soupir, fit un effort pour se lever, puis s’affaissa. Wertz tomba sur le coude, la tête penchée. Il fut à demi suffoqué et un flot noir jaillit de sa bouche. Et Sigmund, l’homme à la chevelure d’or, la gorge encore vibrante de la chanson, leva les bras et s’abattit en travers du brasier.

* * * * *

Le docteur-sorcier avait les yeux sérieusement pochés, et cela ne contribua pas à le rendre accommodant; car il se querella avec le chef pour la possession du fusil de Wertz et préleva sur le sac de haricots une part plus grande que celle qui lui revenait. En outre, il s’appropria la peau d’ours, ce qui provoqua des murmures parmi les hommes de la tribu. Enfin, il essaya de tuer le chien que la jeune fille aux yeux bleus avait offert à Sigmund, mais l’animal se déroba et le sorcier tomba dans le puits et se démit l’épaule sur le seau.

Quand le pillage du camp fut consommé, les Indiens revinrent à leurs tentes et il y eut de grandes réjouissances parmi les femmes.

Peu après, un troupeau d’élans apparut sur les hauteurs, du côté du sud, et fut abattu par les chasseurs; le docteur-sorcier vit croître sa renommée, et les hommes de la tribu se chuchotaient qu’il avait la parole au Conseil des dieux.

* * * * *

Mais plus tard, lorsque tous furent partis, le chien de berger se glissa vers le camp abandonné et, pendant toute une nuit et tout un jour, il hurla à la mort.

Puis il disparut.

Et de nombreuses années ne s’étaient pas écoulées que les chasseurs indiens remarquèrent un changement dans la race des loups de forêt: ils portaient des taches de couleurs claires et bigarrées, comme aucun loup n’en avait présenté jusqu’alors.

SIWASH

Ah! Si j’étais homme...

Cette exclamation ne signifiait pas grand’chose; mais le regard de profond mépris que Molly jeta aux deux hommes qui se tenaient avec elle sous la tente, ne leur échappa point.

Tommy, le marin anglais, détourna brusquement la tête, tandis que le vieux et galant Dick Humphries ancien pêcheur de saumon des Cornouailles, aujourd’hui capitaliste américain, regarda Molly avec son habituelle indulgence.

Dans la rude affection qu’il portait à toutes les femmes, il se disait qu’on ne peut leur en vouloir de leurs lubies ni de leur vision bornée.

Les deux hommes ne répondirent donc rien, eux qui, l’avant-veille, avaient recueilli sous leur tente Molly demi-morte de froid, l’avaient réchauffée et nourrie, après avoir arraché son bagage aux griffes des porteurs indiens.

Il leur en avait coûté une somme assez rondelette, sans parler d’une démonstration de force, car ce fut sous la protection du winchester de Dick Humphries que Tommy put régler les porteurs, en estimant, il est vrai, lui-même leur dû.

En somme, ce n’avait été qu’un simple incident de voyage; mais pour une femme seule, jouant désespérément son va-tout dans la terrible ruée de 97 vers le Klondike, cet incident aurait pu être considéré comme de quelque importance. Molly aurait pu aussi penser que les hommes, ayant eux-mêmes assez de mal à pourvoir à leurs premiers besoins, ne devaient pas voir d’un bon œil une femme affrontant sans protection les risques de l’hiver arctique.

--Si j’étais homme, je sais bien ce que je ferais, répéta Molly, le regard flamboyant, comme chargé par l’énergie accumulée de cinq générations d’Américains.

Durant le silence qui suivit, Tommy posa un plat de biscuits dans le four du poêle qu’il rechargea.

Un flot de sang courut sous sa peau basanée, et, lorsqu’il se pencha, sa nuque était devenue écarlate.

Dick, lui, continuait de piquer une aiguille triangulaire de voilier dans la courroie de charge qu’il réparait; il ne se déportait pas de son air bonhomme et ne paraissait nullement s’émouvoir des ravages dont cette colère de femme menaçait l’intérieur de la tente battue par l’ouragan.

--Et si vous étiez homme? demanda-t-il d’une voix dont le ton demeurait sympathique.

L’aiguille plongea dans le cuir humide et l’homme suspendit un instant son travail.

--Si j’étais homme, je mettrais sac au dos et je filerais. Je ne moisirais pas dans un camp alors que le Yukon va se geler d’un moment à l’autre et tandis qu’il reste encore plus de la moitié de l’équipement à transporter. Et vous, des hommes, vous êtes là, assis, vous tournant les pouces. Un peu de vent et de pluie vous font peur. Franchement, les Yankees sont faits d’une autre étoffe! Ils seraient en route pour Dawson, dussent-ils passer à travers tous les feux de l’enfer. Et vous, vous!... Ah! que ne suis-je un homme!

--Je me félicite, ma chère, que vous ne le soyez pas, répliqua Dick Humphries qui, d’une torsion adroite et d’un coup sec, retirait l’aiguille engagée dans le cuir.

* * * * *

La rafale asséna, à ce moment même, une large claque sur la tente, tandis que le grésil crépitait contre la toile légère. Rabattue par le courant d’air, la fumée apporta, par la porte du foyer, l’âcre odeur du sapin vert.

--Bon Dieu! Comment faire entendre raison à une femme? se disait Tommy, dont la tête émergea d’un nuage compact, les yeux rougis par la fumée.

--Un homme ne pourrait-il montrer un peu plus d’énergie? reprit Molly aigrement.

D’un bond, le marin se redressa; il poussa un formidable juron et, dénouant les rideaux de la tente, il les entr’ouvrit brutalement.

Le spectacle qui apparut n’avait rien d’engageant: quelques tentes toutes trempées formaient un premier plan lamentable; derrière, la pente fangeuse aboutissait à une gorge que balayait le torrent descendant de la montagne. Sur cette pente, quelques maigres sapins rabougris rampaient misérablement, avant-garde peureuse de la forêt voisine. Au loin, sur le versant opposé, on pouvait distinguer à travers les hachures de la pluie, les contours blanc sale d’un glacier.

A l’instant même, entraîné par quelque convulsion souterraine, le front massif du glacier s’effondra dans la vallée; et le tonnerre de la chute domina la voix perçante de l’ouragan.

Molly eut un instinctif mouvement de recul.

--Regarde, femme! Regarde donc de tous tes yeux! Il y a trois milles à couvrir d’ici au lac Crater, en pleine tempête, et deux glaciers à traverser avec de l’eau furieuse jusqu’aux genoux. Regarde, te dis-je, femme yankee, regarde! Les voici, tes compatriotes.

Tommy indiqua d’un geste courroucé les tentes ébranlées par le vent.

--Tous des Yankees, hein! Y sont-ils, eux, sur la piste? Et tu voudrais nous en remontrer? Mais regarde donc!

Un autre énorme bloc du glacier s’écroula.

Le vent, s’engouffrant dans la tente, la souleva toute gonflée au bout de ses cordes, et elle prit l’aspect d’une vessie monstrueuse; tandis que la fumée tourbillonnait autour de notre trio et que le grésil fouettait douloureusement leur chair.

Tommy se hâta de rattacher les rideaux et revint larmoyer devant le poêle fumant à côté de Dick Humphries, qui, ayant achevé de réparer ses courroies, alluma sa pipe.

Molly s’était rendue à l’évidence; mais ce ne fut pas pour longtemps.

--Et mes vêtements? s’écria-t-elle tout à coup d’une voix étranglée, l’instinct féminin reprenant le dessus. Et mes vêtements? Ils sont en haut de la cache; ils vont être perdus, perdus, vous dis-je.

--Allons! allons! interrompit Dick qui, pour couper court à ces jérémiades, ajouta: Ne vous faites pas de bile pour cela, ma petite dame. Je suis assez vieux pour être le frère de votre père, et j’ai une fille plus âgée que vous. Je vous renipperai quand nous serons arrivés à Dawson, devrait-il m’en coûter jusqu’à mon dernier dollar.

--Quand nous serons arrivés à Dawson!... Elle dit ces mots de son ton le plus méprisant... Vous pourrirez en route. Vous vous noierez dans la boue, tas de... d’Anglais!...

Elle jeta ce dernier mot comme la pire des injures; s’il ne pouvait remuer ces hommes, mieux valait y renoncer.

Le sang de la colère montait au visage de Tommy et rougissait sa nuque. Pourtant il continua à avaler sa langue. Mais le regard de Dick s’attendrit. Dick possédait sur Tommy l’avantage d’avoir eu comme épouse une femme blanche.

Ces hommes étaient des Britanniques. Durant de longues années, sur terre et sur mer, leurs aïeux s’étaient battus contre les aïeux de Molly; et Molly était tout agitée par le besoin de suivre les traditions de sa race. En elle bouillonnait un ardent passé. Ce n’était pas Molly Travis seule qui s’affublait de bottes de caoutchouc, d’un imperméable et se ceignait de courroies; les Forces mystérieuses de milliers d’ancêtres bouclaient son sac, surveillaient sa colère et donnaient à son regard cet air décidé.

Il parut inutile aux deux hommes d’essayer de s’opposer à l’extravagant projet de la jeune Yankee, car elle leur parut tout à fait résolue à sortir. Toutefois, Dick proposa à l’impétueuse créature ses propres vêtements cirés, en lui faisant observer que le mackintosh qu’elle portait la défendait contre la tempête à peu près comme une feuille de papier.

Mais elle lui adressa un geste si violent de refus qu’il préféra converser avec sa pipe jusqu’à ce qu’elle eût rattaché, de l’extérieur, les rideaux de la tente et qu’elle fût partie en pataugeant sur la piste inondée.

* * * * *

--Tu crois qu’elle arrivera? demanda Dick à son compagnon d’une voix qui voulait se faire indifférente.

--Si seulement elle tient tête au vent jusqu’à la cache, sans parler du froid et des misères de la route, elle en deviendra folle, folle à lier. Supporter cela? Tu sais ce que c’est, Dick! N’as-tu pas doublé le Cap Horn par gros temps? Tu as goûté le plaisir de te trouver dans la voilure en pleine bourrasque, quand il faut lutter contre le grésil, la neige, la toile gelée, qu’on sent qu’on va tout lâcher et qu’on est prêt à pleurer comme un gosse. Ses vêtements... Elle ne sera plus capable de distinguer un paquet de jupons d’une batée ou d’une théière.

--Nous avons eu tort, hein, de la laisser partir?

--Ah! Fichtre non! Tu parles, Dick, quel enfer elle aurait fait de cette tente pendant le reste du voyage, si nous l’avions retenue! Elle a trop de feu; mais ça va la rafraîchir.

Dick hocha la tête.

--Oui, dit-il, elle est un peu trop téméraire. Mais à part ça, on ne peut rien lui reprocher. C’est une sacrée petite folle de se risquer dans une pareille entreprise; mais elle vaut tout de même mieux que ces femmes qui sont tout le temps à vous dire: «Traîne-moi.» Elle est bien de la race de nos mères. Pardonnons-lui sa fougue. Il faut une vraie femme pour faire un homme. Celle qui n’a de la femme que les jupons ne peut enfanter un être viril. Pour allaiter un tigre, il faut prendre une chatte de préférence à une vache.

--Quand elles sont déraisonnables, faut-il tout leur passer? demanda Tommy d’un ton de protestation.

--Quelle idée! Si tu te coupes avec un couteau bien aiguisé, la blessure sera plus profonde que s’il est émoussé. Est-ce une raison pour user le tranchant de ton couteau sur une barre de cabestan?

--Je ne veux pas te contredire; mais à prendre femme, j’en choisirais maintenant une avec un peu moins de tranchant.

--Qu’en sais-tu? répliqua Dick.

--J’ai mes raisons pour parler ainsi, répondit Tommy, qui se pencha pour prendre les bas mouillé de Molly et les tendit en travers de ses genoux afin de les faire mieux sécher.

Dick jeta sur son ami un coup d’œil mélancolique.

Il alla prendre dans la musette de la femme divers vêtements tout trempés et revint vers le poêle pour les exposer à la chaleur.

--Je croyais t’avoir entendu dire que tu ne t’étais jamais marié? dit-il.

--J’ai dit ça, moi? Possible... Pourtant non... c’est-à-dire, oui; j’ai été marié! Et jamais femme n’a été plus dévouée pour un homme.

--Elle a chassé sur l’ancre? demanda Dick avec un geste qui symbolisait l’infini.

--Hélas! oui, répondit Tommy, qui ajouta après un instant de silence: elle est morte en couches.

Les haricots bouillaient en chantonnant sur le devant du poêle; il poussa la casserole vers une surface moins chaude. Après avoir examiné avec soin les biscuits et s’être assuré de leur degré de cuisson en les piquant avec un éclat de bois, il les mit de côté en les couvrant avec un linge humide.

Dick, suivant l’habitude des personnes de son tempérament, savait maîtriser sa curiosité. Il se garda donc d’interroger son compagnon; mais celui-ci reprit de lui-même:

--Oui. Et c’était une femme toute différente de Molly. Une Siwash!

Dick fit signe qu’il comprenait.