Part 9
Voilà donc Cloete qui vous emmène cet homme encore plusieurs fois. Pas un compagnon très amusant pourtant. Pas grande conversation. Il s’assied tranquillement, il boit ce qu’on lui donne, les yeux à moitié fermés, il parle comme une sorte de sainte-nitouche... «J’ai eu des malheurs», qu’il dit. La vérité, c’est qu’on l’avait fichu à la porte d’une grosse maison d’armement pour sa mauvaise conduite: rien qui pût porter atteinte à son certificat, vous comprenez, et il s’était laissé dégringoler facilement. Cela lui plaisait, je crois. Tout plutôt que travailler. Il vivait aux crochets de la veuve qui tenait la pension.
--C’est presque incroyable, me hasardai-je de dire. Un capitaine au long cours, dites-vous?
--Oui. J’en ai connu conducteurs d’omnibus, grogna-t-il avec mépris. Oui. Se balançant sur la plate-forme, près de la courroie et criant: «quat’sous jusqu’au bout». La boisson! Mais ce Stafford était d’une autre espèce. L’enfer est plein de Stafford de ce genre-là. Cloete se moquait un peu de lui et alors on voyait poindre une lueur mauvaise dans les yeux à moitié fermés du type. Mais Cloete était généralement aimable avec lui. Cloete était un type capable d’être aimable avec un chien galeux. En tout cas, l’homme s’habitua à aller prendre un verre avec lui, et de temps à autre Cloete lui donnait une pièce, car la veuve laissait Mr Stafford à court d’argent de poche. Presque chaque jour, il y avait des scènes dans le sous-sol...
Le fait que l’individu était un marin fut ce qui mit dans la tête de Cloete l’idée de se débarrasser du _Sagamore_. Il se met à l’étudier, pense qu’il y a en lui assez de diable pour se laisser tenter, et un soir il lui en parle... «Dites-moi, je pense que vous ne voudriez pas retourner à la mer, pour quelque temps...» L’autre ne lève même pas les yeux, et dit que vraiment cela n’en vaut pas la peine pour le maigre salaire qu’on en tire... «Oui, bien sûr, mais que diriez-vous d’un salaire de capitaine pour une fois, et deux cents livres de plus si vous êtes forcé de rentrer sans le bateau. Des accidents peuvent arriver», dit Cloete... «Oh, bien sûr», fait ce Stafford; et il continue à siroter son verre, comme si tout cela lui était bien égal.
Cloete le presse un peu; mais l’autre observe, insolent et d’un air nonchalant: «Voyez-vous, il n’y a pas d’avenir dans une affaire comme ça, n’est-ce pas?...» «Oh! non, dit Cloete. Assurément pas. Je ne peux pas dire qu’il y ait là de l’avenir, pour vous. C’est une affaire une fois pour toutes. Eh bien, à combien estimez-vous votre avenir?» demande-t-il... Et voilà notre homme plus indifférent que jamais, à demi endormi. M’est avis que le bougre était trop paresseux pour s’en soucier. Tricher plus ou moins aux cartes, tirer sa subsistance d’une femme ou d’une autre, à coup de câlineries ou de menaces, c’était plutôt son genre. Cloete l’engueule à voix basse. Tout cela au bar du _Horse Shoe_, dans Tottenham Court Road. Finalement, ils se mettent d’accord, au-dessus d’un second whisky chaud, pour cinq cents livres comme prix d’un coup de tomahak au _Sagamore_.
Une semaine ou deux se passe. Le type se balade dans les parages de la maison comme si de rien n’était, et Cloete commence à douter qu’il songe vraiment à entreprendre l’affaire. Mais un jour, il arrête Cloete à la porte, et toujours les yeux baissés: «Quoi de neuf pour cet emploi que vous vouliez me donner?» demande-t-il... Probable qu’il avait joué un plus sale tour que de coutume à la femme, qu’il s’attendait à des embêtements et à être fichu à la porte, pour sûr. Voilà Cloete satisfait. George avait tellement lanterné à ce sujet devant lui qu’il considérait l’affaire comme dans le sac. Et il dit: «Oui, il est temps que je vous présente à mon ami. Mettez votre chapeau et allons-y...»
Ils s’amènent tous les deux dans le bureau; George qui était assis à sa table se lève comme pris de panique et les regarde. Il voit un gros individu, avec une sorte de belle figure douteuse, des yeux lourds à moitié fermés, un pardessus court de couleur noisette, un chapeau melon râpé, des mouvements précautionneux. Et il se demande: «C’est donc ça l’aspect d’un tel homme. Non, cela ne se peut pas...» Cloete fait la présentation, et l’homme se retourne pour regarder la chaise avant de s’y asseoir. «Un homme tout à fait compétent», poursuit Cloete. L’homme ne dit mot, reste assis parfaitement tranquille. Et George ne peut articuler un mot, la gorge trop sèche. Alors, il fait un effort: «H’m, H’m. Oui, oui, malheureusement, désolé de vous désappointer. Mon frère a fait d’autres arrangements, il ira lui-même.»
L’homme se lève, tenant toujours les yeux à terre comme une jeune fille modeste, et doucement, sans dire un mot, sort du bureau. Cloete se prend le menton dans la main et se mord tous les doigts ensemble. Georges sent son cœur cesser de battre et il parle à Cloete... «Ce n’est pas possible. Comment cela se pourrait-il? Aussitôt le bateau perdu, Harry verrait clair. C’est un homme à aller lui-même trouver les assureurs avec ses soupçons. Et il aurait le cœur brisé à mon sujet. Comment pourrais-je lui faire cela? Il n’y a que nous deux dans le monde qui nous aimions comme cela...»
Cloete proféra un abominable juron, sursauta, et se précipita dans son bureau où George l’entendit bousculer les objets autour de lui... Au bout d’un moment il alla à la porte et dit d’une voix tremblante: «Vous me demandez une chose impossible.» Cloete était tout prêt à s’élancer comme un tigre et à le déchirer, mais il ouvrit la porte un peu plus et dit doucement: «Question de cœur, le vôtre n’est guère plus gros que celui d’une souris, permettez-moi de vous le dire...» Mais George s’en moque, plus de fardeau sur le cœur, en tout cas. Et juste à ce moment le capitaine Harry entre... «Eh bien, mon vieux George, je suis un peu en retard, que dirais-tu d’une côtelette au _Cheshire_ maintenant?...» «Cela me va, mon vieux...» Et ils sortent pour aller déjeuner ensemble. Cloete ce jour-là ne peut rien manger.
George se sent un autre homme, pendant un moment; mais tout à coup, voilà le Stafford en question qui commence à rôder dans la rue, devant la porte. La première fois que George le voit, il croit s’être trompé. Mais non; la seconde fois qu’il sort il le voit se défiler de l’autre côté de la rue. Cela rend George très nerveux; mais il lui fallait bien sortir pour ses affaires; et lorsque l’individu traverse la rue, il l’évite; il l’évite une fois, deux fois, trois fois; mais à la fin il le trouve collé à sa propre porte. «Que voulez-vous?» dit-il en essayant de paraître furieux.
Il paraît qu’il y avait eu du grabuge dans le sous-sol de la pension; et la veuve, folle de jalousie, s’était déchaînée contre lui jusqu’à parler de prévenir la police. Cela, Mr Stafford ne voulait pas en entendre parler; il avait donc filé comme un lièvre, et il se trouvait maintenant sur le pavé, ni plus ni moins, à dire vrai. Cloete avait l’air si peu aimable quand il allait et venait qu’il n’avait pas eu le courage de l’accoster; mais George lui semblait d’un genre plus abordable. Il serait heureux d’avoir une livre, n’importe quoi. «J’ai eu des malheurs», dit-il, d’un ton discret qui effrayait plus George que ne l’eût fait une scène violente...» «Veuillez considérer l’étendue de ma déception», dit-il...
George, au lieu de lui dire d’aller au diable, perd la tête. «Je ne vous connais pas. Que voulez-vous?» crie-t-il, et il se précipite en haut chez Cloete... «Vous voyez ce qui arrive, dit-il en haletant, nous voilà maintenant à la merci de ce chenapan...» Cloete tente de lui démontrer que l’homme ne peut rien faire, mais George pense qu’on peut faire du scandale avec tout cela, en tout cas. Il dit qu’il ne peut vivre avec cette horrible obsession. Cloete allait se mettre à rire. Comme s’il n’en avait pas plein le dos de tout cela. Mais tout à coup une pensée le frappe et il change de ton... «Mais oui. Peut-être. Je vais descendre et le renvoyer pour commencer...» Il revient. «Il est parti. Mais peut-être avez-vous raison. L’homme est à la côte et cela pousse parfois des gens au désespoir. La meilleure chose à faire serait de l’expédier loin d’ici pour un bout de temps. Le pauvre diable, voyez-vous, est vraiment dans le besoin. Je n’ai pas l’intention de vous demander grand chose cette fois; seulement de tenir votre langue, et je vais tâcher de décider votre frère à le prendre comme second. En entendant cela George se met les deux bras et la tête sur son pupitre, si bien que Cloete s’apitoie. Mais, en même temps, Cloete se sent plus joyeux parce qu’il a mis un peu de cœur au ventre à ce Stafford. Dans l’après-midi même il lui achète un complet bleu, et lui raconte qu’il faut se débrouiller et travailler pour gagner sa vie. Aller à la mer comme second sur le _Sagamore_. Le bougre n’en avait guère envie, mais c’est que, n’ayant rien à manger, ne sachant où dormir et la femme lui ayant fait peur avec ses histoires de poursuites et autres, il n’avait guère le choix, à vrai dire. Cloete s’occupe de lui pendant deux jours... «Notre arrangement tient toujours, dit-il. Le bateau doit aller maintenant à Port-Élisabeth, ce n’est pas un ancrage de tout repos. Si par hasard le bateau se détachait de son ancre dans un coup de nord-est et se collait à la côte, comme il y en a, eh bien! c’est cinq cents livres dans votre poche, et un rapide retour chez vous. Cela vous va, n’est-ce pas?»
Notre excellent Mr Stafford prend tout cela les yeux baissés. «Je suis un bon marin, dit-il d’un air sournois et modeste. Un second a, sans aucun doute, pas mal d’occasions de manipuler les chaînes et les ancres...» Là-dessus, Cloete lui donne une bonne tape dans le dos. «Parbleu, mon brave marin. Allez-y...» Peu après, George apprit de son frère qu’il avait eu l’occasion d’obliger son associé. Il en est fort heureux. Il aime tellement l’associé. Il a pris un de ses amis comme second. L’homme a eu des ennuis, il a été à terre depuis un an pour soigner une femme mourante, paraît-il. Assez mal en point maintenant... George déclare vivement qu’il ne sait rien de l’homme en question. Il l’a vu une fois. Il n’est pas très sympathique d’apparence... Et le capitaine Harry se met à dire bonnement: «Bah! il faut bien donner une chance à ce pauvre diable.»
Mr Stafford se rend donc au dock. Il paraît qu’il a manœuvré comme un singe avec un des câbles, ayant toujours en tête la question de Port-Élisabeth. Les gréeurs avaient disposé le câble sur le pont pour nettoyer les puits. Le nouveau second s’assure qu’ils sont à terre, c’était l’heure du dîner, et il envoie le gardien hors du navire lui chercher une bouteille de bière. Alors il se met à l’ouvrage pour décaler le maillon de quarante-cinq brasses, il donne un ou deux petits coups de marteau juste pour le desserrer et, naturellement, le câble n’avait plus aucune sûreté. Les gréeurs reviennent, vous savez comment ils sont; un jour vient, un jour s’en va et le bon Dieu vous envoie le dimanche. On descend la chaîne dans le puits sans que le contre-maître daigne seulement examiner les anneaux. Qu’est-ce que cela peut lui faire? Il ne part pas sur le navire. Et deux jours plus tard le navire prend la mer...
* * * * *
A ce moment j’eus l’imprudence de proférer un autre: «Ah! oui, je vois», qui froissa de nouveau mon homme et m’attira un brusque: «Non, pas du tout.» comme précédemment. Mais sur ces entrefaites il se ressouvint du verre de bière placé près de son coude. Il le vida à demi, essuya sa moustache et sur un ton désagréable fit cette remarque:
--Ne vous imaginez pas qu’il y aura quelque scène maritime dans cette histoire, il n’y en a pas. Si vous voulez en mettre une de votre invention; c’est le moment. Je suppose que vous savez à quoi cela ressemble six jours de mauvais temps dans la Manche. Je n’en sais rien, moi. En tous cas, voilà dix jours qui passent. Un lundi, Cloete s’amène au bureau un peu en retard, il entend une voix de femme dans le bureau de George, et y jette un œil... «Regardez», dit George, très agité, en lui montrant un journal. Le cœur de Cloete bondit dans sa poitrine: «Ah. Un naufrage dans la baie de Westport. Le _Sagamore_ à la côte, dimanche matin, de bonne heure»; les journalistes avaient eu le loisir de se mettre à l’œuvre. Il y en avait des colonnes. Deux fois le canot de sauvetage est sorti. Le capitaine et l’équipage restés à bord. Des remorqueurs appelés à l’aide. Si le temps se remet on peut encore sauver ce beau navire... Vous savez comment ces gaillards-là arrangent les choses... Mrs Harry était passée par là en allant prendre son train à Cannon street. Elle avait une heure devant elle.
Cloete prend George à part et lui chuchote quelque chose. «Le navire est sauvé maintenant. Ah, sacré nom d’un chien. Il ne faut pas.» Mais George le regarde effaré et Mrs Harry continue à sangloter doucement... «J’aurais dû aller avec lui... Je vais le retrouver...» «Nous y allons tous», dit Cloete soudain. Il sort, fait envoyer à la dame une tasse de bouillon chaud de la boutique d’en face, lui achète une couverture, pense à tout, et, dans le train, il l’enveloppe, lui fait la conversation, en veux-tu en voilà, tout le long du chemin, pour la remonter, mais en vérité parce qu’il ne se tient pas de joie. Voilà donc la chose faite d’un coup, et rien à payer. Faite, et bien faite. Par moment la tête lui tourne quand il y pense. Quelle veine. Cela l’effraie presque. Il voudrait pouvoir crier et sauter de joie. Cependant, George Dunbar reste dans son coin, l’air si mortellement misérable qu’à la fin la pauvre Mrs Harry essaie de le remonter, et elle se remonte en même temps elle-même en faisant remarquer combien Harry est toujours prudent; ce n’est pas un homme à risquer son équipage ni lui-même inutilement, et ainsi de suite.
La première chose qu’ils entendent dire à la gare de Westport c’est que le bateau de sauvetage est revenu du navire, et a ramené le lieutenant qui s’était blessé et quelques matelots. Le capitaine et le reste de l’équipage, quinze en tout environ, sont encore à bord. On attend les remorqueurs d’une minute à l’autre.
On emmène Mrs Harry à l’auberge, juste en face des rochers, elle se précipite en haut pour regarder par la fenêtre, et elle pousse un grand cri quand elle voit le navire échoué. Elle n’a de cesse qu’elle aille à bord retrouver son Harry. Cloete la calme de son mieux... «Je vous en prie, essayez de manger un peu et nous irons aux nouvelles.»
Il emmène George hors de la chambre. «Dites-moi, elle ne peut pas aller à bord, mais moi je vais y aller. Je vais veiller à ce qu’il ne reste pas sur le navire trop longtemps. Allons trouver le patron du bateau de sauvetage...» George le suit, frissonnant par moments. Les vagues déferlent sur la vieille jetée; pas beaucoup de vent, un ciel sombre, farouche au-dessus de la baie. Et à l’horizon rien qu’un remorqueur, cap à la lame, luttant contre la mer, paraissant et disparaissant avec la régularité d’une mécanique.
Ils trouvent le patron du bateau de sauvetage qui leur dit: «Oui. On repart. Mais non, ils ne sont pas en danger sur le navire, pas encore. Pour le navire, il n’y a pas grand espoir. Si le vent ne s’élève pas, et que la mer se calme, on pourra peut-être essayer tout de même.» Après avoir échangé quelques mots il accepte de prendre Cloete à bord: soi-disant un message urgent des armateurs pour le capitaine.
De quelque côté que Cloete regarde le ciel, il se sent rassuré. Il paraît tellement menaçant. George Dunbar le suit blême et sans pouvoir articuler un mot. Cloete l’emmène prendre un verre ou deux et peu à peu il commence à repiquer... «Cela va mieux, dit Cloete, du diable si tout à l’heure je n’avais pas l’air de me promener avec un mort. Vous devriez jeter votre casquette en l’air, mon vieux. J’ai des envies de me mettre à battre des mains dans la rue. Votre frère est sain et sauf, le bateau est perdu et nous voilà riches.» «Êtes-vous sûr qu’il soit perdu? demande George. Ce serait un sacré coup après toutes les transes que j’ai eues, depuis que vous m’avez parlé de cela la première fois, si on pouvait encore l’en tirer, et... et... si toute cette tentation allait recommencer... Car nous n’y avons été pour rien, n’est-ce pas?» «Bien sûr que non, dit Cloete. N’était-ce pas votre frère lui-même qui commandait? C’est providentiel...» «Ah...» s’écria George révolté. «Bon, dites que c’est la faute du diable, dit Cloete gaiement, ça m’est égal. Vous n’y êtes pour rien, pas plus qu’un enfant au biberon. Vous n’êtes qu’une grande chiffe...» Cloete en était arrivé presque à aimer George. Ma foi, oui. C’était comme cela. Je ne veux pas dire qu’il avait du respect pour lui, mais il avait vraiment un faible pour son associé.
Ils reviennent, on peut dire, en sautillant à l’hôtel, et trouvent la femme du capitaine à la fenêtre ouverte, les yeux fixés sur le bateau, comme si elle voulait voler à travers la baie... «Eh bien! Madame Dunbar, crie Cloete, vous ne pouvez pas y aller; mais j’y vais. Avez-vous des commissions? N’ayez pas peur. Je transmettrai tout fidèlement. Et si vous voulez me donner un baiser pour lui, je le lui transmettrai aussi; du diable, si je ne le fais pas.»
Il fait rire Mrs Dunbar avec sa parlotte... «Ah, mon cher M. Cloete, que vous êtes donc un homme calme et raisonnable. Faites-le se conduire raisonnablement. Il est un peu entêté vous savez, et il est tellement toqué de son bateau, aussi. Dites-lui que je suis-là, à le regarder...» «Comptez sur moi, Mme Dunbar. Seulement fermez cette fenêtre, soyez sage. Vous allez sûrement attraper froid si vous ne le faites pas, et le capitaine ne sera pas très content de sortir d’un naufrage pour vous trouver toussant et éternuant au point de ne pas seulement pouvoir lui dire combien vous êtes heureuse. Si vous pouviez me donner un bout de ruban pour attacher mon lorgnon à mes oreilles et je pars...»
Comment il arriva à bord, je n’en sais rien. Trempé, secoué, énervé et hors d’haleine, il arriva à bord. Le navire donnait de la bande, balayé d’écume, mais ne bougeant guère; juste de quoi vous agacer les nerfs... Il les trouva tous en groupe sur le rouf d’avant dans leurs suroîts luisants, avec des figures retournées. Le capitaine Harry ne peut en croire ses yeux. Quoi? M. Cloete. «Que faites-vous ici, au nom du ciel...» «Votre femme est sur le rivage et vous regarde», halète Cloete: et après avoir parlé un peu, le capitaine Harry trouve que c’est vraiment courageux et gentil de la part de l’associé de son frère d’être venu comme cela. Il est heureux d’avoir quelqu’un à qui parler... «Mauvaise affaire, M. Cloete», dit-il. Cloete se réjouit d’entendre cela. Le capitaine croit qu’il a fait tout ce qu’il pouvait, mais la chaîne s’est rompue quand il a voulu ancrer le navire. C’est une rude épreuve que de perdre un navire. Il tâchera de la supporter. De temps à autre, il pousse un profond soupir. Cloete est presque attristé d’être venu à bord parce que d’être sur cette épave lui contracte la poitrine sans cesse. Ils se mettent à l’abri sous le vent de l’embarcation de bâbord, un peu à l’écart des matelots. La chaloupe de sauvetage était repartie après avoir amené Cloete, mais devait revenir à la marée suivante pour prendre l’équipage si on ne pouvait réussir à remettre le bateau à flot. Le soir tombait; un jour d’hiver; un ciel noir, le vent s’élève. Le capitaine Harry se sent tout chaviré. «Que la volonté de Dieu soit faite. S’il faut le laisser sur les rochers, il le faut. Un homme doit accepter ce que Dieu lui envoie, courageusement». Soudain sa voix se brise, il serre le bras de Cloete. «Il me semble que je ne pourrai pas le quitter», murmure-t-il. Cloete regarde autour de lui les matelots comme un troupeau de moutons débandés, et il songe en lui-même: «Ils ne voudront pas rester». Soudain le navire se soulève un peu et s’abaisse avec une secousse. La marée montante. Tous commencent à regarder si l’on voit le canot de sauvetage. Quelques-uns l’aperçoivent là-bas et aussi deux remorqueurs. Mais la tempête a repris, et tous savent qu’aucun remorqueur ne se risquera à approcher le navire.
«C’est fini», dit le capitaine Harry, tout bas. Cloete songe que de sa vie il n’a eu aussi froid... «Et il me semble que ça m’est égal de vivre maintenant», murmure le capitaine Harry... «Votre femme est là-bas sur le rivage, et vous attend», dit Cloete... «Ah oui, cela doit être affreux pour elle de voir notre pauvre vieux bateau couché là comme cela. Voyez-vous, c’est notre foyer.»
Cloete, lui, pense que pour ce qui est de la perte du _Sagamore_, cela lui est égal, il souhaite seulement d’être n’importe où, ailleurs que là. Le plus léger mouvement du bateau lui coupe la respiration. Le danger l’énerve, en outre. Le capitaine le prend à part... «Le canot de sauvetage ne peut venir nous prendre avant une heure d’ici. Écoutez-moi, Cloete, puisque vous êtes ici et si courageux, faites quelque chose pour moi». Il lui dit alors qu’en bas dans sa cabine d’arrière, dans un certain tiroir, il y a un paquet de papiers importants et quelque soixante livres en or dans un sac. Il demande à Cloete d’aller lui chercher cela. Il n’est pas descendu depuis que le navire a touché, il lui semble que s’il détournait les yeux il tomberait en morceaux. Quant aux hommes, effrayés comme ils sont, s’il les laissait livrés à eux-mêmes ils essaieraient de mettre une des chaloupes à la mer, pris de panique devant un coup plus violent, et il y en aurait qui risqueraient de se noyer... «Il y a deux ou trois boîtes d’allumettes sur les planchettes de ma cabine si vous avez besoin de lumière, dit le capitaine Harry. Seulement essuyez-vous les mains avant de tâtonner pour les trouver.»
Cloete ne trouve pas l’affaire de son goût, mais il ne veut pas montrer qu’il a peur, et il y va. Pas mal d’eau sur le pont, il clapote là-dedans; il commence à faire tellement noir, en plus. Tout à coup, près du grand mât, quelqu’un l’attrape par le bras. Stafford! Il ne pensait pas du tout à Stafford. Le capitaine Harry lui avait dit à propos de son second quelque chose de peu satisfaisant, mais c’était assez vague. Cloete ne le reconnaît pas d’abord dans son suroît. Il voit une figure blanche avec deux gros yeux fixés sur lui. «Êtes-vous content, M. Cloete?...»
Cloete a bonne envie de rire de cette voix plaintive et l’écarte. Mais l’homme grimpe après lui sur la dunette et le suit en bas dans la cabine de ce navire naufragé. Et les voilà tous les deux là, osant à peine se regarder l’un l’autre. «Vous n’allez pas me faire croire que vous y êtes pour quelque chose...» dit Cloete.
Tous deux frissonnent, presque hors d’eux dans l’excitation de se sentir à bord de ce navire. Le navire talonne et titube, et ils chancellent tous deux, se sentant mal. Cloete de nouveau éclate de rire à l’idée que ce misérable Stafford puisse prétendre être pour quelque chose dans une affaire aussi désespérée... «Est-ce ainsi que vous croyez pouvoir me traiter maintenant?» hurle l’autre tout à coup...
La mer vient frapper la coque, le bateau tremble et geint tout autour d’eux; on entend le bruit des vagues, tout autour et au-dessus de leur tête. Cloete se sent troublé, et il entend l’autre crier comme un perdu: «Ah, vous ne me croyez pas? Allez voir le câble de bâbord. Rompu? Hein? Allez voir s’il est rompu. Allez chercher la maille brisée. Je vous en défie. Il n’y a pas de maille brisée. Cela vaut mille livres pour moi. Pas moins. Le lendemain de notre débarquement, tout de suite--je n’ai pas l’intention d’attendre que le navire soit complètement brisé--je vais trouver les assureurs, quand je devrais marcher nu-pieds jusqu’à Londres. Le câble de bâbord. Regardez-le, que je leur dirai. Je l’ai faussé, pour le compte des armateurs, tenté par une crapule nommé Cloete.»