Part 2
Cuthfert n’y comprenait rien--car les deux compagnons ne se parlaient plus--et lorsque ces cris le réveillaient, il ne manquait jamais de saisir son revolver. Puis il se mettait sur son séant, tremblait nerveusement, son arme braquée sur le dormeur inconscient. Il se figura que l’homme devenait fou et commença à craindre pour son existence.
Sa maladie à lui affectait une forme moins concrète. L’artisan inconnu qui avait construit la cabane, poutre par poutre, avait fixé une girouette sur le toit et Cuthfert avait remarqué qu’elle indiquait invariablement le Sud; certain jour, irrité de la voir dans cette même position il la tourna vers l’Est et la surveilla attentivement; mais pas un souffle d’air ne la fit remuer; alors il la déplaça vers le Nord, en jurant de ne plus y toucher tant que le vent ne soufflerait point. Mais le calme surnaturel de l’air l’effrayait et, bien souvent, il se levait au milieu de la nuit pour aller voir si la girouette avait viré. Une déviation de dix degrés aurait suffi pour le contenter. Mais non, elle restait fixée au-dessus de sa tête, immuable comme le Destin. Son imagination se mit à battre la campagne et bientôt il considéra la girouette comme une sorte de fétiche.
Parfois, il suivait en pensée la route qu’elle indiquait à travers les mornes étendues, et laissait la peur envahir son âme. Il s’attardait à rêver à l’Invisible et à l’Inconnu jusqu’à se sentir écrasé par le fardeau de l’éternité. Tout, dans le Northland, possédait cette action déprimante--l’absence de vie et de mouvement, les ténèbres, la paix infinie de cette contrée mystérieuse, le sinistre silence dans lequel chaque battement du cœur retentit, la forêt imposante qui, dirait-on, recèle quelque chose d’effrayant et d’inexprimable que ni les mots ni l’imagination ne sont capables de rendre.
Le monde qu’il avait quitté depuis si peu de temps, avec ses nations industrieuses et ses vastes entreprises, lui semblait déjà bien loin.
Parfois des réminiscences le hantaient--souvenirs de marchés publics, d’expositions, de rues populeuses, de toilettes, de soirées, de fonctions sociales, d’hommes honnêtes et de femmes aimées, qu’il avait connus--mais c’étaient là comme les souvenirs confus d’une vie qu’il eût vécue des centaines d’années auparavant sur une autre planète. Ces visions devenaient pour lui la Réalité. Debout, à quelque distance de la girouette, les yeux rivés au ciel polaire, il n’arrivait pas à admettre l’existence réelle des terres du Sud et à se figurer qu’en ce moment même, elles bourdonnaient de vie et de mouvement. Non, il n’y avait pas de Sud, pas d’hommes, pas de fiançailles, pas de mariages. Derrière ce morne horizon s’étendaient de vastes solitudes et d’autres plus immenses encore. Il n’existait pas de pays ensoleillés à l’atmosphère lourde du parfum des fleurs. Ce n’étaient là que d’anciens rêves de paradis. Les pays lumineux de l’Ouest, les pays des épices de l’Est, la riante Arcadie et les Iles bénies des Bienheureux. Ah! ah! Son rire fendit le néant et ce bruit inaccoutumé le surprit. Il n’y avait pas de soleil. Tout cela représentait l’univers inerte, glacé et sombre, et il en était le seul habitant.
Mais Weatherbee? En ces instants-là, Weatherbee n’entrait pas en ligne de compte. Il le considérait comme un Caliban, un fantôme monstrueux enchaîné à lui depuis l’éternité, en châtiment de quelque crime oublié.
Il vivait en compagnie de la Mort parmi les défunts, démoralisé par le sentiment de son propre néant, écrasé sous la masse puissante des âges révolus. La solennité de toutes choses l’épouvantait. Tout y concourait, sauf lui-même: la cessation complète du vent et du moindre mouvement, l’immensité des terres sauvages couvertes de neige, la hauteur du ciel et la profondeur du silence.
Cette girouette! Si seulement, elle voulait tourner. Si la foudre pouvait tomber, ou la forêt s’embraser. L’effondrement des cieux, le fracas du Jugement Dernier! N’importe quoi, n’importe quoi! Mais non, rien ne remuait. Le silence s’amoncelait et la Peur du Nord étreignait son cœur de ses doigts de glace.
Un jour, nouveau Robinson Crusoé, il rencontra une piste sur le bord du fleuve--c’était l’empreinte légère d’un lièvre à raquettes sur le fin duvet de la neige. Ce fut pour lui comme une révélation. La vie existait donc dans le Northland! Il la suivrait, l’étudierait, ne la lâcherait pas des yeux. Oubliant l’enflure de ses membres, il s’élança à travers la blanche épaisseur dans une dernière exaltation. Il s’enfonça dans la forêt, et le court crépuscule de midi s’évanouit. Il continua sa poursuite jusqu’à ce que la nature épuisée, reprenant ses droits, le couchât anéanti dans la neige. Alors il grogna, furieux contre lui-même, en découvrant que la piste n’avait existé que dans son imagination.
Tard dans la nuit, il regagna la cabane en se traînant sur les mains et sur les genoux, les joues gelées et ressentant dans les pieds un étrange engourdissement.
Weatherbee ricana méchamment et ne s’offrit même pas à le secourir. L’autre piqua une aiguille dans ses orteils sans éprouver la moindre sensation, puis il les dégela près du feu. Une semaine après, la gangrène s’y était mise.
Mais le scribe avait aussi ses misères. A présent, les morts désertaient plus souvent leurs tombeaux et ne le laissaient plus en paix, même durant son sommeil. Il en était arrivé à attendre avec frayeur leur apparition, et chaque fois qu’il passait près des deux tertres, il était secoué de frissons.
Une nuit, pendant qu’il dormait, ils l’emmenèrent avec eux pour une certaine tâche. Plein d’une horreur indicible, il se réveilla entre les deux tas de pierres et se sauva comme un fou vers la cabane, mais il avait dû rester dehors un certain temps, car il rentra aussi avec les joues et les pieds gelés.
Parfois, pris d’une sorte de frénésie causée par leur présence obstinée, il bondissait autour de la hutte, massacrant l’air à coups de hache, et détruisant tout ce qui se trouvait à sa portée. Pendant ces combats avec les fantômes, Cuthfert se blottissait dans ses couvertures et suivait tous les mouvements du fou, prêt à l’abattre s’il s’approchait trop.
Mais un jour, comme il sortait d’une de ces crises, l’employé remarqua l’arme braquée sur lui. Ses soupçons s’éveillèrent et désormais lui aussi vécut en craignant pour sa vie. Ils s’épièrent à ce point que chacun d’eux se retournait avec un sursaut d’effroi dès que l’autre passait derrière lui. Cette appréhension se changea bientôt en une manie qui les hantait même pendant leur sommeil. Ils laissaient tacitement brûler la lampe toute la nuit et veillaient, avant de se coucher, à ce qu’elle fût abondamment garnie de graisse.
Le moindre mouvement de l’un suffisait pour alarmer l’autre et, pendant de longues heures, ils restaient les yeux ouverts, grelottant sous leurs couvertures, les doigts sur la gâchette.
Tant par la Peur du Nord que par le surmenage de leur cerveau et par le ravage du mal, ils perdaient toute apparence humaine et arrivaient à ressembler à des bêtes sauvages traquées et aux abois.
Leurs joues et leurs nez, par suite du gel, étaient devenus noirs et leurs orteils se détachaient à la première et à la seconde phalange. Chaque geste leur était une souffrance, mais le poêle insatiable exigeait de leurs pauvres corps une rançon de tortures. Tous les jours il réclamait sa nourriture--comme Shylock la livre de chair--et les malheureux se traînaient dans la forêt sur les genoux pour couper du bois.
Un jour, comme ils rampaient à la recherche de branches mortes, ils pénétrèrent à leur insu dans un boqueteau par deux côtés opposés. Soudain, deux spectres désorbités se trouvèrent face à face. La maladie les avait transformés au point qu’il leur fut impossible de se reconnaître. Ils se redressèrent, hurlant d’effroi, et s’enfuirent sur leurs moignons; ils s’écroulèrent à la porte de la cabane et se battirent à coups de griffes, comme de véritables démons jusqu’à ce qu’ils se fussent aperçus de leur méprise.
Parfois aussi ils revenaient à leur état normal. Pendant une de ces accalmies, ils divisèrent en deux parts égales le sucre, principal objet de leurs dissentiments. Il n’en restait plus que quelques tasses dans leurs sacs, rangés dans la cache; aussi chacun d’eux, pris de défiance, surveillait le sien avec des yeux jaloux.
Mais un jour, Cuthfert se trompa. Pouvant à peine se déplacer, démoralisé par la souffrance, la tête vide, la vue incertaine, il rampa jusqu’à la cache, sa boîte à sucre à la main, et prit le sac de Weatherbee pour le sien.
Janvier venait de commencer lorsque cet événement se produisit. Le soleil était, depuis quelque temps déjà, remonté quelque peu vers le Sud et, à l’heure de midi, dispersait quelques superbes flots de lumière jaune sur le ciel septentrional.
Le lendemain de son erreur, Cuthfert ressentit une amélioration physique aussi bien que morale.
Midi approchait, le jour s’éclaircissait; il se traîna dehors pour jouir de l’éphémère clarté qu’il considérait comme une promesse des futures intentions du soleil. Weatherbee qui, lui aussi, se sentait mieux, rampa à sa suite. Ils s’accroupirent dans la neige, sous la girouette immobile, et attendirent.
La sérénité de la mort les environnait. Sous d’autres climats, lorsque la désolation s’abat sur la nature, il y existe tout de même une sorte d’espoir latent, celui d’une petite voix qui reprendra le chant interrompu. Le Nord n’offre rien de pareil.
Les deux hommes se figuraient avoir vécu des siècles dans cette paix sépulcrale. Ils ne pouvaient invoquer aucun chant du passé, ni imaginer aucun chant d’avenir. Ce calme surnaturel, ce silence paisible de l’éternité, ils l’avaient toujours connu.
Leurs yeux restaient fixés sur le Nord; invisible, derrière eux, caché par les montagnes qui se dressaient vers le Sud, le soleil glissait vers le zénith d’un autre ciel que le leur. Seuls spectateurs de cette scène grandiose, ils regardaient la fausse aurore grandir peu à peu. Une faible flamme apparut et s’éteignit presque; puis elle s’accrut, passant tour à tour d’un rouge jaunâtre au pourpre et au jaune safran. Elle devint si éclatante que Cuthfert se figura un instant que l’astre était derrière elle--c’eût été un miracle que le lever du soleil au Nord!
Soudain, sans avertissement ni transition, le tableau s’évanouit. Le ciel se décolora. La lumière du jour avait disparu. Leur respiration était haletante.
Mais qu’arrivait-il?... de menues parcelles scintillantes de givre brillaient dans l’air et voici que du côté du Nord la girouette projetait sur la neige une vague silhouette. Une ombre! Une ombre!
Il était exactement midi. Ils se tournèrent hâtivement vers le Sud. Une frange dorée sur le versant neigeux de la montagne les remplit de joie un instant, puis disparut elle aussi.
Ils se regardèrent ensuite avec des larmes dans les yeux. Un apaisement étrange s’était emparé d’eux; ils se sentaient irrésistiblement entraînés l’un vers l’autre. Le soleil revenait! Ils en jouiraient demain et le jour suivant et les autres encore. Chacune de ses visites se prolongerait davantage et le temps viendrait où, dans leur ciel, il n’y aurait ni nuit, ni jour et où l’astre ne descendrait jamais au-dessous de l’horizon. La nuit n’existerait plus. L’hiver de glace serait terminé, les vents souffleraient, et les forêts renverraient leurs échos; la terre se baignerait sous la caresse du soleil et la vie renaîtrait. La main dans la main, ils fuiraient cet horrible cauchemar et regagneraient le Sud. D’un mouvement spontané, ils se penchèrent en avant, et leurs mains se touchèrent, leurs pauvres mains estropiées, gonflées et tordues que cachaient leurs moufles.
Mais cette promesse ne devait pas se réaliser. La terre du Nord est inexorable et l’âme des hommes, là plus qu’ailleurs, reste soumise à d’étranges lois, incompréhensibles pour ceux qui n’ont pas voyagé en pays lointain.
* * * * *
Une heure plus tard, Cuthfert ayant mis au four un poêlon de pâte, se surprit à songer à ce que les chirurgiens pourraient faire de ses pieds quand il serait de retour. Le pays ne lui semblait plus si loin maintenant.
Weatherbee, lui, farfouillait dans sa cache. Tout à coup, il éclata en une volée de jurons qui s’arrêtèrent net. L’autre lui avait volé son sac de sucre.
Les choses auraient pu tourner mal, si les deux fantômes n’étaient sortis de dessous leurs pierres, pour lui refouler les injures dans la gorge. Ils l’attirèrent doucement hors de la cache qu’il oublia de refermer.
--Enfin, le but était atteint, songea-t-il; l’événement que, dans ses rêves, ils lui avaient prédit, allait se réaliser.
Ils le conduisirent toujours aussi doucement au tas de bois, et lui mirent la hache dans la main. Ensuite, ils l’aidèrent à pousser la porte de la cabane, et il fut certain qu’ils la refermaient derrière lui, à en juger, du moins, par le fracas qui s’ensuivit et le bruit sec du loquet rentrant dans sa gâche. Et il sentait qu’ils restaient dehors à l’attendre pendant qu’il accomplirait sa besogne.
--Carter! dis donc! Carter!
Effrayé par l’expression du visage de son compagnon, Percy Cuthfert se hâta de mettre la table entre eux deux.
Carter Weatherbee le suivit sans hâte. Le visage de l’autre ne trahissait ni pitié ni colère, mais plutôt la patiente détermination de celui qui a une certaine tâche à accomplir et s’en acquitte méthodiquement.
--Eh bien! Quoi? Qu’y a-t-il?
L’employé recula, coupant la retraite vers la porte, mais sans proférer une parole.
--Voyons Carter, Voyons! expliquons-nous! Calme-toi!
Les idées du maître ès arts se succédaient rapidement; d’un pas léger il se dirigea vers son lit où se trouvait son Smith et Wesson. Les yeux fixés sur le fou, il se laissa tomber à la renverse sur la couchette en saisissant en même temps son revolver.
--Carter!
La poudre brûla le visage de Weatherbee, mais il brandit son arme et fit un bond en avant. La hache mordit Percy Cuthfert aux reins et il eut l’impression que ses jambes l’abandonnaient. Alors l’employé lui tomba dessus de tout son poids, lui étreignant la gorge de ses doigts flasques.
La douleur avait fait lâcher son arme à Cuthfert, et tandis que ses poumons haletaient de l’effort pour se libérer, il fouillait au hasard parmi ses couvertures pour la retrouver. Puis il se souvint. Il glissa la main pour atteindre le couteau attaché à la ceinture de l’employé et, dans cette dernière prise de corps, ils s’enlacèrent étroitement.
Bientôt, Percy Cuthfert sentit ses forces s’en aller. Il ne pouvait plus remuer la partie inférieure de son corps. Le poids inerte de Weatherbee l’écrasait et le clouait sur place, comme un loup pris au piège.
Une odeur familière remplissait la cabane; il se rendit compte que le pain était en train de brûler; mais que lui importait? il n’en aurait plus jamais besoin. Et il restait également ces six tasses de sucre dans la cache. S’il avait pu prévoir, il n’en eût pas été si avare les derniers jours. La girouette tournerait-elle encore? Elle tournait peut-être en ce moment? Pourquoi pas? Ne venait-il pas d’apercevoir le soleil? Il allait sortir pour s’en assurer. Mais non, il lui était impossible de remuer. Il n’aurait jamais cru que l’employé était si lourd.
Comme la cabane se refroidissait vite! Le feu devait être éteint, et le froid pénétrait. Il était déjà au-dessous de zéro, et la glace grimpait à l’intérieur de la porte. Il ne la voyait pas, mais grâce à sa longue expérience, il pouvait mesurer les progrès de son invasion par l’abaissement de la température dans la cabane. Le gond inférieur devait être déjà blanc en ce moment.
Est-ce que son histoire parviendrait seulement aux oreilles du monde? Qu’en penseraient alors ses amis? Ils la liraient vraisemblablement en buvant leur café, et la commenteraient au club. Il lui semblait les entendre.--«Pauvre vieux Cuthfert», murmuraient-ils, «il n’était pas si mauvais bougre après tout.» Il sourit de leurs appréciations et continua sa route à la recherche d’un bain turc. C’était toujours la même foule dans la rue; mais, chose étrange, personne ne remarquait ses mocassins de peau d’élan et ses jambières en lambeaux.
S’il prenait un cab! Après le bain, un tour chez le coiffeur ne ferait pas mal. Non! il mangerait d’abord. Un bifteck, des pommes de terre, des légumes; comme tout était succulent! Et qu’était-ce? Des rayons de miel laissant couler un liquide ambré. Mais pourquoi tant en apporter? Ah! ah! Il ne pourrait jamais tout manger!
--Cirer les souliers? Mais comment donc!
Il posait le pied sur la boîte. Le cireur le regardait avec ébahissement de bas en haut; se rappelant qu’il était chaussé de mocassins en peau d’élan, il s’éloignait en hâte.
Attention! la girouette a sûrement tourné. Non, un simple bourdonnement dans ses oreilles, c’était tout, un simple bourdonnement.
La glace devait maintenant dépasser le loquet et probablement elle recouvrait le gond supérieur. Entre les poutres bourrées de mousse, de petites pointes de givre commençaient à apparaître. Comme elles étaient longues à venir! Mais non, puisqu’une nouvelle se montrait et puis encore une autre. Deux! trois! quatre! elles arrivaient trop vite pour qu’on pût les compter. Deux croissaient simultanément et voilà qu’une troisième les rejoignait; maintenant, on ne les voyait plus, elles s’étaient toutes rejointes et formaient une nappe.
Eh bien! Il aurait de la société. Si jamais l’ange Gabriel rompait l’immense silence du Nord, ils se tiendraient côte à côte, la main dans la main, devant le grand trône blanc. Et Dieu les jugerait! Dieu les jugerait!
Percy Cuthfert ferma les paupières et glissa dans l’inconscience.
YAN, L’IRRÉDUCTIBLE
Car il n’y a pas de loi, ni de Dieu, ni des hommes, Qui vaille au nord du 53e degré de latitude.
Yan roula à terre, jouant des pieds et des mains, dans un mutisme farouche. Deux des trois hommes qui s’accrochaient à lui se criaient des ordres, et tentaient de maîtriser ce démon trapu et velu qui ne cessait de gigoter. Le troisième poussa soudain un hurlement. Son doigt était pris entre les dents de Yan.
--Assez blagué, Yan, calme-toi! s’écria Bill le Rouge d’une voix entrecoupée. En même temps, il serrait le coup de Yan à l’étrangler. Que diable! ne peux-tu te laisser pendre sans faire tous ces embarras?
Mais Yan ne lâchait pas le doigt, et continuait à se tortiller sur le sol de la tente, au grand dommage des pots et des poêlons.
--Vous n’êtes pas un gentleman! représenta Taylor, dont le corps suivait le doigt, et qui se pliait à tous les soubresauts de la tête de Yan. Vous avez tué M. Gordon, le plus brave et le plus honnête homme qui ait jamais battu la piste derrière les chiens. Vous n’êtes qu’un assassin, et il ne vous reste aucune dignité.
--Tu n’es plus un frère, reprit Bill le Rouge, autrement tu nous laisserais te passer la corde au cou, sans résistance. Allons, Yan, sois chic avec les copains. Tu nous as assez ennuyés. Cesse tes grimaces, que nous puissions te pendre proprement et en un tournemain. Ensuite, on n’en parlera plus.
--Hardi, les gars! brailla Lawson, l’ancien matelot.
--Fourrez-lui la tête dans le pot aux haricots et appuyez ferme!
--Et mon doigt, Monsieur? protesta Taylor.
--Tu nous barbes avec ton doigt! il nous gêne rudement.
--Mais je ne peux pas le retirer, Monsieur Lawson, il est toujours dans la gueule du type et il me l’a à moitié chiqué.
--Attention aux étais!
Au moment où Lawson lançait son cri d’avertissement, Yan était parvenu à se relever à demi, et les quatre hommes aux prises se bousculèrent à travers la tente dans un pêle-mêle de peaux et de couvertures qui mit à découvert le corps d’un homme inanimé portant au cou la trace sanguinolente d’une balle.
L’accès de folie de Yan était cause de tout cela, cette folie qui s’empare de l’homme qui, ayant dépouillé depuis longtemps le grossier vernis de la civilisation pour se vautrer dans la rudesse primitive, voit un jour se dresser, dans son imagination, les vallées fertiles de son pays natal et sent pénétrer dans ses narines le parfum du foin coupé, de la verdure, des fleurs et de la terre fraîchement labourée.
Pendant cinq années glaciales, sa démence avait eu le temps de germer au cours de son pénible labeur le long du fleuve Stewart, à Forty Mile, Circle City, Koyukuk, Kotzebue. Elle avait atteint son point culminant à Nome, non la ville aux grèves d’or et aux sables rouges, mais la Nome de 97, avant le lotissement de la Cité de l’Enclume, ou l’organisation du district de l’Eldorado.
John Gordon, Yankee de naissance, aurait dû faire preuve de plus de discernement. Pourquoi avait-il lâché le mot blessant juste à un moment où Yan, torturé par la nostalgie, grinçait des dents, et où ses yeux, injectés, lançaient des flammes?
Il en était plus avancé! La tente sentait à présent la poudre; un homme gisait immobile, et un autre se débattait comme un rat acculé, en refusant de se livrer à ses camarades, pour être pendu de la façon discrète préconisée par eux.
--Si vous vouliez bien me le permettre, Monsieur Lawson, avant de continuer ce vacarme, je vous indiquerais un excellent moyen pour forcer cette vermine à desserrer les dents. Il ne veut ni me trancher le doigt, ni me le lâcher. Il a l’astuce du serpent, Monsieur, l’astuce du serpent!
--La hachette! vociféra le matelot, la hachette! Il glissa le tranchant près du doigt de Taylor, et pesa sur les dents de l’homme. Yan tenait bon, et respirait par le nez, en soufflant comma un phoque.
--Hardi tous! Ça y est!
--Merci bien, Monsieur. Quel soulagement!
Et M. Taylor se mit en devoir d’immobiliser, à pleins bras, les jambes de la victime qui s’agitait éperdument.
Mais, Yan, ensanglanté, écumant, jurant, persistait dans sa rage féroce. Ses cinq années de glaces semblaient s’être transformées d’un coup en un feu infernal. Le groupe chancelait de ci de là, haletait, suait comme un monstre cyclopéen et multipède, jailli des profondeurs de la planète. La lampe fut renversée, s’éteignit en grésillant, et la scène ne fut plus éclairée que par le jour crépusculaire de midi dont la lueur arrivait à peine à percer la toile souillée de la tente.
--Pour l’amour de Dieu! Yan! supplia Bill le Rouge, reprends tes esprits. Nous ne voulons ni te faire du mal, ni te tuer, ni rien de tout ça, simplement te pendre. Tu fais un raffut et un gâchis, que c’en est effrayant. Et dire que nous avons pris la piste ensemble, et tu me traites de la sorte! Je n’aurais jamais cru cela de toi, Yan!
--Il a trop de sillage! Amarre-lui les guiboles, Taylor, et hale dessus!
--Oui, Monsieur... monsieur Lawson. Quand je vous préviendrai, portez tout votre poids sur lui.
Le Kentuckien tâtonna autour de lui dans l’obscurité.
--Allez-y maintenant, Monsieur, c’est le moment!
Un mouvement de houle et deux cent cinquante kilos de chair humaine oscillèrent et vinrent s’abattre contre les parois de la tente; les piquets s’arrachèrent, les cordes cédèrent, et la toile s’affaissa, enveloppant la mêlée dans ses plis graisseux.
--Tu ne fais qu’aggraver ton cas! poursuivit Bill le Rouge, en enfonçant ses pouces dans un gosier velu dont il avait réussi à terrasser le propriétaire. Tu crois que tu ne nous a pas assez embêtés? Il va nous falloir maintenant perdre une demi-journée à tout remettre en place, quand nous t’aurons hissé en l’air.
--Lâchez-moi! Je vous en prie, Monsieur, bredouilla Taylor.
Bill le Rouge desserra son étreinte en grommelant, et les deux hommes rampèrent vers le dehors. A ce moment, Yan réussit à se débarrasser du matelot, et détala à travers la plaine neigeuse.
--Allez! flemmards du diable! Buck! Bright! Cherche! Attrape! Attrape! cria Lawson en s’élançant à la poursuite du fuyard.
Buck et Bright, suivis de tous les autres chiens, eurent bientôt rejoint et cerné le meurtrier.