Part 5
Solennel à propos de tout, il était d'allure affairée et grave, portait des cols empesés très droits, des cravates noires enroulées par deux fois autour du cou, montant haut derrière la nuque, attachées sous le menton par un noeud très court. Il aimait à pérorer, les mains dans les poches, les jambes écartées, comme un avocat. Au repos, il ouvrait sous un binocle aux verres cerclés de buffle noir, des yeux ébahis qui démentaient le geste habituellement pensif de ses doigts fourrageant dans des favoris couleur de grès.
Sa femme était replète, montrait des blancheurs de viande échaudée et de grands yeux vides. Elle avait un vaste menton tombant sur un plus petit, des pincées de poils gris, rebelles aux épilatoires, le long des lèvres.
Elle suait sang et eau, le jour, pour assurer la vie de son intérieur; le soir, elle se boulait sur sa chaise, descendait sa gorge et remontait son ventre, disait, toutes les dix minutes, à sa fille: Justine, tiens-toi donc mieux que cela! se tournait du côté de sa nièce, lui demandait un sommaire des faits notés par le _Petit Journal_, écoutait son mari qui prenait feu dès qu'on parlait des Chambres.
Les opinions de M. Désableau étaient simples; il croyait à l'honnêteté des hommes politiques, à la valeur des hommes de guerre, à l'indépendance des magistrats, aux complots des jésuites et aux crimes des démagogues.
Ayant par hasard lu les élogieuses platitudes débitées par les doctrinaires sur l'Amérique, il exultait les moeurs de cet odieux pays, souhaitait que le nôtre lui ressemblât, prônait les idées utilitaires, les bienfaits de l'instruction, le progrès, les courtes libertés des républiques.
Il aggravait encore ces exorbitantes niaiseries par le ton sentencieux dont il les prononçait; sa femme restait coite, béait, extasiée, dès qu'il ouvrait la bouche.
De caractère, elle était molle et âpre, tout à la fois; âpre au gain, molle au plaisir; elle eût rogné dix centimes sur le manger de chaque jour, dépensé ses économies afin de donner un bal.
Une fille était née tardivement de son union avec M. Désableau, la petite occupée pour l'instant à gâter une image d'un sou. Ils avaient toujours convoité un fils, ils eussent voulu fonder une génération d'employés, imiter ces familles dont tous les rejetons se succèdent interminablement sur la même chaise, vivent et meurent dans une misère crasse, sans même avoir tenté de gagner le large.
C'est, disait M. Désableau, un état peu lucratif mais honorable et puis, c'est aussi une place sûre et, sans hésitation, il ajoutait: nous représentons, en notre qualité de fonctionnaire, la noblesse de la bourgeoisie.
Leurs voeux demeurèrent inexaucés.--Ils n'enfantèrent aucun garçon. En revanche, ils eurent à parfaire l'éducation d'une nouvelle fille. Berthe Vigeois, leur nièce, perdit son père subitement et vint habiter chez eux. Elle ne leur imposa d'ailleurs aucune charge, elle aida même à la marche hésitante du ménage avec les soixante mille francs qu'elle apportait. On disloqua, à son profit, un cabinet de toilette attenant à la chambre à coucher, on y rangea tant bien que mal les meubles réservés sur la vente de la succession. La quiétude de cette famille, troublée par ces apprêts, reprit peu à peu; on allongea la soupe, on acheta plus souvent de la vraie viande, on put enfin convier à des sauteries quelques personnes.
Berthe avait, à cette époque, près de vingt ans; sa mère était morte alors qu'elle en avait douze. Elle grandit auprès d'un fauteuil où son père, agité et malingre, sortait de ses couvertures de voyage à neuf heures du soir. Alors on sonnait la bonne pour préparer les lits, pour chauffer celui de Monsieur et Berthe écrasait les braises à coup de pelle dans la bassinoire, mettait le garde-feu, tendait le front à son père, allumait son bougeoir et, reculant, malgré le froid, le moment de se coucher, elle retenait la bonne venue dans sa chambre pour ouvrir les draps, l'écoutait raconter toutes les misères de sa maison, tous les ragots de son quartier.
Ancien commerçant en rouenneries, Henry Vigeois, son père, était un homme qui avait réussi, malgré sa loyauté en affaires, à amasser une petite fortune.
D'esprit étriqué et bonasse, il avait pivoté, toute sa vie durant, au moindre souffle de son épouse, une maîtresse femme! Maintenant qu'elle était morte, il niait la servitude qu'il avait endurée, criait comme une pie dès que sa fille et sa bonne n'obéissaient pas à ses moindres ordres. Il était de relations difficiles au premier abord, mais Berthe le maniait avec une aisance sans égale; elle le retournait comme un vieux gant, s'arrêtait quand il fronçait les yeux, attendait qu'il fût mieux disposé, débusquait soudain et enlevait d'un coup ses volontés. Parfois cependant, lorsqu'il était aigri par des rhumatismes, ses attaques échouaient, mais elle reprenait patiemment les questions sur lesquelles il avait refusé de l'entendre, les lui présentait sous une autre face, l'amenait à répondre oui, l'écoutait répéter une fois de plus qu'il ne revenait jamais sur sa parole.
Ces luttes quotidiennes la mûrirent promptement. Elle fut apte de bonne heure au mariage. Couchée trop tôt, elle réfléchissait longtemps avant de s'endormir et préparait ainsi de terribles tracas au mari qui la voudrait prendre. Elle aurait pu être moins rouée, n'ayant jamais été dans un pensionnat ou dans un couvent, mais l'ennui des mornes soirs, en vis-à-vis avec son père, avait furieusement aiguisé ses appétits de jouissance et de luxe. Dans le mariage, elle voyait la revanche de sa vie monotone et plate, elle voyait un avenir de courses enragées à travers les théâtres et les bals, tout un horizon de dîners et de visites.
Elle se consolait du présent, en évoquant la perspective de ces futures joies, rêvait, absorbée, sur sa chaise, lisait à la quatrième page du journal le programme des représentations, pensait à Fra-Diavolo qu'elle avait admiré jadis, se sentait de vagues désirs pour le ténor qui emplissait si fièrement ses culottes blanches et poussait des sons roucoulants, dans des poses plastiques.
Elle avait eu, comme presque toutes les femmes, un idéal de cabot pommadé, puis, peu à peu, elle s'était rendu compte que ces séduisants personnages n'étaient au demeurant que des bouffons vulgaires, des machines malpropres qui crachaient des notes.
Son idéal devint alors plus nébuleux et plus confus. A peine s'incarnait-il dans les aimables forbans décrits par Fénimore Cooper, dans les héros fabriqués par George Sand ou par Dumas père. Elle contentait ses élans et ses fièvres en les déversant sur son piano qui retentit pendant des mois de rêveries larmoyantes et de marches turques.
Puis elle eut une heure de bon sens, elle reconnut l'inanité de ses songeries; alors elle pensa, au solide, au bien-être d'une situation riche. Elle soupira moins souvent, et comprit que cette vie morte qu'elle menait avait bien ses avantages. A défaut d'amusements et de fêtes, elle jouissait du moins d'une certaine liberté; son père la laissait sortir avec sa bonne et elle courait les magasins, souriait volontiers aux compliments des calicots, aspirait après des intrigues, par désoeuvrement. Sa grande préoccupation était d'être élégamment mise et elle ratissait sur l'argent du ménage pour se payer des bottines plus raffinées et des bas plus chers. Elle s'était même acheté une boîte à poudre de riz et, comme son père n'eût pas supporté qu'elle s'enfarinât les joues, elle se nuait le visage de blanc, le soir, devant sa glace, goûtait de la sorte à des coquetteries intimes et défendues, glissait doucement pour en satisfaire de plus coûteuses, à de banales carottes, encouragée par la bonne qui s'adjugeait pour prix de ses complaisances les robes un peu défraîchies de Mademoiselle, la permission d'être libre plus souvent, le droit de pratiquer sans vergogne d'amples maraudes. Quelquefois M. Vigeois hasardait une observation, prétendait que du temps de sa défunte femme, le harnais féminin coûtait moins cher. Berthe répondait tranquillement que le prix de l'existence avait triplé depuis cette époque.
--Tu dépensais moins en nourriture, reprenait-elle, et pourtant notre table n'a pas changé.
Son père en convenait et, quelques jours plus tard, elle l'investissait prudemment, pas à pas, lui persuadait de nouvelles nécessités de toilettes et il finissait par céder, flatté au fond que sa fille fût jolie et vêtue à la dernière mode.
Elle était d'ailleurs comme la plupart des jeunes filles qui ont perdu leur mère de bonne heure, très mal élevée. Elle voyait dans son père un banquier dont la caisse devait fournir à tous ses besoins et à tous ses caprices. Et là, l'éternel féminin se retrouvait; toute la femme était là, honnête ou non, qui juge naturel de soutirer à l'homme de qui elle dépend, qu'il soit son père ou son entreteneur, autant de monnaie qu'elle en peut prendre. Le combat sans cesse renouvelé entre la volonté bien assise de l'homme et les simagrées têtues de la femme, s'était fatalement engagé; et, comme de juste, l'homme et le père étaient d'avance vaincus par la femme et par la fille.
L'opulence des brodequins et le gala des robes enhardirent du reste les ambitions de Berthe. Dans le but de pêcher un mari, elle décida son père à la confier à des parents qui la menèrent dans le monde.
Elle y obtint des succès. Des partis avantageux, presque inespérés se présentèrent.--Aucun ne la contenta. Celui-ci avait l'air d'un garçon tapissier, les cheveux comme des baguettes de tambour; celui-là avait le tour des yeux à vif, l'allure empruntée et gauche. Elle voulait un homme qui payât de mine, lui procurât des plaisirs, lui garantît une vie luxueuse et douce. Pendant deux années, elle repoussa tous ces prétendants qu'elle jugeait sur la forme de leur nez et sur la coupe de leur habit. Si pratique qu'elle fût, la légèreté de sa cervelle de femme lui faisait commettre toutes ces bévues.
Son idéal avait attrapé déjà bien des renfoncements et bien des accrocs, lorsque son père s'affaissa, frappé d'un coup de sang, sur le tapis; son existence changeait du jour au lendemain. Elle s'ennuya mortellement chez les Désableau. La liberté dont elle jouissait avec sa bonne cessait; sa tante l'accompagnait où qu'elle allât. Ses longues flânes dans les magasins étaient devenues impossibles; les ficelles qui réussissaient facilement avec son père, n'avaient aucune chance d'être acceptées par une femme économe comme était sa tante. Elle dut s'accommoder de la modique pension que son oncle et tuteur lui accorda pour ses frais de toilette.
Cette sujétion lui pesait et elle n'était compensée par aucun avantage. Avec son père, elle sortait peu, parce qu'il était presque paralysé; avec son oncle, elle ne sortit guère plus et elle dut subir les regrets plaintifs de ces petits bourgeois, enragés malgré tout de leur situation médiocre, s'efforçant quand même de représenter, mangeant de la carne et buvant du râpé, pour donner une soirée et se mieux vêtir. Habituée à un certain confortable, elle vécut dans une gêne mesquine et plate.
Elle fut prise de pitié devant ce vin que l'on achetait au litre chez un épicier et que l'on transvasait dans des carafes pour la table; elle eut le dégoût de cette viande de bas étage, prétentieusement parée, de ces poissons défraîchis et couchés néanmoins sur une serviette; elle eut un sourire de mépris quand, profitant d'une gratification, les Désableau firent poser un timbre à leur porte d'entrée. Le coup impérieux du timbre leur paraissait aristocratique, propre à les rehausser dans l'estime des gens qui le faisaient vibrer. Seulement, comme la cuisine et la salle à manger étaient séparées du vestibule par un long couloir, ils avaient, ne pouvant entendre l'appel du timbre, conservé leur ancienne sonnette qui derlinait comme jadis plus près d'eux, et les avertissait qu'une visite attendait sur le palier.
Ce fut sur ces entrefaites, après ces soirs, où regardant la famille attablée et occupée à de fastidieux délassements, Berthe regrettait de ne pas s'être mariée, qu'André fut présenté dans la maison. Il ne lui plut, ni ne lui déplut. Il lui sembla distingué. Les Désableau ne furent point partisans de ce mariage. La profession d'homme de lettres épouvanta le mari. Il y voyait des cascades, des noces furieuses, une vie débraillée, cousue à la diable, craquant sur toutes les coutures; la femme, elle aussi, considérait André avec inquiétude et n'augurait rien de bon d'un homme qui avait dû manger avec des actrices. Berthe fit simplement observer à son oncle, que tous les renseignements étaient favorables et que bien qu'il fût artiste, ce jeune homme possédait des rentes. Elle déclara péremptoirement d'ailleurs qu'André lui convenait.
Le mariage fut célébré. Elle demeura interdite. Tous ses rêves de jeune fille se détachèrent, un à un; toutes les joies révélées par des amies, à voix basse, dans le coin des fenêtres, toutes les attentes de paradis brusquement ouvert sous des courtines, ratèrent. Froide de sens, elle ne vit dans les transports autorisés par l'Église qu'une convention répugnante, une saleté pénible.
Puis son mari lui parut vieux de caractère. Après l'affection bougonne de son père, la prud'homie gourmée de son oncle, elle eût désiré des laissez-aller, des enfantillages dont elle profiterait dans le tête-à-tête. André avait adopté le ton paternel et bienveillant. Il se tenait surtout sur la défensive et cherchait sous des dehors affectueux à sonder sa femme. Ne pas la choquer en face, ne pas agiter devant ses yeux des lambeaux de rouge, la tenir sans qu'elle sentît trop la laisse, envelopper de délicatesses fondantes la dureté d'un refus, tel était son système. Aussi lorsqu'elle voulut par une guerre sourde, lui imposer, comme jadis à son père, toutes ses volontés, il se rendit promptement compte de cette force d'inertie remuante, de cette ruse que rien ne lassait. Il se rebiffa d'abord, s'avoua à la longue et une fois de plus, avec la mélancolique expérience des gens qui ont beaucoup pratiqué les filles, qu'il n'était pas de force, céda pour avoir la paix; seulement, tout en disant oui, il démontait par un mot devant Berthe, le mécanisme dont elle se servait. Un jour même qu'il était de bonne humeur, il lui dit, au moment où elle commençait ses manigances: C'est cela que tu vises, dans huit jours tu démasqueras tes batteries; va, fais-le tout de suite.
Elle devint rouge, bouda, mortifiée d'avoir pour adversaire un homme qui s'arrêtait devant ses pièges et riait, en les montrant du doigt, avant d'y tomber.
Somme toute, ils demeurèrent, les premiers temps, dans une intimité attentive et inquiète. L'un et l'autre s'épiaient, devinant sous toutes ces escarmouches, sous tous ces combats d'avant-garde, une infinissable et opiniâtre lutte. Désarmé comme tous les malheureux qui ont longtemps vécu seuls, par le moindre simulacre d'affection et de petits soins, André se disait parfois que sa femme était volontaire et têtue, mais qu'au fond c'était une brave et honnête fille qui l'aimait vraiment. Puis il y eut une trêve de plusieurs mois; il s'imagina que Berthe avait renoncé à ses projets, qu'elle était lasse de ces tiraillements; il ne comprit pas que, par une évolution nouvelle, elle l'avait, coup sur coup, battu sur toute la ligne. Elle usait en effet maintenant d'un stratagème irrésistible. Elle avait l'habileté de paraître envier une chose à laquelle elle ne tenait point et qu'elle savait être parfaitement désagréable à son mari, et elle y renonçait de son plein gré, pour lui faire plaisir. Il ne restait plus à André qu'à céder sur les points qui lui semblaient moins graves. Encore qu'il fût défiant, il s'empêtrait dans cette embûche et il justifiait, une fois de plus, cette irrécusable vérité que si stupide et si bouchée qu'elle puisse être, une femme roulera toujours l'homme le plus intelligent et le plus fin.
La maladie de leur mariage n'était pas malgré tout arrivée à la période aiguë. La guerre n'éclata, à ciel ouvert, qu'un certain soir. André eut la malencontreuse idée d'inviter à dîner son plus ancien et son meilleur ami, Cyprien Tibaille qui vint sans enthousiasme et lâcha des gants pour la circonstance.
La réception avait été plus que froide. A table, le silence insolent de Berthe, sa hâte à faire desservir les plats, le ton aigre de son... «personne ne veut plus de gigot?» accompagné d'un coup de timbre pour appeler la bonne, avaient mis André à la torture.
Il s'ingéniait à trouver des mots drôles, à égayer le repas, lançait des clins d'yeux à sa femme qui pétrissait suivant son habitude, une boulette de mie de pain entre ses doigts et se dispensait même de répondre aux politesses de son convive.
Tous les lieux communs avaient suivi leur cours. La conversation s'était épuisée sur un plat de Delft, pendu au mur. Ce repas, avalé au grand galop comme dans un buffet de chemin de fer, semblait malgré tout interminable. Quand il s'acheva pourtant, Cyprien, de plus en plus froissé par l'inattention persistante de Berthe, parvint à reprendre le dessus; il se versa le vin qu'elle ne lui offrait pas, et les coudes sur la table, il se tourna du côté d'André, et tous deux balayant d'un commun accord l'amas des banalités qu'ils entassaient depuis la soupe, causèrent comme au bon temps. Ils se rappelaient de joyeuses anecdotes, riaient franchement, sans plus s'occuper de la femme. Berthe jugea qu'il était temps d'intervenir. Elle dit d'un ton moitié rêche, moitié plaisant: voyons, monsieur, vous n'allez pas, je pense, rappeler à mon mari les aventures de sa vie de garçon?
Elle coupa court à leur causerie. Ils gardèrent le silence pendant quelques minutes. André se dominait, résolu à ne pas aggraver encore par des disputes le glacial embarras que jetait sa femme. Il voulut réagir, tenta de lancer une fusée; l'atmosphère était trop saturée d'ennui, elle ne prit pas. Cyprien voulut, de son côté, secouer la lassitude qui l'accablait, il fit flèche de tout bois, parla, sans intérêt, des réchauds en ruolz placés sur la table. André saisit l'occasion, entama une inutile discussion sur la valeur de l'alfénide et du maillechort; ses paroles, tombaient sans écho dans un silence morne. Alors il essaya d'être jovial:
--Pristi! mon vieux, dit-il, ne les emporte pas, hein? et, s'adressant à sa femme, il ajouta cette plaisanterie commode: Berthe, tu feras bien de surveiller Cyprien quand il partira.
Elle répondit avec un beau calme:
--Pourquoi? tu sais à quoi t'en tenir, Monsieur est ton ami, puisque c'est toi qui l'amène.
Après cette grossièreté, la conversation cessa complètement. Le dessert fut vite expédié.--Cyprien tendit la main vers une assiette de brugnons, Berthe feignit de ne pas voir son mouvement, sonna pour faire enlever les plats et apporter le café. Tous les deux espéraient qu'elle allait les laisser seuls. Elle ne bougea pas, déclara seulement, lorsque son mari apprêta une cigarette, que la fumée de tabac ne la gênait point et elle s'accouda, les yeux au plafond, paraissant ignorer qu'André cherchait des allumettes, que le peintre se démanchait le bras à vouloir atteindre une bouteille de rhum.
--Tiens, il faut que je te fasse goûter du kirsch, dit André.--Berthe, donne-nous donc une bouteille; elle doit être là, dans le bas du buffet, sur la deuxième planche.
Elle se leva de mauvaise grâce.
--Je n'en vois pas, dit-elle.
--Mon Dieu! fit André impatienté, je te dis, là, tiens, derrière le cognac.
Elle atteignit enfin un litre blanc. Ils le débouchèrent, c'était de l'eau-de-vie de marc.
Cette fois, elle se releva avec une mine si appesantie et si quinteuse que Cyprien dut s'écrier:
--Madame, je vous en supplie, ne vous donnez pas cette peine.
Exaspéré, André s'était vivement désassis, et il avait pris, là où il le désignait, un flacon de kirsch. Ils en burent un petit verre, puis Cyprien s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Berthe garda son attitude impassible, n'eut même pas la politesse de le retenir et il quitta la place, harassé et le ventre vide.
Une fois la porte fermée, la scène éclata, terrible; André secoua sa femme d'une rude façon; elle adopta le parti des syncopes et des larmes. Il finit par demeurer penaud, craignit d'être allé un peu loin, ramassa sa femme, l'embrassa, lui adressa presque des excuses.
A partir de cette soirée-là, la lutte s'accentua.
Berthe ne pardonna jamais à son mari de l'avoir traitée comme une enfant qui est malheureusement trop grande pour qu'on la puisse encore fouetter; elle avait cependant touché ce but si ardemment poursuivi par les jeunes mariées: flanquer à la porte de chez elles, les amis de l'homme qu'elles ont épousé; elle eût pu, par conséquent, se montrer plus indulgente; mais la hauteur inusitée qu'André avait mise dans ses reproches, la révoltait, puis, il avait eu de même que tous les gens faibles, la bêtise de laisser voir qu'une fois la semonce donnée, il la regrettait. Du coup, elle comprit que sa fermeté était ébranlable, que cette lucidité d'observation si périlleuse d'abord, commençait à se brouiller; elle ne l'avait jusqu'ici ni aimé, ni haï, elle en arrivait maintenant à le détester.
Plus elle y pensait, plus elle était à présent convaincue qu'elle avait commis une sottise en l'épousant. Après avoir manqué des mariages avantageux, elle aurait dû attendre encore. Parmi les gens empressés autour d'elle dans les rares salons où son oncle acceptait de la mener, elle aurait pu découvrir un prétendant plus mondain, plus riche. De retour chez elle, après les sueurs mal séchées des valses, elle songeait aux danseurs qui l'avaient étreinte, s'imaginait qu'elle aurait été plus heureuse avec l'un d'entre eux. Dans tous les cas, ces gens-là avaient des positions honorables, pouvaient, en travaillant, augmenter leur avoir, rendre l'existence de leur femme plus large. André s'occupait de littérature, une position méprisée par toutes les familles qu'elle connaissait, une position qui consistait à tourner ses pouces et à écrire la valeur de deux lettres par jour. Du reste, il ne pouvait avoir du talent, puisque le peu de livres qu'il avait écrits ne se vendaient point.
Grâce à lui, sa vie restait humble et basse, grâce à lui, elle était la plus malheureuse des femmes, et, elle s'apitoyait avec des rages sourdes sur son sort, regardait pendant de longues soirées, son mari travailler des phrases. Elle haussait les épaules à la vue de ses hésitations, de sa manière furieuse de mâcher son porte-plume, de ses ratures de lignes entières, de ses surcharges encore biffées, de ses renvois barrés de lignes d'encre; elle finissait par s'impatienter de son silence obstiné, de ses grognements de dépit, et elle l'interrompait par des observations de ce genre: prends donc garde, tu vas tacher avec ta plume le tapis de la table.
Il lui semblait que si elle avait appris un métier, elle l'aurait exécuté sans des tâtonnements pareils. Elle ne croyait pas qu'il fût plus difficile de mettre des mots en place que de remplir de points de laine le canevas d'une tapisserie. Elle était irritée contre son mari qui, les soirs où elle eût désiré sortir, objectait qu'il était en veine de travail, s'attelait rageusement à un chapitre, s'arrêtait, incertain, rêvassait pendant des heures, se frottait radieusement les mains. Un jour, elle lui dit:
--Pour le peu de besogne que tu as abattu, ce soir, tu aurais tout aussi bien fait de me mener dans le monde.