Part 3
Cette course n’avait aucune raison d’être; il était aussi futile pour Yan de chercher à fuir, que pour les autres de vouloir l’en empêcher. D’un côté s’étendait le désert, de l’autre la mer gelée. Sans provisions, sans abri, il ne pouvait aller bien loin.
Il eût été plus simple d’attendre son retour, que la faim et le froid rendaient inévitable. Mais ces hommes ne prenaient pas le temps de réfléchir. Une sorte de démence s’était emparée d’eux. D’ailleurs, le sang avait coulé et en eux parlait, tenace et brûlante, la soif du sang.
«La vengeance m’appartient», a dit le Seigneur, et cela sous les climats tempérés où le soleil ardent amollit l’énergie humaine. Mais dans le Northland, la prière n’est efficace qu’appuyée de muscles solides, et, de longue date, les hommes ne comptent plus que sur eux-mêmes. On leur a affirmé que Dieu était partout, alors qu’en réalité il obscurcit le pays la moitié de l’année, afin, semble-t-il, qu’on ne puisse le repérer: alors ils tâtonnent dans les ténèbres. Quoi d’étonnant à ce qu’ils aient parfois des doutes sur les préceptes du Décalogue qu’ils estiment inefficaces dans ce pays?
Yan fuyait éperdument, sans but, sous l’empire d’une seule idée: «vivre». Vivre! Exister! Buck fila comme une flèche grise, mais le manqua. L’homme le frappa comme un fou et trébucha. Alors, les crocs luisants de Bright se refermèrent sur son cou, et il s’abattit.
_Vivre! Exister!_ Il continua de lutter, sauvagement, noyau d’une mêlée d’hommes et de chiens. Son poing gauche était crispé dans le dos d’un chien-loup, tandis que son bras entourait le cou de Lawson, en sorte que chaque effort du chien contribuait à suffoquer un peu plus l’infortuné matelot. La main droite de Yan disparaissait dans la toison bouclée de Bill le Rouge. Quant à M. Taylor, il gisait cloué au sol, réduit à l’impuissance par le poids des autres.
La situation était sans issue; car la rage de Yan lui donnait une force prodigieuse. Tout à coup, sans motif apparent, il relâcha ses diverses prises et s’étendit tranquillement sur le dos. Ses adversaires se dégagèrent et se redressèrent.
Yan ricana avec malice.
--Mes amis, dit-il, vous m’avez demandé d’être aimable. Maintenant, je le suis. Que voulez-vous de moi?
--Allons! cela va mieux, Yan. Calme-toi, répondit gentiment Bill le Rouge. Je savais bien que tu ne tarderais pas à retrouver ton bon sens. Calme-toi, et nous allons liquider gentiment notre petite affaire.
--Quoi? Quelle affaire?
--Eh bien! te pendre, voyons. Et tu devrais remercier ta bonne étoile d’être tombé sur un gars qui s’y connaît. C’est une opération que j’ai faite plus d’une fois aux États, et je la réussis à merveille.
--Pendre qui? Moi?
--Dame!
--Ah! Ah! Écoutez-le divaguer! Donne-moi la main, Bill, que je me relève, et que j’aille me faire pendre.
Il se remit péniblement sur pied, et jeta les yeux autour de lui.
--Herr Gott! Vous l’entendez? Il voudrait me pendre! Ho! ho! ho! Viens-y donc!
--Eh bien! nous allons voir! tête de Souabe! reprit ironiquement Lawson, tout en coupant une sangle de traîneau qu’il enroula avec un soin qui ne disait rien de bon. Le juge Lynch préside le tribunal aujourd’hui!
--Un moment! s’écria Yan, et il se recula vivement du nœud coulant qu’on lui présentait. J’ai quelque chose à demander et une importante proposition à faire. Kentucky, sais-tu ce que c’est que le juge Lynch, toi?
--Oui, Monsieur, c’est une institution ancienne et respectée d’hommes libres et de gentlemen. La corruption peut se cacher sous la toge d’un magistrat, Monsieur, mais on peut toujours faire confiance au juge Lynch, pour rendre la justice sans frais d’audience. Il se peut que des gens vendent la loi et que d’autres l’achètent, mais, dans ce pays éclairé, la justice est aussi libre que l’air que nous respirons, aussi puissante que la liqueur que nous buvons, aussi expéditive que...
--Abrège! que nous sachions ce qu’il veut! interrompit Lawson, troublant la péroraison du discours.
--Eh bien Kentucky! réponds-moi. Quand un individu en tue un autre, le juge Lynch le pend-il?
--Si sa culpabilité est suffisamment prouvée, oui, Monsieur!
--Et dans ton cas, Yan, les preuves abondent pour en faire pendre une douzaine! jeta Bill le Rouge.
--T’en fais pas, Bill. Je causerai après avec toi. C’est autre chose que je veux savoir de Kentucky... Et si le juge Lynch ne pend pas cet individu, qu’est-ce qui arrive?
--Dans ce cas, l’homme est libre, et ses mains sont lavées du sang qu’il a versé. De plus, Monsieur, il est dit pour mémoire dans le texte de notre grande et glorieuse Constitution, que nul ne peut être poursuivi, au péril de sa vie, deux fois pour un seul et même crime, ni en fait ni en paroles.
--Et on n’a pas le droit de tirer sur lui, de l’assommer à coups de bâton ou de lui faire autre mal?
--Non, Monsieur!
--Bon! Vous entendez ce que dit Kentucky, têtes de pioches que vous êtes tous! Maintenant, c’est à Bill que je m’adresse. Tu connais ton affaire. Bill, et tu vas me pendre tout chaud, n’est-ce pas? Qu’en dis-tu?
--Tu peux parier sur ta vie, Yan, que si tu ne nous cherches plus d’histoires, tu auras lieu d’être satisfait de mon travail. Je sais y faire.
--Tu as de la tête, Bill, et tu as retenu pas mal de choses. Alors, tu sais que deux et un font trois, pas vrai?
Bill en convint d’un signe de tête.
--Quand tu as deux choses, ce n’est pas trois, pas vrai? Alors suivez-moi bien, et je vais m’expliquer. Pour une pendaison, il faut trois choses: il faut avoir l’homme. Et d’une! C’est moi. Il faut une corde. Ça fait deux! C’est Lawson qui la tient. La corde doit être attachée à quelque chose. Et de trois! Promenez vos yeux sur le paysage et cherchez cette troisième chose. Hein? Qu’est-ce que vous en pensez?
Machinalement, tous les regards balayèrent la plaine de neige et de glace. C’était une surface uniforme, sans contrastes ni saillies, triste, désolée et désespérément monotone, puis la mer encombrée de glaces, la pente douce du rivage, avec, comme fond, des collines basses, et sur tout cela la neige étendait son manteau.
--Ni arbres, ni étais, ni cabanes, et de poteaux télégraphiques pas davantage, gémit Bill le Rouge, rien d’assez fort ni d’assez grand pour faire quitter terre aux orteils d’un homme de cinq pieds! J’abandonne la partie! Et il examina avec regret la portion de l’anatomie de Yan placée entre la tête et les épaules. J’abandonne, répéta-t-il tristement à Lawson. Jette ta corde. Dieu n’a jamais voulu créer cette contrée pour les nécessités de la vie, voilà un fait manifeste.
Yan se mit à ricaner triomphalement.
--Je pense que je puis aller fumer une pipe dans la tente?
--Les faits te donnent raison, Yan, mon fils, reprit Lawson, mais tu n’es qu’une gourde, et ceci, sache-le, ne fait pas l’ombre d’un doute. C’est aux gens de mer de venir vous donner des leçons, à vous, tas de croquants. Savez-vous ce que c’est qu’une paire de ciseaux? Eh bien! pigez-moi ça!
Sans perdre de temps, le matelot exhuma une paire de longues rames du tas d’objets hétéroclites qu’ils avaient fourrés dans leur bateau au début de l’hiver. Il les attacha ensemble, à peu près à angle droit, par l’extrémité des palettes. Il enfonça les poignées dans la neige jusqu’au sable. Puis, au point d’intersection, il attacha deux cordes de tentes, fixa l’une d’elles à un bloc de glace et tendant l’autre à Bill le Rouge:
--Voilà, mon gars! Attrape ça et débrouille-toi!
--Non! non! s’écria, Yan, en reculant et montrant les poings: ça n’a rien à faire! Je ne veux pas être pendu. Approchez, tas de brutes, que je vous rosse tous l’un après l’autre. Vous allez voir ce que c’est qu’un diable. Je me ferai tuer, plutôt que de me laisser pendre.
Et il vit avec horreur sa potence se dresser en l’air.
Le marin et les deux autres hommes bondirent sur le meurtrier, fou de rage. Tous trois roulèrent et se débattirent furieusement dans la neige qu’ils creusaient jusqu’au sol. Leur lutte inscrivait sur la page blanche de la nature un chapitre de la tragédie humaine.
Chaque fois qu’il pouvait s’en saisir, Lawson ligotait une main ou un pied de Yan. Ruant, griffant, jurant, il finit, pouce après pouce, par être réduit à l’impuissance, ficelé et traîné à l’endroit où les rames inexorables étaient plantées dans la neige comme un compas gigantesque.
Bill le Rouge ajusta le nœud coulant, et lui plaça la boucle sous l’oreille gauche, à l’instar du bourreau. M. Taylor et Lawson empoignèrent l’autre corde, n’attendant que l’ordre de hisser. Bill s’attardait à contempler son œuvre avec une satisfaction d’artiste.
--Herr Gott! Regardez donc!
L’intonation de terreur qui perçait dans la voix de Yan les fit tous se détourner.
La tente aplatie s’était soulevée et, dans le crépuscule grandissant, elle tendait des bras fantomatiques, et titubait dans leur direction.
Mais au même instant, John Gordon, ayant enfin trouvé une issue, en sortait.
--Quel sacré!...
Sa voix s’étrangla dans sa gorge quand il aperçut la scène.
--Hé là! Je ne suis pas mort! hurla-t-il, en s’avançant furieux vers le groupe.
--Permettez-moi, monsieur Gordon, de vous féliciter pour vous en être si bien tiré, aventura M. Taylor.
--Il était moins cinq, juste moins cinq!
--Au diable tes félicitations! J’aurais aussi bien pu crever et pourrir! Je ne vous dois aucun merci, bande de...
Et là-dessus, les sentiments de John Gordon se traduisirent en un torrent tumultueux de mots anglais, élégants, véhéments, accusateurs, et comprenant uniquement des explétifs et des épithètes.
--Il m’a simplement marqué, ajouta-t-il, après avoir déversé sa rancune. Tu as déjà marqué du bétail, Taylor?
--Oui, Monsieur, plus d’une fois, là-bas, dans le Pays de Dieu.
--Eh bien! c’est précisément ce qui m’est advenu. La balle n’a fait que m’effleurer la base du crâne en haut de l’échine. J’ai été étourdi, mais il n’y a pas de bobo.
Il se tourna vers l’homme garrotté.
--Debout Yan! Je vais t’en mettre tant que tu pourras en encaisser, ou tu vas me faire des excuses. Déblayez la place, vous autres!
--Pas du tout! Déliez-moi, et vous allez voir! répliqua Yan l’irréductible, dont le démon intérieur restait indompté. Quand je t’aurai rossé, ce sera le tour des autres abrutis, l’un après l’autre, et tous tant qu’ils sont!
QUAND UN HOMME SE SOUVIENT
Fortuné La Perle avançait péniblement sur la neige, haletant et maudissant tour à tour sa déveine, l’Alaska, Nome, les cartes et l’individu à qui il venait de faire tâter de son couteau.
Le sang gelait sur ses mains et la scène était encore vivante en son esprit: l’homme se cramponnant au bord de la table et s’affaissant doucement par terre--les jetons qui roulent et les cartes éparpillées, le frémissement de toute la salle, l’instant de surprise; les tenanciers des jeux cessant leurs appels et le cliquetis des dés s’éteignant, la stupeur peinte sur tous les visages; puis un silence qui lui avait paru interminable, et alors le grand cri de meurtre et la houle de vengeance qui, accompagnant sa fuite, lançaient à ses trousses toute une ville en furie.
--Tout l’enfer est déchaîné, ricana-t-il, en obliquant dans l’obscurité pour gagner la grève.
De toutes les portes ouvertes les lumières jaillissaient: tentes, cabanes, maisons de danse lâchaient leurs occupants sur ses talons. Les cris des hommes et les hurlements des chiens lui déchiraient les oreilles et précipitaient ses pas. Il courut de plus belle.
Les bruits s’apaisèrent et la foule des poursuivants, dépitée d’avoir en vain fouillé les tenèbres se dispersa.
Mais une silhouette persistait à s’attacher furtivement à ses pas. Tournant la tête de temps à autre, sans s’arrêter, il l’entrevoyait, tantôt se détachant vaguement sur la neige, tantôt se fondant dans la masse plus sombre d’une cabane endormie ou d’une embarcation du port.
Fortuné La Perle jurait faiblement, comme une femme avec l’envie de pleurer causée par la fatigue, et s’enfonçait plus avant dans le labyrinthe formé par des amoncellements de glace, des tentes, des trous de sondage. Il trébuchait sur des haussières tendues et des piles de marchandises, s’empêtrait dans des cordes de tentes, se cognait contre des piquets bêtement plantés sur son chemin et s’abattait à chaque instant sur des amas de neige et de bois flotté.
De temps à autre, lorsqu’il se croyait en sécurité, il ralentissait son allure, étourdi par les battements précipités de son cœur et sa respiration saccadée. Mais toujours la forme émergeait de l’obscurité et l’obligeait à reprendre sa course.
Une pensée superstitieuse lui traversa l’esprit et il frissonna. Son fatalisme de joueur attachait une signification à la persistance de cette ombre silencieuse, inexorable et tenace.
Il voyait en elle le destin qui mène la partie jusqu’au bout et ne quitte les joueurs qu’après le règlement des comptes.
Fortuné La Perle croyait à la réalité de ces choses, et quand il se retourna vers l’intérieur des terres et fila sur la toundra neigeuse, il ne fut pas surpris de voir l’ombre se préciser et se rapprocher de lui.
Démoralisé par son impuissance, il s’arrêta au milieu d’un vaste espace libre et fit face à l’apparition. La moufle de sa main droite glissa et son revolver refléta la lueur incertaine des étoiles.
--Ne tire pas! Je ne suis pas armé!
L’ombre avait pris une forme humaine. Au son de cette voix, La Perle sentit ses genoux trembler et, en même temps, une impression de soulagement dilata sa poitrine.
Peut-être les événements eussent-ils pris une tournure différente si Uri Bram, ce soir-là, avait eu son revolver, lorsque assis sur les bancs grossiers de l’Eldorado, il avait assisté au meurtre. C’est à cela aussi qu’on peut attribuer certain voyage sur la Grande Piste qu’il accomplit ultérieurement en compagnie d’un individu à la mine rébarbative. En tout cas, il répéta:
--Ne tire pas. Tu vois bien que je n’ai pas de revolver.
--Alors, par le feu de l’enfer! pourquoi me cours-tu après? s’écria le joueur, abaissant son arme.
Uri Bram haussa les épaules.
--Cela n’a pas d’importance. Je voudrais que tu m’accompagnes.
--Et où?
A ma hutte, là-haut, à la limite du camp.
Mais Fortuné La Perle se piéta dans la neige et prit divers dieux à témoin de la folie de son interlocuteur.
--Qui es-tu? dit-il pour terminer, et pour qui me prends-tu, pour croire que je vais aller à ton commandement passer ma tête dans le nœud coulant?
--Je suis Uri Bram, répondit l’autre simplement, et ma cabane est un peu plus haut, à la lisière du camp. Je ne te connais pas, mais tu viens d’arracher l’âme du corps d’un homme--vois encore le sang sur ta manche--et comme sur un second Caïn, la main de l’humanité s’appesantit sur toi. Il n’est aucune place où tu puisses reposer ta tête. Moi j’ai une hutte...
--Pour l’amour de ta mère, assez parlé, interrompit Fortuné La Perle, ou je vais te traiter comme un autre Abel. Un mot de plus et nous allons voir! Mille hommes me pourchassent dans la plaine et sur les collines. Qu’ai-je à faire de ta hutte? Ce que je veux, pourceau maudit, c’est fuir loin, loin, bien loin d’ici!
«J’ai presque envie de retourner faire du grabuge, de régler leur compte à quelques-uns, bande de cochons! et de terminer cette sacrée histoire. La vie c’est combattre pour sa peau, voilà ce que c’est. Et j’en ai soupé!»
Il se tut, découragé, abattu par le désespoir, et Uri Bram profita de l’instant. Dame, ce n’était pas un orateur! et son discours fut le plus long qu’il ne prononça jamais--à part un autre dont il sera question plus loin.
--C’est pour cela que je t’ai parlé de ma hutte. Je peux t’y cacher si bien qu’ils ne te découvriront jamais, et je ne manque pas de provisions. Pas d’autre moyen de leur échapper. Tu n’as rien, pas même des chiens; la mer t’est fermée. Saint-Michaël est le poste le plus rapproché et les coureurs le gagneront de vitesse. De même si tu pars du côté d’Anvik. Tu n’as aucune chance au monde de t’en tirer.
«Allons! reste avec moi jusqu’à ce que l’affaire soit étouffée. D’ici un mois, et même avant, on t’aura oublié, on parlera de la ruée d’York et de bien d’autres choses. Alors tu pourras reprendre la piste sans te faire remarquer.
«J’ai mes idées sur la justice! Si je t’ai poursuivi quand tu as quitté l’Eldorado, puis sur la grève, ce n’était pas pour t’arrêter ou pour te dénoncer. J’ai mes idées à moi et elles ne les regardent pas.»
Il cessa de parler en voyant l’assassin tirer de sa poche un livre de prières.
L’aurore boréale, qui se levait au nord-est, éclaira de sa lueur jaune les têtes découvertes des deux hommes et leurs mains nues tenant le livre sacré. Fortuné La Perle fit jurer à Uri de ne pas manquer à sa parole, et ce serment sincère ne devait jamais être violé.
Arrivé à la porte de la hutte, le joueur eut une courte hésitation. Il s’étonnait de la conduite bizarre de cet homme qui le prenait sous sa protection, et un soupçon s’éveilla en lui. Mais à la flamme de la bougie, il vit une pièce confortable et inoccupée et se mit à rouler une cigarette, pendant que l’autre préparait du café.
La chaleur détendit bientôt ses muscles et, allongé sur le dos avec une nonchalance qui n’était pas entièrement feinte, il scrutait avidement la physionomie d’Uri, à travers les spirales de fumée.
Cet homme, aux traits énergiques, avait une force d’un genre spécial qui ne s’extériorise pas. Ses rides formaient des sillons aussi profonds que des balafres, et jamais une expression de sympathie ou de gaîté ne venait en adoucir l’austérité. Ses yeux gris et froids brillaient sous d’épais sourcils broussailleux. Sa mâchoire et son menton dénotaient une fermeté de décision que son front étroit indiquait comme irrévocable et, au besoin, sans pitié.
Tout, dans son visage, exprimait la dureté: le nez, le pli de ses lèvres et les intonations de sa voix. C’était celui d’un homme accoutumé à la solitude et dédaigneux de l’approbation d’autrui; d’un homme qui, plus d’une fois passait la nuit à débattre ses actes avec sa conscience, mais qui se levait pour faire face à la lumière, la bouche close, afin que nul ne connût ses hésitations.
Il avait l’esprit étroit, mais profond, et Fortuné, aux idées larges et superficielles, ne pouvait le comprendre.
Si Uri avait chanté dans la joie et soupiré dans le chagrin, il l’eût trouvé plus à sa portée, mais ses traits restaient mystérieux et Fortuné était incapable de jauger l’âme qu’ils cachaient.
--Prête-moi la main... Chose, ordonna Uri, quand ils eurent vidé leurs tasses. Il faut être paré en cas de visite.
Fortuné lui déclina son nom, puis, machinalement, se mit à l’aider.
La couchette était installée dans un angle de la cabane. Le fond de ce meuble improvisé était fait en bûches ramassées sur le rivage, recouvertes de mousse et dont les bouts dépassaient inégalement.
Uri enleva la mousse du côté de la cloison et retira trois bûches. Il les scia et en replaça les extrémités de façon que la rangée parût ininterrompue. Ensuite il fit apporter de la cache, par Fortuné, des sacs de farine qu’il aligna par terre à l’endroit où le bois manquait. Par-dessus, il plaça deux longs sacs de marin, puis étala plusieurs couches de mousse et de couvertures.
Le fugitif pourrait s’y allonger avec les fourrures de couchage bien tendues au-dessus de lui, d’un bord à l’autre de la couchette; n’importe qui pourrait regarder et la croire inoccupée.
Les semaines qui suivirent, plusieurs perquisitions eurent lieu à Nome; pas une cabane ou une tente n’y échappa; toutefois, Fortuné ne fut pas dérangé dans son refuge. A dire vrai, on songeait peu à la cabane d’Uri Bram; c’était bien le dernier coin de la terre où l’on pensait découvrir le meurtrier de John Randolph.
A part des moments d’alerte, Fortuné flânait dans la pièce, exécutant d’interminables réussites et fumant continuellement des cigarettes. Bien que son naturel léger affectionnât les conversations bruyantes et les rires sonores, il s’était promptement plié à l’humeur taciturne d’Uri. Ils ne parlaient que des faits et gestes de la police de l’État, des pistes et du prix des chiens, et encore n’était-ce qu’à de rares intervalles et en peu de mots.
Puis Fortuné crut avoir inventé un système et, jour après jour, pendant des heures entières, il battit les cartes et les donna, les ramassa pour les battre de nouveau, notant leurs combinaisons en longues colonnes et recommençant indéfiniment.
Mais il finit par épuiser même cette distraction et, la tête penchée au-dessus de la table, il passa son temps à évoquer l’animation des tripots de Nome, ouverts toute la nuit, où banquiers et pontes rivalisaient de ruse au cliquetis ininterrompu des roulettes.
A ces instants, l’isolement et le sentiment de sa déchéance l’anéantissaient au point qu’il restait des heures entières, les yeux fixes, dans la même position.
D’autres fois, son amertume longtemps ruminée éclatait en discours véhéments, car s’il était exact qu’il eût pris l’humanité à rebrousse-poil, il ne voulait point en convenir.
--La vie, c’est combattre pour sa peau, répétait-il volontiers, et, sur ce thème, il brodait des variations.
--Je n’ai jamais eu la moindre chance de réussir. Handicapé dès ma naissance, j’ai sucé le malheur avec le lait de ma mère. Les dés étaient pipés quand elle m’a conçu et je suis né pour prouver qu’elle avait perdu la partie. Ce n’était tout de même pas une raison pour m’en vouloir et me traiter comme un jeu sans atout; c’est pourtant ce qu’elle a fait!... Hélas!
«Pourquoi ma mère, ou tout au moins la société, ne m’ont-elles pas donné une chance? Comment se fait-il que j’aie connu la débine à Seattle et mis le cap sur Nome pour y vivre comme un pourceau? D’abord, pourquoi ai-je eu envie de fumer et me suis-je trouvé sans allumettes? Pourquoi suis-je entré à l’Eldorado demander du feu alors que je me rendais chez le Grand Pete?
«Tu vois bien. Tout, absolument tout, conspirait contre moi. J’étais vaincu avant de naître, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Et pas moyen d’en sortir.
«Voici ce qui explique ma conduite dans cette affaire et l’attitude de John Randolph, qui leur donnait le mot et en même temps ramassait ses jetons. Le diable l’emporte? Tant pis pour lui! Que n’a-t-il retenu sa langue! J’aurais pu risquer ma chance. Il savait bien que j’étais presque à sec. Et pourquoi n’ai-je pu retenir ma main? Ah! pourquoi? pourquoi?»
Et Fortuné La Perle se roulait sur le sol, interrogeant vainement la Destinée.
Témoin de ces accès, Uri restait silencieux et n’esquissait pas un geste, comme s’il n’y attachait aucun intérêt; pourtant ses yeux gris se troublaient et s’attristaient.
Il n’y avait rien de commun entre ces deux hommes, Fortuné s’en rendait suffisamment compte et s’étonnait parfois de la protection que l’autre lui accordait.
Mais sa patience finit par lui donner raison. Même la soif de vengeance d’une population disparaît devant sa cupidité. Le meurtre de John Randolph était déjà classé dans les annales du camp. Si le coupable s’était présenté, les mineurs de Nome eussent, certainement, interrompu leur travail, le temps de faire justice. En attendant, les tenants et aboutissants de Fortuné La Perle avaient cessé de les passionner.
Il y avait de l’or à recueillir dans le lit des creeks et sur les grèves de sable rouge et, la mer redevenue libre, les hommes dont les sacs étaient gonflés à crever cingleraient vers les pays où abondent les choses qui rendent la vie belle.
Donc une nuit, Uri Bram, aidé de Fortuné, arrima le traîneau et attela les chiens et ils s’en allèrent vers le Sud, sur la glace de la piste d’hiver.