En ménage

Part 7

Chapter 73,824 wordsPublic domain

Inquiétée par les rougeurs qui marbraient la face de son mari, madame Désableau prépara en silence, un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange et elle le mit devant lui, dans une assiette, sur la table.

Désableau sourit doucement.

--Tu es bien la meilleure des épouses, dit-il.

Et ils s'attendrirent tous les deux, pensant que dans ce déluge de misères et de vilenies, ils étaient, dans leur petit ménage, à l'abri comme sur l'arche. Le malheur de leur nièce les ragaillardit sans qu'ils en eussent conscience. La placidité dont ils jouissaient depuis tant d'années et que la force de l'habitude leur faisait paraître toute naturelle, leur sembla soudain une grâce spéciale. Presque guillerets, ils passèrent pour se livrer au sommeil, ce symbole de la mort, comme l'appelait M. Désableau, dans leur chambre à coucher et, là, après avoir remonté sa montre, le mari se débarrassa de son habit et de son gilet et montra un dos qu'écartelaient d'une croix de Saint-André deux bretelles roses.

Puis il enleva son pantalon et ses chaussettes, s'insinua entre les draps et, là, regardant sa femme qui avait ôté son faux chignon et se liait les cheveux sur le haut de la tête, en paquet d'échalottes, il lui dit, désignant du doigt la couchette de sa fille endormie, transplantée, depuis le retour de Berthe, dans leur propre chambre:

--Espérons que notre Justine épousera un jour un employé, un homme estimable et non un saltimbanque et un artiste, comme notre pauvre nièce.

Madame Désableau avait la bouche remplie par les épingles qu'elle retirait de sa tignasse. Elle se borna à lever les yeux au ciel comme pour implorer elle aussi, cette faveur, se hissa à son tour sur le lit et tourna le bouton de la lampe, mais la mèche carbonisée se brisa sur le rebord du bec, fignolant par saccades, crachant des postillons d'huile contre le verre, lançant d'acres puanteurs. Madame Désableau se rua hors des draps, emporta la lampe dans l'autre pièce, la souffla, revint précipitamment se blottir, toute grelottante, contre son mari.

Alors, tout se régularisa. Les jérémiades à propos des mèches éventées, les apostrophes menaçantes pour l'art, prirent fin. Les deux bosses qui se déplaçaient sous les couvertures s'immobilisèrent, les oreillers replièrent leurs cornes. L'on n'entendit plus que le tic-tac régulier de la pendule, l'imperceptible galop d'une montre; puis, léger comme une brise, le doux «put, put,» d'un ronflottement monta, soutint quelque temps, dans le silence de la pièce, sa note tremblée, s'affaiblit peu à peu, expira en un insaisissable soupir sur les lèvres du couple.

V

André goûta une joie d'enfant lorsqu'il fut installé dans son nouveau logement. Après les courses furibondes aux quatre coins de Paris pour acheter les ustensiles qui lui manquaient, après les angoisses du déménagement effectué comme d'habitude par des maçons au trois quarts ivres, les difficultés à caser les meubles sans contrarier le jeu des fenêtres et des portes, les batailles contre la brique des murs qui repoussait et tordait les clous, les fatigantes recherches, à quatre pattes, dans le tas des volumes vidés en bloc sur le parquet, André, avec l'aide de Cyprien, était enfin parvenu à organiser son intérieur. Il avait repris toute sa gaieté, flânait pendant des journées entières, décraquelait ses faïences avec de l'eau de javelle, ravivait avec les feuilles restées au fond de sa théière, les couleurs de ses tapis, rêvait à des améliorations de confortable, à de nouveaux achats de bric-à-brac et de livres.

Une semaine s'était écoulée; tout était définitivement en ordre; les papiers rangés sur la table prête pour le travail. Il avait recommencé avec Mélanie son petit train-train.

Il la retrouva telle qu'il l'avait laissée, fluette et plate d'appas, le nez crochu, les yeux ronds, un signe poilu au-dessus de la lèvre supérieure, le teint rouge sous ses cheveux blonds, brunis par le grand air et par la pommade. Elle portait les mêmes bonnets à petits tuyautés, les mêmes rubans poireau et groseille, les mêmes canezous à soutaches, la même broche, enfermant sous verre une photographie de son époux, les cheveux bouffant en ailes de pigeon, la moustache cirée, l'oeil roide et faraud, dans sa tenue de sergent de ville.

Elle n'avait ni vieilli, ni engraissé, possédait toujours son entêtement d'Auvergnate, sa quasi-honnêteté dans le carottage, sa joie à faire la cuisine et à ravauder les chaussettes des autres.

Comme jadis elle était incapable de construire un feu, mettait deux petites bûches au fond et un gigantesque billot par-dessus, amoncelait les cendres en tas sous les chenets de façon à empêcher le tirage ou bien elle les ôtait toutes et donnait ainsi à l'âtre un air lamentable de cheminée neuve!--Elle persistait également à lui rafler tous ses journaux pour couvrir la table et le buffet de l'office, à découper son papier blanc en dents de scie pour l'ajuster en guise de lambrequin sur le manteau de sa cheminée de cuisine, cassait l'anse des tasses, les rafistolait tant bien que mal, de manière que son maître pût croire, en les prenant, qu'il les avait lui-même rompues, brisait les crayons qu'elle chipait sous le prétexte d'inscrire les dépenses, conservait la manie de mettre les porte-allumettes dans les cendriers, de cirer le bout verni des bottines de bal.

Comme jadis, elle versait de l'eau bouillante dans les verres et sur les couteaux pour les laver et elle éprouvait des stupeurs énormes lorsque les uns se fêlaient et que les autres perdaient leur fil; elle oubliait régulièrement dans les sauces les bouquets ficelés de laurier et de thym, laissait, en balayant le salon, son plumeau sur un meuble, forçait son maître à enlever, chaque jour, l'amas des journaux et des livres qu'elle récoltait dans les chambres et entassait sur le bureau juste à la place où il voulait écrire.

Ces défauts retrouvés ne déplurent pas à André. Il les attendait au passage, les saluait comme des connaissances, s'étonnait, malgré tout, de ne les voir, ni diminués, ni grandis. Il constata avec satisfaction que la bêtise de sa bonne était demeurée stationnaire. Puis des défauts qu'il avait négligés, se montrèrent un à un, dès que l'occasion se présenta. Il dut répéter pour la millième fois et sans la moindre chance de succès d'ailleurs, les mêmes observations qu'avant son mariage. Il la supplia de ne pas remplir d'eau de savon le broc des lieux, de ne pas garder son plomb débouché, de ne pas essuyer l'intérieur de sa théière, de ne pas ajouter enfin à la poudre du café moulu l'ancien marc qu'elle s'obstinait à maintenir dans le filtre. Il insista également pour manger du gros pain et non du pain riche ou des flûtes jocko qu'elle affectionnait, s'éleva contre l'abus des champignons dans les sauces, contre sa manie de sucrer les épinards et de cuire à tel point le boeuf qu'il s'effilochait sous le couteau en de longs filaments mous.

Somme toute, il ne pouvait se plaindre. En même temps que ses inepties et que ses balourdises, Mélanie avait rapporté des qualités inconnues aujourd'hui des bonnes: une propreté merveilleuse, un soin rare de ménagère, une certaine affection pour l'intérieur qu'elle balayait. Elle fourbissait, récurait, frottait, du matin au soir, reprisait les nippes, remettait aux chemises des cols et des poignets neufs, menait la maison sans qu'il eût à s'occuper, ni du blanchissage, ni de toutes ces harcelantes et menues sottises qui dégoûtent du célibat les plus opiniâtres et les plus braves.

André se carrait pour l'instant dans son bonheur, se levait tard, traînait en chemise, fumait des cigarettes jusqu'à l'arrivée de sa bonne qui lui apportait les journaux et brossait ses hardes, puis il allait se promener, revenait pour déjeuner, classait ses notes, en attendant qu'il reprît son livre arrêté depuis le désarroi survenu dans son ménage.

Dérangé et un peu offusqué tout d'abord par la disposition nouvelle de ses meubles, estimant qu'ils étaient en comparaison de ceux qu'il possédait jadis dans une vaste pièce, singulièrement étriqués dans ce petit réduit, il parvint peu à peu, à mesure que le souvenir de son salon d'homme marié s'atténuait, à trouver que cette chambre était claire et gaie.

Bientôt elle lui parut s'être déjà imprégnée de cet indéfinissable charme que dégagent les logements où l'on ne rentre pas seulement pour se coucher, des logements où l'on vit pendant des journées entières, où, le soir, des rires d'amis se croisent, succédant au silence des heures de travail, égayant avec leurs francs éclats l'air recueilli des murs.

Il arriva enfin à juger suffisamment large et commode cette pièce minuscule, si bourrée de bibelots et si bondée de meubles qu'on ne pouvait s'y tenir à plus de trois personnes ensemble.

Du plafond au plancher, les murs disparaissaient sous un fouillis de faïences, de tableaux, de cuivres, de porcelaines du Japon, au milieu duquel deux aquarelles impressionnistes étincelaient dans leurs barres d'or sur le fond bistré du papier de tenture: une vue de coulisses avec des danseuses en gaze rose, au repos, devant des portants barbouillés de verdures, des petites voyoutes exquises lutinant de grands dadais empesés dans leur tenue de bal; une vue de salon avec des messieurs ennuyés et aimables, des femmes excitantes et frivoles, étroitement lacées dans des armures de soie pâle, les bras et les épaules nues, le corsage grand ouvert, étayant de ses buscs cachés les touffes blanches des seins.

Puis, venaient dans la pièce, amoindrissant encore avec leurs avances et leurs saillies, le peu d'espace laissé libre, une table, des chaises, un guéridon de vieux chêne et un divan tapissé de toile bise brochée de fleurs amarantes, flanqué à droite: d'une large bibliothèque où, rangée en bataille, une armée de bradels, jaune canari et sang de boeuf, pétardaient, éteignant avec leurs soleils d'artifice toutes les pièces tranquilles: les tristes et discrets La Vallière, les sévères Jansénistes, sans dentelles ni flaflas d'or, les cartonnages ordinaires bons enfants et un peu canailles, pincés dans leur blouse de toile bleue ou grise, les reliures de chagrin aux mines de bourgeoises et de cuistres; à gauche: d'une autre bibliothèque plus petite, pleine, celle-là, de volumes brochés, et là encore, deux larges taches saillaient, deux files de volumes marchant en tumulte, battant la générale, les uniformes jaunes de l'éditeur Charpentier, les tuniques rouges de la légion étrangère d'Hachette.

André avait changé bien des fois déjà ses livres et ses tableaux de place. Après des tâtonnements et des essais, il avait enfin ordonné le tout de telle manière que les formes et les couleurs se répondissent, que les flammes de punch allumées aux biseaux des glaces, que les luisants postés sur les lignes d'or des cadres et dans le creux irisé des assiettes, aidassent à égayer la pièce qui demeurait encore sombre lorsque sortait entre des interstices de bibelots et de meubles, le ton grave et foncé des murs.

Quelques semaines passèrent. La tranquillité de cette nouvelle existence remit André sur pieds. La convalescence s'achevait; après les prostrations qui suivirent la crise, il était entré en pleine voie de guérison, pensait moins souvent à sa femme, avait simplement gardé d'elle un soutenir lent et triste. Par instants même il lui semblait être toujours resté garçon; le passé lui apparaissait lointain et confus comme ces vagues souvenirs que l'on conserve, même rétabli, des hallucinations entrevues pendant la fièvre. Il croyait avoir atteint la délivrance qu'il souhaitait; il ne doutait plus que ce rêve caressé: rayer deux années de sa vie, ne pût enfin devenir possible.

Il s'abandonnait aux gâteries enveloppantes de sa bonne. Excellente cuisinière, Mélanie, pour reprendre son influence dans la maison, lui prépara des mets à se lécher les doigts, des fritures qu'elle réussissait d'étonnante façon, d'impérieuses rémolades, de pétulantes ravigotes, voire même quelques bons plats familiers, tels que veau à la casserole, miroton embrené de moutarde, lapin aux pommes sauté dans d'incomparables sauces au vin.

Puis, c'était Cyprien qui arrivait souvent pour dîner au hasard du pot; et c'étaient des repas charmants où l'on causait d'art, où l'on s'attardait, les coudes sur la table, dégustant des petits verres, chassant la fumée des cigarettes qui montait en tourbillonnant sous l'abat-jour.

Et ces jours-là, Mélanie était superbe; prise à l'improviste, elle servait, en quelques minutes, un dîner suffisant et passable, appuyait les plats de consistance trop courts de mirifiques omelettes au fromage, parait à tout, apportait le café, puis, le panier au bras, roulant entre ses doigts le cordon de son tablier, elle répétait la phrase mécanique de tous les soirs: Monsieur n'a plus besoin de rien?--Non, Mélanie.--Alors, bonsoir, Monsieur.--Et elle partait confectionner à son tour le dîner du sergent de ville.

Ces distractions de longues causeries, ces rires d'ami bavardant sans gêne, employant les mots crus qu'affectionnent, en général, les hommes de lettres et les peintres, les bariolages d'argot et de termes de métier qui salent si vivement, l'échange des questions et des ripostes, infusèrent à André une ardeur nouvelle; après les froids ennuis, après les accablantes giboulées de la vie maritale, une embellie semblait prête à luire. Le retour de son ancien compagnon le retrempait, il avait soif de travail et, excité par toutes ces discussions qui se passionnaient autour de sa table, il voulait se prouver qu'il n'était pas déchu, que son talent s'était échappé intact de la bagarre.

Mais, dans les premiers temps, sa bonne volonté, ses élans échouèrent. Maniaque, ainsi que la plupart des artistes, il ne pouvait travailler que dans un logement qu'il connaissait bien. Afin que son oeil ne flânât point, malgré lui, sur les bibelots accrochés aux murs, il fallait qu'il se fût assez familiarisé avec les angles et les teintes de ces objets, pour ne plus les apercevoir quand bon lui semblait. Sa manie était irrépressible. Il ne pouvait même travailler sur sa table autrement placée que de coutume. Il avait donc tout d'abord usé de longues heures à examiner, un à un, ses bibelots, ses livres, puis à en embrasser l'ensemble, à s'en remplir les yeux, à les gaver de telle sorte que leur appétit de distraction cessât.--C'était une affaire de quinze jours au moins.--Cette période était écoulée depuis longtemps déjà et cependant quoiqu'il tentât pour s'entraîner, ses efforts rataient. Il se mettait devant son bureau, voyait la scène qu'il voulait décrire, saisissait la plume et il demeurait là, inerte, comme ces gens qui, après avoir longtemps espéré le dîner, ne peuvent plus avaler une bouchée dès qu'ils sont à table.

Il en déchirait son papier de rage. Pour un peu, il se serait cru idiot. Il appréhenda que son intelligence n'eût été tout d'un coup faussée. Il se désola, pensant qu'il resterait peut-être frappé d'impuissance, puis il regimba, se rappela les quelques bonnes pages qu'il avait autrefois écrites, pour affermir son courage, suivit les conseils de Cyprien qui l'engageait à ne pas se surmener, à laisser la machine reprendre tranquillement haleine. Il s'occupa de travaux de retouche, rebouta les termes pied-bot, obtura les trous, émonda les végétations de ses phrases, attendit comme le mécanicien qui promène sa bête sur le rail pour la mettre en train, qu'elle fût assez chauffée pour gagner le large. Et c'étaient de longs débats avec lui-même, des luttes engagées contre Cyprien qui le voyant irrésolu, moins entier et moins stable dans ses idées, tentait de lui inculquer ses théories, des théories faisandées et morbides qu'André repoussait d'ordinaire, tout en reconnaissant la curiosité et la justesse de quelques-unes.

Et Cyprien revenait à la charge et trompé par le silence de son ami, le croyant indécis, sur le point de céder, il répétait, un à un, ses arguments, expliquait longuement la nouveauté de ses aperçus, citait des exemples pour les faire valoir.

L'accent d'un paysage était, selon lui, donné par les tuyaux d'usine qui s'élevaient au-dessus des arbres et crachaient jusqu'aux nuages des flocons de suie.

Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des remparts, il plongeait au loin, voyait les gazomètres dresser leurs carcasses à jour et remplies de ciel, pareils à des cirques bâtis de murs bleus et soutenus par des colonnes noires. Alors, le site prenait pour lui une inquiétante signification de souffrances et de détresses.

Dans cette campagne dont l'épiderme meurtri se bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes écorchées où des traînées de plâtre semblent la farine détachée d'une peau malade, il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux, rentrant de sa fabrique, éreinté, suant, moulu, trébuchant sur les gravats, glissant dans les ornières, traînant les pieds, étranglé par des quintes de toux, courbé sous le cinglement de la pluie, sous le fouet du vent, tirant, résigné, sur son brûle-gueule.

Il voyait dans la banlieue qui s'étend autour du Paris pauvre, la maladrerie de la nature, l'hôpital Saint-Louis, des paysages et des sites et de mélancoliques douceurs lui venaient, des apitoiements charitables pour cette nature souffreteuse qui accélérait, avec ses souffles meurtriers, les incurables maux engendrés par la boisson et par la famine.

--Ah! s'écria-t-il, un soir de grande discussion, un de ces soirs où, énervé par les petits verres, il parlait à flots, ah! Pantin! Aubervilliers, Charonne, voilà les quartiers poitrinaires et charmants!--Eh parbleu, tu n'as pas besoin de me regarder de la sorte!--Je sais d'avance ce que tu vas me dire; qu'il n'y a point que ces quartiers-là!--mais j'aime aussi les autres, moins, il est vrai, mais enfin je les aime. Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs rumeurs de foule, leurs cafés pleins, leur brouhaha de gommeux et de coulissiers et j'en raffole, la nuit surtout, vers deux heures, alors que passe sur l'asphalte la chasse désolée des filles.--Et puis, veux-tu que je te dise, eh bien, moi qui suis réputé être exclusif dans mes opinions, je me crois beaucoup plus éclectique et plus large que toi, car en fin de compte, quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse ou mesquine, je trouve que la rue est toujours belle! J'y jouis démesurément, le soir, par exemple, quand étincellent aux flambes du gaz, les lettres d'or collées sur le fronton ou sur les portes vitrées des boutiques. Je les lis, j'apprends le nom du commerçant, je vois qu'il est le gendre et le successeur d'un tel et je regarde par les carreaux toute la famille, installée dans le fond, autour d'une table: la maman qui ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre, le papa, la fille, le gendre et successeur qui jouent au trente-et-un et jabotent les yeux fichés sur leurs cartes. Ça me donne envie d'entrer, d'offrir des rabais énormes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter ainsi un aliment inattendu aux niaiseries que ces gens vont se débiter jusqu'à l'heure de la fermeture.

Oui, mon bon, voilà.--Et ces joies délicieuses de la rue, je les goûte, le matin aussi, quand je flâne sur les trottoirs. Alors, j'examine les fillettes qui ont découché et qui trottinent, secouant un tantinet leurs jupes, baissant des yeux battus, faisant courir menu sur le bitume des bottines pas fraîches.--Elles ont un je ne sais quoi d'allangui et de pâlot qui révèle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais quoi dans leur linge encore propre mais un peu froissé, dans leur allure ralentie, dans leur façon de porter la voilette et de relever la robe qui indique la hâte d'un habillage, la gêne des ablutions qu'on n'a pu pratiquer chez soi.

Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses que mon sourire paternel gêne bien un peu. Celles-là filent plus vite et, moi, tout en les suivant des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'évoque derrière la grâce mutine de leur marche, des déceptions érotiques ou pécuniaires, des désordres d'oreillers dans des chambres tièdes et, après le long baiser usité en pareil cas, le secret contentement du Monsieur qui voit enfin partir de chez lui la femme.

Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours neuve. Elle regorge, si fanée qu'elle puisse être, d'innombrables délices que bien peu comprennent car les Saintes Écritures ont raison: la terre est remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et malheureusement nous faisons tous plus ou moins partie de ceux-là. C'est qu'il n'y a pas à dire, mon vieux, nous sommes imbibés et saturés de toute une lavasse de lieux communs et de formules! il nous faut du pittoresque, des architectures à effet, des rues bizarres avec des clairs de lune, des montagnes et des forêts, il nous faut des sujets de description qui prêtent!--Ah! ils m'enquiquinent à la fin, tous ces gens qui viennent vous vanter l'abside de Notre-Dame et le jubé de Saint-Étienne-du-Mont! ah ça, bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils n'existent donc pas!--C'est vrai ça, ils sont un tas de vieux baladins qui vous sortent des enthousiasmes sur commande quand ils parlent des anciennes basiliques ou de ces chalets en pierres de taille qu'ils appellent les merveilles de l'art grec! Ils en ont plein la bouche! Eh, qu'ils aillent au diable avec leur Parthénon! S'ils aiment ce genre de bâtisses-là, qu'ils se plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en auront deux de Parthénon, un par devant et un par derrière; qu'ils s'installent à demeure devant la Bourse, ils en verront un autre encore, égayé pourtant car on a eu le bon sens de lui camper une horloge dans la façade et de lui ficher des tuyaux de cheminée sur le toit. Ça rompt au moins l'harmonie de ses grandes lignes bêtes!

Et dire que ça va continuer pendant des années encore, dire que des générations entières d'artistes vont acheter des réductions de la Vénus de Médicis, une bégueule qui a une tête d'épingle sur un torse de lutteuse de foire! quelque chose de propre que cette dondon qui profite de ce qu'elle a des bras pour se cacher le ventre! La Vénus que j'admire, moi, la Vénus que j'adore à genoux comme le type de la beauté moderne, c'est la fille qui batifole dans la rue, l'ouvrière en manteaux et en robes, la modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de lueurs nacrées, le trottin, le petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les seins branlent sur des hanches qui bougent!

O la chlorose des petites ouvrières et le fard allumé des fillasses qui rôdent! ça m'excite et j'en rêve! quand on songe qu'à Paris nous ne sommes peut-être pas plus de trois peintres qui pensions ainsi! et le monde en est là et le Messie ne vient pas! Ah! si tous, tant que nous sommes, nous n'étions pas gangrenés par le romantisme, si au lieu de guérir notre infection, nous ne nous bornions pas à la blanchir, si l'on inventait enfin un iodure qui puisse dépurer les cervelles d'artiste, nous verrions, à coup sûr, bien d'autres beautés modernes qui nous échappent!

Et Cyprien avalait des verres d'eau, se promenait de long en large continuant à exhaler ses plaintes, à répéter ses espérances aux quatre coins de la pièce.

André le laissait déclamer. Les tirades exaspérées du peintre l'intéressaient. Elles lui rappelaient le temps où ils discutaient pendant des journées entières. Aujourd'hui, Cyprien criait dans le désert. André le contredisait le moins possible, s'étant depuis longtemps aperçu que son ami était de ces gens qui, possédés par un sujet, n'écoutent même pas les arguments qu'on leur oppose et s'acharnent, sans souci des démentis et des répliques, à exposer leurs doctrines et leurs systèmes.