En ménage

Part 16

Chapter 163,863 wordsPublic domain

Et puis... et puis... il s'était marié. Il fréquentait déjà peu le monde. Ce mariage l'avait forcé à rompre toutes relations avec les gens qui auraient pu lui donner un coup d'épaule et lui venir en aide. La peur que son cocuage ne fût su de tout le monde, la honte d'expliquer par un mensonge qui amènerait des sourires sur les lèvres des autres, la séparation effectuée entre sa femme et lui, le retenait encore. Il avait abandonné le bénéfice des labeurs accomplis au temps où il tâchait dans les maisons de passe de la presse. Il était caserné dans un trou, oublié; il s'était fermé par son abstention toutes les portes, il ignorait aujourd'hui les signaux d'entrée et les mots d'ordre. La difficulté de mettre la main sur un éditeur, difficulté qui, bien que ses premiers livres se fussent mal vendus, était presque éloignée à un moment, s'il avait persisté à demeurer sur la brèche, s'imposait comme à ses débuts. A sa paresse instinctive, se joignaient maintenant l'inanité de nouvelles recherches, la fatigue de nouveaux efforts.

--C'est drôle, reprit Jeanne, qui devant la mine assombrie d'André, changea de conversation; dans le temps tu avais des masses d'amis qui venaient te voir et Mélanie m'a assuré que tu ne fréquentais aujourd'hui personne. Est-ce que tu es fâché avec un petit, tu sais bien, ah! je ne me rappelle plus son nom, un petit qui portait toujours un binocle et des cravates La Vallière, à pois.

--Ah! Eugène;--non, il s'est marié et, dame, le mariage, ça rompt bien des relations.

--Oui; et toi? tu n'as jamais eu envie de te marier?

--Non.

--C'est drôle, quand on aime tant son intérieur, qu'on ne finisse pas comme les autres par là!

André, qui était devenu très inquiet, respira; Jeanne ignorait certainement qu'il fût marié; Mélanie avait gardé le silence, tenant compte par extraordinaire des ordres qu'elle avait reçus.

--Alors tu ne me croyais plus garçon, dit-il à Jeanne?

--Non, je me figurais plutôt que tu étais mort.

Il ne répondit point, songeant que lui aussi avait cru au décès de Jeanne.

--Mais voyons, reprit-elle, cherchant dans sa tête, tu avais autrefois pour ami un grand maigre avec de la barbe.

--Cyprien?

--Oui, eh bien! celui-là, tu ne le vois plus?

--Mais si--nous sommes toujours camarades, et, tout en ajoutant: «Nous nous voyons très souvent même», il réfléchit que le peintre s'était abstenu de visites et de lettres depuis le retour de Jeanne. Il faudra que je passe chez lui, se dit-il.

--Quand tu seras là à bâiller aux corneilles, fit la petite, un peu dépitée de voir André voguer dans ses rêves, loin d'elle: qu'est-ce que tu as? tu es tout chose, ce soir!

Le fait est que ce soir-là, André remuait un tas de cendres; il retrouvait des bouts de tisons sommeillant dessous, des souvenirs qui pétillaient de toutes parts, et la tête maintenant appuyée sur l'épaule de Jeanne, pour avoir au moins l'air de s'occuper d'elle, il songeait, les yeux perdus.

--C'est dommage que tu ne sois plus dans les journaux, soupira-t-elle, tu m'aurais eu des billets de théâtre.

Cette phrase le lança sur une nouvelle piste. Ah! combien de fois Berthe, sa femme, lui avait-elle formulé cette demande! tout un rappel de tenaces exigences lui arriva; il embrassa Jeanne, heureux de se presser contre elle. Tout un parallèle s'établissait maintenant, dans son esprit, entre les deux femmes: Berthe plus jolie avec son visage régulier sous ses cheveux châtains, ses yeux noirs profonds, sa surdent amusante dans une bouche bien rose; Jeanne les traits plus bafouillés, le nez bravache, bougeant et retroussé, les yeux jaseurs, ardents et doux, les cheveux éparpillés en pluie fine et blonde sur la peau du front: elle avait une bonne flanquette plus drôle, une tournure plus provoquante, et surtout une douceur de caractère, une crainte de gêner, une discrétion savoureuses pour un homme qui avait supporté le rêche despotisme d'une épouse, jugeant tout, tranchant tout, imposant ses idées, ses préférences, une bourgeoise convaincue qui, le jour où elle prit possession de son logement de mariée, lâcha cette déclaration qu'André avait encore sur le coeur: Il faudra enlever ces gravures-là, on ne met pas de gravures dans un salon.--Et il avait dû accepter les turpitudes choisies par elle et reléguer dans le vestibule ses belles estampes.

Ces souvenirs lui firent lever le nez sur ces mêmes gravures qui tapissaient maintenant les murailles de son petit salon.

--Vilain maniaque, va, dit Jeanne qui épiait ses mouvements des yeux, te voilà encore à regarder tes vieux bibelots. Tiens, ce cadre-là est de travers, poursuivit-elle, en riant, connaissant l'habitude d'André de redresser les tableaux que Mélanie dérangeait sans cesse, ayant, comme personne, le sens de l'indroit dans l'oeil.

Il se leva, remit le cadre en place, heureux d'amuser Jeanne, puis il se rassit et se replongea dans ses méditations.

Il se répéta, une fois de plus, que joyeuse et câline, elle était encore obligeante et charitable, car il en avait eu des preuves, un soir, que malade, battu par la migraine, elle lui posa doucement des compresses sur le front, l'embrassant comme un enfant que l'on console, lui disant dans un baiser: Eh bien, et la tétête va-t-elle mieux, chéri?

Elle avait eu, ce soir-là, une façon charmante de calmer la maladie. André qui restait, d'ordinaire, en proie aux soins de sa bonne, trouvait bien chez elle une servante correctement dévouée jusqu'aux heures de ses départs, mais il souffrait atrocement alors que, ne pouvant supporter la lumière et le bruit, Mélanie apportait brusquement une lampe, fichait une tasse par terre, l'assaillait d'offres inutiles, le bourrait, à contre-sens, de tisanes, le harcelait jusqu'à ce qu'il eût avalé d'indigestes soupes.

Quant à Berthe, elle remplissait, dans ces cas, honnêtement son devoir; elle envoyait la bonne s'enquérir de temps à autre, si Monsieur n'avait besoin de rien, la sonnait afin qu'elle préparât et portât à André un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, puis à l'heure habituelle elle se déshabillait sur la pointe des pieds, usant, à défaut de caresses, de précautions, murmurant une fois couchée des: «comme tu as chaud, tu dois avoir la fièvre», tournant le dos et baissant la lampe.

Cette question du lit amenait André à des rapprochements plus intimes encore entre Berthe et Jeanne. Celle-ci triomphait avec ses jolies simagrées, ses frissons et ses remous de corps, sa tête promptement abasourdie et ses mots hachés. L'autre était froide, rigide, acceptant sans bonne grâce, repoussant les mains, se garant des lèvres, ne fermentant pas.

--Tiens, tu es encore la meilleure de toutes, dit-il subitement.

Mais Jeanne bouda, lui reprochant de songer à ses anciennes maîtresses.

Il la cajola, étonné lui-même de la phrase qu'il avait prononcée tout haut et il se soumit pour la contenter à une opération qu'il retardait depuis des mois. Jeanne le priait instamment de se laisser enlever deux vers qui s'étaient logés, paraît-il, sous la peau du front.

Alors elle les serra entre ses ongles acérés de telle sorte qu'il se prit à hurler, mais elle le menaça d'employer une pointe d'aiguille s'il ne se taisait point, puis elle le baisa tendrement.

--Tu es plus beau maintenant, dit-elle, tiens, regarde-toi.

Et il dut se lever pour se mirer dans une glace. Il ne se jugea ni plus mal, ni mieux; il déclara cependant que sa tête s'était heureusement modifiée depuis l'extraction des matières sébacées qu'elle avait subie.

Et des soirées continuèrent, pareilles à celle-là, faisant peu à peu sortir tout l'enfantillage contenu dans la femme et dans l'homme. Après le dîner, on buvait une larme de bénédictine ou de prunelle, parfois même André allait chercher des marrons et du macadam et, tout en grignotant et en buvant, ils échangeaient ces banales effusions, ces commodes courtoisies nécessaires à l'entretien de l'affection et au repos de l'intelligence.

D'autres fois, quand Jeanne était venue de bonne heure, dans la matinée, André lui proposait d'aller prendre un peu l'air, après le dîner, et, par le froid sec, par ces temps où la lune luit sans taches dans un ciel bleu dur, ils filaient, à grands pas, dans la rue Saint-Honoré, Jeanne toute envolée dans son manteau de fourrures étroitement fermé, et ils s'engageaient, bras dessus, bras dessous, sous les arcades du Palais-Royal, stationnaient, une minute, devant les montres des orfèvres et, chassés par le vent, transis, ils se réfugiaient dans une brasserie allemande, située dans ces parages.

Là, enfoncés dans un divan, devant une table, ils demandaient, par gourmandise, de la choucroute, du jambon cru de Westphalie, des saucisses au raifort et du pain noir; et l'appétit s'éveillait aux odeurs acidulées qui fumaient dans l'assiette, et la soif, aiguisée par le sel du pain et l'âcre sucre des baies de genièvre qu'ils croquaient dans la choucroute, les faisait lamper, à pleines chopes, le salvator de Munich, une bière magnifique, couleur d'acajou, huileuse et douce.

Alors Jeanne s'arrêtait de manger, pour rire, voyant la moustache d'André pleine d'une mousse blanche, semblable à de la crème. Engourdis par cette chaude atmosphère, aveuglés par ce passage ininterrompu de bocks, ils se sentaient des fantaisies d'ivrognes de goûter à toutes ces bouteilles, rangées en bataille sur un rayon, diaprées d'éclairs par des jets de gaz.

Il fait bon ici, soupirait Jeanne, en soufflant et tendant son assiette. André répondait oui;--et tous deux ne parlaient plus, les yeux recueillis devant un buffet rempli de jambons fumés, dorés et gras, les uns suintant des gouttes de gelée pâle sur un plat, les autres montrant de sanglantes entailles laissant voir l'os sous leurs chairs coupées.

Bien qu'ils eussent amplement dîné, ils éprouvaient maintenant presque du mépris pour les nourritures éphémères et fines de Mélanie; la salive leur montait aux lèvres, une vorace fringale les prenait devant ce buffet encombré de larges et solides viandes, flanquées et appuyées encore par des barils de harengs roulés, des corbeilles de pain au fenouil, des craquelins et des bretzel, des saladiers où marinaient des vinaigrettes de museaux de boeufs, des cloches sous lesquelles se liquéfiaient les hauts Munster et les Limbourg.

Et tous deux, l'estomac languissant et chargé, s'attardaient sur leur banquette jusqu'à l'heure de la fermeture; Jeanne, un peu étourdie par la fumée du tabac et par la bière; André rêvant, les yeux ouverts, aux puissantes bitures de l'Alsace, regardant défiler devant lui, en songe, des gilets rouges et des tricornes, des nez en fleur et des ventres ronds, toute une séquelle de pochards rigolos tournant et buvant autour de l'énorme panse du Gambrinus de terre cuite qui se dressait, sur un comptoir, dans la brasserie, victorieux et gorgé, à cheval sur un foudre et le verre en l'air!

XII

André et Jeanne se traitaient de gueulards maintenant, et ils s'étonnaient de cette gourmandise qui leur était soudain née. Chacun reprochait à l'autre de lui inculquer ses défauts et ses vices, et il y avait là un fait curieux: l'éclosion inattendue d'un sens nouveau chez Jeanne qui, mangeant d'ordinaire et sans répugnance dans des gargotes à vingt-deux sous, ne pouvait être raisonnablement traitée de gourmette et de goinfre; le mépris de tout un passé d'indifférence culinaire chez André qui menait sa maîtresse dans des brasseries où jamais il ne se serait attablé seul et achetait, aujourd'hui, chez les marchands rencontrés sur sa route, des primeurs, des fruits, se disant: Tiens, nous dégusterons cela, ce soir, au dîner, avec Jeanne.

Ce vice atteignit Mélanie, carambola jusque dans son ménage. A force de combiner de savantes cuisines, elle devint portée sur sa bouche, et son mari qui s'intéressait, et pour cause, aux repas d'André, invita sa femme à soigner davantage encore les plats, à perfectionner surtout ceux qu'il préférait.

--Hé! monsieur Denis! cria Jeanne, un soir qu'étendus dans le lit, ils cessaient de bavarder sans même songer à se bécotter ou à s'étreindre.

André qui s'endormait leva le nez sur la couverture.

--Eh bien quoi? fit-il.

Elle reprit: Dis donc, tu sais, nous pouvons commencer à répéter le refrain de la chanson: «Souvenez-vous-en, souvenez-vous-en», car vois-tu, quand on jouit à s'emplir ainsi le ventre, c'est la fin des bonnes nuits où l'on ne dort pas.

Elle avait raison, la gourmandise s'était introduite chez eux comme un nouvel intérêt, amené par l'incuriosité grandissante de leurs sens, comme une passion de prêtres qui, privés de joies charnelles, hennissent devant des mets délicats et de vieux vins. Le renouveau de leurs amours étant épuisé, André et Jeanne n'eurent bientôt plus que de béates tendresses, de maternelles satisfactions à coucher quelquefois ensemble, à s'allonger simplement pour être l'un près de l'autre, pour causer avant de se camper dos à dos et de dormir. Ils goûtèrent alors ces bonheurs monotones des vieux mariages rompus par les inévitables et faibles querelles, nées d'un ronflement continu, ou d'une bousculade maladroite des corps, pendant la nuit.

Dans cette existence tranquillisée, dans cette tiédeur de ménage vivant au milieu de Paris ainsi que dans une province, André se plongeait comme en un bain sédatif et apaisant; les caresses de Jeanne fermaient les blessures ouvertes par les trahisons de Berthe et à peine pansées par la bonne franquette de Blanche. Pour la première fois peut-être depuis sa rupture avec sa femme, il pouvait songer à elle sans angoisses, sans regrets.

C'est trop bien arrangé pour que ça dure, se disait-il, surpris que tous ses souhaits se fussent si facilement exaucés, car le concierge tant redouté continuait à garder une attitude pacifique, et Mélanie persistait à être prévenante; ça va se détraquer. Et, en effet, surgit peu à peu une question que Jeanne et lui avaient toujours écartée d'un commun accord, la question de l'entretien payé par un autre monsieur, d'un bout de la France à l'autre.

Il ne fut pas tout d'abord parlé de ce jeune béjaune, mais bien de son frère aîné, M. Auguste Vidouvé, ancien négociant en meubles, un homme d'une quarantaine d'années, célibataire et riche, qui devint l'amant de la veuve Laveau, grâce à quelques bouteilles de champagne, un soir. L'ivresse de cette veuve fut désastreuse pour le ménage d'André, car ce monsieur jugea nécessaire de veiller sur les bonnes moeurs de sa fausse belle-soeur.

Alors, eurent lieu, certains jours, des courses folles au travers de Paris. Jeanne montait dans des tramways, suivie par l'ancien négociant, descendait de la voiture dans une rue de Montmartre, où demeurait sa mère, grimpait deux étages, attendait longtemps sur un palier, surveillant la rue par une fenêtre, et quand elle ne voyait plus cet imbécile en sentinelle sur le trottoir, elle descendait comme un tourbillon, s'élançait dans un autre tramway, filait par des embranchements de lignes, arrivait par des correspondances d'omnibus chez André, morte de faim et de froid, suffoquée, riante, criant: Ah bien, va, j'en ai eu du mal!

L'affection filiale de Jeanne excusa certaines rentrées tardives, le matin, chez elle, mais le monsieur se défia, et comme il avait peu pratiqué les femmes, il s'imposa la tâche de la visiter tous les jours, de très bonne heure, déclarant qu'il n'admettait pas, en principe, l'habituel prétexte de sortie, les bains.

Alors, tout en dressant de nouvelles batteries, Jeanne n'osa plus découcher. Traquée à la porte de son magasin par cet homme qui l'épiait, pensant n'être pas vu, elle le dépistait dans des embarras de voitures et de foule, accourait chez André et, par haine de ces difficultés, par représailles, ils se jetaient, les sens brutalement levés, l'un sur l'autre, et se culbutaient, à la volée, sur les tapis et sur les chaises, puis Jeanne repartait vite et, rentrée chez elle, elle écoutait le monsieur lui dire d'un ton convaincu:

--Vous savez, ma petite, vous faites bien de ne pas courir, car voyez-vous, ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on en conterait.

Il fit si bien que, tandis qu'il surveillait la femme de son frère, la sienne, Eugénie, femme modérée pourtant, en laquelle, par une heureuse exception, il avait placé toute sa confiance, s'attardait pour venger Jeanne, chez chaque locataire de sa maison.

--Une de plus, disait-elle, lorsqu'il rentrait.

--Une de quoi? demandait-il.

--Tiens, pardi, tu comprends bien, et elle dressait, en goguenardant, deux doigts en l'air.

Il haussait les épaules, pensant qu'elle n'oserait pas, si elle disait vrai, avouer aussi simplement la chose.

Toutes ces histoires ne déridèrent pas André, qui se désola de tous les obstacles apportés par cette liaison. Bientôt il appréhenda des embarras plus graves. Jeanne semblait avoir perdu toute gaieté. Il la pressa de questions. Elle répondit vaguement, continuant à se plaindre seulement de l'amant d'Eugénie, répétant que c'était un vilain homme, un malade imaginaire et noceur, pas élevé et exigeant néanmoins un langage correct et choisi de la part de sa maîtresse qui s'entêtait, ripostant à ses objurgations furibondes: Tiens, pourquoi donc qu'on ne dirait pas une omnibus, puisqu'on dit bien une voiture!

--Tu sais, il lui fiche des claques quand elle lui répond, ajouta Jeanne. Ah bien! moi, il pourrait me donner encore plus d'argent qu'il n'en donne à Eugénie, que je ne resterais pas avec lui, pour sûr!

Les cuirs lâchés et les gifles reçues par Eugénie ne parurent pas suffisants à André, pour justifier la tristesse de Jeanne. Il l'accusa de ne plus l'aimer, mais cette invite, généralement suivie de protestations et de bavardages, n'eut aucun succès. Jeanne l'embrassa tendrement pour toute réponse et, gardant encore le silence sur ses propres affaires, revint à sa camarade, racontant qu'Eugénie avait des cuirs dans le sang, qu'il était bien à craindre enfin que, las de l'insulter, le monsieur ne cessât de l'entretenir.

Ces détails sur le malheureux sort de la veuve Laveau commencèrent à exaspérer André. Il trouva que le monsieur ne la cognait pas suffisamment, et comme il chantonnait maintenant quand Jeanne narrait les méfaits de cet homme, la petite ne causa plus; lasse de remâcher des ennuis, toute seule, elle finit, un soir, pourtant, par parler d'elle-même.

--Tu veux le savoir, fit-elle, eh bien! le volontariat va se terminer et mon amant revient, là!

André ne broncha pas.

Elle entra dans des explications. Son amant était un gommeux fier comme un artaban de ses hauts cols, un bellâtre avec du bleu dans l'âme, pas méchant et grossier comme son frère, mais maladroit et incapable de comprendre une femme et de la récréer, au lit ou debout. Un vrai gosse, dit-elle, résumant sa pensée en un mot; et elle poursuivit: Oui, il va revenir, mais ce qui est moins drôle, c'est qu'aussitôt de retour à Paris, il s'associe avec un banquier et se marie, et elle ajouta plus bas: Je ne sais vraiment pas comment je ferai maintenant pour vivre.

André baissa le nez et il se tut, accablé, car il ne pouvait avec la meilleure volonté du monde entretenir Jeanne. Il ne gagnait pas un sou avec sa plume et Mélanie dévorait, en carottage et en cuisine, ses maigres rentes. Plusieurs fois déjà, il était demeuré sans le sou, aux approches du terme. Les quelques avances d'argent qu'il possédait au moment de sa rupture avec Berthe avaient été mangées en dépenses de meubles et de linges, en frais de déménagement et d'installation. Actuellement, c'était dans sa maison une véritable gabegie, un vrai pillage; chacun tirait à soi et le plus âpre encore était le mari de la bonne qui emportait les gilets et les chaussettes, dévorait des argents fous en achat d'eau seconde et de cire, aidait à vider les bouteilles de vin et empêchait l'eau-de-vie de vieillir dans les armoires.

Tous les matins, Mélanie réclamait vingt francs. André se cabrait, déclarait qu'il ne pourrait pas continuer ainsi, qu'elle devrait n'importe comment restreindre la marche de son ménage et elle, de son côté, répondait que c'était impossible, que la vie était hors de prix, qu'elle dirigeait la maison au meilleur compte. Il n'y avait plus qu'à se taire ou à congédier la bonne. Forcément il la gardait, redoutant la débâcle de son existence.

Toutes ces raisons qu'André débita à Jeanne pour s'excuser de sa réelle impuissance à l'assister ne produisirent aucun effet.

--Renvoie Mélanie qui te vole comme dans un bois, dit-elle; et légèrement, petit à petit, elle insinua, comme jadis, qu'ils pourraient vivre plus économiquement, en se mettant en ménage ensemble.

Cette suggestion consterna André. Il chercha à gagner du temps, opposant à ces attaques la force d'inertie, bien résolu, dans tous les cas, à ne pas concubiner avec Jeanne et à ne pas congédier sa bonne.

Une ou deux discrètes tentatives furent encore osées par Jeanne, certains soirs; puis bien qu'elle eût annoncé gravement une fois que, le mariage de son amant étant dès à présent consommé, elle pourrait revenir comme autrefois coucher, elle évita de reparler de vie commune et laissa de côté ses mines longues.

André s'applaudit de ce changement, et reprit confiance; il arrangea par prudence ses affaires, vendit quelques obligations et distribua, de temps à autre, à des distances préalablement calculées, un peu d'argent à Jeanne.

Un ou deux mois s'écoulèrent; février touchait à sa fin. Complètement remis de ses alarmes, se croyant sauvé, André respirait, quand un jour, Jeanne un peu pâlotte déclara que sa situation allait changer.

André s'effara devant cette phrase qui retentit à ses oreilles comme une menace; il baissa la tête, s'attendant à tout.

Elle chercha ses mots:

--Oui, vois-tu, je n'avais pas le choix, j'ai dû accepter; enfin, voilà, je pars, le mois prochain, pour l'Angleterre.

Il fut terrassé et, après un silence, tandis qu'elle s'approchait de lui, il se remit un peu, la regarda tristement dans les yeux, et fit d'une voix tremblante:

--Alors, tu me lâches?

Elle se récria:

--Oh! que c'est méchant de dire des choses pareilles; non, tu seras toujours mon petit homme, comment peux-tu croire que je ne t'aime plus? seulement tu devrais comprendre qu'une femme ne peut vivre avec l'air du temps!--Mon Dieu, tu as fait tout ce qui était possible, je le sais, et je ne te reproche rien; mais, maintenant que les magasins chôment, que je ne parviens même plus à gagner ma nourriture, je traînerais la misère à Paris. Voyons, aimerais-tu mieux que je fasse des bêtises, que j'aille avec l'un et avec l'autre?

Il hocha la tête, soupirant, s'avouant très bas, que peut-être il eût préféré que Jeanne noçât sans rien lui dire, plutôt que de l'abandonner brutalement ainsi.

Elle prit son soupir pour un symptôme du désespoir qu'il éprouvait à la pensée que sa petite Jeanne pourrait appartenir au public, au premier venu. Elle soupira à son tour, puis déplora, soucieuse, les périls de la traversée, les douleurs du mal de mer, la tristesse d'un pays dont on ne connaît pas la langue, ensuite elle embrassa André sur les yeux, murmurant: Ne te désole pas, mon petit homme, va, je reviendrai, ce ne sera pas bien long.

Il ne répondait pas.

Alors elle reprit, très douce:--Voyons, ne sois pas comme cela, parle-moi, je ne suis pas bien heureuse non plus, tu vois bien; tu n'es pas fâché contre moi, dis?

Il eut un geste vague, elle le baisa sur la bouche et sourit un peu:

--Tiens, il y a un mois déjà que j'ai signé mon engagement, je savais bien que cela te peinerait, ainsi je ne pouvais pas me décider à te l'apprendre; je suis allée rue Richelieu à l'agence de mademoiselle Tricot, une grosse maman très farce, qui a des lunettes rondes sur le nez et des boudins à la reine Amélie le long des joues. Elle s'est procuré des renseignements dans des maisons où j'ai travaillé et elle m'a fait signer un contrat de trois mois. C'est une brave femme qui a la spécialité d'exporter des ouvrières et qui est professeur de natation pour dames, quand ses marchés sont conclus, l'été.