En pays lointain

Part 10

Chapter 103,787 wordsPublic domain

Cette révolte intérieure et la pression des faits eussent suffi pour amener un homme d’un autre calibre que Sturges Owen à abdiquer sa foi; pour celui-ci, les conséquences étaient inévitables.

Si on l’avait élevé à la dignité de servir le Seigneur, c’était pour mieux l’abaisser ensuite. On lui avait bien donné la foi et l’esprit, mais il lui manquait la force qui permet de surmonter tous les obstacles.

--Où est maintenant ton Dieu? demanda le métis.

--Je n’en sais rien! répondit-il, droit et immobile comme un enfant récitant son catéchisme.

--As-tu seulement un Dieu?

--J’en avais un!

--Et maintenant?

--Je n’en ai plus.

Hay Stockard essuya le sang qui lui coulait dans les yeux, et partit d’un éclat de rire. Le missionnaire le regarda étrangement, et comme dans un songe. Il lui sembla qu’une infinie distance le séparait du présent, comme s’il eût été soudain transporté dans le recul des âges. Dans le drame auquel il venait d’assister, et celui qui se déroulait maintenant, il ne jouait aucun rôle. Il regardait en spectateur, de loin, de très loin.

Les paroles de Baptiste lui parvinrent comme assourdies.

--Très bien! veillez à ce que cet homme parte librement et qu’il ne lui soit fait aucun mal! qu’il s’en aille en paix! Donnez-lui une pirogue et des provisions. Dirigez-le du côté des Russes, afin qu’il puisse parler à leurs prêtres de Baptiste Le Rouge, dans la contrée duquel il n’y a pas de Dieu.

Les guerriers le conduisirent au bord du talus, et là ils s’arrêtèrent pour être témoin du dernier acte de la tragédie.

Le métis se tourna du côté de Hay Stockard.

--Il n’y a pas de Dieu! affirma-t-il.

Pour toute réponse, l’homme se mit à rire. Un des jeunes Indiens se préparait à lancer un javelot de guerre.

--As-tu un Dieu?

--Oui! le Dieu de mes pères.

Il changea sa hache de place pour l’avoir mieux en main. Baptiste Le Rouge fit un signe et le javelot arriva en plein dans la poitrine du blanc. Sturges Owen vit la pointe d’ivoire lui ressortir dans le dos. Puis l’homme chancela, le sourire toujours aux lèvres, tomba en avant, et on entendit le bruit sec que fit la flèche en se brisant sous son poids.

Alors le prêtre descendit le fleuve pour porter aux Russes le message de Baptiste Le Rouge, dans le pays duquel il n’existait pas de Dieu.

MÉPRIS DE FEMMES

I

Ce fut une très regrettable méprise qui dressa, l’une contre l’autre, Freda et Mrs Eppingwell.

Bien que la cause même de leur désaccord ne fût connue que de quelques hommes, l’aventure, malgré le nombre des années écoulées depuis, n’est oubliée de personne, et elle restera probablement encore longtemps gravée dans le souvenir.

Freda, danseuse de profession, était Grecque d’origine. C’est du moins ce que l’on disait: mais la violente énergie de ses traits et la lueur infernale de son regard pouvaient bien en faire douter.

Elle possédait les plus belles fourrures de toute la contrée, du Chilcoot à Saint-Michaël; et son nom voltigeait sur toutes les lèvres.

Mrs Eppingwell, femme d’un capitaine, était aussi une étoile sociale de première grandeur. Dans la société la plus select de Dawson, la «clique officielle», comme la qualifiait avec dépit ceux qui en étaient exclus, cette belle personne jetait son éclat.

L’Indien Sitka Charley avait eu une fois l’occasion de voyager en sa compagnie. C’était en pleine famine, alors que la vie d’un homme valait moins qu’une tasse de farine. Il l’avait jugée comme supérieure entre toutes; et le jugement de l’Indien, qui allait droit à l’essentiel, faisait oracle; son opinion prévalait dans tous les camps du cercle arctique.

Freda et Mrs Eppingwell avaient un merveilleux talent pour conquérir et asservir les hommes, mais chacune à sa façon.

Mrs Eppingwell, d’emblée dominatrice, régnait chez elle et à la caserne; elle avait imposé sa loi à tous les jeunes hommes, y compris aux chefs du pouvoir judiciaire et exécutif.

Freda, souple et insinuante, conquit la ville. Et, en somme, elle avait soumis à son autorité les mêmes hommes que Mrs Eppingwell bourrait de thé et de conserves dans sa cabane de rondins au flanc de la colline.

Ces deux femmes menaient une existence nettement séparée. On peut dire qu’elles s’ignoraient complètement. Toutes deux avaient prêté l’oreille aux racontars du camp; mais c’était simple curiosité; elles ne cherchaient pas à en apprendre davantage.

Leur quiétude n’aurait jamais été troublée si une aventurière, en l’espèce une beauté professionnelle, n’était venue sur la première glace, en superbe attelage. Sa réputation mondiale l’avait précédée.

Cette personne au nom théâtral de Loraine Lisznayi précipita les événements. Ce fut à cause d’elle que Mrs Eppingwell descendit un jour le flanc de la colline pour pénétrer dans le domaine de Freda et que Freda jeta la confusion dans la ville et l’embarras au bal du gouverneur.

Tout cela est de l’histoire ancienne pour les habitants du Klondike. Rares sont les gens de Dawson qui en connaissent véritablement les dessous, et plus rares encore ceux qui peuvent se flatter d’avoir discerné les vrais mobiles auxquels obéirent la femme du capitaine et la danseuse grecque.

L’auteur ne cherche pas à rendre l’aventure plus compréhensible; il se contente d’en exposer les données. Elle eut une solution. Tout l’honneur en revient à Sitka Charley, comme on le verra bien. Freda n’était pas femme à confier ses secrets à un écrivassier; et ce n’est pas non plus Mrs Eppingwell qui eût voulu divulguer les siens. Peut-être plus tard toutes deux se laissèrent-elles aller à parler... Mais cette supposition est bien peu vraisemblable.

II

En apparence du moins, Floyd Vanderlip passait pour un des plus solides gaillards de tout Dawson. Ni le dur labeur, ni la plus grossière pitance n’avaient rien pour l’effrayer; ses premières aventures en témoignent amplement. Devant le danger, il devenait un vrai lion. Quand il lui arriva de tenir en échec un demi-millier d’hommes affamés, tout le monde put dire que jamais œil plus calme n’avait fixé le reflet du soleil sur la mire d’un fusil.

Il n’avait qu’une faiblesse, excès de force peut-être: c’était de ne pas savoir diriger sa force. Cet être plein d’énergie manquait totalement d’esprit de coordination.

Certes il possédait un tempérament d’amoureux et des plus vifs encore. Mais il sut lui imposer silence. Durant de longues années, les collines glaciales furent ses eldorados étincelants ou il vivait de viande d’élan et de saumon.

Or, quand il eut enfin planté ses pieux sur un des claims les plus riches du Klondike, sa passion pour les femmes commença à sourdre et elle éclata lorsque notre homme fut unanimement proclamé roi du Bonanza, et qu’il eut conquis sa place dans la société.

Floyd Vanderlip se rappela alors qu’il avait une fiancée aux États. L’idée qu’elle l’attendait encore lui devint obsédante; et, ma foi, cet homme qui vivait au 53e degré de latitude nord, considéra comme très agréable de prendre épouse.

Il adressa donc une belle épître de circonstance à la dite fiancée, une certaine Flossie, et lui ouvrit un crédit assez large pour la défrayer de toutes ses dépenses, trousseau et chaperon y compris. Aussitôt après, il fit bâtir une cabane confortable sur sa concession, en acheta une autre à Dawson et fit part de la nouvelle à ses amis.

L’attente ne tarda pas à lui devenir insupportable; sa soif d’aimer, trop longtemps inassouvie, ne pouvait se contenir davantage.

Flossie arrivait, certes; mais Loraine Lisznayi était dans la place.

Cette Loraine Lisznayi commençait à éprouver quelques difficultés à soutenir sa réputation mondiale. Elle avait perdu quelque peu de sa fraîcheur, si appréciée du temps où elle posait dans les ateliers des reines-artistes, lorsque princes et cardinaux venaient, prétendait-elle, lui rendre leurs hommages.

Pour comble d’ennui, ses finances n’étaient plus dans un état très brillant. Après une vie d’aventures, pouvait-elle rêver une meilleure fin qu’avec un roi du Bonanza, un personnage dont la fortune était si formidable qu’il ne fallait pas moins de sept chiffres pour l’indiquer? Comme le soldat prudent qui cherche une confortable retraite après de longues années de campagne, elle était venue dans le Northland avec la sage intention de se marier. Aussi un jour glissa-t-elle un certain regard dans les yeux de Floyd Vanderlip, et cela au moment même où Vanderlip achetait, dans un magasin de la Compagnie P. C., du linge de table pour Flossie.

Ce regard porta droit au but.

Quand un homme dispose de lui-même, on lui passe bien des fredaines qui feraient jeter les hauts cris si on ne le savait point libre. Or, Floyd Vanderlip n’était plus libre. Tout le monde parlait déjà de sa future union avec Flossie dont on attendait la venue. Aussi quels murmures lorsqu’on vit Loraine Lisznayi descendre la rue principal de Dawson avec l’attelage de chiens-loups du roi de l’or!

Une femme, reporter de l’_Étoile de Kansas City_ étant venue pour prendre des photographies des propriétés de Vanderlip, Loraine fut son acolyte et l’aida à la rédaction d’un article de six colonnes. Les deux femmes furent à cette occasion magnifiquement traitées dans la cabane préparée pour Flossie dont le linge de table rehaussa l’éclat du festin.

On remarqua de fréquentes allées et venues. D’autres festins eurent lieu. Tout s’y passa correctement, soit dit en passant; n’empêche qu’on ne se fit pas faute d’en jaser ferme, de façon aigre-douce de la part des hommes, avec dépit manifeste de la part des femmes.

Seule, Mrs Eppingwell ne voulut rien entendre. Des rumeurs vagues montaient bien jusqu’à elle; mais, peu portée au jugement téméraire, elle ferma les oreilles à la médisance. En somme, elle prêta peu d’attention à ce qui se disait.

Freda ne fit pas de même. Elle n’avait sans doute aucune raison d’être indulgente envers les hommes ni de les plaindre; mais, par une étrange disposition de sa nature, elle s’attendrissait sur les femmes, et sur celles-là même qu’elle était en droit d’aimer le moins. Son cœur s’attendrit donc à la pensée de Flossie qui, en ce moment, suivait la longue piste pour rejoindre un homme qui allait peut-être se lasser de l’attendre.

Freda se la représentait comme une jeune fille timide et affectueuse, avec une bouche sans énergie, des lèvres gentiment boudeuses, une chevelure ébouriffée, baignée de soleil, et des yeux remplis des grands bonheurs et des petites joies de la vie. Mais parfois aussi elle se la figurait le visage masqué jusqu’au nez, aveuglée par la neige, se traînant péniblement derrière les chiens...

Voilà pourquoi, un soir, au bal, elle sourit à Floyd Vanderlip.

Peu d’hommes pouvaient échapper à la séduction du sourire de Freda; et Floyd Vanderlip ne fit pas exception à la règle.

Sa bonne fortune auprès de l’ancien modèle des reines-artistes lui avait donné une excellente opinion de lui-même; et la faveur que lui marquait maintenant la danseuse grecque le flatta au point qu’il se crut irrésistible.

Pour avoir pu attirer sur lui, deux fois de suite, l’attention de si charmantes créatures, il fallait qu’il possédât des qualités profondément sympathiques. Lesquelles? Il n’aurait su exactement les définir; mais il les sentait vaguement en lui et il en conçut un grand orgueil. Quelque jour, quand il aurait du temps à perdre, il s’analyserait en détail; pour l’instant, il acceptait tout naturellement le présent que lui offraient les dieux.

Quelques réflexions germèrent dans le cerveau de cet impulsif.

Qu’avait-il pu trouver de si séduisant en Flossie; et pourquoi diable l’avoir appelée à lui?

Il dut s’avouer qu’il n’y songeait guère quelque temps auparavant. Son esprit était encore occupé par le souvenir tout récent de ses fouilles, celles qu’il avait si heureusement entreprises dans le Creek Bonanza. Elles lui avaient fait acquérir une situation bien assise. N’était-ce donc pas Loraine Lisznayi la femme qu’il lui fallait? Connaissant la grande vie, elle saurait recevoir magnifiquement ses hôtes et faire sonner ses dollars.

Mais Freda lui avait souri; et il s’était senti pris par elle. Comment eût-il pu reconnaître celle de ces deux femmes qui possédait le mieux son cœur? Impossible de les comparer; elles avaient agi sur lui de manières si différentes.

Dès le premier abord, Loraine l’avait ébloui par l’étalage de ses relations princières et par de petites anecdotes sur les cours où elle jouait toujours un rôle avantageux. Elle exhiba un peu plus tard de mignonnes lettres, signées du nom d’une reine authentique qui l’appelait «ma chère Loraine» et se disait «sa très affectionnée». Il s’émerveilla qu’une si grande dame ait pu consentir à lui consacrer quelques instants.

Pour achever de l’ensorceler, elle le compara à de nobles personnages qui n’existaient du reste que dans son imagination. Ainsi lui fit-elle perdre la tête; et notre homme regretta de s’être tenu si longtemps à l’écart du grand monde.

Plus rusée, Freda savait habilement doser ses louanges. Parfois elle se faisait humble pour mieux corser ses moyens de séduction. Floyd n’y entendait point malice; et quand il se sentit vaincu, on l’eût fort embarrassé en lui demandant ce qui lui plaisait en elle. Le fait est que chaque jour il subissait davantage l’influence de Freda; et on les vit très fréquemment en promenade dans son traîneau.

C’est de là que provint le malentendu qui fait le nœud de cette histoire.

Des bruits plus précis et plus consistants coururent, où le nom de la danseuse fut prononcé; et ils parvinrent aux oreilles de Mrs Eppingwell.

Mrs Eppingwell, elle aussi, songeait à la pauvre Flossie, foulant la neige durant d’interminables heures, les pieds meurtris par les mocassins. Elle se mit à inviter fréquemment Floyd Vanderlip à prendre le thé chez elle, au flanc de la colline.

Nul avant lui n’avait été poursuivi de la sorte.

Trois femmes! et quelles femmes... se disputaient son cœur, tandis qu’une quatrième arrivait pour faire valoir ses droits.

Mais revenons à Mrs Eppingwell et au malentendu.

La femme du capitaine chercha à sonder Sitka Charley qui connaissait la jeune Grecque à qui il avait vendu assez récemment des chiens. Mais au lieu de prononcer le nom de Freda, elle se contenta de la désigner sous l’appellation: «Cette... Hum... horrible femme.»

Sitka Charley crut qu’elle faisait ainsi allusion à la Lisznayi qui occupait sa pensée à cet instant même. Il répéta donc comme un écho:

--Oui, cette... horrible femme!

N’était-ce pas abominable de s’interposer ainsi entre des fiancés? Certes, il en convint.

«Songez donc, Charley: ce n’est qu’une enfant, reprit-elle. J’en suis sûre. Elle arrive dans un pays étranger, sans une amie pour l’accueillir. Aidons-la, voulez-vous?»

Sitka Charley promit son concours et, en s’éloignant, il s’indigna de la scélératesse de Loraine Lisznayi, tout en admirant fort les beaux sentiments de Mrs Eppingwell et de Freda, ces deux nobles cœurs qui s’intéressaient généreusement au sort d’une inconnue.

L’âme de Mrs Eppingwell était la limpidité même. Quand jadis Sitka Charley la conduisait à travers les collines du Silence, il avait parfaitement bien jugé cette femme au regard loyal, à la voix nette, à la franchise absolue et dont les lèvres avaient une façon bien spéciale pour intimer définitivement un ordre. Elle allait toujours droit au but. Ayant jaugé Floyd Vanderlip comme il convenait, elle estima inutile de le sermonner, mais elle n’hésita pas à descendre à la ville pour aller voir en plein jour Freda la danseuse.

Aussi bien que son mari, elle était au-dessus des commérages. Décidée à rencontrer Freda, rien ne pouvait la détourner de sa démarche.

Par un froid de soixante degrés, debout dans la neige, elle dut parlementer durant cinq longues minutes avec une camériste. On ne la reçut pas; et sous cet affront, elle remonta la colline, le cœur ulcéré du traitement qu’on venait de lui infliger.

«Qu’était-ce donc, après tout, que cette femme pour refuser de la recevoir? se demandait-elle. N’était-ce pas plutôt elle, femme d’un capitaine, qui pouvait éconduire une danseuse?»

Si Freda était venue la voir pour un motif quelconque, ne l’aurait-elle pas fait asseoir à son foyer? ne l’aurait-elle pas invitée à s’expliquer en toute franchise, la mettant à l’aise tout simplement?

Faisant fi des conventions, Mrs Eppingwell n’avait pas hésité à faire une démarche quasi humiliante. Elle n’avait pas craint de s’exposer au jugement sévère des dames de la ville. A présent, l’affront reçu lui crispait de cœur, et elle éprouvait à l’égard de Freda le plus vif des ressentiments.

Et pourtant la conduite de Freda n’aurait pas dû susciter une telle colère. Nous allons essayer de montrer les choses sous leur véritable jour.

C’était bien avec un sentiment de condescendance que Mrs Eppingwell se rendit chez Freda, une déclassée en somme; et, en se dérobant, Freda n’avait fait rien d’autre qu’obéir aux préjugés les plus impératifs de la société. Tout au fond d’elle-même, elle eût adoré le caractère de Mrs Eppingwell. Le fait de recevoir celle-ci dans son intimité, même quelques brefs instants, l’eût transportée de joie; mais il ne convenait pas qu’une honnête femme vînt se commettre chez une danseuse. C’est ce que Freda voulut éviter par excès même de respect envers l’honnête femme. Ce refus de le recevoir, dû à un amour-propre exagéré, était également motivé par une autre cause.

Elle était encore toute suffoquée par la récente irruption que Mrs Mac Fee, la femme du pasteur, avait faite chez elle, avec des airs de virago, une pluie de soufre, une rafale de pieuses exhortations. Quel pouvait donc bien être le but de la visite de Mrs Eppingwell?

Freda ne se sentait coupable d’aucun méfait; la dame qui se morfondait à sa porte se souciait sans doute fort peu du salut de son âme. Alors qu’était-ce donc qui attirait cette dame?

Bien que ne pouvant se détendre d’une vive curiosité, Freda se raidit dans cet orgueil que témoignent ceux qui en manquent d’ordinaire; elle demeura dans la pièce la plus reculée de la maison, tremblante comme une vierge sous la première caresse de l’amant.

Si Mrs Eppingwell souffrit en remontant la colline, Freda éprouva aussi une vraie douleur, étendue, muette, le visage dans son oreiller, les yeux secs et la bouche brûlante.

Mrs Eppingwell possédait une grande science du cœur humain. Elle visait à l’universalité. Il lui était facile d’oublier la couche des conventions sociales pour considérer les choses du même œil que les sauvages. Ce qui est primitif, essentiel, ce qui rapproche le chien-loup de l’homme affamé, ne lui eût pas échappé; elle eût pu prévoir les actes de l’homme et de la bête placés tous deux dans un ensemble de circonstances semblables. Pour elle, une femme drapée de pourpre ou vêtue de haillons, restait femme.

Freda était femme. Mrs Eppingwell n’aurait pas été étonnée d’être cordialement reçue par la danseuse et de converser familièrement avec elle; et, d’autre part, se voir traitée, après un accueil glacial, avec la dernière arrogance ne l’aurait pas autrement surprise.

Mais comment s’attendre au traitement que lui infligeait cette fille? Voilà qui était tout à fait déconcertant. Le mobile de Freda échappait à Mrs Eppingwell. Cela valait peut-être mieux, car il est des sentiments qu’on ne pénètre qu’avec difficulté pour en éprouver une humiliation fort pénible. Le monde ne se porterait certainement pas plus mal si les femmes comme Mrs Eppingwell, se piquant de tout connaître, se trouvaient tout à coup dépourvues de cette curiosité dont elles s’enorgueillissent tant.

Quoiqu’il en fût, le ressentiment de Mrs Eppingwell était sans bornes, et l’estime de la danseuse envers Mrs Eppingwell, plus grande encore qu’auparavant.

III

Pendant un mois, les choses allèrent leur train.

Mrs Eppingwell s’efforça de soustraire notre homme aux câlineries de Freda jusqu’à ce que Flossie pût arriver. Celle-ci gagnait chaque jour quelques milles sur la piste mélancolique; Freda, pour déjouer le plan de l’intrigante Lisznayi, concentrait ses batteries en rusant de son mieux pour remporter la victoire. Quant à l’homme, balancé par toutes ces intrigues comme une navette, il était de plus en plus fier et se croyait un autre Don Juan.

Si, en fin de compte, l’homme se laissa prendre aux manœuvres de Loraine, ce fut bien de sa faute.

On voit parfois un séducteur employer des ruses bien étranges contre la vierge qu’il convoite; mais les ruses de la femme pour triompher de l’homme dépassent toute compréhension. Qui aurait osé prévoir la conduite de Floyd Vanderlip vingt-quatre heures auparavant?

Peut-être fut-il fasciné par le restant des belles apparences de Loraine, ou par des histoires abracadabrantes de palais et de princes. Toujours est-il que cet être dont l’existence fut façonnée dans la rudesse et l’ignorance, se laissa éblouir au point de consentir finalement à descendre le fleuve pour épouser l’aventurière à Forty-Mile.

Comme gage de ses intentions, il acheta des chiens à Sitka Charley, car un seul traîneau ne suffit pas à une femme telle que Loraine Lisznayi s’apprêtant à prendre la piste. Puis il remonta le Creek pour s’assurer que ses mines du Bonanza n’auraient pas à souffrir de son absence.

Afin de dérouter les soupçons, il voulut laisser croire à Sitka Charley que les chiens demandés devaient servir à traîner du bois de charpente de la scierie à ses drains; mais Sitka fit preuve à cette occasion d’une rare perspicacité.

Il promit de fournir les chiens à une certaine date: mais à peine Floyd Vanderlip venait-il de se diriger vers ses mines que l’Indien courut chez Loraine Lisznayi pour lui dire, d’un air bouleversé:

--Je suis au désespoir! Je m’étais engagé à livrer des chiens à M. Vanderlip et je viens d’apprendre que ce malotru de Meyers, le trafiquant allemand, a raflé toutes les bêtes; il a écumé le marché. Il faut que je sache où est allé M. Vanderlip pour connaître la date exacte à laquelle il aura besoin de ces chiens. Et encore! Pourrai-je les lui procurer? A cause de cet Allemand de malheur, les prix sont devenus inabordables; on parle de cinquante dollars par tête. Mais où donc trouver M. Vanderlip?

La Lisznayi lui indiqua tout ce qu’il voulait savoir. Elle s’efforça de le rassurer, s’engagea elle-même à parfaire la différence entre le prix convenu et le nouveau prix et poussa la naïveté jusqu’à le remercier de montrer tant d’empressement.

Une heure plus tard, Freda savait que l’enlèvement était fixé au vendredi soir, vers le haut du Creek et que, pour l’instant, Floyd Vanderlip était parti en amont du fleuve. Plus de temps à perdre.

Le vendredi matin, Devereaux, le courrier officiel, chargé des dépêches du Gouvernement, arriva sur la glace. Outre les dépêches, il apportait des nouvelles de Flossie. Il l’avait dépassée à Sixty-Mile; gens et bêtes se portaient à merveille; la jeune fille arriverait sans doute le lendemain.

Mrs Eppingwell en respira d’aise. Floyd Vanderlip était loin, hors d’atteinte. Avant que la Grecque pût le reprendre, sa fiancée serait auprès de lui.

Ce même après-midi, l’énorme Saint-Bernard, fidèle gardien de la demeure du capitaine Eppingwell, fut assailli par une bande de malemutes en maraude, qu’une longue piste avait affamée. Il disparut sous leur masse hirsute pendant une trentaine de secondes avant que deux solides gaillards, armés de haches, eussent réussi à le dégager. Deux minutes de plus, c’en était fait de lui! Les voraces le dépeçaient et l’emportaient dans leur estomac. Heureusement, il ne s’agissait que de blessures peu graves. Mrs Eppingwell appela Sitka Charley pour réparer le dommage, en particulier une patte de devant qui, par mégarde, était restée une seconde de trop dans la gueule d’un des affamés.