Part 12
--C’est ce que je pense aussi. Ce doit être agréable pendant quelque temps; mais, comme vous, j’estime qu’on doit s’en lasser vite, dit-elle finement. Le monde a du bon; mais il faut savoir varier ses plaisirs. Après avoir roulé sa bosse un peu partout, il n’y a rien de meilleur que d’aller se reposer dans quelque coin. Le rêve serait une croisière sur un yacht dans les mers du Sud, puis un petit séjour à Paris, un hiver en Amérique du Sud et un été en Norvège, quelques mois en Angleterre...
--Y rencontre-t-on de la bonne société?
--Certes oui, et de la meilleure! Puis on lève l’ancre. On va retrouver les chiens et les traîneaux du côté de la baie d’Hudson. Il n’y a que le changement, je vous dis. Un solide gaillard comme vous, plein d’allant et de vitalité, ne pourrait pas supporter un an une vie somptueuse et désœuvrée. C’est bon pour des efféminés; mais vous n’êtes pas fait pour ce genre d’existence. Vous êtes viril, superbement viril!
--Vous croyez?
--Est-il besoin d’y réfléchir? Cela se voit tout de suite, parbleu! N’avez-vous jamais remarqué comme il vous est facile d’éveiller l’intérêt des femmes?
L’air d’innocence qu’elle sut se donner en parlant ainsi fut tout simplement admirable.
--D’où vous vient cette facilité? reprit-elle. De ce que vous êtes mâle. Vous faites vibrer les cordes les plus sensibles du cœur de la femme. Elle sent en vous le protecteur, l’individu bien musclé, fort et plein de bravoure. Un homme, quoi!
Elle jeta un regard sur la pendule. Il était la demie. Elle avait donné trente minutes de marge à Sitka Charley; peu importait maintenant l’heure à laquelle arriverait Devereaux. Sa tâche était remplie.
Redressant la tête, elle éclata d’un rire ou perçait sa jovialité naturelle; et, retirant doucement sa main elle se leva et appela sa femme de chambre.
--Alice, aidez M. Vanderlip à endosser sa parka; ses moufles sont sur le bord de la fenêtre, près du poêle.
L’homme n’y comprenait rien.
--Pourrais-je assez vous remercier de votre amabilité, mon cher Floyd! Je savais que vous ne disposiez que de très peu de temps; vous ne me l’avez pas ménagé. C’est vraiment très chic de votre part. Mais il faut maintenant que j’aille dormir. Bonne nuit. En quittant la cabane, ayez soin de tourner à gauche; vous arriverez plus vite au trou d’eau.
A ces derniers mots, Floyd Vanderlip, se voyant soudain joué, se répandit en imprécations violentes.
Alice n’aimait pas à entendre jurer; aussi déposa-t-elle la parka sur le sol et les moufles par dessus. Alors Floyd s’élança vers Freda qui, voulant se réfugier dans une autre pièce, trébucha contre la parka. Il la releva en lui saisissant rudement le poignet. Elle ne fit qu’en rire. Les hommes ne l’effrayaient pas le moins du monde. N’avait-elle pas enduré de leur part les pires cruautés, et ne continuait-elle pas à les supporter?
--Ne soyez donc pas brutal. Réflexion faite, dit-elle en regardant sa main prisonnière, je me décide à ne point me retirer encore. Asseyez-vous tranquillement, au lieu de vous montrer ridicule. Vous avez des questions à me poser?
--Oui, ma belle dame; et des comptes à régler. (Il ne la lâchait pas.)--Que savez-vous au sujet du trou d’eau. Qu’avez-vous voulu dire par... Mais non... une seule question à la fois.
--Oh! pas grand’chose. Sitka Charley y avait rendez-vous avec une personne de votre connaissance, je crois. Ne désirant nullement la présence d’un charmeur tel que vous, il m’avait prié de lui prêter son gracieux concours. Voilà tout! Ils sont maintenant partis; et depuis une bonne demi-heure.
--Où? En descendant le fleuve? Et sans moi? Et un Indien, encore?
--Vous savez bien qu’il ne faut pas discuter des goûts, surtout ceux des femmes.
--Que me revient-il de cette affaire? J’y perds, sans compensation, quatre mille dollars de chiens et un joli brin de femme... Pourtant, ajouta-t-il comme s’il se ravisait, pourtant la compensation, j’y songe, c’est vous, vous ma belle; et tout de même ce n’est pas cher pour le prix.
Freda haussa les épaules.
Il continua d’une voix mordante:
--Vous feriez bien, il me semble, de vous préparer. Je vais emprunter une couple d’attelages, et nous filons d’ici deux heures.
--Je le regrette infiniment; mais il est temps que j’aille me reposer.
--Si vous comprenez vos intérêts, croyez-moi, allez de ce pas faire vos malles. Que vous ayez envie de dormir ou non, peu m’importe! Dès que mes chiens seront ici, je vous embarquerai dans le traîneau. Ça, je vous le jure. Vous avez sans doute voulu vous payer ma tête; mais je vous prends au mot, moi. Entendez-vous?
Il lui serra le poignet jusqu’à lui faire mal. Cependant un sourire naissait sur les lèvres de Freda, qui prêtait l’oreille aux bruits du dehors.
Un tintement de clochettes se fit entendre. Une voix masculine cria: «Ho!» Un traîneau s’arrêtait devant la porte de la cabane. Freda ne douta plus que Flossie arrivait, et ouvrit la porte toute grande.
--Me permettrez-vous, maintenant, d’aller me coucher? dit-elle.
Le froid envahit la pièce, et sur le seuil, emmitouflée de fourrures usées par le voyage, apparut, plongée jusqu’à mi-jambes dans la buée, la silhouette hésitante d’une toute jeune femme, se profilant sur l’horizon embrasé par l’aurore boréale.
Elle demeura un instant immobile, ayant retiré le masque qui la protégeait centre le froid. Ses yeux clignotaient à cause de la lueur blanchâtre de la chandelle.
Vanderlip s’avança d’un pas incertain.
--Floyd! s’écria Flossie dans sa joie, en s’élançant vers lui, malgré sa fatigue évidente.
Que pouvait-il faire, sinon la serrer dans ses bras et la couvrir de baisers? Quelle jolie brassée de fourrures venait s’abattre contre lui!
--Que vous êtes gentil, dit-elle, d’avoir envoyé Devereaux à notre rencontre avec des chiens frais! Sans cela nous n’aurions pu arriver avant demain.
L’homme regarda Freda avec inquiétude; et la lumière se fit dans son esprit.
--Devereaux n’a-t-il pas droit, lui aussi, à votre reconnaissance? demanda Freda doucement railleuse.
--Oh je comprends. Vous perdiez patience, n’est-ce pas, cher ami? dit Flossie en se serrant plus étroitement contre lui.
--Ah! oui, certes, j’étais impatient de vous revoir déclara-t-il sans la moindre vergogne. Et sur-le-champ il la souleva dans ses bras et la porta dehors vers les traîneaux.
VI
Cette même nuit, une aventure inexplicable arriva au Révérend Père James Brown.
Ce missionnaire vivait parmi les indigènes, à plusieurs milles en aval du Yukon, et s’évertuait à leur faire suivre les pistes conduisant tout droit au Paradis des blancs.
Il fut tiré de ses rêves par un Indien d’allure bizarre, qui, lui ayant confié non seulement l’âme, mais aussi le corps d’une femme, s’éclipsa en prenant les jambes à son cou.
Cette pécheresse, d’une beauté massive, se trémoussait de fureur, et de ses lèvres s’échappaient les mots les plus abominables.
Le digne homme en fut outré.
Lorsque la dame commença à se calmer, la situation ne parut pas meilleure à notre Révérend. Songez donc! Il conservait encore un regain de jeunesse; et la présence de la belle aurait pu--pour le moins aux yeux de ses ouailles--provoquer un beau scandale si elle ne s’était décidée, aux premières lueurs grises de l’aube, à filer à pied vers Dawson.
Tout cela s’était passé sans éclat. L’événement le plus sensationnel ne se produisit que bien plus tard à Dawson.
L’été venait de finir.
Ce jour-là, la population de Windsor se pressait sur la berge du Yukon pour assister aux courses nautiques. L’attention générale était attirée aussi bien par les allées et venues d’une certaine dame, superbe comme une reine à la parade, que par les savantes évolutions de Sitka Charley, qui, à coups de pagaies rapides comme l’éclair, avait réussi à faire passer sa pirogue en tête.
A la même heure, Mrs Eppingwell, dont l’expérience s’était fort enrichie, rencontra Freda aux courses. Elle ne l’avait plus revue depuis la nuit du bal.
Sans hésiter, elle s’approcha de la danseuse et lui tendit la main, «oui, en public, sans le moindre égard pour la dignité de la paroisse; remarquez bien, en public», dit ensuite Mrs Mac Fee.
Tout d’abord, comme rapportent les témoins oculaires, la jeune Grecque fit un pas en arrière. Quelques paroles furent échangées entre les deux femmes; puis Freda, l’orgueilleuse Freda, se mit à pleurer sur l’épaule de la femme du capitaine.
Les gens de Dawson ignorèrent toujours le mobile auquel obéit Mrs Eppingwell, la raison de ce geste fait devant tout le monde comme un comble d’imprudence. Voilà ce dont on ne revenait pas et dont on n’est jamais revenu, du reste.
Il serait injuste d’oublier Mrs Mac Fee.
La digne dame retint une cabine sur le premier vapeur en partance et emporta avec elle une philosophie élaborée au cours de longues veillées silencieuses. Pour elle, la Terre du Nord est dépravée parce qu’il y fait un froid extrême. En effet, comment entretenir dans une glacière la crainte de l’Enfer!
L’ABNÉGATION DES FEMMES
Une tête, semblable à celle d’un loup, aux poils raidis par le givre et aux yeux avisés, se glissa entre les rideaux de la tente.
--Allez, couchez, Siwash! Couchez, fils de Satan, protestèrent en chœur les occupants.
Bettles assena un coup sec d’une assiette d’étain au chien qui disparut d’un trait. Louis Savoy rattacha la portière, retourna du pied une poêle à frire et en assujettit le bas de la toile, puis alla se réchauffer les mains.
L’air était vif, au dehors. Quarante-huit heures auparavant, le thermomètre à esprit de vin avait éclaté à la température de soixante-huit degrés au-dessous de zéro, et, depuis ce temps, le gel n’avait fait que s’accentuer. On ne pouvait prévoir quand cette situation prendrait fin.
A moins d’y être forcé par la volonté des dieux, c’est une mauvaise affaire que de s’aventurer loin du poêle en pareilles circonstances, ou d’augmenter le volume de l’air froid qu’on est forcé de respirer. Des hommes parfois commettent cette imprudence, et souvent ils se glacent les poumons. On les voit bientôt atteints d’une toux sèche et intermittente qui s’irrite surtout quand on fait frire du lard. Par la suite, à une époque indéterminée du printemps ou de l’été, on dégèle la boue pour y creuser un trou; le cadavre d’un homme y est déposé, recouvert de mousse et abandonné avec la certitude qu’il se lèvera au Jugement Dernier, parfaitement intact et conservé par le froid.
Aux gens de peu de foi, sceptiques quant à la croyance de la réincarnation en ce jour fatidique, on ne peut conseiller, pour y mourir, aucun pays mieux approprié que le Klondike, ce qui ne signifie pas que ce coin du monde soit fort confortable!
Si la température du dehors était très basse, la chaleur dans la tente n’avait, de son côté, rien d’excessif.
Le seul objet auquel on eût pu décerner l’épithète de mobilier était le poêle, et les hommes manifestaient nettement leur prédilection pour son voisinage.
Au milieu de la tente s’étalait, à même la neige, une couche de branchages de sapins, recouverte des fourrures de couchage. Partout ailleurs, le sol piétiné était jonché d’ustensiles de cuisine et des différents objets qui encombrent un campement sous le cercle arctique.
Le feu ronflait dans le poêle tout rouge, mais à trois pieds à peine un bloc de glace se montrait avec des arêtes aussi vives et une surface aussi dépolie que lorsqu’on l’avait extrait du fond du Creek.
La pression du froid extérieur forçait l’air chaud à s’élever.
Juste au-dessus du poêle, à l’endroit où le tuyau traversait la toile, on pouvait remarquer un petit cercle desséché par la chaleur; puis ce cercle s’élargissait, humide et suintant; enfin, le reste de la tente, pavillon et côtés, était recouvert d’un demi-pouce de cristaux de givre, secs et blancs.
--Oh! oh! oh!
Un jeune homme, barbu, blême et fatigué qui dormait dans ses fourrures, poussa un gémissement, attestant ainsi que le sommeil n’avait pas complètement endormi sa souffrance. Son corps, à demi sorti des couvertures, trembla et se secoua convulsivement, comme s’il avait cherché à fuir un lit d’orties.
--Retournez-le! ordonna Bettles. Il a des crampes!
Là-dessus, d’un élan sans douceur, il fut saisi, retourné, massé, agité par une demi-douzaine de camarades pleins de bonne volonté.
--Au diable la piste! grogna-t-il d’une voix étouffée, en rejetant les couvertures et en s’asseyant. J’ai trimé pendant trois saisons, je me suis endurci par tous les moyens, et c’est pour venir échouer en pèlerin dans ce pays abandonné de Dieu, et m’apercevoir que je ne suis qu’un Athénien efféminé, dénué des qualités les plus élémentaires d’un homme.
Il se traîna jusqu’au poêle, courbé en deux, et roula une cigarette.
--Oh! je ne me plains pas. Je peux très bien avaler ma purge! Très bien! Mais j’ai honte de moi-même, et je l’avoue. Me voilà, pour une randonnée de trente malheureux milles, aussi brisé, ankylosé et malade qu’un dégénéré, buveur de thé rose, après une promenade de cinq milles sur un sentier de campagne. Pouah! j’en ai des nausées! Vous avez une allumette?
Bettles lui passa le brin de bois demandé en lui disant, d’un ton protecteur:
--Te fais pas trop de bile, petit. Gardes-en un peu pour le dégel. Tu es légèrement démoli? Ah! je me vois encore, la première fois que j’ai pris la piste! Tu es ankylosé? J’ai connu des moments où il m’aurait fallu dix minutes pour me relever après avoir bu à un trou d’eau, toutes mes articulations craquantes et douloureuses à en crever. Tu as des crampes? Elles me tordaient d’une telle façon que les camarades du camp auraient mis une demi-journée pour me dégourdir les membres.
«Tu ne vas pas mal pour un jeunet, et tu as la mentalité qu’il faut. D’ici un an, tu nous useras les pattes le long de la piste, à nous les vieux de la vieille, comme tu voudras. Et tu peux encore te vanter de n’avoir pas, dans ton anatomie, le filon de graisse qui a envoyé au sein d’Abraham pas mal de solides gaillards avant leur temps.
--Le _filon de graisse_?
--Oui, cela vient avec l’embonpoint. Les plus gros ne sont pas les meilleurs pour suivre la piste.
--Je ne l’avais jamais entendu dire.
--Pas possible? C’est pourtant un fait que tout le monde peut constater; et il n’y a pas à en démordre. Un homme gros peut avoir le dessus lorsqu’il s’agit d’un violent effort momentané, mais, pour tenir le coup qui dure, la graisse ne vaut rien. Endurance et embonpoint ne marchent guère ensemble. Compte sur les petits hommes nerveux pour s’attacher à ce qu’ils entreprennent, comme un chien maigre après un os. Du diable, si les gros en sont capables!
--Bon Dieu! interrompit Louis Savoy, c’est pas de la blague, ça! Je connais un gars aussi épais qu’un buffle. Avec lui, à la ruée de Sulphur Creek, trottait un nommé Lon Mac Fane. Vous connaissez ce Lon Mac Fane, ce petit Irlandais à la tignasse rousse, qui rit toujours? Ils marchent et marchent tout un jour et toute une nuit. Le gros père devient très fatigué et se couche à chaque instant dans la neige. Alors, le petit cogne sur le gros pour le faire relever et le gros pleure comme un gosse. Et le petit cogne et cogne--et longtemps pendant le trajet--cogne sur le gros jusqu’à ce qu’ils arrivent dans ma cabane. Il n’a pu se tirer de mes couvertures avant trois jours. Jamais je n’ai vu pareille femelle! Non, jamais! Ah! il l’avait, lui, ce que vous appelez le filon de graisse!
--Qu’est donc devenu le fameux Axel Gunderson? demanda Prince.
Le grand Scandinave, avec son odyssée obscurcie d’événements tragiques, avait laissé une profonde impression sur l’esprit de l’ingénieur des mines.
--Il est enterré quelque part, là-bas... Et, de la main, il balaya vaguement la direction de l’Est mystérieux.
--C’est le plus gros type qui se soit jamais aventuré vers l’Eau Salée, ou acharné sur la piste d’un élan, ajouta Bettles, mais il constitue l’exception qui confirme la règle. Voyez sa femme, Unga, elle pèse au plus cent dix livres, pas une once de superflu. Elle l’aurait vaincu en endurance, rattrapé, voire même dépassé, le cas échéant. Elle eût remué ciel et terre pour arriver à ses fins.
--Mais elle l’aimait, objecta l’ingénieur.
--Ce n’est pas cela. C’est...
--Écoutez, frères,--interrompit Sitka Charley de la place qu’il occupait sur la boîte aux provisions. Vous avez parlé du filon de graisse qui empâte les muscles des hommes gros, de l’abnégation et de l’amour des femmes, et vous avez bien parlé; mais je songe à des choses qui se passaient lorsque la contrée était jeune et que les feux des hommes étaient aussi éloignés les uns des autres que des étoiles. C’est alors que j’ai eu affaire à un gros, à un filon de graisse, et à une femme. Bien qu’elle fût petite, son cœur était bien plus grand que celui de l’homme. Et elle avait du cran.
Nous suivions une rude piste le long de l’Eau Salée; le froid était rigoureux, la neige épaisse et la faim dévorante. Et la femme aimait d’un amour puissant--on ne peut mieux dire.
Frères, le sang rouge des Siwash coule dans mes veines, mais mon cœur bat pour les blancs. Aux péchés de mes aïeux, je dois l’un; aux vertus de mes amis, je suis redevable de l’autre. Une grande vérité m’est apparue, lorsque j’étais enfant. J’ai appris que la terre appartenait à vous et à votre race; que les Siwash ne pouvaient rivaliser avec vous et que, comme le caribou et l’ours, ils étaient destinés à mourir dans le froid. Alors, je me suis approché de la chaleur, assis parmi vous, près de vos feux, et voyez, je suis devenu des vôtres.
J’ai beaucoup vu, en mon temps. J’ai appris des choses étranges; sur les grandes pistes, j’ai trimé avec des gens de bien des races. C’est pourquoi je sais peser les actes, juger mes semblables et réfléchir.
Je vais vous parler sévèrement tout à l’heure d’un homme de votre clan, je sais que vous ne le prendrez pas en mauvaise part; et si je loue quelqu’un de mes aïeux, je suis certain que vous ne me ferez pas ce reproche:
«Sitka Charley est un Siwash; son regard est faux et il y a peu d’honneur dans sa parole.» Est-ce vrai?
Le cercle des auditeurs grogna en signe d’assentiment.
* * * * *
Sitka Charley, l’Indien Siwash, poursuivit:
La femme dont je vais vous parler s’appelait Passuk. Je l’avais achetée honnêtement à ses parents qui étaient de la côte, et leur totem Chilcat se dressait à l’extrémité d’un bras de mer.
Mon cœur n’allait pas vers elle, et je ne me souciais nullement de ses regards. D’ailleurs, elle levait rarement les yeux; elle était timide et farouche, comme les filles jetées brusquement dans les bras d’un inconnu.
Comme je viens de le dire, il n’y avait dans mon cœur aucune place où elle pût se glisser, mais je projetais un grand voyage, j’avais besoin de quelqu’un pour nourrir mes chiens et pour manier la pagaie avec moi pendant les longs jours sur le fleuve.
Une seule couverture pouvait nous protéger tous deux, et je choisis Passuk.
Ne vous ai-je pas dit que j’étais au service du gouvernement? Sinon, il est bon que vous le sachiez.
On m’embarqua sur un bateau de guerre, avec mes traîneaux, mes chiens et des provisions de conserves, et Passuk m’accompagna.
Nous nous dirigeâmes vers le Nord, vers les glaces qui constituent, l’hiver, le rivage de la mer de Behring, et là on nous débarqua, moi, Passuk et les chiens.
Je reçus de l’argent du gouvernement, des cartes d’un pays inconnu des hommes et des dépêches. Celles-ci étaient scellées, protégées soigneusement contre les intempéries, et j’avais ordre de les délivrer aux baleiniers de l’Arctique, pris dans les glaces à l’embouchure du grand Mackenzie. Jamais on ne vit plus grande rivière, excepté notre Yukon, la mère de toutes les rivières.
Mais tout ceci importe peu, car mon récit ne traite ni des baleiniers, ni de mon hivernage près du Mackenzie.
Plus tard, au printemps, lorsque les jours devinrent plus longs et la neige praticable, nous regagnâmes le Sud, Passuk et moi, vers la contrée du Yukon.
Ce fut un pénible voyage, mais le soleil guidait nos pas.
C’était alors une contrée déserte, et nous remontâmes le courant à la perche et à la pagaie jusqu’à Forty-Mile.
Il faisait bon revoir des visages blancs et nous nous arrêtâmes sur la rive.
Dans cet hiver cruel, l’obscurité et le froid tombèrent sur nous et, avec eux, la famine. L’agent de la Compagnie allouait à chaque homme quarante livres de farine et vingt de lard. Les haricots manquaient.
Les chiens hurlaient sans cesse; il y avait des ventres creux et des visages émaciés. Les hommes forts devenaient faibles, et les faibles succombaient. Les cas de scorbut étaient fréquents.
Un soir, nous étions réunis dans le magasin; la vue des rayons dégarnis nous faisait sentir davantage le vide de notre estomac. Nous parlions bas, à la lueur du feu, car les bougies avaient été mises de côté pour ceux en qui le printemps trouverait encore un souffle de vie.
On discuta, et il fut décidé qu’un homme partirait jusqu’à l’Eau Salée, afin de faire connaître au monde notre misère. Là-dessus tous les yeux se tournèrent vers moi, car on me considérait comme un hardi voyageur.
--Il y a sept cent milles, dis-je, d’ici à la Mission Haines, sur le bord de la mer, et pas un pouce de ce trajet qui puisse s’effectuer autrement que sur les raquettes. Donnez-moi la fleur de vos chiens, le meilleur de vos provisions et j’irai. Et Passuk viendra avec moi.
Ils acceptèrent.
Alors se leva l’un d’entre eux, le grand Jeff, un Yankee solidement charpenté et bien musclé. Son discours fut à l’avenant. Lui aussi, disait-il, était un grand voyageur né pour les raquettes et nourri au lait de buffle. Il m’accompagnerait pour passer la consigne à la Mission, au cas où je succomberais en route.
J’étais jeune et ne connaissais pas les Yankees. Comment aurais-je su que ses paroles vantardes trahissaient le filon de graisse, ou que les Yankees capables de grandes choses ne parlaient pas tant?
Donc, nous prîmes les plus vigoureux des chiens, le meilleur des provisions, et partîmes sur la piste tous trois, Passuk, le grand Jeff et moi.
Vous qui m’entendez, vous avez frayé la neige vierge, peiné à la perche de direction, et vous savez ce que signifient les amas de glaçons; aussi, je n’insisterai pas sur les difficultés du voyage. Sachez seulement que, certains jours, nous faisions nos dix milles, d’autres, trente milles, mais le plus souvent dix.
Les aliments «de choix» que nous avions préférés n’étaient pas fameux, et nous dûmes nous rationner dès le départ. De même, la crème des chiens ne valait pas cher, et nous avions peiné à les faire tenir sur leurs pattes.
Arrivés au Fleuve Blanc[11], nos trois traîneaux furent réduits à deux, et nous n’avions couvert que deux cents milles. Mais nous ne laissions rien perdre. Les chiens qui mouraient dans les traits passaient dans l’estomac des survivants.
[11] _White River_.
Nous atteignîmes Pelly sans avoir entendu un seul bonjour ni aperçu la moindre fumée.
J’avais espéré y trouver des vivres et y laisser le grand Jeff qui, déjà fatigué de la piste, ne cessait de geindre.
Mais le facteur avait les poumons attaqués, les yeux brillants de fièvre, et sa cache était presque vide. Il nous fit voir que celle du missionnaire ne contenait rien non plus, et nous montra la tombe de celui-ci, sur laquelle s’amoncelaient des quartiers de roc pour protéger son cadavre contre les chiens.
Nous aperçûmes un groupe d’Indiens, mais, parmi eux, ni enfants, ni vieillards, et il était évident que peu de ceux qui restaient reverraient le printemps.
Nous poursuivîmes donc notre marche, le ventre vide et le cœur gros, avec quelque cinq cents milles de neige et de silence entre nous et la Mission Haines, au bord de la mer.
C’était l’époque des longues nuits, et à peine, si à midi le soleil parvenait à éclairer l’horizon vers le Sud. Mais les amas de glaçons étaient plus petits et la marche plus aisée.
Je pressais les chiens et je m’arrêtais tard, dans la nuit, pour reprendre la piste à la première heure, le lendemain.