Part 17
Et Jeanne se mit à rire, espérant qu'André se dériderait aussi, mais le portrait de mademoiselle Tricot ne le toucha guère et, mal disposé pour cette négociante qui expédiait sa maîtresse au loin, il s'acharna au contraire sur l'agence qu'elle dirigeait, déclarant que c'était une boîte à filous, un rendez-vous d'entremetteuses, affirmant sans preuves, du reste, que Jeanne s'était fait voler.
Mais la petite secouait la tête, soutenant qu'elle ne risquait rien, expliquant la marche de ces sortes d'affaires, répétant:
--Les conditions sont celles-ci: je suis engagée à cent quarante francs par mois, plus la nourriture, le logement (un lit pour deux ouvrières par exemple); quant aux frais de courtage, ils sont à la charge de la maison de Londres qui paye également l'aller du voyage.
André ne fut nullement convaincu et il attaqua furieusement la qualité de la nourriture qu'on servirait à Jeanne, exprima le dégoût qu'elle ressentirait à coucher avec une autre.
Enfin, reprit Jeanne, en admettant même que tu aies raison, je ne peux plus me dédire. Mon contrat est signé et j'aurais une grosse somme à payer si je ne partais pas.
André n'insista plus.
A dater de ce jour, Mélanie eut beau s'ingénier à façonner des chatteries et des petits plats, ce fut peine perdue. La gourmandise des temps heureux avait disparu; éclose tout d'un coup, elle mourut de même. Une tristesse planait maintenant sur André et sur Jeanne. Cette réflexion «nous n'avons plus que quelques jours à vivre ensemble» s'imposait à eux, ne les quittait plus. Les angoisses d'André devinrent même si despotiques qu'il espéra comme une délivrance le départ de Jeanne. Bien qu'il se ressassât les mêmes idées, pendant des heures, il souffrait moins peut-être quand il était seul. La vue de Jeanne développait ses rancoeurs et ses regrets; et la tristesse de chacun, augmentée de celle de l'autre, devenait pour tous les deux intolérable.
Leurs rendez-vous s'espacèrent, heureusement, bientôt, car Jeanne ne le visita plus que très irrégulièrement, occupée, disait-elle, par les préparatifs de son voyage.
Il reçut une lettre enfin, portant le timbre de Boulogne-sur-Mer. Jeanne n'avait pas eu le courage de l'embrasser avant son départ.
A quoi bon nous désoler? écrivait-elle, ce sera moins pénible ainsi; et elle ajoutait: Au moment où ma lettre t'arrivera, je serai sur le paquebot, en mer.
André tomba dans un fauteuil.
Alors, c'était fini. Jeanne aussi le lâchait! Sa vie était complète maintenant, elle pouvait se résumer de la sorte: Avoir été berné par ses maîtresses, cocufié par sa femme et lâché par Jeanne! Et il se sentait de la colère contre l'amant de la petite.--Quel niais! Je vous demande un peu, ça avait à peine vingt-deux ans et ça se mariait! il avait donc bien hâte d'être aussi trompé ou, ce qui est pis, sans doute, de ne l'être pas, grâce seulement aux désastres des couches et à toutes ces infirmités spécialement inhérentes aux petites bourgeoises! Comme s'il n'aurait pas mieux valu qu'il restât avec Jeanne, qu'il continuât de posséder en elle une maîtresse docile, qu'enfin il ne désorganisât pas, dans son propre intérêt, le train-train de trois existences s'acheminant parallèlement heureuses!
Au fond, j'ai tort, se dit-il, ce n'est pas à ce monsieur que je puis en vouloir, c'est à moi-même, c'est à l'argent qui me manque! Jeanne ne serait pas à Londres si je l'avais aidée, et il comprit presque l'ignominie de la foule, l'abjection de la société buvant le nez dans la boue, à plat ventre, l'ordure, sacrifiant l'amitié, les convictions, tout, à cet argent qui rend impeccable et grandiose, qui domine les tribunaux méprisés et les bagnes, qui fournit à tout particulier, au choix, les joies considérées de la famille ou les noces enviées des riches!
Aussi pourquoi n'en gagnait-il point? pourquoi avait-il toujours exercé des états stériles, des professions improductives comme celles de répétiteur et d'homme de lettres? pourquoi n'avait-il pas accepté les basses besognes de son métier, ne s'était-il point fait sérieusement journaliste? Il avait pourtant connu des gens qui cousaient, bout à bout, des balivernes évaluées avec raison au poids de l'or, car toutes les nuits la gomme les répétait stupidement, à table, parmi les filles! Oui, mais encore eût-il fallu avoir la sottise de les inventer et l'audace de les écrire, encore eût-il fallu avoir le coeur assez solide pour qu'il ne se renversât point devant les pitoyables besognes imposées par l'actualité, par la vogue, chaque jour, et une vision soudaine des heures perdues dans les salles de rédaction se dressa devant lui. Il se revit accoudé sur le tapis vert d'une table, en quête de ses épreuves, alors que, vers trois heures du matin, semblables aux servantes de l'amour enfermé dans des salons munis de divans et de gaz, ses collègues dormassaient, s'étirant, bâillant, demandant l'heure, buvant et fumant, attendant le moment longtemps souhaité de cesser le métier et d'aller dormir.
Ah! cette vie de filles résignées à obéir aux exigences de Monsieur et à satisfaire aux caprices des abonnés et des passants l'avait révolté, puis il avait eu aussi des ambitions plus hautes, il avait voulu être un artiste; l'était-il seulement? avait-il fait oeuvre de talent, s'était-il affirmé dans le monde des lettres, avait-il dans la cohue joué des coudes, s'était-il, enfin, assis sur l'estrade, devant le public, le mâtant par sa hardiesse, ou l'apprivoisant par des bouffonneries sentimentales ou graves? Non, il n'avait rien tenté, rien osé, rien fait. Il s'était trompé de voie, il eût dû suivre la grande route, devenir tout comme un autre, ouvrier ou commerçant. Eh non! s'écria-t-il, je n'ai jamais rien appris et je ne sais rien! Et, en effet, il était bachelier!
Un état manuel? mais il eût fallu subir des années d'apprentissage! un commerce quelconque? mais il ne connaissait ni la tenue des livres ni les affaires! il n'avait appris ni l'anglais, ni l'allemand, rien des choses pratiques, rien. Est-ce qu'il était capable d'auner de la toile, de ficeler un paquet, de cacheter une bouteille ou de planter un clou? pouvait-il seulement comme un ancien sergent écrire des pages de bâtarde et de ronde, ou comme un ex-brigadier panser et étriller des chevaux? Il avait su jadis un peu de latin et un peu de grec, il savait maintenant un peu de français et c'était tout! Et il reprochait à sa famille son instruction creuse, les dépenses inutiles du collège, les sacrifices qu'elle s'était résolument imposés pour le mettre à même de ne pouvoir jamais gagner son pain!
Puis, et cela n'était pas la faute de sa famille, cette note «passable» habituellement inscrite sur ses cahiers de classe l'avait poursuivi pendant toute sa vie! Après l'avoir autrefois coté aux yeux des pions, elle le cotait maintenant aux yeux du monde. Il avait été sans interruption passable,--passable dans ses devoirs, passable dans ses répétitions, passable dans ses livres.--Et, ce n'était pas tout, dans son existence privée, dans son ménage, auprès de sa femme, auprès de Jeanne, il s'était montré comme ni un amoureux ni glacé, ni chaud, ni vaillant, ni lâche. Non, il avait été Monsieur tout-le-monde, une personnalité insignifiante, un de ces pauvres gens qui n'ont même point cette suprême consolation de pouvoir se plaindre d'une injustice dans leur destinée, puisqu'une injustice suppose au moins un mérite méconnu, une force.
Ainsi qu'un homme qui se réveille, il jeta les yeux autour de lui et la marche de ses pensées s'arrêta, puis elles s'ébranlèrent à nouveau et la marée de ses embêtements s'accrut. Il aurait beau dire, il avait eu tout de même de la déveine, car enfin il travaillait avant son mariage, il donnait des promesses de talent pour quelques-uns. L'impuissance ne lui était radicalement venue qu'après sa rupture avec Berthe! C'était elle qui lui avait pour toujours effondré ses énergies et ses espoirs. La mesure était comble, maintenant, Jeanne était partie! Et, mentalement, il aperçut un concubinage disparaissant dans le lointain, bras dessus, bras dessous, se chauffant au soleil, uni contre les misères du sort, contre les maladies de l'âge. Ce collage qu'il avait péremptoirement repoussé, lui apparut comme un havre, comme une Sainte Périne, soignant les impotents et les infirmes! J'aurais dû me mettre avec Jeanne, se dit-il. Ah! si elle revient!--Et il sourit tristement, sachant bien qu'elle se créerait une existence là-bas, que jamais plus, sans doute, il ne la verrait.
Pauvre chérie, murmura-t-il, elle est loin maintenant, et il s'oublia en elle, s'identifiant pour une seconde avec son sexe, cousant à Londres, au milieu d'un atelier éclairé par des vitres troubles, sous un jour louche, dans un boulevari de paroles inconnues; et, sans transition, rappelé à lui par sa pantoufle qui butait sur le plancher, il se retrouva, tout abêti, rue Cambacérès, tandis que de bruyantes lamentations montaient de nouveau dans son âme, conduisant le deuil de cette vie, traversée d'amours incomprises, d'opiniâtres chagrins et de joies brèves.
Puis, comme pendant une messe funèbre une voix se lève, douce et triste, dans le silence de l'église, quand l'orgue s'est tu, une voix s'élança plaintive, dans l'anéantissement de son âme, implorant de vagues miséricordes, d'incertaines pitiés, couverte bientôt, comme par la reprise des grandes orgues, par la véhémence de la crise juponnière qui éclata, débridant les plaies, les ouvrant toutes larges, arrachant les pansements posés par Jeanne.
C'était la fin; les accidents tertiaires sortaient.
Après le ressentiment de l'outrage subi, les postulations courroucées et les amers regrets des caresses absentes, après les souvenirs ranimés des époques lointaines et les réveils aussitôt éteints des amours défuntes, après les sourdes convoitises des atmosphères féminines et les violentes séditions contre une existence murée, sans jour, sans intérêt, sans femme, la première période de la crise avait cessé.
Alors plus de lancinantes angoisses, plus de fièvres chaudes, d'idées fixes, plus de folles défaillances et d'affreux sursauts, mais une sorte de langueur charmante comme celle d'une convalescence, un lent apaisement de pensées, une complète résignation, une pâle quiétude, une rêverie mélancolique et souriante, un sentiment consolé et tendre comme celui que l'on éprouve parfois, le jour des Morts, devant une tombe d'ami depuis longtemps close.
Puis ces symptômes de la deuxième période avaient aussi disparu et la maladie semblait usée, quand tout à coup, au reçu de la lettre de Jeanne, elle se déclarait encore en un brutal accès; alors, une abdication de soi-même, une détresse sans remède, un spleen sans secours, l'accablèrent; il s'affaissa sous l'écroulement d'une vie qui, à peine reconstruite, s'abattait de nouveau, ensevelissant ses dernières espérances sous un bruyant monceau de dégâts et de ruines.
XIII
Cet escalier est bien misérable, pensa Désableau. Je ne comprends vraiment pas comment l'on ose habiter une maison d'aussi piètre mine.--Mille pardons, Madame, fit-il subitement, et il s'effaça contre la muraille, laissant le passage libre à une femme qui descendait, escortée d'une portée de gosses grognant, le nez plein, remuant des boîtes à lait, les tapant comme des cymbales.
Enfin m'y voici, soupira Désableau.
Il était arrivé devant une porte peinte en jaune, ornée au milieu d'un bouton de fer noir. Il chercha en vain la sonnette; alors il cogna avec la pomme de son parapluie; la porte bâilla et, dans la pénombre, il aperçut une femme grasse et un chat rouge.
--M. Cyprien Tibaille? demanda-t-il, en saluant.
--C'est ici, Monsieur.
Désableau déposa son parapluie dans le coin d'une porte, traversa une antichambre obscure, ouvrit une autre porte et, ébloui par le grand jour, il demeura, les yeux écarquillés, apercevant Cyprien, couché, les bras autour de la tête, sur l'oreiller, un bout de pipe fumant aux lèvres.
Il lui toucha la main et déclara, en s'asseyant sur une chaise, au pied du lit, qu'il espérait bien que la santé de son ami était toujours bonne.
Cyprien le remercia de ses souhaits, ajouta qu'ils étaient malheureusement inexaucés, attendu qu'il souffrait d'une inflammation de la muqueuse du ventre.
M. Désableau appartenait à cette race de gens qui proposent aussitôt les remèdes les plus divers aux personnes malades; il conseilla donc au peintre les pilules et les perles formulées par tel ou tel docteur, les électuaires, les tisanes et les bols préconisés régulièrement, dans les journaux, aux annonces de la dernière page.
--Rien de grave du reste? ajouta-t-il, d'un ton confiant.
--Non, rien de grave, j'ai même permission de me lever demain... Alexandre! cria-t-il soudain, s'adressant au chat qui, après avoir longuement flairé le chapeau de Désableau, entra dedans.--Mais cet appel ne produisit aucun effet sur la bête dont on ne voyait plus que l'arrière-train et la queue qui remuait droite et rayée de rouge.
Désableau se leva, mit son chapeau à l'abri et, par amabilité, voulut caresser le chat qui s'avança comme un crabe, marchant de côté, les oreilles à plat sur le crâne, les moustaches hérissées et la queue basse.
--Il va vous griffer, dit tranquillement Cyprien.
Désableau se recula et vint s'asseoir, regrettant de n'avoir pas gardé, comme arme de défense, son parapluie.
Il y eut un instant de silence.--Cyprien, très étonné de cette visite, regardait curieusement Désableau qui croisait et décroisait, l'air absorbé, ses jambes.
--Vous avez déménagé, fit-il, laissant enfin ses jambes en place et, relevant un peu la tête, il considéra la pièce dans tous les sens, murmurant: C'est très gentil, très clair; et, après une pause: vous travaillez toujours beaucoup?
--Beaucoup; et le peintre désigna, du geste, des aquarelles éparses sur une table.
Désableau se leva, mit son lorgnon et demanda s'il pouvait sans indiscrétion les regarder.
--Comment donc, mais regardez-les tant qu'il vous fera plaisir, mon cher monsieur.
Désableau recula, pris de nausées, devant ces aquarelles qui représentaient toute une gamme de maladies de peaux, tout un clavier de boutons et de dartres.
Il rejeta, indigné, ces planches et, dissimulant mal son dégoût:
--Alors, vous vous amusez à peindre des sujets pareils?
--Permettez, ce n'est nullement par plaisir que j'enlumine pour la chromo ces aquarelles. J'exécute simplement un travail commandé par un médecin. Je suis obligé d'aller à l'hôpital Saint-Louis, de m'installer dans les salles devant les sujets que l'on me désigne, de faire coller à la diète ceux qui refusent de se laisser peindre et, tout cela pour gagner dix francs par planche! Il n'y a vraiment pas matière à s'amuser comme vous semblez le croire!
Un repos suivit cette déclaration. Désableau, très pensif, roula son mouchoir et se le passa sans raison sous le nez.
--Ce n'est toujours pas pour m'acheter de la peinture qu'il est venu, songea le peintre.
La grosse femme qui avait ouvert la porte d'entrée arriva, sur ces entrefaites, et s'enfonça longuement dans un fauteuil.
Désableau devint plus gêné encore; il regarda à la détournée la femme, n'osant l'examiner de face, louchant en dessous de son binocle, par politesse.
Elle lui parut par trop boulotte et par trop mûre; ficelée avec cela comme un paquet, les joues ravitaillées avec du fard, les cheveux rongés par une raie à pellicules, les yeux pleins d'eau comme ceux d'une chienne, elle lui sembla tenir de la garde-malade, de la portière et de la raccrocheuse.
--Elle est décidément ignoble, pensa-t-il.
Cyprien s'impatienta de cet examen; il dévisagea Désableau et lui dit:
--Mon cher monsieur, si vous avez quelque chose à me communiquer, il ne faudrait pas vous gêner parce que Mélie est là. Elle est un peu curieuse, et il y a gros à parier que si je la priais de sortir, je serais obligé, après votre départ, de lui répéter notre conversation, mots pour mots; il vaudrait peut-être mieux, dès lors, oublier qu'elle est là et causer tranquillement ensemble.
Cette explication ne diminua en rien l'embarras du visiteur qui, pour se prêter une contenance, souffla sur les verres de son lorgnon et les frotta soigneusement avec son mouchoir.
Le peintre se perdit en conjectures sur le motif de cette visite. Voulant rompre à tout prix le silence qui menaçait de se continuer, il demanda poliment des nouvelles de Madame et de Mademoiselle.
Désableau se dérida visiblement. Il laissa son pince-nez et répondit avec empressement:
--Mais, Dieu merci, toute la petite famille est en bonne santé... Ma femme, vous la connaissez, un cheval au travail, une âme d'élite partageant son affection entre sa fille et moi...
Il s'interrompit.
Le chat, brusquement sauté des genoux de Mélie, se livrait à de folles cavalcades, galopant sous les chaises, se fichant sur le dos et gigotant, les quatre pattes en l'air, puis se relevant d'un tour de reins, cabriolant et sautant, l'air effaré, sur tous les meubles.
--C'est les puces, dit sentencieusement Mélie.
Désableau la regarda de travers et, rattrapant le fil de ses idées, il poursuivit:
--Oui, ma femme se porte comme un charme; quant à la petite, elle est, comme vous le savez, d'une complexion délicate, mais enfin sa santé est aussi bonne que nous pouvons la désirer. Du reste, cette enfant-là nous donne bien de la satisfaction, c'est une nature droite comme celle de la mère; jamais de punitions en classe et toujours première; la maîtresse la cite ainsi qu'un exemple et Monseigneur a bien voulu nous en faire compliment, le mois dernier, quand il est venu dans le pensionnat pour donner la confirmation à de jeunes élèves.
--A quoi que vous la destinez votre demoiselle? hasarda Mélie, d'un ton aimable.
--Mélie, tais-toi, jeta Cyprien, et empêche Alexandre de sauter comme il fait.
Mélie empoigna Alexandre, et tandis qu'elle le serrait contre elle, une lutte silencieuse s'engagea, traversée par les coups de queue saccadés du chat, tapant sourdement l'estomac de la femme.
--Enfin, reprit Désableau, hésitant un peu, tout est pour le mieux, mais cependant, vous savez, le bonheur n'est jamais complet.--Oui, quand on est heureux d'un côté, on ne l'est pas de l'autre. Ainsi la santé de cette pauvre Berthe, je puis bien vous le dire, nous inquiète beaucoup. Tous les malheurs qui lui sont arrivés, sa rupture avec André, tout cela, voyez-vous, agit sur le moral et par contre-coup sur le physique; bref, sans qu'il y ait absolument péril en la demeure, l'état de notre nièce ne laisse pas que de nous inspirer de sérieuses appréhensions.
Cyprien, très attentif, regarda fixement son visiteur qui reprit:
--Oui, il faudrait beaucoup de ménagements et de l'air pur... Les médecins que nous avons consultés à ce sujet sont unanimes à prescrire un séjour à la campagne, des promenades dans les bois, de la tranquillité, aucune émotion et aucun tracas.
Et il continua, plus bas, après une pose:
--Il est vraiment regrettable qu'André n'ait pas adhéré à la demande que je lui avais soumise dans ce sens par l'organe de Me Saparois, notre notaire.
--Ah! fit Cyprien.
--Ce refus est d'autant plus inexplicable, poursuivit Désableau qui s'animait, que c'était une occasion unique pour Berthe. Pensez donc, une maison à Viroflay, c'est-à-dire à quelques lieues de Paris, un jardin assez grand avec un potager, à dix minutes d'une station, un train par demi-heure et tout cela pour douze mille francs!--Et puis enfin, en dehors même des avantages matériels qui seraient résultés de cette opération, il y avait des motifs qui primaient les autres, des considérations d'humanité qu'un homme de coeur ne pouvait rejeter...
--Pardon, interrompit le peintre, mais je ne comprends pas bien l'histoire que vous me racontez; voyons, vous voulez que madame Berthe, votre nièce, achète une maison à Viroflay, celle que vous avez louée, l'été dernier, sans doute?
Désableau approuva du chef.
--Bien, et comme en sa qualité de femme mariée, madame Berthe ne peut peut rien acheter sans l'autorisation de son mari, vous avez dépêché un notaire à André pour obtenir cette autorisation.
Désableau approuva encore.
--Et André a refusé?
Désableau hocha silencieusement la tête.
--Bon, j'y suis maintenant, si vous voulez continuer, je vous écoute.
Mais Désableau déclara qu'il n'avait pas à continuer. Il s'excusa même d'avoir ennuyé son ami par cette longue histoire, mais c'était plus fort que lui; la réponse d'André l'avait trop secoué! Il avait une barre dans l'estomac depuis qu'il l'avait apprise. Il aimait Berthe comme sa propre fille, il l'avait élevée sans faire de différence entre elle et sa petite Justine, et voilà que la pauvre enfant, après tous ses malheurs, maintenant que ses souffrances commençaient à s'assoupir dans la sereine société de la famille, recevait un nouveau coup.
--Ah! l'on ne m'ôtera pas de la tête, s'écria-t-il, que la religion d'André n'ait été surprise et il serait vraiment bien à souhaiter qu'un ami lui désillât les yeux, lui fît comprendre le côté inhumain de sa conduite.
--Autrement dit, murmura le peintre, vous me priez de parler à André de cette affaire. Mais enfin, mon cher monsieur, pourquoi ne lui en parlez-vous pas, vous-même?
--Parce que... répliqua Désableau, un peu rouge, j'ai craint que M. André n'eût des préventions contre moi, et puis j'ai eu peur, je l'avoue, de me laisser emporter dans la discussion et de l'envenimer.
--Eh bien, mais, madame Désableau n'a pas les mêmes raisons que vous de croire à la malveillance d'André. Pourquoi ne va-t-elle pas le voir?
Désableau ne répondit pas tout d'abord à cette question. Il réfléchit, se disant: Ah bien, par exemple, une femme honnête visitant des gaillards comme ceux-là! Et il frémit à la pensée que si madame Désableau était venue à sa place chez Cyprien, elle aurait dû affronter le contact de cette grosse gueuse qui se prélassait avec son chat dans un fauteuil.
--La discrétion obligeait ma femme à ne pas se rendre chez un garçon qui n'est peut-être pas toujours seul chez lui, fit-il enfin.
--Mon Dieu! reprit Cyprien, ce que je vous en dis n'est pas pour vous refuser le service que vous me demandez, bien que par goût je sois peu disposé à me laisser pincer les doigts entre les portes, pourtant...
Désableau ne le laissa pas achever, il se leva et lui saisit les mains.--Je n'en attendais pas moins de votre amitié, s'écria-t-il, je le disais encore à ma femme hier, je suis sûr que M. Cyprien admettra la justesse de nos intentions; et ma femme pensait comme moi, en me chargeant par exemple de vous adresser mille reproches, car vous êtes devenu d'un rare!--Vous avez positivement oublié le chemin de notre domicile. Voyons, il faut venir nous voir, manger la soupe, sans façon, avec nous--que diable! ce n'est pas parce qu'André est fâché avec nous que vous devez épouser ses querelles!--Vous savez du reste que ma femme vous aime beaucoup.
--Je n'en ai jamais douté, répondit Cyprien.
--Eh bien alors, c'est entendu.--Que je suis bête! fit-il tout à coup, j'oubliais avec tout cela l'objet de ma visite.--Nous avons toujours le portrait du père à rentoiler. Vous aviez bien voulu nous promettre, avant notre départ pour la campagne, de vous en occuper vous-même...
--Oui, oui, répliqua Cyprien, très froid, je passerai le prendre un de ces jours.
--C'est cela, s'écria Désableau, venez quand vous voudrez, nous dînons à six heures.--Voilà qui est convenu.--Tiens votre chat perd ses poils, dit-il après un silence, regardant cet animal qui faisait maintenant le dos de chameau et se frottait lentement contre le bas de ses culottes.
--Ce n'est rien, Monsieur, jeta Mélie, qui apporta une brosse de chiendent.
Mais Désableau se défendit. Jamais il n'accepterait que madame se donnât cette peine. Il consentit cependant, bousculé par la grosse femme, à mettre un pied sur une chaise et à se laisser brosser son pantalon à tour de bras.
--Cyprien, cria Mélie agenouillée devant la chaise, il est temps de te frictionner.