En ménage

Part 4

Chapter 43,866 wordsPublic domain

--C'est toute ma jeunesse, une jeunesse d'humiliation et de panne qui est là, disait-il. Avec une mère veuve et sans le sou, une bourse au lycée, un rabais à la pension, je ne pouvais réclamer quand la viande putridait et que des cafards submergés dansaient dans l'abondance. Ah! j'étais sûr de mon affaire! lorsque le domestique portait au patron les assiettes et lui soufflait, à mi-voix, le nom des élèves qu'il allait servir, l'assiette me revenait avec des rogatons et des boules de graisse, des arêtes ou des os! je mangeais peu et mal et j'étais régulièrement désigné pour réciter la prière.--Avec cela, des punitions, en veux-tu, en voilà--100 vers pour les autres et 500 pour moi. Pas de compliments, quand j'étais premier, un air rogue lorsque j'étais troisième--méprisant et furieux si j'étais onzième.--Des pièces et des béquets à toutes mes bottines. Des gilets taillés dans les vieux gilets qu'un oncle abandonnait à ma mère, pour moi,--un uniforme de dimanche toujours fané, faute de pouvoir en renouveler les pièces. Les camarades riches me lâchaient à la porte du bahut, les jours de sortie, parce que je n'avais pas, comme eux, des cravates d'azur et des cols droits.--Je ne salivais pas sur des manilles, moi! je suçais des bouts coupés à un sou. Voilà ce que je vois, lorsque je me retourne, un cortège lamentable de misères et d'insultes, des tombereaux de voirie, des vices de maisons centrales et des chiourmes abjectes!

Et cependant, je n'étais ni un crétin, ni un chahuteur--non--je n'étais rien--j'étais médiocre simplement.--Je ne paressais guère; l'on ne pouvait, en bonne conscience, me reprocher que des lectures interdites derrière mon pupitre, des contes de la Fontaine que je considérais alors comme un grand poète. Ça a continué ainsi, indéfiniment. Les années s'abattaient sur les années, les pions s'usaient et étaient remplacés par d'autres, le maître de pension prenait de l'âge et frappait moins fort, les murs de l'étude devenaient plus maculés et plus gluants, les gradins s'affaissaient et se creusaient de plus en plus, et la vie continuait à être la même, stupéfiante et morne.

Il est vrai qu'une fois mon bachot passé, ça n'a guère été plus ragoûtant. J'ai dû donner des leçons de latin dans une famille de la rue d'Anjou. Il s'agissait d'allonger l'intelligence irréparablement courte d'un gommeux. L'héritage de l'oncle est enfin venu, lorsque ma mère était morte à la peine. Dieu de Dieu! quel tas de boue l'on remue quand on se reporte en arrière.

--Oh! répliqua Cyprien, il n'est même pas besoin de penser à ses années de collège, pour qu'il vous tombe sur la tête de pleins baquets d'eau de vaisselle.

--Je n'ai pas à aller si loin, moi, je n'ai qu'à évoquer le souvenir de mes anciennes maîtresses, de Céline Vatard, entr'autres, et me voilà servi!--Et, quand on songe que j'avais trois cents francs de rentes à manger par mois et que j'ai boulotté le capital avec des cocottes, sous le prétexte de mieux les peindre!--je devais regagner avec le tableau ce que me coûtait la peau du modèle--fichue spéculation!--je n'ai rien appris.--Mes toiles ont été refusées à tous les salons et ne se sont pas vendues. Je les ai chez moi encore et il y a beau temps que les originaux ont été achetés et que je ne les ai plus!--Enfin, ce qui me console, c'est que si notre sort n'est pas digne d'envie, celui de nos anciens copains de collège ne me paraît pas l'être beaucoup plus--à ce que j'en sais du moins--et il citait un nom:

Letousey, par exemple, celui qui lança au pion qui voulait le rosser, cette apostrophe mémorable: «si t'approches, je te casse la dent qui te fait schlinguer!» il est, m'a-t-on affirmé, employé à 1,800 francs dans un ministère.

--De la dêche! répliquait André.--Une femme, sans doute--des enfants--logement au cinquième--lampe de pétrole--buffet de faux chêne--piano d'acajou.--La femme a nourri, elle-même, par économie--seins déformés.--Le dimanche, roulement du dernier né dans une petite voiture, remisée, le soir, au bas des escaliers. Des nuits occupées à surveiller les dents de lait qui poussent.--Avec cela, travail opiniâtre d'aiguille; prise dans le haut du pantalon, du drap nécessaire pour coudre une pièce au bas. De la dêche! ou bien la mariée cascade!

--Et Degagnac, tu te souviens? reprenait-il; ce maniaque qui avait la vue basse parce que sa nourrice était myope--c'est lui qui le disait du moins.--Degagnac, l'homme qui a tété le lait de la cécité, que diable est-il devenu?

--Je ne sais pas, répondait Cyprien.--Celui-là a dû séduire la bonne de sa mère et il vit maritalement avec.

A l'heure où les vieux concubinages sortent des allées, le soir, on le verrait sûrement, dans un quartier vague, accolé à un monstre gras, tétant un cigare de cinq centimes, causant avec les portiers, à cheval sur des chaises, devant leurs portes.

Et un tel? et tel autre? et des noms défilaient,--des figures tantôt précises, tantôt vagues, à peine tracées, passaient, une à une. André se rappelait celle-ci, Cyprien plus. Cyprien revoyait encore celle-là et André la cherchait en vain. Aucun, dans tous ceux dont ils évoquaient l'image, n'apparaissait, dans une auréole de richesse et de bien-être.--Un seul faisait exception, le plus bête de tous, le fils d'un marchand de couleurs.--Celui-là s'était enrichi dans la céruse et dépensait ses revenus à boire des chopes et à parier aux courses.

--Tout cela, ce n'est pas consolant, dis donc, murmura Cyprien--et, avec cela, pas d'échappées, pas de vues! Un long mur de débine partout.--Les anciens amis, les camarades que l'on rencontre, les connaissances que l'on salue, tous accablés par des stations dans les gargotes par des amours rationnées, par des postulations vers des femmes qui appartiennent aux autres! partout, des arias avec le propriétaire, des transes aux approches du terme! partout, une éternelle et irrévocable dêche! Tiens, regarde, voilà un jeune homme qui passe; le paletot est presque neuf, mais les bottines sont blettes, les élastiques ont joué, les talons tournent, les tirants ne sont plus. La cravate est longue pour cacher la chemise. O les devants malades! je les connais les devants qu'on épluche, tous les matins, les ouvertures qui bâillent, les boutons qu'on attache tous ensemble, au-dessous du plastron, par un bout de fil, pour ne pas les perdre. Et encore, faudrait lui voir le dessous à ce Monsieur-là!... Du linge que la crasse aumône! des fonds de culottes minces comme des pelures d'oignons, tannés et roussis comme elles, des chaussettes durant quinze jours, avec des plis noirs au talon, des zébrures de sépia sur le cou-de-pied, des pointes couleur terre! Et, en voilà encore d'autres, reprit-il, après un moment de silence, qui la feront mijoter et cuire la misère, que c'en sera une vraie bouillie! et il montrait du doigt des enfants qui s'étaient rassemblés peu à peu, et vagabondaient sur la terrasse.

Alors ils regardèrent, sans plus dire mot, des mioches avec des chemises s'envolant des pantalons, des épaules en pente, des mines rachitiques, des trous secs de scrofules au cou; ils s'apitoyèrent presque devant des rouleaux de chairs rouges, empaquetés dans des langes, tenus par des galopines, des rouleaux gigotants d'où s'échappaient des cris, de l'urine, des larmes. Plus loin, c'était un grand garçon, efflanqué et pâle, à l'époque de la mue, avec des jambes trop longues et une voix bizarre, qui brutalisait un plus petit, décoré sur sa blouse, d'une croix en plomb, et, en face d'eux, juste, trois petites filles moulaient des pâtés dans des seaux de fer peint. Elles étaient accroupies, leur tournaient le dos, et elles se levaient et s'abaissaient, en mesure, découvrant des petits derrières bien fendus au milieu et blancs.

Onze heures sonnèrent. André eut un soubresaut.

--Allons retrouver Mélanie, dit-il; et puis, j'en ai assez, moi, du Luxembourg; c'est un bain de tristesse que ce jardin là! que le diable t'emporte, toi et tes souvenirs d'enfance! Viens, filons; et ils descendirent de la terrasse dans les allées qui bordent les parterres, enserrés de grilles, devant le Sénat.

Ils marchaient vite, croisaient un prêtre ronchonnant sur un bouquin relié de drap noir, un homme se rendant à son travail, le nez dans un journal; ils longeaient les files d'ouvriers étendus sur des bancs, fumant des cigarettes, s'épuçant la main sous la blouse, frôlaient un vieillard tapant sa pipe, pleine de cendre, sur la caisse verdâtre d'un oranger, suivaient des yeux les reins tout remués de jeunes ouvrières, à peu près honnêtes sans doute, car elles se pressaient, portant encore leur manger dans un sac de cuir. André hâtait le pas, écartait un moutard qui se dirigeait vers le bassin, un bateau minuscule au bras, sacrait après une polissonne qui lui lançait son cerceau dans les jambes.

--Dépêchons, répétait-il, je tiens à ne pas rater Mélanie.

Ils arrivèrent enfin devant la boutique.

--Asseyez-vous, une minute, dit la blanchisseuse aux deux jeunes gens. Mélanie est à côté chez la voisine, je vas la chercher.

Ils prirent des chaises. Le vieillard avait été remisé, en un lit, dans la salle du fond et on l'entendait geindre. Ils virent qu'on lui frottait le coccyx avec des couennes de lard, pour empêcher qu'il ne s'écorchât. Une vieille femme sortait de l'arrière-boutique et jetait, près de la mécanique, au bas d'un monceau de linge, les tronçons usés de cette charcuterie.

Trois ouvrières tripotaient des chemises. L'apprentie était assise, sur une chaise, les pieds sur les barreaux, les genoux relevés. Elle marmottait tout bas, l'oeil perdu. A un moment, elle dit, inconsciemment, presque haut: je n'entends pas mes moutons!

Les ouvrières s'arrêtèrent de travailler et crièrent en choeur: en v'là une sale arpette! tu nous embêtes avec tes moutons, toi!--fallait rester avec eux!--Le vieillard s'agitait, à côté, dans sa couchette. Ses bras qu'il pouvait encore remuer se cognaient à l'étroit contre la cloison. Il jurait d'une voix sourde. Une ouvrière s'en fut le consoler.--Allons, mon oncle en voilà assez, n'est-ce pas? si vous ne vous tenez pas tranquille, vous n'aurez pas de sucre dans votre vin!--et des plaintes d'enfant grondé s'entendaient: est-ce que je sais, moi..., je ne sais pas...

--C'est votre oncle? demanda Cyprien, à la femme.

L'autre secoua la tête. Il n'était l'oncle de personne. On l'avait recueilli, simplement, parce qu'il avait des rentes.

--C'est seulement dommage que ce vieux cochon-là en ait placé une partie en viager, remarqua judicieusement une des repasseuses.

Cyprien ne crut pas utile de répondre à cette réflexion. L'arpette l'étonnait d'ailleurs; jamais il n'avait vu autant de rousseurs sur un visage, des bras plus rouges et des mains plus noires. Il fut tiré de sa contemplation par l'arrivée de Mélanie qui demeura stupéfiée devant son maître.

--Bonjour, Monsieur André, dit-elle enfin. Monsieur va toujours bien? et elle regardait s'il n'avait pas un crêpe à son chapeau. N'en apercevant point, elle concluait sans doute que la bourgeoise n'était pas morte, comme elle l'avait cru.

André la prit à part, lui raconta que sa femme était très malade, qu'elle ne pouvait revenir à Paris d'ici longtemps. Il coupa court aux jérémiades que Mélanie jugeait de bon goût de pleurnicher et il lui proposa simplement ainsi qu'autrefois trente-cinq francs et la nourriture pour préparer son manger et nettoyer ses pièces. Elle hésitait. C'est que j'ai plusieurs ménages, finit-elle par dire. Elle accepta pourtant, déclara par exemple qu'elle ne pourrait entrer à son service, avant le commencement de l'autre mois. André voulait qu'elle vînt, dans trois jours, au moment même où il emménagerait. Elle s'y refusa, ne pouvant ainsi abandonner ses clients dont elle entama l'éloge. André l'interrompit, accepta ses conditions, lui donna son adresse, se souvint qu'elle était mariée, s'enquit de l'état de santé du sergent de ville, son époux, coupa court encore aux longs détails qu'elle commençait et, sorti, dans la rue, oubliant tout à coup la tristesse qu'il avait agitée, il prit le bras de Cyprien et, ragaillardi, il lui disait:

--Ouf! je respire! j'entrevois la côte. Dans une huitaine, je serai presque réinstallé. J'ai, cette fois, des atouts dans mon jeu.--Le feu et la lampe allumés, les vêtements brossés et recousus, le dîner prêt à l'heure et mangé, les pieds dans mes pantoufles, je vais donc avoir tout cela et des égards en plus pour mes trente-cinq francs par mois; je suis sauvé!

--Le rêve, quoi! conclut Cyprien. Le confortable du mariage avec la femme en moins!--une soirée perdue par semaine, au plus, pour les clowneries sensuelles; les autres jours, du silence et du bien-être, de l'amour pas encombrant et du travail abattu en masse. Seulement, attention, hein? pas de blagues, ma vieille! Te voilà dans le train, ne descends pas aux stations, t'y trouverais des concubines en gare!

--Oh! quant à ça, tu n'as rien à craindre pour moi, merci, j'ai reçu mon compte...

--On ne sait pas, murmura le peintre, ce Paris, c'est si troublant avec son obscène candeur des pubertés qui poussent, son hystérie sympathique des femmes de quarante ans, son vice compliqué des bourgeoises plus mûres! Ah! c'est du gingembre auquel on a bien envie de goûter! ensuite, vois-tu, on a beau les avoir muselées, toutes les vieilles passions qu'on n'a pu placer, se lèvent et aboient quand un jupon passe! attention, attention, mon pauvre vieux, tenons-nous bien, va; serrons-nous, l'un contre l'autre.

--Et allons manger, fit André que les craintes mélancoliques de Cyprien gagnaient. Tiens, après le déjeuner qui enterrait ma vie de garçon, je t'offre maintenant le repas de fin de mariage. Nous y demanderons du vin de Bourgogne et nous tâcherons d'y faire tremper et mollir toutes nos vieilles rancunes...

--Ça va! dit Cyprien et, bras dessus bras dessous, ils franchirent la porte d'un restaurant, salués jusqu'à terre par un larbin dont les rouges fanons s'écrasèrent, en cette courbette, sur la cuirasse empesée de la chemise.

Ils s'assirent, vis-à-vis l'un de l'autre, étudiant la carte des mets, s'égarant dans la table des vins.

André lisait à mi-voix le nom des grands crus; Cyprien l'écoutait, rêvait longuement sur chaque nom:

La Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput des Vierges.

--Non, pas de ceux-là, dit-il; prenons du vin moins élevé en grade. Voyons, dégringolons l'échelle des crus, arrivons aux bouteilles sans tralala et sans pose. Pas de grandes dames, elles ont fait leur temps; cherchons des fifilles polissonnes et modestes, des bouteilles frottées d'élégance mais qui se laissent caresser à la bonne franquette!

--Volnay, Nuits, Beaune, Pomard? continua André.

--Pomard! hein? dit Cyprien, l'oeil goulu; que penses-tu de celui-là?

Et il donnait des coups de pinceaux dans l'air, voyait un tableau tout fait: une salle à manger confortable, sans femmes, de joyeux compères attablés, la bedaine au vent, avec des rougeurs sur la trogne, des mines de goinfres repus, des rires de vieux gueulards que le vin travaille! Il voyait une débauche d'artistes à la papa, dans une chambre chaude, avec un tapis sous les pieds, des sièges moelleux, un service bien organisé, des éclats de gaieté jouant à l'aventure, des paradoxes valsant sur des cordes roides, tombant sur des tremplins, rebondissant et jaillissant en des pirouettes d'adjectifs qui étincelaient, dans la phrase, comme dans une culbute, les maillots pailletés des pitres!

--Ah ça! te décideras-tu, grogna André, que l'air rêveur de Cyprien impatientait?

--Eh bien mais, du Pomard, répliqua l'autre.

Ils commandèrent une bouteille au sommelier et remplirent les verres.

--Je n'aperçois plus rien, moi, se dit le peintre. La vision charmante de la tablée, en désordre, et tendant ses verres, avait disparu. Il buvait du vin qui n'était pas désagréable, mais ça se bornait là.

Il regarda d'un air découragé le restaurant qui commençait à bruire, et, avalant deux gorgées, il s'écria:

--Non, ce n'est pas la vieillesse qui rend le vin bon, c'est le décor, c'est l'atmosphère dans lesquels on le boit! Ce vin-ci, eh bien, ce ne serait du Pomard que si on le dégustait chez soi, dans un profond fauteuil et dans un joli verre. Ici, c'est du Château-Vélisy, c'est du Saint-Clamart qui a trois ans de bouteille et voilà tout! Ah! vois-tu, demander dans un restaurant du vin intime comme celui-là, descendre même plus bas, si tu veux: trier les Mâcons et les Beaujolais et pitancher des Thorins ou des Moulin-à-Vent, c'est tout bonnement absurde! Nous aurions dû solliciter de la piquette de lieu public, du vin qui se boive avec des courants d'air dans les jambes et des fracas d'assiettes sur la tête, du champagne, enfin! Oui, il faut laper dans les gargotes en renom, des boissons qui vous donnent envie de quitter la table avant le café, ne pas savourer du faux bien-être qui vous endorme les jambes et vous attache à votre chaise. Sans cela, c'est un contre-sens.

--Baste, après tout, reprit-il en examinant son ami qui ne l'écoutait pas, retombé qu'il semblait être dans ses pensées noires; nous nous sommes simplement trompés, et il ajouta en s'enfournant une bouchée de poisson qui sentait le linge:

--C'est égal, il y a des gens bien heureux. A table et au lit, ils obtiennent, en guise de fourniture et de réjouissance, en plus de ce qui leur est dû, un peu d'illusion! Nous, rien du tout. Nous sommes les malheureux qui allons éternellement chercher au dehors une part mesurée de fricot dans un bol! Au fond, ce n'est pas réjouissant ce que je dis là. Mais aussi pourquoi André a-t-il des allures de bonnet de nuit. Il me navre à la fin des fins!

* * * * *

Ainsi que ces gens qui, voyant tout à coup sur l'affiche du théâtre où ils allaient acheter du rire l'annonce lamentable d'une relâche, contemplent désespérément les portes, Cyprien et André, après s'être attendus aux joyeuses féeries du vin, regardaient maintenant, atterrés, leurs verres.

IV

La salle était oblongue, vêtue de papier couleur bois, ornée d'un poêle de faïence, blanc, craquelé, à bouches de cuivre; d'un buffet d'acajou, de six chaises cannées, d'une table à rallonges et à roulettes.

Il y avait sur le plancher une carpette de feutre et, devant chaque siège, une rondelle de sparterie verte. Le long des murs lambrissés jusqu'à mi-corps, une glace sans destination dans les autres pièces s'appuyait sur des pattes de fer, isolée de tout meuble. Un almanach, enluminé de chromos, donné par un magasin, et un porte-allumettes, avec une bande de papier d'émeri, égrené et râclé de bleu par places, flanquaient de chaque côté le cadre dont les dessous rouges perçaient sous la dorure. Vis-à-vis de cette glace pendaient un baromètre à siphon, un plan de Paris daté de 1860 et lavé à teintes plates. Une gravure à la manière noire représentant le passage des Alpes, avec un Bonaparte paradant comme un écuyer de cirque sur un cheval cabré, et deux assiettes retenues par des agrafes au mur, le portrait de madame Vigée le Brun et l'Atala de Girodet, en camaïeu lilas et bistre, complétaient la décoration de cette chambre.

Ainsi que dans la plupart des salles à manger bourgeoises, les damas pisseux et flétris, autrefois employés comme rideaux dans le salon, servaient maintenant que ce lieu d'apparat avait été rajeuni et remis à neuf, à embellir la salle de passage, celle où l'on mange. Cette chambre ne possédant qu'une seule croisée, l'étoffe qui habillait jadis la deuxième fenêtre du salon, avait été accrochée, en guise de tenture, au-dessus de la porte reliant ces deux pièces.

Sur les rayons du buffet, une théière en métal anglais, un service de Minton, une cave à liqueur en bois des îles, deux vases de Gien ornés de cornes d'abondance et surmontés d'un paquet de roseaux secs, restaient, là, à demeure; sur le marbre du poêle une tasse pleine d'eau, une lampe en porcelaine, couleur de morve, coiffée en haut de son verre, d'un fez minuscule à gland bleu, s'adossaient contre le tuyau cerclé de bracelets de cuivre, couronné à son sommet d'une sorte de diadème en faïence blanche.

Pour réaliser des économies, la famille Désableau allumait le poêle une heure avant le dîner et passait toute la soirée dans la même pièce.

La bonne avait balayé les miettes du repas, lancé un coup de torchon sur la toile cirée de la table, lorsque madame Désableau apporta son panier à ouvrage. Elle en tira une boîte à aiguilles formée par un haricot d'ivoire, un tronçon de bougie de cire pour son fil, des ciseaux, un dé, le ruban jaune d'un mètre. Elle prit enfin, sur une chaise, un patron de robe taillé dans un vieux journal.

Elle l'étala sur la table, chercha dans une ancienne boîte à pastilles des épingles éparses avec des boutons, rogna le papier, en rattacha les morceaux et, pensive, après avoir combiné de savantes stratégies de coupes, elle entama résolument l'étoffe.

Son mari disposait ses cartes pour faire une patience. Une petite fille tripotait des couleurs sans poison, liées sur une plaque, coloriait laborieusement une image d'un sou, suçait son pinceau, le tournait entre ses lèvres pour l'appointer, le piquait ensuite dans le trou percé par l'usure au milieu des pains.

Une jeune femme au teint mat, aux cheveux châtains, aux quenottes éclatantes avec une surdent drôle, regardait, d'un air ennuyé, M. Désableau, son oncle, disposer ses cartes. A un moment, elle se leva, s'approcha du poêle, ouvrit le petit guichet de la porte, se chauffa les pieds, parut s'absorber dans la lecture d'un journal.

Une suspension de cuivre rabattait les lueurs de la lampe sur la table, laissait dans l'ombre le visage de la jeune femme, éclairait en plein les doigts cousant ou maniant les cartes, une bobine de fil blanc, une étoile de carton enroulée de fil noir. La figure de la petite penchée sur son image entra dans le cercle de lumière qui coupait au milieu des manches les bras de madame Désableau maintenant un peu reculée et appuyée à la renverse sur le dossier de sa chaise.

--Et ce café, dit le mari, il n'arrive donc pas?

--Eugénie, à quoi pensez-vous donc, cria la femme, vous voyez bien que Monsieur attend son café, ma fille!

La bonne apporta un sucrier, une tasse, une cuiller, versa le café d'une petite bouillotte. Madame Désableau se trempa un canard, permit à l'enfant d'y mordre, fit fondre béatement le restant du morceau de sucre dans sa bouche.

Depuis huit mois qu'il avait été promu sous-chef dans une mairie, M. Désableau avait enfin assouvi le désir qui le possédait depuis des années, prendre du café, tous les jours, après ses repas. Jusqu'alors sa femme s'y était opposée, par économie.

--Ce n'est pas tant le café qui est cher, disait-elle, c'est le sucre qu'on y met.

Contraints à mener la vie fétide et bornée des pauvres bourses, les Désableau avaient dû, pour joindre les deux bouts, se priver, tous les jours de la semaine, à l'exception du dimanche, de ce misérable luxe de la demi-tasse que les concierges et les ouvriers eux-mêmes ne se refusent pas.

Pendant vingt années, M. Désableau avait couvert des fiches de bâtarde et de ronde, classé dans des cartons d'inutiles paperasses, tenu à jour un volumineux registre culotté de peau verte. Il avait, au bout de ce laps de temps, acquis les manies nécessaires pour commander aux autres; l'on attendait sans doute qu'il eût contracté les infirmités des gens trop souvent assis pour l'élever en grade encore et le décorer.