En ménage

Part 15

Chapter 153,804 wordsPublic domain

Jeanne n'osait plus maintenant entrer dans le cabinet de toilette; elle avait peur que la bonne n'ouvrît la porte de communication; les savates qu'elle entendait traîner dans la cuisine lui donnaient des vertiges et des battements de coeur; elle regrettait presque d'être debout, pensant que si elle était restée couchée, elle se serait enfoncé le nez dans les oreillers aux approches de la bonne.

Comprenant qu'il fallait pourtant bien se débarbouiller dans l'autre pièce, elle se hasarda sur la pointe des pieds, cacha sa gorge sous un foulard, se nettoya à la volée, revint au plus vite, apportant la poudre de riz et le peigne, dans la chambre à coucher, se croyant plus à l'abri près du jeune homme.

Celui-ci pensa encore qu'il ferait bien de se lever et d'exécuter, sous un prétexte quelconque, une reconnaissance du côté de la cuisine. Il éprouvait pour l'instant une fermeté virile; il voulut profiter de ces dispositions et il chaussa ses pantoufles, d'un air belliqueux, résolu à livrer bataille.

Il rôda dans la salle à manger, feignant de chercher son journal et il aperçut, par la porte grande ouverte de la cuisine, le dos de Mélanie et ses coudes battant, en mesure, au-dessus du fourneau, attisant avec un soufflet les braises.

Elle se retourna et lui souhaita le bonjour.

--A quelle heure Monsieur déjeune-t-il? demanda-t-elle d'un ton gracieux;--et elle montra à André, criant triomphalement: hein? sont-ils beaux!--des rognons violâtres et vernis, durs et élastiques, repoussant le doigt qu'elle y appuyait.

--Mais dame, dans un petit quart d'heure, répondit André, un peu ennuyé, malgré tout, de ne pouvoir user de la bravoure provisoire qui l'animait.

Il s'en fut retrouver Jeanne occupée à faire chauffer des pincettes pour se friser. Elle était maintenant presque vêtue et se voyant propre et couverte, elle reprenait un peu d'assurance, redoutant moins le premier coup d'oeil de la bonne.

--As-tu faim? lui dit André.

--Couci, couça.

--Ah! reprit-il tout à coup, où sont donc tes bottines que je les fasse cirer; mais elle les lui montra propres et luisantes comme des miroirs.

Il resta stupéfait.

Elle avoua, en riant, qu'elle avait pris les brosses à souliers, la veille au soir pendant qu'elle était seule dans le cabinet de toilette.

Il la gronda, mais il lui sut tout de même gré de sa discrétion.

--Eh bien, puisque tu es prête, nous allons, si tu veux, nous mettre à table?

Elle ne répondait ni oui, ni non, cantonnée dans la chambre où elle persistait à penser, sans savoir pourquoi, qu'elle courait des dangers moindres. Mélanie arriva sur ces entrefaites. Les deux femmes échangèrent un coup d'oeil, Jeanne toute troublée, Mélanie sans assurance.

--Monsieur est servi, dit la bonne.

Encore estomaquée, Jeanne ne bougeait; au fond, elle commençait cependant à se remettre de ses transes. La servante ne lui parut pas ressembler à ce redoutable et vieux dragon que la peur lui faisait voir.

--Elle est toute jeune, ta bonne, dit-elle à André; et, comme un enfant qui s'étonne, la première fois qu'on la mène en classe, que la maîtresse d'école n'ait pas la mine plus rébarbative et plus rogue, elle ajouta: oh, elle n'a pas l'air bien sévère!

Les oeufs reposaient sous une serviette, sur la table.--André et Jeanne s'assirent. La salle à manger n'était guère chaude; le froid humide des fins d'automne glaçait cette pièce, exposée au nord.

Ils trempèrent des mouillettes et burent une gorgée de vin, sans souffler mot. Les coques étant vides, André donna un coup de timbre; Jeanne eut un malaise extraordinaire. Elle regardait le jeune homme, étonnée et presque chagrine et elle crispa ses doigts sur sa main comme pour l'empêcher de faire vibrer le timbre. André ne comprit plus. Jeanne paraissait plus intimidée que jamais.

Le coup sec appelant Mélanie la blessait. Il lui semblait que, déjeunant avec André, elle était complice de cet ordre bref. Les réflexions qui l'agitaient, la veille au soir, lui revinrent et elle fut dominée par un sentiment de pudeur et de gêne; elle souffrait presque de se voir, elle, une femme du peuple, ayant eu des amants, servie comme une dame, par une femme du peuple honnête et elle était malheureuse et presque révoltée, de même que si elle avait vu commettre une injustice ou infliger à quelqu'un devant elle une humiliation parce que Mélanie n'étant pas une pauvre vieille femme et n'étant pas trop laide, la valait.

Elle baissa le nez, les yeux sur son assiette, craignant que cette bonne ne la considérât comme une catin et une intruse.

--Madame a peut-être froid aux pieds, dit Mélanie d'un ton obligeant et, sans attendre la réponse, elle apporta et glissa une chaufferette sous les pieds de Jeanne. Celle-ci remercia, ayant presque envie de pleurer, mais cette gracieuseté ne la ragaillardit guère; elle s'effaça davantage, honteuse de ces attentions.

--Sont-ils bons les rognons, questionnait André?

--Mais oui, très bons.

--Eh bien, tends ton assiette, et il plongea la cuiller dans le plat.

Mais Jeanne résista.

--Je n'ai plus faim, non, vrai, là, tu sais, je ne suis pas une grosse mangeuse.

Il fit de nouveau sonner le timbre.

La petite se replongea le nez dans son assiette.

Mélanie apporta des choux-fleurs gratinés et voulant être, à tout prix, aimable, elle demanda à Jeanne dont la timidité l'étonnait, si la chaufferette était chaude.

--Mais oui, Madame, vous êtes bien bonne, dit-elle, en levant un peu les yeux.

Lancée sur cette voie, Mélanie s'ingénia à découvrir de nouvelles attentions gracieuses; n'en trouvant point, elle s'en alla.

Jeanne était, à ce moment, torturée par une cruelle angoisse. Elle exécrait les choux-fleurs qui lui étaient contraires, comme elle l'avoua à André plus tard et elle ne voulait pas cependant refuser d'en prendre. Elle supplia seulement le jeune homme de lui en donner à peine et elle se força à les manger, buvant, après chaque bouchée, une rasade d'eau rougie, n'osant rien laisser sur l'assiette de peur de blesser la bonne.

Son supplice touchait à sa fin; le dessert une fois apprêté, elle grignota un massepain et André qui était tout peiné de la voir si mal à l'aise, lui proposa, pour la soustraire à la solennité de la salle à manger, de prendre, ainsi qu'autrefois, le café, au coin du feu, dans sa chambre.

Elle accepta avec un regard reconnaissant et, une fois assis, réconfortée par un doigt de chartreuse verte, elle babilla, disant que Mélanie était une brave personne, qu'elle avait été bien complaisante et bien polie, et, tandis qu'elle débitait sur son compte des phrases aimables, l'autre, dans la cuisine, oubliait ses paniques, pensait que cette petite était trop modeste pour la commander.--Elle est comme il faut, pas effrontée et pas roublarde et elle eut un soupir de soulagement, songeant que c'était une véritable chance de n'être pas tombée sur une gaillarde impérieuse et hardie qui les aurait fait valser tous les deux comme des totons.

André pria Jeanne de rester à dîner, mais elle refusa formellement, ne voulant pas ajouter encore un surcroît à la besogne de la bonne, se rendant compte avec son instinct de femme, que l'effet produit par sa figure et ses manières n'avait pas été mauvais, tenant à ne pas paraître vouloir s'imposer dans le ménage, voulant enfin que Mélanie gardât d'elle la bonne opinion qu'elle avait conçue.

XI

Ce fut le lendemain, de la part de Mélanie, un déluge d'observations sur le nez de Jeanne, sur ses belles qualités, sur sa robe noire.--Ah! Monsieur avait eu du bonheur de dénicher une petite dame aussi peu affichante et aussi douce!--Mélanie ne connaissant que les femmes à officiers, installées dans son quartier, au Gros-Caillou, s'étonnait devant cette fillette réservée, pas orgueilleuse et pas canaille, ainsi que la plupart des filles qu'elle rencontrait traversant, en cheveux, sa rue, accompagnées comme d'un domestique par une ordonnance chargée de les brosser et de les occuper, en l'absence des supérieurs retenus, par leurs devoirs professionnels, devant des verres d'absinthe, dans des cafés.

André accepta presque joyeusement les seaux que la bonne lui versa sur la tête. Toutes ses venettes s'étaient évanouies; les anicroches n'étaient même plus à redouter; Jeanne prenait place dans le ménage, sans qu'un cri se fût élevé ni une dispute. Les embarras que pouvait susciter le concierge demeuraient seuls à éviter, mais Mélanie devant laquelle André laissa échapper quelques craintes, se récria, sentant sa vieille haine s'accroître contre l'homme qui l'empêchait de battre ses tapis et de secouer ses torchons, après dix heures.--Ah bien, faudrait plus que ça, qu'un pipelet fît la loi à Monsieur! dit-elle;--et, elle s'engagea sans qu'il lui fût rien proposé, à protéger la petite, à être muette si quelqu'un tentait de lui arracher les vers du nez; elle s'offrit enfin à rembarrer les locataires et le portier au premier mot.

André calma ce beau zèle appréhendant d'irréparables bévues.

En attendant, une touchante amitié se liait entre les deux femmes. Jeanne, le second jour où elle coucha chez André, fut surprise, au lit, tandis qu'elle se réveillait, par Mélanie qui entrait, discrètement, sur la pointe de ses longs pieds. Elle se saluèrent et se sourirent gracieusement:

--Bonjour, Madame, vous allez bien?

--Mais je vous remercie.

--Je ne savais quoi acheter ce matin, pour manger. J'ai commandé au charcutier des côtelettes à la sauce. Madame les aime-t-elle?

--Mais certainement, Madame, j'aime bien toutes les sauces où il y a du vinaigre et des cornichons.--Et, reconnaissante de la chaufferette apportée, la dernière fois, Jeanne demanda des nouvelles du sergent de ville.

Mélanie, très flattée, devint prolixe. Elle s'étendit, à perte de vue, sur les rhumatismes de son mari, parla de son futur avancement, des enfants qu'ils avaient désiré avoir, convint, sans que personne eût mis le fait en doute, qu'elle ou son mari, tous les deux peut-être, étaient stériles; puis, malgré l'opposition de Jeanne, elle s'empara de ses chaussures, déclarant qu'elle ne consentirait jamais à ce que Madame tachât ses jolis doigts et elle fit reluire les brodequins d'une telle façon que les bottines d'André proprement cirées à l'ordinaire, semblaient, en comparaison, des savates ternes et souillées. Elle poussa même le raffinement jusqu'à faire chauffer les brodequins, près du feu, les talons en l'air.

Un peu surpris, malgré tout, de cette soudaine tendresse, André chercha quelles pouvaient bien être les intentions de Mélanie; il ne tarda pas à les connaître, un jour que rentrant chez lui, il trouva les deux femmes assises, dans la salle à manger, devant une table; Jeanne bâtissant une robe pour la bonne, lui attachant les papiers de son patron, comme des affiches, le long du dos.

Il ne dit rien, pensant toutefois que Jeanne allait être largement grugée; il commença seulement à se défier de l'intimité des deux femmes, un samedi où Jeanne manifesta le désir d'aller dîner, le lendemain, dans un restaurant.

Il fut très étonné de cette fantaisie, sachant que d'habitude elle n'aimait pas se promener avec lui, de peur d'être rencontrée par les amis de son autre amant; il la questionna et elle finit par avouer que Mélanie souhaitait d'avoir campos.--Je me chargerai de la cuisine, si tu ne veux pas te déranger, fit-elle, très bas; tu sais, Mélanie me l'a demandé comme un service.

Il ne voulut pas désobliger Jeanne et irriter la bonne; il octroya gracieusement le congé et Jeanne, le lendemain, se déclarant un peu souffrante, hasarda qu'il serait plus agréable de manger au coin du feu et proposa d'envoyer Mélanie chercher les provisions. André accepta; il consentit même à ne pas dîner dans la salle à manger parce qu'il était plus mignon de s'installer comme autrefois dans la chambre et il fut récompensé de son obéissance par la grande joie de Jeanne qui, le ventre enveloppé d'une serviette, la mine délurée et bien portante, dressait la table, baisait son petit homme sur les joues, lui soufflait dans l'oreille: hein?--n'est-ce pas que c'est amusant?--parlait des anciennes portions qu'il faisait, au temps jadis, au temps où il n'avait point de bonne, monter d'une gargote du voisinage, affirmait, malgré les observations d'André débinant les plats figés trimballés dans une serviette au travers des rues, qu'elle aimait mieux manger comme cela, à la flan, sans pose, plutôt que de changer tout le temps d'assiettes et de dîner en cérémonie, au son du timbre.

André sourit.--Mon petit minouchon, dit-il, avoue que Mélanie t'effraie encore?

Elle nia, toute rouge.--Voyons, je ne suis plus une enfant pour avoir peur d'une bonne! Non, je préfère le tête-à-tête, à table, simplement parce qu'il est ennuyeux d'avoir constamment quelqu'un derrière le dos. Avec cela, Mélanie arrive toujours quand on voudrait s'embrasser; on n'est pas libre, on ne peut plus causer; tu sais, tu auras beau dire, on n'est plus chez soi.

André jugea prudent de garder le silence. Jeanne, du reste, emporta les plats, débarrassa la table, la repoussa dans un coin et se mit en devoir de moudre le café. André s'offrit à exécuter ce travail facile et tandis qu'elle apportait les cuillers et les tasses, il tourna maladroitement la manivelle, entre ses genoux, surpris, malgré tout, que l'appareil ne broyât pas les grains plus vite.

Jeanne haussa les épaules, lui reprit le moulin et acheva prestement l'ouvrage. Assis, l'un à côté de l'autre, les pieds sur le garde-feu, ils causèrent à l'aventure; la conversation languissait, ne touchant qu'à des choses futiles, rasant des sujets indéterminés. Comme ces peluches qui volent au hasard jusqu'à ce qu'elles s'arrêtent, à un endroit, leurs paroles, après avoir d'abord frôlé le sujet des robes amené par la jupe de Jeanne qui s'était graissée en desservant, se posèrent sur le magasin où elle travaillait.

Alors, elle exprima le mépris qu'elle et les autres ouvrières ressentaient pour les filles-mannequins qui se promènent sur du parquet luisant, dans des robes prêtées. C'étaient des grues journellement enlevées des salons d'essayage par les riches acheteurs pour l'étranger, des rien-de-propre en un mot.

Quant aux trois catégories d'ouvrières: les jupières, les corsagières et les confectionneuses de manteaux, il n'y avait, parmi elles, que très peu de bonnes filles et, lancée sur ses compagnes de la confection, elle dit quelles petites rosses étaient les quelques vierges disséminées dans les ateliers, des mijaurées, savantes comme chaussons, escomptant pour l'avenir des appas déjà fanés et des dessous rances; elle avoua les aigreurs échangées du matin au soir, les airs dégoûtés et chipies des femmes vivant en concubinage, portant le nom de leurs amants, voulant être traitées de Mesdames, long comme le bras, affirma cependant qu'on était, malgré les échanges de piques et de gros mots, très polies, les unes envers les autres, car lorsqu'une ouvrière entrait, le matin, sans souhaiter le bonjour, tout l'atelier s'écriait: Dites donc, vous avez oublié quelque chose derrière la porte!--Et Jeanne riait, prétendant qu'il y en avait d'assez godiches pour retourner sur le palier, à la recherche de l'objet perdu.

Puis, effleurant les ateliers situés, dans les combles, au cinquième, des enfilades de mansardes, tapissées de papier à six sous le rouleau, des fleurs roses grimpant dans des treilles grises, éclairées par des tabatières, réunies par des portes dont les battants manquaient, Jeanne, excitée par André, parla de la mercière, une pimbêche qui marque les heures d'arrivée, possède dans de grandes boîtes toutes les nuances des soies, crie lorsqu'on va lui réclamer des fournitures:--Comment vous avez déjà fini? Montrez-moi votre bobine!--une moucharde pucelle et vieille disant à celles qui ont découché:--Tiens, une telle, tu as un col sale et c'est jeudi; tu n'es donc pas rentrée, hier, chez toi? Du reste, vrai, tu peux te regarder, tu en as des yeux!--ou bien jetant des apostrophes de ce genre à celles dont le ventre bombe:--Ah! la petite qui s'est étalée sur une pierre pointue! ou encore:--dites donc, la belle, vous avez sans doute mangé des haricots pas cuits, c'est cela qui vous aura fait gonfler?

--Ça t'amuse, reprit Jeanne, avec un peu de mélancolie, regardant André qui souriait, béatement, dans son fauteuil.--Eh bien! si l'hiver, tu étais enfermé dans des pièces pareilles, pleines de courants d'air, chauffées au coke, éclairées dès deux heures de l'après-midi, par des becs de gaz, pendus si bas, qu'ils vous brûlent et vous font tomber les cheveux, si tu étouffais, l'été, au milieu de tout un monde qui se déshabille pour se mettre à l'aise, tire les nainais de son corsage et les soupèse afin de voir qui les a les plus gros et les plus fermes, si tu avais à supporter aussi trois ou quatre mois de morte saison, tu verrais qu'il n'y a vraiment pas de quoi rire.--Non, il n'y a pas de quoi rire, reprit-elle, d'un ton convaincu, après un silence.

André s'excusa de son air radieux et il le justifia par le spectacle qu'elle avait montré.

--C'est égal, je voudrais voir ça, fit-il, réjoui par cette perspective de corsages laissant passer à la file, dans un cadre fripé de linge, de blanches poires aux queues couleur de rouille, de chocolat, de framboise ou de mauve.

--Il y a même quelquefois du tabac à priser dessus, riposta Jeanne, en riant, à son tour, car tu sais que nous avons toutes un petit cornet d'un sou que nous faisons sécher sous les fers.

--Ah! bien, c'est du propre, s'écria André.

--Tu es bon, toi! Il faut bien ça pour nous réveiller, pour nous permettre de tenir jusqu'à huit heures. Oh! alors, personne ne dort plus, je t'assure; on crie dans tous les ateliers: V'là l'heure! et la toilette commence: chacune se lisse les cheveux avec un peu de salive, s'épluche les bouts de fil restés sur la robe, se pomponne les joues avec la houpette, se prépare les cils avec une épingle à cheveux, et alors faut voir, ce sont les plus dégingandées qui font le plus leur tata, qui prennent pour descendre les airs les plus innocents et les plus dignes!

--Parbleu, s'écria André, c'est dans les manteaux comme dans l'art. On peut être certain, que ce sont les gens dont la vie privée est la plus abjecte qui écrivent les oeuvres les plus sentimentales et les plus bégueules! Enfin, c'est ainsi!

Il eut un soupir, puis il demanda quelques renseignements sur la nourriture des ouvrières, apprit sans étonnement que ces jeunes personnes se repaissaient de crudités, d'artichauts à la poivrade, de fromage blanc à la ciboule, de pommes vertes, et, en fait de nourritures plus substantielles, de clovisses, de moules, de côtelettes, le tout apporté du dehors, dans de grands paniers, et chauffé dans une pièce spéciale, commune à toutes les séries d'ouvrières, au sixième, sur des fourneaux à gaz dont on se disputait les trous retenus à l'avance pourtant par les apprenties de chaque atelier.

--Ah! bien, vous devez en débiter sur les hommes! hasarda André.

Jeanne convint que sans doute on causait des hommes, mais le thème de la conversation reposait surtout sur les rêves qu'on avait eus.

Tous les matins, du reste, les ouvrières criaient à leurs amies, en arrivant:

--Bonjour, ma chérie, tu as bien dormi?

--Oh oui, ma chère, j'ai rêvé de toutes sortes de choses que je te raconterai, là-haut, pendant le déjeuner; oh! tu verras, ma chère;--et, en croquant des radis qu'elles se cotisaient pour acheter, elles racontaient leurs rêves qui étaient expliqués par la grande Amélie, une femme joliment forte là-dessus, possédant, comme pas une, la clef des songes.

Ainsi, quand on embrassait une femme ou qu'on voyait son derrière, c'était un affront qui vous attendait dans la journée;--quand on rêvait d'oiseaux, c'était cancan;--de feu, une grande joie, à condition pourtant qu'on ne vît pas les flammes;--puis il y avait encore le chat qui était trahison;--l'enfant qui était tourment et un tas d'autres devinettes que Jeanne avouait ne plus connaître.

--Et tu crois à tout cela? demanda André.

--Mais oui, pourquoi pas?--Seulement le sourire de Jeanne était si ambigu, qu'André ne put savoir au juste si elle était de bonne foi et grave.

--Nous sommes toutes superstitieuses, conclut-elle, souriante.--Ainsi quand nous sortons de table, nous avons constamment les cheveux mouillés, parce que nous renversons du vin sur la table et que nous y trempons vite le doigt et l'essuyons sur la tête pour nous porter bonheur.

--Et Eugénie, elle croit aussi à tout cela?

--Mais oui.--Oh! du reste, elle est payée pour y croire, car toujours ses songes se sont réalisés. Ainsi, avant de se marier, elle a vu un homme tenant un rabot et elle a eu pour mari, un emballeur. Et le même fait s'est produit pour sa soeur; elle a vu, étant jeune fille, un homme en redingote et le premier amant qu'elle a eu, a été un homme de plume. Ah bien, tu sais, il ne faudrait pas dire devant Eugénie que les rêves sont des blagues! elle t'arrangerait!

--Je respecte toutes les convictions, même quand elles sont sincères, affirma André, puis se penchant sur Jeanne, il lui chuchota une question dans le tuyau de l'oreille.

--Oh! que tu es sale! fit-elle. En voilà des questions! je me demande quel intérêt tu as à savoir qu'ils sont au sixième, près des pièces où l'on mange, qu'il y a des tronçons de cigarettes, du sang par terre, et puis que c'est plein de bouts de mousselines.

--Ah alors! c'est avec de la mousseline..., dit André en riant. Voilà une bonne note à prendre sur les ateliers de confection.

--Comment une note à prendre! Ah oui, c'est vrai, tu écrivais dans le temps. Oh mais, ne vas pas mettre ce que je te raconte, dans tes livres, parce que tu sais! Mais, je suis bête, tu n'oserais pas écrire des choses semblables!

--Tu verras, dit simplement André.

Jeanne haussa les épaules et reprit: alors tu travailles dans les journaux?

--Non. Voici plus de trois ans que j'ai renoncé au journalisme et il continua, parlant plus à lui-même qu'à la petite: j'avais assez des directeurs, un tas d'icoglans qui veulent commander et diriger la virilité des autres! J'aurais bien dû par exemple, avant de rendre mon tablier, démontrer dans un sincère article la parfaite inutilité de la critique; mais voilà, j'aurais commis, aux yeux de mes confrères, une hérésie pécuniaire; ces imbéciles n'auraient même pas compris combien mon idée était humaine: je débinais le métier qui m'aidait à vivre!--ce que nous sommes en train de faire tous les deux, poursuivit-il, en se tournant vers Jeanne.

Il se tut, pris de mélancolie et de dégoût. Depuis des mois, il ne travaillait guère. Il traversait une période de découragement et d'abandon, se remâchait les terribles arguments de l'homme de lettres, las de travail et soûlé d'art. A quoi bon! quelle nécessité! Il faut lire les ouvrages des autres et n'en pas écrire. Puis dans ce laisser-aller, dans cette déroute, le roman commencé apparaissait dans une perspective lointaine et magnifique. Il disait: Ah! tout de même!--puis comprenant que le livre exécuté à grand'peine, serait forcément inférieur à celui qu'il avait rêvé, il retombait dans ses premières tristesses, se répétant comme excuse: aujourd'hui, je ne suis pas en veine, nous verrons plus tard.

Et cet aujourd'hui, c'était demain, c'était après-demain, c'était des semaines et c'était des mois; à force d'attendre, il avait perdu le profit de la mise en train qu'il avait acquise, une fois installé dans son ménage.