Part 11
Comme l’Indien remettait ses moufles pour s’en aller, la conversation tomba sur Flossie, et, tout naturellement, sur «cette horrible femme». C’est ainsi que Mrs Eppingwell persistait à appeler Freda; et Sitka, croyant toujours qu’elle faisait allusion à Loraine, lui apprit que «cette horrible femme» avait l’intention de filer cette nuit même avec Floyd Vanderlip.
Mrs Eppingwell jugea la conduite de Freda plus sévèrement que jamais. Elle rédigea sur le champ un billet à l’adresse de l’homme infidèle et le confia à un messager qui alla se poster à l’embouchure du Bonanza. Un autre commissionnaire, porteur d’une lettre de Freda, arriva également sur ce point stratégique, de sorte que Floyd Vanderlip, aux dernières lueurs du jour, en descendant gaîment de son traîneau, reçut les deux missives à la fois.
Il déchira en deux celle de Freda. Non, il n’irait pas la voir. Des événements plus importants l’attendaient cette nuit. Du reste, elle n’entrait plus en ligne de compte. Mais Mrs Eppingwell! Il ferait de son mieux pour la satisfaire, il irait donc la voir au bal du gouverneur pour entendre ce qu’elle avait à lui dire. Au ton de la lettre, cela devait être important; qui sait?...
Avec un sourire de contentement, il ne chercha pas à approfondir les choses. Tout de même! Quel succès auprès des femmes!... Éparpillant au vent les morceaux de la lettre, il lança les chiens au grand trot vers sa cabane.
Le bal en question était un bal masqué. Il lui fallut préparer le travesti qu’il avait porté à l’opéra, deux mois auparavant, puis se raser et dîner. Et voilà comment, lui, le principal intéressé, ignorait l’arrivée imminente de Flossie!
--Conduis-les jusqu’au trou d’eau, au delà de l’hôpital, à minuit précis. Et sois-y surtout! dit-il à Sitka Charley venu pour lui annoncer que le dernier chien serait là, dans une heure.
--Voici le tas, voilà la balance. Pèse ta poudre et fiche-moi la paix! Je dois me préparer pour le bal.
Sitka Charley pesa ce qui lui était dû et partit avec une lettre adressée à Loraine Lisznayi, dont les termes, devina-t-il à juste raison, avaient trait à un rendez-vous au trou d’eau, au delà de l’hôpital, à minuit précis.
IV
A deux reprises, Freda avait envoyé des messages à la caserne où la danse battait son plein, et chaque fois, ils étaient revenus sans réponse. Alors elle usa des grands moyens, les moyens que seule elle était capable d’employer.
Ayant mis ses fourrures et ajusté un masque sur son visage, elle se rendit au bal du gouverneur.
Il convient de dire qu’il existait une formalité à laquelle la «clique officielle» se conformait depuis longtemps, mesure de prudence pour protéger la dignité des femmes et des filles des fonctionnaires en assurant le décorum de la fête.
A chaque bal masqué, on formait un comité de personnes chargées de se tenir à l’entrée de la salle pour jeter un coup d’œil sous le masque des amants. La plupart des hommes ne recherchaient nullement l’honneur d’en faire partie; mais il se trouvait que ceux qui désiraient le moins en être, étaient précisément les plus capables de rendre service.
Le pasteur n’était pas assez physionomiste et il ignorait trop la situation des habitants de la ville pour distinguer ceux qu’il convenait de recevoir ou d’évincer.
Il en était de même de quelques autres dignes gentlemen pourtant très désireux de jouer le rôle de cerbère. Mrs Mac Fee, l’épouse du pasteur, pour obtenir ce poste tant convoité par elle, aurait vendu son âme au diable.
Un soir, certain trio, ayant échappé au contrôle, causa pas mal de scandale avant qu’on eût découvert l’identité des intrus.
A la suite de cet incident, seules furent préposées à la garde les personnes vraiment capables de remplir cette fonction; et elles s’y prêtèrent du reste de fort mauvaise grâce.
Cette nuit-là, un nommé Prince était de faction à la porte. On l’avait circonvenu et il ne revenait pas encore d’avoir pu accepter une mission qui menaçait de lui aliéner une moitié de ses amis pour complaire à l’autre.
Parmi ceux qu’il avait dû éconduire, il en connaissait trois ou quatre, rencontrés au travail ou sur la piste--d’excellents camarades au demeurant--mais qui ne présentaient précisément pas les qualités requises pour une soirée aussi mondaine.
Il songeait au moyen de se débarrasser au plus tôt de sa corvée, lorsqu’une femme apparut sous les lumières. Freda! Rien qu’aux fourrures, il aurait juré que c’était elle, s’il ne l’avait déjà reconnue à son port altier.
C’était bien la dernière femme qu’il se serait attendu à voir en ce lieu. Mais, certainement, elle ne viendrait pas s’exposer à l’humiliation d’un refus et plus encore au mépris des femmes, en supposant qu’on la laissât pénétrer dans la salle de bal. Prince était parfaitement sûr qu’elle avait trop de jugement pour cela. Or elle s’approcha.
Il fit non de la tête, sans même lui demander qui elle était; il la connaissait trop bien pour se méprendre.
Mais Freda, devant lui, souleva son loup de soie noire et le rabattit aussitôt. L’espace d’un éclair, il admira son visage.
Le dicton populaire qui circulait dans toute la contrée n’était pas sans fond de vérité: Freda jouait avec les hommes comme les enfants avec les bulles de savon.
Pas un mot ne fut échangé. Prince s’effaça et quelques instants plus tard il donna, avec force gestes et d’une voix incohérente, sa démission du poste qu’il avait trahi.
Dans la salle, une femme svelte, à l’allure souple, errait inquiète parmi les invités. Tantôt elle s’arrêtait devant un groupe, tantôt devant un autre.
D’aucuns--ceux qui auraient dû être de faction à l’entrée du bal--reconnaissant les fourrures, ne cachaient pas leur étonnement; mais ils avaient garde de parler.
Le galbe de cette belle personne et toute sa grâce originale intriguaient les femmes; mais sa silhouette, pas plus que ses fourrures, ne leur étaient familières.
Mrs Mac Fee, sortant de la salle ou tout était prêt pour le souper, rencontra l’éclair des yeux brillants et interrogateurs à travers le loup de soie. Elle sursauta en essayant de se rappeler où elle avait déjà aperçu ce regard; et elle revit aussitôt l’image vivante d’une certaine pécheresse orgueilleuse et rebelle, qu’elle avait rencontrée une fois au cours d’une mission infructueuse pour le compte du Seigneur.
En proie à une ardente et vertueuse colère, l’excellente dame voulut prévenir sans tarder Floyd Vanderlip et Mrs Eppingwell.
Ceux-ci venaient à l’instant même d’entrer en conversation. Sachant prochaine l’arrivée de la jeune fiancée, Mrs Eppingwell s’était décidée à aller droit au but; et un petit sermon incisif sur la morale lui brûlait les lèvres, lorsque soudain un personnage inconnu les aborda.
Mrs Eppingwell remarqua, sans déplaisir, le léger accent étranger de la femme aux fourrures qui s’excusait de venir troubler l’entretien, préludant ainsi à la prise de possession de Floyd Vanderlip.
Au moment même où Mrs Eppingwell cédait sa place en se retirant avec un salut plein de courtoisie, la main justicière de Mrs Mac Fee s’abattit sur la coupable, dont elle arracha le masque.
Tout d’abord la femme fut consternée. Mais aussitôt un visage splendidement beau et des yeux étincelants apparurent aux assistants, qui, tous, s’approchèrent.
Quant à Floyd Vanderlip, il était confondu. La situation eût exigé un geste immédiat; mais lui demeurait là, bouche bée, sans savoir de quoi il retournait. Désemparé, il regardait tout autour de lui.
De son côté, incapable elle aussi de comprendre ce qui se passait, Mrs Eppingwell ne savait quelle contenance prendre.
Pourtant il fallait bien qu’une explication vînt de quelque part; et Mrs Mac Fee ne faillit pas à sa tâche.
Sa voix celtique, désagréablement perçante, s’éleva:
--Mrs Eppingwell! C’est avec le plus grand plaisir que je vous présente Freda Moloof, _Mademoiselle_ Moloof, si je ne me trompe!
Malgré elle, Freda se détourna. Le visage découvert, il lui semblait entrer dans un cauchemar: elle se voyait toute nue au milieu d’un cercle d’individus masqués, dont on n’apercevait que la lueur des prunelles. Elle eut l’impression qu’une horde de loups avides la cernaient, prêts à se jeter sur elle. Peut-être quelqu’un aurait-il pitié d’elle? Mais à cette idée elle se cabra. Décidément, elle préférait affronter le mépris général.
Elle avait le cœur solide, cette femme; et puisqu’elle était venue chercher sa proie au milieu de la meute, que Mrs Eppingwell s’y oppose ou non, elle ne la lâcherait pas.
Un revirement soudain s’opéra dans l’esprit de Mrs Eppingwell. C’était donc Freda! pensa-t-elle, Freda la danseuse, le fléau des hommes, cette femme qui lui avait fermé sa porte!
Elle ressentit, comme si elle souffrait elle-même, toute l’humiliation que devait éprouver maintenant cette fière créature, masquée seulement de sa fierté.
Peut-être parce que son tempérament anglo-saxon lui interdisait d’attaquer une ennemie en état d’infériorité, peut-être parce que la situation rendait Freda plus intéressante aux yeux de l’homme à conquérir, peut-être aussi pour ces deux motifs à la fois, Mrs Eppingwell eut un geste des plus inattendus.
La voix aiguë de Mrs Mac Fee, vibrante de méchanceté, s’étant fait de nouveau entendre, Freda ne put maîtriser un mouvement pour se détourner; mais Mrs Eppingwell le prévint et enlevant son masque, elle salua la jeune Grecque d’un lent signe de tête.
Pendant que les deux femmes se dévisageaient, il s’écoula une de ces secondes qui paraissent interminables.
L’une, les yeux flamboyants, prête à foncer, telle une bête aux abois, éprouvait par anticipation toute la douleur et la rancune du mépris, du ridicule, des insultes que d’elle-même elle était venue chercher. Éblouissante coulée de lave, elle brûlait et bouillonnait de chair et d’esprit.
L’autre, l’œil calme, le visage impassible, forte de sa droiture, de sa confiance en elle-même, se sentait sans passions, sans le moindre trouble et apparaissait comme une statue ciselée dans un bloc de marbre.
Un gouffre les séparait. Mrs Eppingwell se refusait à le voir. Il n’y avait plus de pont à franchir, ni de talus à descendre. Elle semblait, par son attitude, vouloir montrer à l’autre femme l’absolue égalité où elle la tenait, un terrain de commune féminité, dont, imperturbable, elle n’abandonnerait pas un pouce.
Cette attitude exaspéra Freda. Si elle avait appartenu à une race inférieure, elle serait restée indifférente; mais, sensible aux nuances les plus subtiles, elle pouvait suivre l’autre et lire jusqu’au tréfonds de son âme.
--Pourquoi me montrer tant de condescendance? fut-elle sur le point de lui crier. Crachez sur moi, avilissez-moi, ce serait me témoigner plus de pitié.
Elle tremblait. Ses narines se dilataient et palpitaient. Mais elle se contint, rendit le salut et se tourna du côté de l’homme.
--Accompagnez-moi, Floyd, dit-elle tout simplement; j’ai besoin de vous.
--Par le... s’écria brusquement Floyd Vanderlip qui s’arrêta soudain, étant encore assez correct pour ne pas achever son juron.
Où diable en était-il? Fût-il jamais un homme dans une situation plus stupide?
Du fond de sa gorge monta une sorte de gloussement qui s’éteignit contre son palais. Indécis, il haussa les épaules et regarda tour à tour les deux femmes d’un air suppliant.
--Je vous demande pardon, rien qu’un instant; mais je désirerais parler d’abord à M. Vanderlip, dit Mrs Eppingwell d’une voix grave et flûtée à la fois, témoignant la volonté par chacune de ses intonations.
L’homme ne demandait pas mieux et eut un regard de reconnaissance. Mais Freda intervint aussitôt:
--Je regrette, dit-elle, ce n’est pas le moment; il faut qu’il me suive et tout de suite.
Ces mots tombèrent sans effort de ses lèvres; mais elle ne put s’empêcher de sourire en elle-même de leur faiblesse, les sentant si peu appropriés à la circonstance. Elle les eût plutôt hurlés.
--Mademoiselle Moloof, se récria Mrs Eppingwell, qui êtes-vous donc pour vous emparer ainsi de Mr Vanderlip et lui dicter sa conduite?
Les traits de l’homme se détendirent; et son visage s’éclaira d’un sourire. Il n’y avait encore que Mrs Eppingwell pour le tirer d’embarras; cette fois Freda avait trouvé à qui parler.
--Je... Je... balbutia Freda dans un instant d’hésitation; mais son esprit féminin de combativité reprit le dessus.
--Et qui êtes-vous donc pour me poser pareille question?
--Je suis Mrs Eppingwell, et...
--Bah! interrompit sèchement Freda. Vous êtes la femme d’un capitaine qui, naturellement, est votre mari. Je ne suis qu’une danseuse. Que voulez-vous faire de cet homme?
--Cela ne s’est jamais vu, dit avec indignation Mrs Mac Fee, avide d’entrer en lice.
Mais Mrs Eppingwell la fit taire d’un regard, car elle venait de concevoir un nouveau plan de riposte:
--Puisque mademoiselle Moloof semble avoir des droits sur vous, M. Vanderlip, au point qu’il lui paraît impossible de m’accorder quelques secondes de votre temps, elle m’oblige à m’adresser directement à vous. Puis-je vous parler seule à seul, tout de suite?
Mrs Mac Fee ferma la bouche avec un petit bruit sec. Cela venait de mettre fin à une situation embarrassante.
--Mais... bien sûr! bredouilla Floyd. Naturellement, naturellement, ajouta-t-il, devenant plus loquace à la perspective de se voir délivré.
La jeune Grecque se tourna vers lui, avec tous les feux de l’enfer dans ses yeux étincelants. On eût dit une dompteuse.
La bête qui était en lui rampa sous l’étrivière.
--C’est-à-dire, reprit-il, plus tard! Demain, Mrs Eppingwell. Oui, demain; c’est ce que je voulais dire!
Il se consola en songeant que s’il avait résisté, d’autres complications auraient pu survenir. Et puis, n’avait-il pas un rendez-vous au trou d’eau, près de l’hôpital? Et l’heure pressait.
Bon Dieu! Il n’avait jamais rendu pleine justice aux charmes de Freda! N’était-elle pas admirable?
Celle-ci dit d’un ton sec à Mrs Mac Fee:
--Je vous serais bien obligée de me rendre mon masque.
Sans un mot, la dame le lui rendit.
Même dans sa défaite, Mrs Eppingwell sut garder la majesté d’une reine: «Bonsoir mademoiselle Moloof», dit-elle avec calme.
Freda lui rendit son salut et put à peine résister au désir de se jeter à genoux pour implorer son pardon. Au fait, peut-être est-ce un peu trop dire; il n’en est pas moins vrai qu’un sentiment indéfinissable l’oppressait et qu’elle brillait d’envie de le manifester publiquement.
Vanderlip fit le geste de lui offrir le bras. Mais elle venait d’abattre sa proie au milieu de la meute; et, avec la morgue des rois qui traînaient les vaincus derrière leur char, elle gagna seule la sortie; Floyd sur ses talons cherchait à retrouver son équilibre mental.
V
Le froid était cinglant.
En suivant un détour de la piste, ils arrivèrent, après une marche d’un quart de mille, à la cabane de la danseuse. Sous l’effet de l’haleine, le visage de la jeune femme avait eu le temps de se couvrir de givre; et la grosse moustache de son compagnon s’était transformée en glaçon. Aussi ne parlaient-ils plus maintenant qu’avec difficulté.
A la lueur verdâtre de l’aurore boréale, ils remarquèrent que le mercure était gelé dans l’ampoule du thermomètre suspendu à la porte. Un millier de chiens, chœur lamentable, gémissaient sur leurs anciennes infortunes et imploraient la pitié des étoiles impassibles.
Pas un souffle n’agitait l’atmosphère; mais pour les pauvres bêtes, il n’existait nulle protection contre le froid, aucun coin bien abrité où se glisser prudemment. Le gel régnait partout; elles restaient en plein air, étirant sans cesse leurs membres raidis par la fatigue et poussant le long hurlement du loup.
L’homme et la femme demeurèrent un instant silencieux. Freda se laissa enlever ses fourrures par la servante. En attendant que celle-ci se fût éloignée dans la pièce du fond, Floyd Vanderlip rechargea le feu, et, la tête penchée au-dessus du poêle, fit fondre les glaçons qui alourdissaient sa lèvre supérieure. Puis il roula une cigarette et regarda distraitement Freda, dont il respirait le parfum. Elle jeta un coup d’œil sur la pendule. Dans une demi-heure, il serait minuit.
Comment le retiendrait-elle? Lui en voulait-il de ce qu’elle venait de faire? Que pouvait-il bien penser? Quelle contenance prendre à son égard? Oh! elle ne doutait pas de pouvoir le garder jusqu’à ce que Stika Charley et Devereaux se fussent acquittés de leur mission, devrait-elle pour cela le tenir sous la menace de son revolver.
Il y avait bien une autre façon d’y réussir; à cette pensée, elle le méprisa davantage. Appuyant la tête sur sa main, elle vit défiler devant elle les souvenirs douloureux et tragiques de sa jeunesse, et elle songea un instant à l’émouvoir... Dieu! Il serait au-dessous de la brute celui qui, à une pareille histoire, racontée avec un accent sincère, ne tressaillirait pas jusqu’au fond des entrailles! Mais bah! Floyd n’en valait pas la peine et c’eût été bien inutile de réveiller des souffrances passées.
Tandis que, soulevant le voile de sa vie passée, elle restait abîmée dans ses pensées, lui se délectait à examiner le lobe rose de son oreille, rendue diaphane par la lumière de la chandelle placée derrière elle.
Remarquant la direction de son regard, elle tourna un peu la tête pour se présenter à lui de profil.
La beauté de son pur profil était l’une de ses meilleures armes. Elle en connaissait depuis longtemps le pouvoir magique et ne se faisait pas faute de l’exercer à l’occasion.
La chandelle se mit à vaciller. Allongeant le bras, elle enleva délicatement, du milieu de la flamme jaune, la mèche charbonnée. Aucun de ses gestes n’était sans grâce et elle mettait cette fois tous ses soins à rendre plus parfaite sa grâce instinctive.
Posant à nouveau la tête sur sa main, elle se prit à considérer son compagnon d’un air rêveur; car nul homme au monde ne reste insensible à l’attention d’une femme jolie.
Elle ne se pressait pas d’entamer la conversation. Si Floyd savourait cette attente, elle ne déplaisait pas non plus à Freda. Il ressentait une impression de bien-être à saturer ses poumons de nicotine en la contemplant; et il songeait que là-bas, près du trou d’eau, passait une route qu’il arpenterait bientôt durant de longues heures glaciales. Il aurait dû, pensait-il encore, se montrer irrité contre Freda à cause de la scène qu’elle avait provoquée; mais, chose curieuse, il ne lui en voulait nullement. Pareil scandale ne se fût sans doute pas produit sans Mrs Mac Fee, cette commère! A la place du gouverneur, il imposerait cette femme, et toutes celles de son espèce, de cent onces d’or par trimestre, sans oublier non plus tous les requins de l’Évangile et les pilotes du ciel.
A coup sûr, Freda s’était comportée en grande dame; bien mieux, elle avait tenu tête à Mrs Eppingwell. Jamais il ne lui aurait cru tant de fermeté.
Pour l’instant, ses regards s’attardaient sur la jeune femme, et de préférence ils revenaient à ses yeux. Mais il était bien loin de soupçonner le mépris qui se dissimulait dans leur profondeur.
Par Jupiter! Quel beau brin de fille! Pourquoi l’examinait-elle ainsi? Est-ce que, par hasard, elle aussi voulait l’épouser? Sans aucun doute; mais elle n’était pas la seule.
Elle avait tout pour plaire assurément. Et jeune avec cela, plus que Loraine Lisznayi. Quel âge pouvait-elle bien avoir? Vingt-trois, vingt-quatre, tout au plus vingt-cinq ans. Elle n’était pas d’une nature à s’épaissir; cela se devinait au premier coup d’œil.
Il n’aurait pu en dire autant de Loraine Lisznayi qui, elle, avait pris quelque embonpoint depuis l’époque où elle posait chez les artistes. Bah! elle maigrirait quand il la tiendrait sur la piste et lui ferait prendre les raquettes pour tasser la neige devant les chiens. Ce procédé ne rate jamais son effet.
Ses pensées le menèrent vers un palace, sous le ciel paresseux de la Méditerranée. Que deviendrait alors son union avec Loraine? Plus de froid, plus de piste, ni même de famine pour rompre la monotonie des jours. Elle vieillirait et, à chaque réveil, les ravages du temps marqueraient leur œuvre. Tandis que Freda... Il poussa un vague soupir de regret de n’être point né sous l’étendard du Prophète; puis ses pensées revinrent en Alaska.
--Eh bien?
Les aiguilles de la pendule marquaient minuit moins le quart. Il était grand temps pour lui de descendre vers le trou d’eau.
--Oh! s’écria Freda, comme sortant d’un rêve.
Son mouvement de surprise parut si spontané que l’autre s’y laissa prendre. Quand un homme s’aperçoit qu’une femme, en le regardant d’un air pensif, s’est oubliée à méditer sur son compte, il lui faut un sang-froid peu commun pour se résoudre à orienter ses voiles et à prendre le large.
--Je me demandais pourquoi vous désiriez me parler, expliqua-t-il, en rapprochant son siège de la table.
--Floyd, dit-elle, en l’enveloppant d’un beau regard, je ne peux plus me souffrir ici; je veux partir. Il me serait impossible d’y vivre jusqu’à la débâcle du fleuve. Si je devais y rester plus longtemps, j’en mourrais. Je suis sûre que j’en mourrais. Je veux m’en aller tout de suite.
En un geste de supplication muette, elle posa la main sur celle de Floyd, qui s’en empara pour la retenir prisonnière.
Encore une, pensa-t-il, qui se jette à ma tête! Bah! Loraine ne se portera pas plus mal de se rafraîchir les pieds un peu plus longtemps au trou d’eau.
--Eh bien?
L’interrogation, cette fois, venait de Freda, douce et anxieuse.
--Je ne sais que vous dire, répondit-il vivement, tout en trouvant que les événements se précipitaient un peu trop.
--Ce serait le bonheur de ma vie, Freda; vous le savez bien, ajouta-t-il en lui pressant davantage la main.
Elle fit un signe d’assentiment. Après cela, faut-il s’étonner de sa piètre opinion des hommes?
--Mais... voilà... poursuivit-il, je suis fiancé. Sans doute êtes-vous au courant? La jeune personne vient me rejoindre comme je l’en ai priée. Où avais-je donc la tête le jour où je me suis engagé? Mais c’est de l’histoire ancienne; le feu de la jeunesse brûlait encore en moi.
--Je veux partir, quitter ce pays, pour n’importe où, reprit-elle, affectant d’ignorer l’obstacle qu’il venait de dresser devant elle et dont il semblait s’excuser. J’ai passé en revue tous les hommes que je connais, et j’en arrive à croire que... que...
--... Que je suis celui qui vous convient le mieux?
Elle lui sourit, reconnaissante de lui avoir épargné un aveu pénible.
De sa main libre, Floyd attira la tête de Freda contre son épaule. Le parfum de la chevelure le grisait; et il s’aperçut que leurs pouls se précipitaient en parfait synchronisme. Voilà un phénomène facilement explicable au point de vue physiologique, mais impressionnant quand même au moment précis où on en fait la découverte.
Cette impression lui était étrangement délicieuse, car toute sa vie il avait caressé plus de manches de pelles que de mains de femmes. Aussi, quand Freda appuya la tête contre son épaule, que ses cheveux lui frôlèrent la joue et que leurs regards se rencontrèrent, se laissa-t-il facilement troubler par la passion amoureuse qui brillait dans les yeux de la femme. Mon Dieu, à qui la faute s’il oubliait ses promesses? Infidèle à Flossie, pourquoi pas à Loraine?
Tant de femmes le persécutaient à la fois, qu’il n’aurait eu aucune excuse de se décider maintenant à la légère. Il possédait de l’argent à ne savoir qu’en faire! Nulle autre que Freda ne saurait mieux embellir sa vie si rude jusqu’ici. Tous les hommes lui envieraient une telle épouse. Mais rien ne pressait. Il fallait agir avec prudence.
Il demanda à brûle-pourpoint:
--N’avez-vous jamais désiré vivre dans un palais?
Elle hocha la tête. Il poursuivit d’un ton détaché:
--Jadis j’y ai rêvé. Mais je pense aujourd’hui qu’on doit y mener une existence molle et affadissante; on ne doit pas tarder à s’y empâter.