Part 6
Elle avait les bourdonnements et les harcèlements insupportables d'une mouche et son mari ne pouvait ni l'écarter, ni se plaindre, car jamais elle n'était dans son tort. Elle lui demandait d'un ton dégagé, si son livre marchait, le dévisageait d'un air de doute, s'il disait oui, d'un air éploré, s'il disait non. Elle lâchait d'atterrantes réflexions sur les volumes qu'elle lisait, répétait les soirs où André se démenait sur son papier: c'est amusant ce roman que je viens d'achever; c'est écrit avec une facilité! et elle ajoutait quelques minutes après: faut-il remonter la lampe? Si tu dois veiller tard, j'y remettrai de l'huile.
André mâchait ses colères, répondait parfois comme un homme qui s'impatiente. Elle prenait alors une voix suppliante:
--Voyons, ne me parles pas ainsi, ce n'est pourtant pas de ma faute si tu ne peux pas!
D'autres fois, elle se lançait dans des éloges pompeux sur les oeuvres des maîtres qu'adorait André.
--Il est bien juste qu'ils gagnent de l'argent, disait-elle, ils ont tant de talent!
Elle parvenait à rendre désagréable pour son mari les louanges qu'elle décernait aux artistes qu'il aimait le mieux!
Elle était arrivée à raffiner l'âcreté de ses morsures; de même que la plupart des femmes, elle considérait, du reste, son mari comme une bête de somme et s'indignait que, malgré les coups d'aiguillons, il ne travaillât pas d'arrache-pied afin de lui permettre à elle d'augmenter encore le nombre de ses fantaisies. Si autrefois elle prenait son père pour un banquier, elle trouvait juste au moins qu'il ne lui allouât qu'une somme en rapport avec ses moyens; maintenant elle eût trouvé naturel que son mari se saignât aux quatre membres, qu'il trimât ainsi qu'un mercenaire, à seule fin de lui fournir le pouvoir de dépenser plus.
Son père en était quitte à bon compte, et il avait pour récompense de ses largesses la gratitude câline de la femme, André pas. Elle eût regardé d'ailleurs les plus durs sacrifices qu'il se serait imposés comme lui étant dus; il n'eût même pas été dédommagé de sa peine par un peu de reconnaissance.
Il ne méritait, pensait-elle, ni encouragement, ni pitié. Il était imbécile et maladroit! Quand on songe qu'il n'avait pas seulement eu l'adresse de profiter de cet avantage de tous les écrivains: obtenir des billets de théâtre et de concert. En l'épousant, elle s'était promis ces joies qui lui avaient été si longtemps interdites, être assise dans un fauteuil de balcon et ne pas payer!--Il prenait des places à ses frais comme un simple bourgeois, lorsqu'elle le tourmentait pour voir une pièce.
Elle finit par ne plus vouloir aller au théâtre dans ces conditions. Le bonheur qu'elle y goûtait était gâté par la pensée qu'elle aurait pu le ressentir, sans bourse délier.
Il vint un moment pourtant où elle se lassa de rester ainsi sur le qui-vive; alors, elle tomba dans une inertie désolée, mena une existence engourdie, sans imprévu et sans espoir. Elle resta longtemps au lit, s'éternisa dans un fauteuil. Ses bonnes s'enhardirent, la pillèrent sans modération. André hasarda quelques reproches qu'elle reçut avec l'air d'une victime qui s'attend à tout. Alors il se tut, tâcha de s'enfoncer dans le travail, regarda galoper devant lui la déroute de son ménage; puis, alarmé un jour, par l'attitude endolorie de sa femme, il se résolut à l'égayer; il endura même le supplice qu'il avait presque toujours évité jusqu'alors et il s'y accoutuma même sans trop d'ennui, il traîna Berthe dans les salons. Ce fut peine perdue, elle le considérait comme un rabat-joie, s'ennuyait, malgré tout, quand il était là.
Dans cette vie désheurée, les cancans de ses bonnes devinrent ainsi qu'autrefois lorsqu'elle était jeune fille, une attirante distraction, mais elle n'éprouvait réellement de plaisir que dans la compagnie de quelques camarades, jeunes mariées comme elle. Alors, dans la journée, en l'absence des hommes, elles s'installaient près de la cheminée et les papotages sautaient, les petits secrets de l'alcôve s'ébattaient dans les sourires, les confidences commencées s'achevaient dans le va-et-vient des éventails. Chacune se plaignait de son mari, mais leurs yeux à toutes étincelaient lorsqu'insensiblement la conversation s'arrêtait aux intimités haletantes des nuits. Il y avait des temps d'arrêt, des petits silences coupés par des chuchotements derrière les doigts, des invites à parler plus haut, des exclamations pudibondes et envieuses, des éclats frissonnants de rire. Berthe demeurait silencieuse, se demandant de quelle chair elle était pétrie, comment ses nerfs pouvaient rester détendus, comment ses élans n'aboutissaient pas.
--C'est la faute de monsieur ton mari, lui disait l'une.--Ah Dieu! ma chère, reprenait une autre, moi, j'en mourrais, à ta place; toutes s'efforçaient de lui arracher des détails précis sur les inhabiles tendresses qu'elle devait subir. Berthe se défendait, ne lâchait que des indications confuses sur lesquelles elles se lançaient, bride avalée, sabrant le mari, le représentant comme un être indélicat et comme un sot.
Berthe arrivait à se convaincre que si elle avait épousé un autre homme, il n'en eût certainement pas été ainsi; les quelques doutes qu'elle pouvait conserver encore s'évanouirent subitement. Un danseur qui l'invitait à valser dans les bals, lui serrait ardemment les mains et elle éprouvait une sensation délicieuse, un frémissement par tout le corps, une sorte de vertige qui la jetait, lacée étroitement sur lui, pâmée, tressaillante, entre ses bras.
L'homme qui la remuait de la sorte était un grand gommeux, avec des cheveux rares au sommet, poicrés par de la bandoline sur les tempes, couchés sur le front en éventail. Il était mis à la dernière mode, portait des cols évasés comme des soupières, de doubles chaînes de montre, des plastrons bombant, des culottes étroites du fond et larges des pieds. Il débitait d'une voix indolente les balivernes monstrueuses des salons. Il se hasardait peu à peu, était soutenu dans ses projets par toutes les amies de Berthe.
Elles exécraient son mari qui, les redoutant, avait défendu à sa femme de les fréquenter; elles l'exécraient, parcequ'il ne frayait pas avec leurs maris à elles, des commerçants occupés de leurs négoces ou des plaisirs du baccarat et des courses. Elles poussaient à la chute de leur amie, pour s'enorgueillir d'elles-mêmes qui ne succombaient point; elles poussaient à sa chute par une lâcheté de gamines qui, n'ayant point le courage de faire le mal, persuadent à la plus bête d'entre elles qu'elle devrait le commettre, quitte à la repousser ou à la dénoncer après.
Berthe se révoltait, jugeait indigne de tromper son mari, même quand on ne l'aime pas. Elle se débattait, alors que seule, elle laissait s'égarer ses pensées, arrivait à se ressasser les arguments convenus, les raisons préparées et servies par des générations entières de femmes, les excuses de toutes les bassesses et de toutes les fautes.
Le jeune homme devenait de plus en plus pressant et mendiait des rendez-vous avec instance. Elle était assiégée de tous les côtés; il la bloquait, lui bouleversait le sang avec ses yeux, et ses amies lui parlaient sans cesse de ce gommeux, vantaient ses rares qualités, ses grâces. Elle lui donna deux, trois rendez-vous, n'y alla point, le reçut un jour chez elle, en l'absence d'André, fut perdue dans un coin, à la cantonade; elle resta comme écrasée. La terre promise qu'elle avait entrevue lui échappait encore. Les voluptés tremblantes de l'adultère ne la soulevèrent point. Devant l'amant comme devant le mari, l'émoi des sens avorta, la bourrasque tant attendue ne vint pas. Elle pensa devenir folle, s'acharna quand même à la poursuite de ces ardeurs qui ne pouvaient éclore; elle se réfugia dans cette liaison, se forçant à penser à son amoureux, dans ses heures de vide, se contraignant malgré elle à vouloir l'aimer.
Alors, elle ne se plaignit plus de son mari qui s'applaudissait de la voir enfin conciliante et douce, mais elle reprocha à sa famille, au hasard, au ciel, la matière dure dont elle était bâtie, l'engourdissement de passion qui la possédait, la trivialité du réel succédant à ses rêves, quand elle se croyait sur le point de les atteindre.
Tout à ses livres sur lesquels il bûchait péniblement sans se satisfaire, confiant en l'honnêteté de sa femme, André ne s'était douté de rien. Il avait fallu sa rentrée hâtive, un soir, pour que l'infamie de son ménage s'étalât devant ses yeux, en plein.
Lorsque son mari apparut brusquement cette nuit-là et surprit auprès d'elle un homme en chemise, Berthe reçut un terrible choc; elle se tenait encore debout, qu'elle ne savait déjà plus où elle était. Elle s'abattit sur le plancher, tandis que les deux hommes descendaient ensemble. Elle reprit longtemps après connaissance, fut sans force pour se lever, comprit seulement, d'instinct, dans la torpeur qui l'écrasait, que tout s'était écroulé autour d'elle, qu'elle gisait, ensevelie à jamais sous des décombres.
Le matin, elle se hissa, hébétée, le long du lit; le rappel de son malheur la frappa; elle sanglota, désespérée, ne sachant plus que devenir. Une seule pensée surnageait dans cette mer d'angoisses, celle de ne pas se montrer à son mari.
Elle eût préféré qu'il la tuât plutôt que de supporter la honte de sa vue, l'amertume de ses reproches. Elle n'eut qu'un but, fuir, et, précipitamment comme prise de délire, elle s'habilla, se sauva de cette maison ainsi que d'une ruine qui menace.
Elle marchait dans la rue, se répétant qu'après un pareil désastre elle ne pouvait plus implorer que son complice. Elle s'arrêta tout à coup, se souvenant qu'il habitait dans la maison de sa famille, qu'il ne pouvait recevoir de femmes, puis, elle poursuivit sa course, se disant que dans une telle débâcle, les convenances importaient peu!
Il était encore couché lorsqu'elle frappa à sa porte. Elle haletait, étouffée par l'ascension des cinq étages; il demeura stupéfié devant elle, puis il débarrassa un fauteuil des hardes qui le couvraient.
--Qu'est-ce qu'il y a, dit-il, d'une voix tremblante? Alors elle perdit le peu de sang-froid qui lui restait. Elle se pendit à son cou et balbutia des mots entrecoupés de larmes: je n'ai plus que toi, sauve-moi dis, tu m'aimes bien n'est-ce pas?
La contenance du jeune homme devenait de plus en plus soucieuse. Il bredouilla: «tu sais bien que je t'aime,» et, tout en boutonnant le col de sa chemise de nuit, il lui versa quelques bribes d'affections, puis il lui débita péniblement les histoires prévues: Elle n'y songeait pas; elle se mettait hors la loi, risquait d'être ramenée de force chez son mari, traînée devant les tribunaux. C'était la honte pour elle et pour sa famille, c'était son aventure racontée dans tous les journaux avec son nom et celui de son père. Lui-même ne se relèverait pas d'un tel scandale, ses parents le chasseraient. Ah! il fallait bien réfléchir avant de faire un semblable coup de tête! et puis, quelle vie serait la leur! il ne pouvait quitter les siens, il n'avait aucune fortune personnelle, c'était la misère noire qu'ils se préparaient. Oh! il ne pouvait y avoir de doute, son père serait inflexible et lui rognerait les vivres. Il entrerait seulement, là, maintenant, verrait une femme chez son fils, qu'il ne les laisserait certainement pas sortir vivants de la chambre.
Il lui tenait la main, lui exposait piteusement sa situation, répétait plusieurs fois de suite les mêmes arguments, épiait sur sa face l'impression qu'ils produisaient, insistait de préférence sur la honte des familles, sur les poursuites de la justice.
Toute blanche, elle l'écoutait, ne soufflait mot.
--Tu comprends, reprenait-il, la mine pleurarde, mourant de peur qu'elle ne restât chez lui, craignant qu'elle ne comprît enfin qu'il n'avait eu qu'un but, en la séduisant, se garder de l'amour sur la planche, sans frais; tu comprends, tout ce que je te dis là, c'est dans ton intérêt, peu m'importe à moi que ma vie soit brisée, je t'aime assez pour cela! Mais en fin de compte tout n'est pas désespéré. Ton mari aurait pu prendre la chose plus mal; il te pardonnerait peut-être si tu voulais bien. Voyons, il n'a pas l'air d'un méchant homme, tu en serais peut-être quitte pour quelques reproches. Quant à moi, je me sacrifierai, je ne te verrai plus, je m'efforcerai de t'oublier si cela peut te rendre la vie heureuse! Ah! je souffre de te parler ainsi, de plaider contre mon propre coeur, mais je le dois, après le mal que je t'ai fait involontairement, car l'amour ne raisonne pas, je veux t'empêcher d'achever ton malheur par une esclandre. Mon Dieu! Mon Dieu! que tout cela est triste, pauvre chérie, va, oh! nous ne sommes pas heureux! le ciel est témoin que si cela dépendait de moi, mais je ne sais pas, que puis-je faire, dis, quoi?
Il avait l'air si lamentable et si penaud qu'elle en eut presque pitié.
On toqua discrètement à la porte, puis une voix de femme s'entendit: Monsieur Alexis, on vous attend pour déjeuner.
Berthe demeura stupide. Elle regarda cet homme qui mettait son paletot et se donnait un coup de brosse avant de descendre.
Alors, elle songea que tandis que tout s'était effondré autour d'elle, tandis que son existence était à jamais perdue, lui, son amant, allait tranquillement au milieu de sa famille, déjeuner comme de coutume. L'immense infortune qui l'accablait n'avait même pas rejailli sur lui. Il était pourtant aussi coupable qu'elle! cette dérision du sort l'indigna. Pour ce bellâtre, elle avait trompé un mari qui valait certes mieux; pour ce lâche qui ne cherchait qu'à se débarrasser d'elle, elle était tombée dans une telle boue que jamais plus elle ne s'en laverait!
Elle s'essuya avec la main les yeux, rajusta son chapeau qui s'était défait et, sans y penser, instinctivement, elle nouait les brides de ses mains tremblantes, arrangeait ses cheveux derrière ses oreilles.
Il eut l'oeil allumé de joie.
--Tu t'en vas, dit-il faiblement, et il lui apporta son parapluie qu'elle ne cherchait point. Elle ne lui tendit même pas la main. Il crut nécessaire de murmurer:
--Je te reverrai? où ça?
Elle le toisa, ouvrit la porte, sortit sans même se retourner.
--Bon voyage, dit le jeune homme; eh zut à la fin! Je ne peux pourtant pas m'empêtrer d'une femme!
Berthe marchait dans la rue, à grands pas. La honte d'avoir été éconduite ainsi dominait toutes ses pensées. Son mépris pour cet homme dépassait le possible. Ah! elle en avait assez! elle retournait chez son mari, il ferait d'elle ce que bon lui semblerait! Elle rentra, vit qu'André avait emporté sa malle, comprit qu'il ne reviendrait plus. Elle s'affaissa, exténuée, dans un fauteuil; son angoisse même sombra. Elle n'avait plus le sentiment de ses maux. Dans le bourdonnement qui lui emplissait la tête, il lui semblait seulement distinguer au loin un glas furieux sonnant d'horribles catastrophes, d'irréparables deuils! Une sorte de lueur traversa soudain le brouillard de ses idées; l'ordure lui parut monter plus haut sur elle; elle se dressa, prise d'épouvante, puis elle retomba sur son siège, les dents sèches, le regard naufragé, l'air fou.
Inquiète ne ne pas l'avoir vue, la veille, à sa soirée et craignant, malgré les assurances de son mari, qu'elle ne fût sérieusement malade, madame Désableau arriva, sur ces entrefaites, et la secoua, terrifiée, par cette raideur cassée, par ces sursauts et par ces râles; elle la supplia de lui répondre, lui demanda où était André, courut au travers des pièces à la recherche d'une fiole d'eau de mélisse, comprit au désordre de l'appartement, à la porte d'entrée laissée ouverte, qu'une rafale de malheur s'était ruée sur cette maison et l'avait culbutée de fond en comble; elle revint près de sa nièce, la serra dans ses bras, saisit dans les phrases décousues qu'elle lui arrachait qu'André s'était enfui; alors, elle l'enroula dans une couverture et l'emporta en un fiacre chez elle.
Là, Berthe s'apaisa et consentit à tout avouer. Désableau bouleversé, s'écria «malheureuse!» puis, sa fureur fit volte-face et s'abattit sur André. C'était un misérable, qui devait fréquenter les gourgandines, il n'avait, après tout, que ce qu'il méritait. Mais comme à la moindre allusion à son mariage, Berthe avait des ébranlements nerveux, des crises qui la jetaient, trépidante, contre les meubles, force fut à son oncle de se taire; il se promit seulement, le jour où elle serait rétablie, d'épancher sa bile.
Peu à peu l'atmosphère pacifiante de la famille la calma. Elle s'abandonnait, se pelotonnant sur une chaise, s'y attiédissant, des heures entières; insensiblement, elle s'aveulissait, ne désirait plus qu'une chose, qu'on ne la tirât point de sa langueur, qu'on lui permît comme à un animal qui souffre, de lécher sa plaie, là, dans le coin où elle s'était mise.
Quelques jours s'étaient écoulés ainsi. Anonchalie et comme réduite, elle avait des douceurs de convalescente, des sagesses de petite fille; elle acceptait avec bonheur maintenant la monotonie des soirées de famille, l'invariable bercement des conversations qui s'échangeaient, autour d'elle, pour ne rien dire.
Le soir, où assis dans la salle à manger autour de la table sous la suspension, ils étaient tous assemblés, la mère tailladant de l'étoffe, la fille peinturlurant une image, le père sirotant sa tasse de café et combinant des patiences, Berthe rêvassant, les pieds au feu, sur un fait divers, madame Désableau qui achevait de faufiler la bâtisse du corsage, appela sa fille.
--Viens ici, Justine, que je t'essaie ta robe et elle lui enfila une casaque, piquée sur une doublure grise, sans manches, cousue à grands traits.
--Voyons, tiens-toi droite, continua-t-elle.
Elle leva le bras de l'enfant et, sans se hâter, avec précision, elle pinçait l'étoffe trop large sous les aisselles. Puis, en la prenant par les deux épaules, elle fit pivoter sa fille comme un toton, lui donnant avec son dé de petits coups sur les doigts pour la faire rester en place. Le col l'inquiétait; elle ramenait les deux pans de la doublure, les assujettissait par une épingle, plissait avec le plat de la main l'étoffe qui tombait droite, la forçant de suivre les contours de la poitrine jusqu'à l'évasement des hanches et, très affairée, elle modifiait encore, à vue de nez, son plan, méditait sur les endroits dévolus pour les boutonnières.
--Voilà qui est terminé, dit-elle, en ôtant avec précaution son moule et elle l'étala de nouveau sur la table, enleva les épingles qu'elle y avait fichées comme points de repère et se mit à opérer silencieusement ses retouches.
Neuf heures sonnèrent.
--Justine, reprit à son tour monsieur Désableau, il est l'heure d'aller te coucher, mon enfant.
La petite rechignait, mais ses parents furent inflexibles. Madame Désableau alluma un bougeoir, prit la palette de couleurs, le verre d'eau sale et les emporta dans sa chambre. Pour gagner du temps, Justine embrassait longuement son père et Berthe, leur posait des questions, lambinait à la recherche d'un ruban égaré sous la table. Sa mère l'empoigna et, la poussant devant elle malgré ses trépignements, elle referma la porte.
Alors Désableau releva un peu la tête, fixa son pince-nez et, faisant claquer entre ses doigts le paquet de cartes, il se tourna vers sa nièce et lui dit:
--Maintenant que Justine est couchée, causons. J'ai reçu une lettre de Me Saparois qui m'invitait à me présenter à son étude. Je vais te résumer la conversation que nous avons eue ensemble.
Ton mari qui, dans l'espèce, a, paraît-il, tous les droits, serait heureux d'éviter le scandale des tribunaux et des affiches; aussi ne formera-t-il pas une demande en séparation de corps; il propose simplement un arrangement à l'amiable. Vous vivriez, chacun de votre côté, il ne te servirait aucune pension alimentaire, mais il te restituerait en entier ta dot.
Telles sont les propositions que m'a soumises, en son nom, Me Saparois.
Je lui ai dit, moi, à ce notaire ce qu'il en était et ce que je pensais de la conduite de ton mari. Il me semble invraisemblable, ai-je ajouté, après mûres réflexions, que M. André Jayant soit à même de rendre intacte la dot dont nous avons bien voulu le gratifier. Je n'ai pas celé à Me Saparois que je n'avais jamais été d'avis de donner suite à l'union projetée entre ton mari et toi, j'ai en même temps appelé son attention sur les idées scandaleuses qu'André avait soutenues dans ses livres, et j'ai été forcément amené à cette conclusion qu'il devait avoir dissipé en orgies l'argent qu'une famille honorable avait consenti à lui livrer.
M. Désableau souffla et fit une pose. Il répétait une leçon qu'il piochait depuis trois jours entiers à son bureau. Il continua sur un ton plus emphatique encore:
--Tout en convenant avec moi que cette littérature était odieuse et après avoir déploré, lui aussi, comme tout honnête homme du reste, les excès de ces malheureux qui ne craignent pas d'insulter, dans leurs écrits, tout ce qui est respectable, Me Saparois n'a cependant pas admis la justesse de mes conclusions. Il a prétendu que, parce qu'André se complaisait artistiquement à se vautrer dans d'inqualifiables fanges, il ne s'en suivait pas nécessairement qu'il eût dévoré ta dot.
--Après cela, reprit Désableau qui semblait réfléchir, peut-être le notaire a-t-il raison. Il se pourrait que ton mari n'eût pas croqué le magot, cet homme-là n'avait sans doute pas la hardiesse du vice!--C'est un fait cela, il y a des gredins qui atteignent par l'intensité de leurs forfaits à une sorte de grandeur. Certes, je suis heureux, au point de vue de tes intérêts pécuniaires, que ton époux ne figure pas au nombre de ceux-là; mais, avouons-le, ma fille, André possède vraiment un vice si banal qu'il vous répugne!
Berthe défendit énergiquement son mari:
--On n'accuse pas les gens de cette façon, dit-elle; non, mon mari n'est ni un gredin, ni un malhonnête homme et puis, enfin, tu le sais bien pourtant, dans cette malheureuse rupture, c'est moi qui ai eu tous les torts!
--Ce n'est pas! s'écria Désableau. En admettant même que tu les aies eus, tu ne les as pas, en fait. Une femme devient ce que son époux veut qu'elle devienne.--Tiens, regarde, la mienne, ta tante; ah! je puis déclarer que jamais, au grand jamais, il ne s'est élevé entre nous la moindre divergence d'idées, le moindre nuage! mais aussi, elle a contribué, sous mon impulsion, à la bonne intelligence, au bien-être d'un intérieur qui est justement estimé par tous. Non, je le maintiens, si au lieu de t'allier à un bohême et à un drôle, tu t'étais alliée à un honnête homme, tu serais, comme ma femme, heureuse!
Berthe s'emporta. Elle secoua d'un coup l'apathie qui l'accablait depuis sa chute.
--Je ne permettrai pas qu'on parle ainsi de mon mari, devant moi, dit-elle.
Désableau, jeté hors des gonds, suffoqua. Son binocle bondit.
--En voilà assez, balbutia-t-il, j'ai accepté les propositions du notaire, mais j'ai le droit de donner mon opinion sur André et je la donne!
Madame Désableau vint heureusement mettre le holà. Elle ordonna à Berthe de rentrer dans sa chambre.
--Nous recauserons de tout cela, à tête reposée, fit-elle, et elle ajouta: c'est ridicule, vous criez si fort que la petite peut tout entendre, dans l'autre pièce.
Alors son mari se tut.
--Tu as raison, ma bonne, murmura-t-il, nous devons épargner à l'enfance de notre fille, ces humiliantes et dangereuses révélations.--Ah! c'est égal, je le lui avais bien dit, moi, à ta nièce, qu'elle contractait un sot mariage, qu'elle épousait un individu qui avait l'oeil faux comme trente-six jetons. Elle n'a pas voulu m'écouter,--elle est bien avancée à présent;--enfin, tiens, n'en parlons plus, ces histoires-là me bouleversent!
Il tira sa montre, s'assura qu'il lui restait, avant l'heure du coucher, le temps matériel d'accomplir deux ou trois patiences, il se rassit, battit les cartes, les tendit à sa femme pour qu'elle lui portât bonheur en les coupant et il disposa, pensivement, ses paquets à d'égales distances.