En ménage

Part 3

Chapter 33,902 wordsPublic domain

Il demanda au patron qui jubilait d'une façon stupide, s'il avait un journal. Le _Siècle_ était en mains. On lui apporta les _Petites Affiches_. Il essaya de s'absorber dans cette lecture, de s'isoler de la joie de ces tables, de se boucher les oreilles aux jacasses stridentes de ces imbéciles; il les entendait quand même. Il se força à lire trois pages de cette feuille, s'arrêta devant une annonce qui offrait comme une occasion superbe, par suite d'une liquidation de famille, une dot de dix-huit mille francs et une orpheline; il resta pensif. Le mot _pressé_ qui figurait entre parenthèses, au bas de cette réclame, déroula devant lui des perspectives infinies d'ordures. Il y vit de courtes échéances d'accouchements, des ventres grossis après un mois de mariage. Il songea aux déboires qu'éprouverait avec cette orpheline l'honnête benêt qui se laisserait happer. Celui-là avait des chances d'épouser une vierge qui aurait longuement turpidé dès son bas âge! et il pensait: c'est déjà si difficile de n'être pas berné quand on connaît la famille et que l'on a vécu, pendant des mois, avec sa fiancée. Qui aurait jamais pu croire que sa femme à lui l'aurait trompé? Une fois de plus, il était revenu au point de départ de ses pensées, aux misères de son ménage. Il voulut, à tout prix, secouer ces souvenirs. Il se contraignait maintenant à regarder ses voisins, à les écouter.

Un fausset aigu lui vrillait l'oreille. Le coiffeur était parti, sans même qu'il s'en fût aperçu. Un monsieur qui avait au-dessus d'une barbe rouge un nez barré par des lunettes d'or, s'était installé à sa place, et il expliquait à un tout jeune homme le mystère des dents.

Celui-ci écarquillait les yeux, l'écoutait dévotement, voulant sans doute s'établir dans cette partie.

--Le plus clair de votre recette, disait le monsieur, c'est la pose des fausses dents. Elles se fabriquent en Angleterre et se vendent au passage Choiseul. Là, il y a un sérieux bénéfice, pensez donc, vous pouvez demander dix francs par dent et cela coûte dix sous, sans bout de gencive en caoutchouc et un franc avec gencive.

--Il y en a des roses et des brunes, n'est-ce pas, interrompit timidement le jeune homme? moi, j'aimerais mieux les roses.

--Tiens! vous n'êtes pas mou! les brunes, ce sont des gencives de pauvres! elles valent moins cher, mais l'on en vend plus, repartit l'autre.

Le jeune adepte en bâillait d'étonnement.

--Et les dentiers en hippopotame? hasarda-t-il

L'homme aux lunettes d'or leva les bras au ciel.--Ça, c'est de la sculpture! songez donc, il faut tailler la dent en plein ivoire, mettre des montures d'or, cela coûte des prix fous! et il continuait à expliquer la cuisine de son métier, avouait pratiquer sur les chicots de ses malades d'inutiles opérations et profiter de l'abasourdissement douloureux où ces gens se trouvaient pour leur vendre à haut prix ses dentifrices.

André pensa que c'était trop subir d'affligeantes révélations. Son oseille était mangée. Il insista furieusement pour avoir sa note, refusa de commander un dessert, paya la somme de un franc quarante centimes et il ouvrait la porte quand du fond de la salle où quelques gens s'éternisaient devant des petits verres, une voix convaincue dit simplement:

--Les femmes, c'est des bien pas grand'chose!

André ferma la porte, songeant avec une certaine mélancolie que, dans tout l'insipide bavardage qu'il avait entendu, cette pensée était peut-être la seule qui fût profonde, qui fût vraie.

III

Vers les neuf heures, Cyprien s'étira et se fit remarquer qu'il avait la bouche mauvaise. Il ne fut pas surpris du reste, ayant ardemment trinqué, la veille, à la santé de sa famille.

Il grogna, toussa, et, secoué par l'irrémédiable pituite des fumeurs de cigarettes, il cracha, dans son pot, avec des hauts de coeur.

André se réveilla au bruit; il eut un bâillement sonore.

--Tu vas bien? lança Cyprien entre deux hoquets,

--Pas mal, et toi? répliqua André. Il s'était mis sur son séant et repliait plusieurs lames du paravent.

--Je glaviote, comme tu vois, répondit Cyprien, et il apparut, la face terreuse, les yeux bouffis, montrant ses salières d'homme maigre, sous le col déboutonné de la chemise. Il roula une cigarette, l'alluma, demanda à son ami s'il avait trouvé un logement, la veille.

André lui rendit compte de l'emploi de sa journée et il ajouta:

--Je vais aller, aujourd'hui, à la recherche de mon ancienne bonne.

--Eh bien, je t'accompagne, s'écria le peintre. J'ai besoin de respirer. Ça ne va pas ce matin. J'ai le coeur en compote. Ce n'est pas pour dire, mais les familles sont bien inconséquentes! elles vous lèguent tous les vices héréditaires de leur santé et, de plus, elles vous fichent sur la terre sans le sou! Au bout de deux générations, je ne sais vraiment pas ce qui peut rester d'un estomac qui va, se détraquant à mesure qu'on le repasse à ses successeurs! Ça devient de la jolie filasse! On en est réduit à boire de ce jus-là! Et Cyprien, sautant de sa couche, but, coups sur coups, de pleins verres d'eau.

--Si je me levais? dit André, sans conviction.

--Tu ne ferais pas mal, riposta le peintre.

Une fois debout et sa toilette achevée, André se donna un coup de brosse, et, précéda sur le palier Cyprien qui fermait la porte.

André ne souffla mot pendant la route. Il voulait éviter d'avance les questions indiscrètes de la bonne qu'il avait congédiée, la veille même de son mariage. Il était évident qu'elle demanderait des nouvelles de Madame, désirerait connaître les motifs de la rupture, éprouverait le besoin de s'apitoyer sur le sort de son ancien maître. André était résolu à lui raconter simplement que sa femme voyageait, pour cause de maladie, dans les pays chauds.

--Ce n'est pas très fort ce que j'ai inventé, se dit-il, mais enfin, étant donnée la bêtise de Mélanie, c'est suffisant.

Il en était là de ses réflexions, lorsqu'ils atteignirent la rue des Quatre-Vents. La boutique qu'ils cherchaient était située dans une encoignure, badigeonnée de noir du haut en bas, ornée de filets et de lettres jaune-serin. C'était une blanchisserie écloppée modèle, une cabine fumeuse, pavoisée de trois bonnets à choux, pendus dans une montre. Près d'une porte sur les vitres de laquelle des doigts avaient dessiné des 8 dans la poussière, un vieillard paralytique et gâteux était assis sur un fauteuil percé d'un trou et humait l'air. Quand il vit les jeunes gens s'avancer vers lui, il baissa la tête et, avant même qu'ils eussent parlé, il saliva copieusement sur son linge et murmura, à voix basse, d'un ton où il y avait du désespoir et de la confidence: Je ne sais pas moi... je ne sais pas...

Ce vieillard était lugubre et puait.

André et Cyprien entrèrent. Dans la boutique, au fond, une fillette, la mine abrutie, s'amusait à faire griller sur la bouche du poêle, un de ses cheveux et lorsqu'il se recroquevillait, elle l'approchait de son nez et semblait se complaire à en flairer l'odeur.

André lui exposa le motif de sa visite. Elle ricana et parut encore plus hébétée. Heureusement que la patronne survint.

--Faudra, dit-elle, si vous tenez à parler à Mélanie, que vous alliez jusqu'au nº 46 de la rue Duvivier au Gros-Caillou, c'est là qu'elle habite, mais si vous voulez l'attendre, elle sera ici dans une heure au plus; elle fait un ménage, dans le quartier et elle s'amène toujours chez moi pour tailler une bavette avant de retourner chez elle.

Ils résolurent de se présenter à l'heure dite et comme ils étaient désoeuvrés, ils flânèrent sous l'Odéon. L'examen des livres nouveaux fut terminé vite.

--Si nous nous promenions au Luxembourg? proposa Cyprien.

Ils franchirent la grille de la rue de Vaugirard.

--Hein? crois-tu, disait le peintre, en avons-nous laissé des souvenirs dans ce jardin! quel malheur tout de même qu'on les ait changés, avec les allées, de place! Tiens, montons sur la grande terrasse; on a oublié de lui rafistoler sa robe et de la pommader.

Et il marchait tranquillement, les mains derrière le dos, salivant de gauche à droite, sans besoin, reprenant:

--C'est égal, voilà un endroit où, après une enfance giflée, j'ai eu une jeunesse bien détroussée par les femmes! c'est là que j'ai rencontré, pour la première fois, Héloïse, tu sais, la grosse mémère blonde--ah! non, c'est vrai, tu ne l'as pas connue, toi!--eh bien, mon cher, elle était pleine de pitié pour mes seize ans; elle me chipait toutes mes pièces blanches et comme je n'avais point la figure d'un homme satisfait, elle me disait, en face, posément:

--Ce n'est pas moi qui vous trouble?

Elle me grugeait angéliquement, était pour moi maternelle et digne. Je l'ai souvent regrettée quand j'en ai eu d'autres.

Ils étaient arrivés sur la terrasse et ils se promenaient de long en large.

Ils passaient et repassaient sans cesse devant deux statues. Cyprien dissimulait mal le dégoût qu'elles lui inspiraient. Il s'arrêtait devant, contemplait avec des gestes excessifs une Anne d'Autriche, portant dans une main, un papier roulé, une serviette à musique pour jeune fille et, dans l'autre, un sceptre semblable à ces gratte-dos qu'on vend chez les tablettiers et les parfumeurs. Elle était soufflée, avait des poches sous les yeux, l'air grognon, ne possédait ni gorge, ni derrière, semblait, en fin de compte, une reine de lavoir qui ne serait pas encore soûle.

L'autre arborait peut-être un port moins imposant et une mine plus canaille, s'il était possible. Étiquetée: «Anne de Bretagne, reine de France, 1476-1514»; elle tenait une corde entre de grands doigts gonflés et mous comme des boudins blancs; pas plus de gorge et de derrière que la précédente. Avec son pif en trompette, ses lèvres en rebord de vase, son ventre mastoc et son allure arsouille, on l'eût prise pour une marinière qui va haler une barque.

--Ce n'est toujours pas avec des bergères comme celles-là qu'on corrompra la jeunesse qui rôde ici, dit Cyprien. Ce sont des bobonnes de maisons suspectes ces princesses-là!--Il regarda, sur les socles, les noms des sculpteurs, fut étonné qu'ils ne portassent point la signature de Maindron, jugea ces oeuvres dignes de l'auteur de _Velléda_, une statue vraiment surprenante.

André s'était installé sur un banc. Le jardin était presque désert. L'heure n'était pas encore venue où des dames assises se vantent mutuellement les belles qualités de leurs garçons qui se jettent, en une allée plus loin, du sable dans les yeux et se pincent. Les petites filles ne se pavanaient pas encore, étalant des pantalons brodés, des jupons blancs, faisant les dédaigneuses, dévisageant de haut les enfants de leur âge qui les invitent à jouer, répondant non si la robe est fanée et le manteau pas neuf.

Dix heures sonnaient. Entre des arbres, çà et là, en groupe, la marmaille des pauvres commençait à braire.

André et Cyprien dessinaient avec leurs cannes des ronds sur la terre. Ils ne parlaient plus, écoutaient, dans le silence du jardin, les cris aigus des mômes, le craquement du gravier sous les pas, le son éloigné d'une trompe.

Ils sentaient autour d'eux un silence enveloppé de bruit; la rumeur des rues avoisinantes s'étendait, apaisée et lointaine, se mourait, dans les allées, proches des grilles. Quelques moineaux pépiaient par endroits; par d'autres, des pigeons sautillaient sur des vases de fleurs; partout des traces de clous de souliers se voyaient dans le sable.

Cyprien, les coudes sur ses genoux, la tête entre les mains, sifflotait, contemplant la barre sale des maisons, derrière les arbres, le dôme du Panthéon, arrondissant sa calotte grise sur le bleu-lin du ciel, coupé, net, plus bas, par une ligne d'eau, une ligne formée par des toitures en zinc, frappées de lumière.

Aucun promeneur sur la terrasse. A cent pas environ, des fillettes d'ouvriers sautaient à la corde, le chapeau tombé en arrière et retenu au cou, par un élastique. Elles criaient: «Anaïs, du vinaigre! du vinaigre!» et montraient sous leurs jupes relevées, de petits mollets blancs et des pieds très longs.

--Voilà, murmurait André, les yeux fixés sur les cailloux; c'était le temps où l'on recevait dix sous de sa famille, par semaine, afin d'acheter chez le concierge du bahut, des suçons ou du chocolat; le temps où, les jours de promenade, le jeudi, lorsqu'on faisait halte sur cette terrasse, l'on n'entamait plus de parties de visa, pour parler des femmes. Ça nous met joliment loin, dis donc?

--Près de vingt-cinq ans en arrière, répondit Cyprien. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous connaissons, hein? Je te vois encore arriver à la pension. Tu pleurais comme une madeleine;--tu n'étais pourtant pas à plaindre, toi; tu avais une famille qui assiégeait sans arrêt le parloir; presque tous les dimanches tu lâchais le bazar. Moi, j'étais régulièrement collé. Dieu de Dieu! j'ai froid dans le dos, lorsque je songe à la tristesse de la cour, vide ce jour-là, au navrement sans borne de l'étude, avec le pion vautré dans sa chaire, embêté, maussade, rêvant à des ribotes de billards et de petits verres, se vengeant de ses ennuis sur nous, nous empêchant de sortir quand on levait la main pour aller aux lieux!

--Ah bien, reprit André, si tu t'imagines que les jours de congé étaient plus gais au dehors! toute ma journée, à moi, était gâtée par l'appréhension de la rentrée, le soir. Ma famille consultait sa montre. «Il faut se dépêcher, disait ma mère, l'heure avance.» Je quittais la table, après le second plat, j'emportais mon dessert dans ma poche, et alors, après les recommandations et les embrassades, j'étais reconduit par Irma, la bonne. Les rues pleines de monde me serraient le coeur. Je voyais des enfants qui s'attardaient devant des boutiques criblées de lumière. J'enviais la misère des mioches du peuple qui galopinaient sur les trottoirs. Ceux-là étaient libres! moi, je devais presser le pas, afin d'arriver à l'heure. O les rues, ce soir-là! la rumeur des cafés remplis de monde, les affiches des théâtres qui me semblaient inviter à des bonheurs inouïs, tout cela me jetait la mort dans l'âme! J'essayais de marcher moins vite, mais la bonne avait hâte de se débarrasser de moi, pour aller rejoindre, sans doute, un amoureux. Elle doublait les enjambées, nous étions enfin devant la triste loge où Piffard veillait derrière les vitres d'une cage. Dès que je mettais les pieds dans cette salle, un grand froid me tombait sur les épaules, comme si j'étais entré dans une cave; le dos de la bonne qui partait me donnait envie de pleurer et de fuir. Tu te souviens, on regagnait le dortoir; le pion vous menaçait d'une privation de sortie pour le dimanche suivant parce que nos talons sonnaient trop fort. L'on se déchaussait et, sans pantoufles, dans ce dortoir éclairé comme pour une veillée mortuaire, sinistre avec sa rangée blanche de lits, l'on se coulait au plus vite dans les draps, et l'on entendait les autres rentrer, aller près des pots rangés le long des fenêtres, pisser tant qu'ils avaient, chuchoter sous les menaces du pion gueulant dans ses couvertures.

Dire qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre qu'on regrettait plus tard le temps du collège! Ah non! par exemple. Si malheureux que je puisse être, je préférerais crever que de recommencer cette vie de caserne, subir la tyrannie des poings plus gros que les miens, la rancune ignoble des pions!

--Les pions! tiens, parlons-en de ceux-là! Apitoyons-nous un peu sur leur sort. Leur vie est dure? Soit. C'est une existence atroce que de surveiller et de faire éclore les vices d'un tas de polissons, de se lever et de se coucher avec eux, à des heures stupides? eh bien, après? A part un ou deux qui attendent, dans ce dépôt, des jours meilleurs, je n'ai connu que des absinthiers, des gens travaillés par ces maladies qui se traitent spécialement devant les cours d'assises! A propos, te rappelles-tu Bourdat, dit «il faut que je sors»--c'est comme cela qu'il parlait sa langue celui-là!--te le rappelles-tu, avec son costume de misère, traîné dans tous les caboulots et les débits de prunes, son chapeau galeux et pelé, sa moustache limoneuse, son menton fleuri de boutons de vin, ses yeux qui suaient des luxures sales? Il embrassait ceux qui n'avaient pas de barbe, raflait nos sous, confisquait notre tabac pour le fumer, vendait les livres qu'il nous empruntait, se soûlait comme un fifre et nous obligeait à payer deux francs pour une levée de consigne. Celui-là était un des plus remarquables échantillons...

--C'était le meilleur de tous, jeta Cyprien. Lorsqu'on n'avait pas d'argent pour racheter sa privation de sortie, il vous accordait un crédit de deux jours. Gouape au fond de l'âme, je ne dis pas, mais une gouape bonhomme. C'est le seul, ma foi, pour lequel j'ai gardé un peu d'estime!

Et ils alternaient, l'un l'autre, à mesure que les souvenirs leur revenaient. C'était maintenant la nourriture toujours la même à des jours fixés: le gigot au suif et les haricots à l'eau tiède du lundi; le veau et le plâtreux fromage blanc de tous les mardis, les carottes à la sauce rousse, l'oseille du jeudi qui rendait malade, le macaroni sans parmesan et sans gruyère, la purée des pois mal concassés, les pommes de terre sautées dans de la graisse noire; puis, ils songeaient à l'abominable souffrance des soirs d'étude, l'hiver, où l'on s'endormait brisé par la chaleur lourde du poêle et des gaz, réveillé en sursaut par le pion, par un camarade qui vous cognait le coude; ils songeaient à l'attente anxieuse de l'heure où l'on ferme ses dictionnaires, où l'on se met, au son d'une cloche, en rang dans la neige, où l'on peut enfin s'étendre sur un lit de glace, dans un dortoir ouvert, par raison d'hygiène, du matin au soir, et ils se rappelaient, tous les deux, le grelottement du déshabillage, les chaussettes gardées pour avoir moins froid, l'étendue du caban et de la tunique sur la couchette. On s'endormait, et, le lendemain, à cinq heures et demie, un domestique vous arrachait au lit chaud, avec l'horrible vacarme d'une brosse qu'il tapait entre les rayons du casier aux chaussures.

L'été, c'était peut-être plus épouvantable encore. Tous les quinze jours, le samedi, on se lavait les pieds, dans le réfectoire; mais, d'aucuns en repuaient le soir même et une odeur fade, une douceur sûre à faire vomir, s'envolait de certaines couches, flottait dans la pièce entière.

Et ça se prolongeait ainsi, pendant des mois, pendant des années; on quittait une classe pour entrer dans une autre; on étudiait sur des livres neufs; on devait admirer les lourdes balivernes d'Horace, le fatras stupéfiant d'Homère, réciter du Racine et du Virgile, du Cicéron et du Boileau, passer en revue tout le solennel ennui des époques classiques, copier des 100 et des 1000 vers, n'apprendre, au demeurant, rien qui fût utile; et, les semaines se suivaient, les unes après les autres, apportant la même pâture mal assaisonnée, la même eau rougie ou la même eau pure; les jours s'écoulaient, également tristes, entre la désolation du lundi matin où l'on se réveillait, consterné par la perspective d'une semaine à vivre et l'espérance qui vous prenait, le jeudi, d'atteindre enfin le dimanche.

Les seules lueurs qui brillaient, dans cette nuit sans fin d'embêtements, se montraient, vers le mois de Juillet, à l'approche des grandes vacances, alors que la discipline se relâchant un peu, on collait, au plafond, avec une boulette de papier mâché, la figure des pions découpés dans des morceaux de papier et de carton peint.

Et l'aspect même du pensionnat où ils avaient vécu ensemble leur apparaissait: les deux préaux, celui des petits et celui des grands, séparés par une grille de bois, les quatre latrines, surmontées d'une horloge, la fontaine où l'on se donnait tant de coliques, à force d'y puiser de l'eau, les trois acacias dont on mangeait les fleurs, le hangar de la grande cour, avec une chapelle dessus et une cabane à porcs en dessous, les classes entourant la petite cour, les dortoirs s'élevant jusqu'aux toits, avec leurs grandes fenêtres voilées de rideaux blancs, la cuisine dans les sous-sols, avec deux lucarnes grillagées, à ras de terre, le parloir où l'on apprenait le violon et le piano, et, en face des dortoirs, encore deux étages de classe avec un escalier suspendu pour y grimper.

Des nausées venaient à André qui se reportait à son ancienne étude, avec ses gradins, ses mauvais pupitres de bois noir, tailladés, creusés d'initiales à coups de couteau, percés de trous de pitons pour les cadenas et il revoyait nettement, la pièce, les bancs, les rayons courant autour pour ranger les Alexandre et les Quicherat, les deux becs à gaz dont les verres claquaient quand on crachait dessus; il se souvenait des interminables disputes, des jalousies féroces pour conquérir une place, en haut de la salle, près du poêle et loin du pion, des vilenies qui se commettaient afin d'obtenir un pupitre moins endommagé, plus facile à clore; mais une figure dominait, comme dans une apothéose de dégoûtation, la cour, la salle, les maîtres, la figure du marchand de soupe, beuglant d'une voix énorme, giflant à tour de bras, laissant le chaton de sa bague imprimé en rouge sur les joues. Il le revoyait avec son ventre prodigieux, sa tête de veau, ses bras d'hercule, il se rappelait ses viles finasseries, ses grossiers mensonges, l'exhibition qu'il faisait d'un livre contenant des portraits d'hommes, chimériquement ravagés par la syphilis. Tiens, tu vois, l'ami, disait-il, tu deviendras comme cela si tu continues à t'amuser avec tes petits camarades; et, il vous gravait l'infecte image dans la tête, à coups répétés de calottes.

Et Cyprien et André aidaient leur mémoire, l'un l'autre. Ils se remémoraient les caresses disputées des lapins, les cigarettes fumées dans les lieux, la religion imposée à coups de pensums, les envies douloureuses des orphelins qu'aucun ami, aucun correspondant ne venait chercher, les supplices des infirmes, raillés par toute une classe, bousculés, battus, sans pouvoir se défendre, les malheurs des bâtards dont on injuriait les mères, l'infamie du pion qui fermait les yeux parce que les assaillants étaient ses favoris et ses choux-choux.

Et d'autres, d'autres souvenirs se réveillaient encore: les peurs terribles, les fuites au cri répété de «vesse, vesse, v'là le pion!» le charivari, dans les rues, lorsqu'on se dirigeait vers le collège, la mère «Ça Pue», une marchande près de Saint-Sulpice, qui se dressait, hurlante, quand on mollardait dans ses poires cuites ou sur ses volailles, «Pichi», un marchand de curiosités de la rue de Grenelle que ce surnom rendait comme fou, et les plaisanteries sinistres: les papiers roulés, pliés en deux, durs, lancés, au moyen d'un élastique, dans le bas ventre des chevaux qui s'élançaient, menaçaient de briser leurs voitures, d'écraser les passants et tout, tout, les appréhensions terribles lorsqu'on partait pour le lycée sans savoir ses leçons, l'infernale pluie des retenues et des consignes, les gronderies de la famille, les emportements du marchand de soupe!

--Quelle ordure que tous ces pensionnats! finit par dire André, et Cyprien était bien de son opinion, il en crachait de mépris sur le sable.

--Et pourtant, reprit-il, après un silence--avouons que nous avons eu de bons moments dans ce jardin. Les jours où nous étions bouche-trous au concours, nous mangions sur ce banc la tranche de pâté traditionnelle et nous vidions la topette de vin nichée dans le filet. En avons-nous fumé des cigarettes trop mouillées, derrière ces arbres!--Et il désignait, au loin, des massifs tachés de rouge et de jaune par des fleurs, des taillis ouverts par un coup de vent, laissant voir par les éclaircies tremblantes de leurs feuilles des étoiles de ciel bleu--et il ajouta, comme conclusion: le Luxembourg est bien encore le seul pan de terre ratissé auquel je m'intéresse!

André chassait mélancoliquement les cailloux avec sa canne.