En marge des marées

Part 8

Chapter 83,929 wordsPublic domain

--Après tout, m’écriai-je, même si c’est faux, c’est tout de même une suggestion qui me permet de voir ces rochers, cette tempête dont ils parlent, le lourd déferlement des flots, etc., etc., dans leurs rapports avec l’humanité. Le combat contre les forces de la nature, et son effet sur quelqu’un au moins, comment dirais-je, d’exalté.

Il m’interrompit, et d’un ton agressif:

--Est-ce que la vérité pourrait vous servir à quelque chose?

--Je n’oserais pas l’affirmer, repris-je prudemment. On dit que la vérité est encore plus étrange que la fiction.

--Qui est-ce qui dit cela?

--Ma foi, personne en particulier.

Je me tournai vers la fenêtre, car l’individu m’agaçait avec son bras immobile sur la table. Je crois bien que ce fut mon attitude impolie qui le décida à se lancer dans un discours relativement long.

--Avez-vous jamais vu des bêtes de rochers comme ça? Comme des raisins dans une tranche de pudding froid.

Je les regardai. Un acre, ou plus, de points noirs éparpillés parmi les ombres gris-acier de la mer unie, sous l’uniforme brouillard gris et vaporeux; et, à un endroit, une tache informe plus claire: la blancheur voilée de la falaise qui se dégageait comme un rayonnement diffus et mystérieux. C’était un tableau délicat et singulier, quelque chose d’expressif, d’impressionnant et de désolé tout ensemble, une symphonie en gris et noir, un vrai Whistler.

Mais ce qui suivit, dit par la voix dans mon dos, me fit retourner. Elle grognait son mépris pour toute association possible avec les flots rugissants, d’un ton énergique et concis, puis poursuivit:

--Moi, pas si bête!... quand je regarde ces rochers là-bas... ça me rappelle plutôt un bureau... J’avais l’habitude d’y entrer quelquefois, dans le temps... un bureau à Londres... dans une de ces petites rues derrière la gare de Cannon street...

Il s’exprimait délibérément, d’une façon non pas saccadée, mais fragmentaire, parfois blasphématoire.

--C’est un rapprochement plutôt éloigné, observai-je.

--Un rapprochement! Le diable soit de vos rapprochements. Ce fut un hasard.

--Cependant, dis-je, un hasard possède des rapprochements avec des événements antérieurs et ultérieurs qui, si on peut les développer...

Tout immobile qu’il était, il paraissait prêter une oreille attentive.

--Ah! oui! développer. C’est peut-être ça que vous pouvez faire, n’est-ce pas? Ça n’a rien à voir avec la mer, mais vous pouvez la faire sortir de votre tête, si ça vous plaît.

--Bien sûr, si c’est nécessaire, dis-je. Quelquefois il faut tirer un tas de choses de sa tête, quelquefois rien. Je veux dire que l’histoire n’en vaut pas la peine: tout ça dépend.

Cela m’amusait de lui parler ainsi. Il manifestait clairement que, à son avis, les romanciers couraient après leur argent, de même que le reste des gens qui vivent de leurs facultés, et que c’était extraordinaire de voir jusqu’où peuvent aller des gens qui courent après l’argent... quelques-uns, du moins.

Il fit une sortie contre la vie maritime: une stupide sorte d’existence, selon lui. Pas d’occasions, pas d’expériences, nulle variété, rien! Des gens de valeur en sont sortis, il l’admettait. Mais pas plus faits pour réussir dans le monde que pour voler dans les airs. Des enfants! Ainsi, le capitaine Harry Dunbar. Un bon marin. Grande réputation comme capitaine... Gros homme, des favoris courts et grisonnants, belle figure, forte voix. Un brave garçon, mais pas plus à la coule de la fausseté humaine qu’un bébé.

--C’est le capitaine du _Sagamore_ dont vous parlez? dis-je enhardi.

Après un méprisant «bien sûr», il sembla fixer du regard, sur le mur, la vision de ce bureau dans Cannon street, tout en grognant et en mâchonnant une description par lambeaux, et en levant de temps à autre le menton, comme si la colère le prenait.

C’était, d’après la description qu’il m’en fit, un modeste bureau, louche pas le moins du monde, mais un peu à l’écart dans une petite rue qui, depuis, a été rebâtie de bout en bout. La septième porte, après le café du _Cheshire Cat_, sous le pont du chemin de fer. «C’est là que je prenais d’habitude mon déjeuner quand mes affaires m’appelaient dans la Cité. Cloete y venait boire une chope et plaisanter avec la servante. Il n’avait pas besoin d’en dire long pour cela. Rien qu’à la façon dont il faisait étinceler son lorgnon vers vous et contorsionnait sa bouche épaisse, cela suffisait pour vous faire rire avant même qu’il eût commencé à débiter une de ses histoires. Un drôle de type. Cloete. _C-l-o-e-t-e, Cloete_.

--Qu’est-ce qu’il était, Hollandais? demandai-je, ne voyant absolument pas ce que tout cela avait à faire avec les mariniers de Westport, les touristes de Westport, et la façon dont ce vieil individu les considérait comme des menteurs et des imbéciles.

--Le Diable seul le sait! grogna-t-il (les yeux fixés sur le mur comme s’il ne voulait pas perdre un seul mouvement d’une vue cinématographique). Il ne parlait jamais qu’anglais. La première fois que je le vis, il sortait d’un navire dans le bassin, un navire qui venait des États-Unis, un navire à passagers. Il me demanda si je connaissais un petit hôtel dans les environs. Il avait besoin d’être tranquille et avait à faire par là pendant quelques jours. Je l’ai conduit à un hôtel, chez des amis à moi... Une autre fois, dans la Cité. «Eh! là-bas! Vous êtes bien obligeant: venez donc prendre un verre.» Il se mit à me parler énormément de lui, et de ses années aux États-Unis. Toutes sortes d’affaires un peu partout, là-bas. Avec des marchands de spécialités pharmaceutiques aussi. Des voyages! Il rédigeait des annonces et tout ce qui s’ensuit. Il me raconte des histoires drôles. Un type bien planté, dégingandé. Des cheveux noirs dressés sur la tête, comme une brosse, une figure longue, de longs bras, de longues jambes, un lorgnon miroitant, une amusante façon de parler à voix basse... Vous voyez cela d’ici?

J’acquiesçai, mais du diable s’il y prenait garde.

--Je n’ai jamais autant ri de ma vie. Ce bougre-là vous aurait fait rire en vous racontant comment il avait écorché son propre père. Il en était capable d’ailleurs. Un homme qui a été dans le commerce des spécialités pharmaceutiques doit être prêt à tout, depuis pile ou face jusqu’au crime avec préméditation. Voilà un bout de vérité pour vous, en passant. Ils se moquent de tout, ils croient qu’ils peuvent tout faire disparaître et se disculper de tout... Le monde entier est leur proie... Un homme d’affaires, en outre, ce Cloete. Il vous revint avec quelques centaines de livres, cherchant quelque chose à faire, d’un genre tranquille. «Rien ne vaut le vieux pays, somme toute», me dit-il... Et nous nous quittons là-dessus, moi m’étant flanqué plus de verres qu’à mon habitude.

Au bout de quelque temps, six mois, peut-être, à peu près, je me cogne sur lui dans le bureau de M. George Dunbar. Oui, le bureau en question. C’était assez rare que je... Mais il y avait une partie d’un chargement à lui dans un bateau, au dock, à propos duquel il me fallait causer avec M. George. Et voilà que je vois Cloete qui sort de la pièce du fond, des papiers à la main... Associé. Vous comprenez?

--Ah, oui, dis-je, les quelques centaines de livres.

--Et aussi sa langue, grommela-t-il. N’oubliez pas cette langue-là. Quelques-unes de ses histoires ont dû éclairer un peu George Dunbar sur la compréhension des affaires.

--Un garçon persuasif, suggérai-je.

--Hum! Vous arrangerez cela à votre façon. Bon! Associé. George Dunbar met son chapeau haute-forme et me prie d’attendre un moment. George avait toujours l’air de gagner des mille et des cents par an, un gandin de la Cité... «Allons, mon vieux.» Et les voilà qui sortent, lui et le capitaine Harry; une affaire chez un avoué au tournant de la rue. Le capitaine Harry, quand il était en Angleterre, avait l’habitude de venir au bureau de son frère régulièrement à midi. Il s’asseyait dans un coin, comme un petit garçon bien sage, lisait les journaux et fumait sa pipe... Des frères modèles. Deux pigeons! «Je m’occupe de la partie _fruits conservés_ dans la boutique», me dit Cloete. Il me tient une conversation dans ce genre-là. Puis, de fil en aiguille: «Quel genre de vieillerie est-ce ce _Sagamore?_ Le plus beau bateau qui soit, hein? Tous les bateaux sont bons pour vous, naturellement, vous en vivez! Je vais vous dire. Je voudrais mettre mon argent plutôt dans un vieux bas, assurément.

Mon homme reprit haleine, et je remarquai que sa main, jusqu’alors posée nonchalamment sur la table, se referma lentement. De la part de cet homme immuable, ce fut effrayant et de mauvais augure; quelque chose comme le geste du Commandeur.

--Ainsi déjà à cette époque, remarquez, grommela-t-il.

--Mais, dites-moi, interrompis-je, le _Sagamore_ appartenait à Mundy et Rogers, à ce qu’on m’a dit.

Il grogna dédaigneusement.--Le diable soit des mariniers, ils n’y connaissent rien. Il portait le pavillon de la maison. C’est autre chose. Une faveur. Voilà ce que c’était. Quand le vieux Dunbar mourut, le capitaine Harry commandait déjà sur un bateau de chez eux. George lâche la banque où il était employé, pour faire son chemin avec ce qui lui revenait du vieux. George était débrouillard. Il commença par faire du magasinage, puis deux ou trois autres choses à la fois: de la pâte de bois, des fruits conservés, et ainsi de suite. Et le capitaine Harry lui confie sa part pour faire marcher l’affaire... «J’ai tout ce qu’il me faut avec mon navire», dit-il... Mais voilà que Mundy et Rogers se mettent à vendre tous leurs bateaux à des étrangers, et qu’ils se fourrent dans la navigation à vapeur. Le capitaine Harry en devient tout à fait embêté: perdre son commandement, lâcher un navire qu’il aimait; tout à fait découragé. Juste à ce moment, voilà que les frères ramassent un peu d’argent, une vieille femme qui meurt, ou quelque chose dans ce genre. Un petit magot. Alors le jeune George dit: «Nous avons, à nous deux, de quoi acheter le _Sagamore_.» «Mais tu vas avoir besoin de plus d’argent pour ton affaire», s’écrie le capitaine Harry, et l’autre se met à rire: «Mon affaire va très bien. Je puis sortir et ramasser une poignée de louis pendant le temps que tu tires une pipe, mon vieux...» Mundy et Rogers se montrèrent très aimables en cette occasion: «Mais certainement, capitaine, et nous agirons, si vous voulez, pour votre compte comme si le bateau était encore à nous.» Dans ces conditions, vous pensez, si c’était un bon placement que d’acheter ce bateau, oui! à cette époque!

La façon dont il tourna légèrement la tête vers moi équivalait à la manifestation d’un violent sentiment chez un autre homme.

--Tout cela, vous le pensez, se passa bien avant que Cloete ne survînt, murmura-t-il.

--Oui, je comprends, dis-je. Nous disons généralement: «Quelques années passèrent...», c’est plus vite fait.

Il me considéra un moment, en silence, d’un regard inexprimable comme absorbé dans la pensée de ces années dont on faisait si bon marché; c’était aussi ses propres années, les années avant et les années (pas si nombreuses) après que Cloete était entré en scène. Quand il se fut remis à parler, je remarquai son intention de bien me faire sentir, à travers sa manière obscure et emphatique, l’influence qu’avaient exercée sur George Dunbar un long commerce avec les principes de morale facile de Cloete, le don de persuasion sans scrupules de celui-ci (drôle de type) et sa disposition aventureusement insouciante. Il désirait me voir bien insister sur ce point-là et je l’assurai que c’était tout à fait en mon pouvoir. Il désirait aussi que je comprisse bien que l’affaire de George avait des hauts et des bas (l’autre frère, pendant ce temps-là, voyageait tranquillement, de côté et d’autre, si bien) que parfois les fonds manquaient: ce qui l’inquiétait plutôt, car George avait épousé une jeune femme pas mal dépensière. Cloete était, d’une façon générale, assez anxieux à ce sujet. Et justement il courait dans la Cité après un homme qui travaillait dans les spécialités (l’ancien commerce de ce bougre-là) et qui y réussissait; mais qui, avec un capital de quelques vingtaines de mille susceptible d’être dépensé à pleines mains en annonces, pourrait amener son affaire à être d’un bien meilleur rapport qu’une mine d’or. Cloete se monta le bourrichon à l’idée des perspectives d’une pareille affaire, il s’y connaissait très suffisamment. Je compris que l’associé de George était très agité à l’idée de cette chance unique.

Chaque jour, vers onze heures, le voilà donc au bureau de George, et il lui rabat les oreilles de cette chanson jusqu’à ce que George grince des dents de rage: «Ça suffit! A quoi cela sert? Pas d’argent! A peine de quoi continuer: pas question de dépenser des milliers de francs en publicité.» Il n’ose pas proposer à son frère de vendre le navire. Il ne voulait même pas y penser. Cela l’obsède à fond. C’était comme si la fin du monde arrivait. Et sûrement pas pour une affaire de ce genre!... «Pensez-vous que ce serait une escroquerie», demande Cloete, en se tortillant la bouche? George reconnaît que non, et qu’il lui faudrait être un âne bâté pour le croire, après toutes ces années passées dans les affaires.

Cloete le regarde sévèrement. Jamais pensé à _vendre_ le navire. Il faut compter que cette vieille coque de noix ne donnerait pas la moitié de la valeur assurée par le temps qui court. Voilà George hors de lui. Que signifient alors ces plaisanteries idiotes, à propos de l’armement, depuis trois semaines. Il en a assez, à la fin!

Le voilà dans une fureur à en avoir la bave à la bouche. Cloete ne se démonte pas... «Je ne suis pas un âne bâté non plus, dit-il lentement. Il n’y a pas besoin de vendre notre vieux _Sagamore_. Cette vieille chose a seulement besoin d’un coup de tomahawk (il paraît que le nom de _Sagamore_ veut dire chef indien ou quelque chose d’approchant. La figure de proue était un sauvage à moitié nu avec des plumes à l’oreille et une hache à la ceinture). Un coup de tomahawk», dit-il.

--Qu’est-ce que vous voulez dire? demande George... «Faire naufrage; cela peut s’arranger en toute sécurité, continue Cloete, votre frère aurait alors sa part de l’assurance. Il n’y a pas besoin de lui dire exactement pourquoi. Il pense que vous êtes l’homme d’affaires le plus débrouillard qu’on ait jamais vu. Vous faites sa fortune par la même occasion...» George crispe de rage ses deux mains sur son bureau... «Vous croyez que mon frère est un homme à couler son navire exprès. Je n’oserais même pas penser une chose pareille dans la même pièce que lui: le plus brave garçon qui soit au monde...» «Ne faites pas tant de bruit, dit Cloete, on va vous entendre de dehors», et il lui dit que son frère est le modèle embaumé de toutes les vertus, mais que tout ce qu’il faut, c’est le décider à rester à terre pendant un voyage: «Un congé, un peu de repos, pourquoi pas? En fait, j’ai quelqu’un en vue, pour ce genre d’affaires», chuchote Cloete.

Voilà mon Georges presque suffoqué... «Ainsi vous pensez donc que je suis de cette espèce, vous me croyez capable, moi! Pour qui me prenez-vous?...» Il en perd presque la tête; cependant Cloete ne se démonte pas, il devient seulement un peu pâle autour des narines. «Je vous prends pour un homme qui sera diantrement à sec, avant qu’il soit longtemps...» Qu’est-ce que vous avez à vous indigner? Est-ce que je vous demande de voler la veuve et l’orphelin? Eh! mon cher, le Lloyd est une corporation, cela ne fera mourir personne de faim. Ils sont au moins quarante qui ont assuré votre stupide navire. Personne n’en sera affamé ni refroidi pour cela. Ils prennent tous les risques en considération. Tous, je vous dis...»

Un entretien de ce genre! hum!

George, trop déconcerté pour pouvoir parler, murmure seulement en agitant les bras. C’est si soudain, vous comprenez. L’autre, tout en se chauffant le dos au feu, continue. L’affaire de pâte de bois à deux doigts de la faillite. Le commerce des fruits conservés au bout de son rouleau... «Vous avez peur, dit-il, mais la loi n’est faite que pour faire peur aux imbéciles...» Et il lui explique comment on pourrait couler le navire en toute sécurité au loin. Des primes payées depuis tant, tant d’années. Ça n’éveillerait pas le moindre soupçon. Et puis, zut, après tout. Il faut bien qu’un navire finisse un jour ou l’autre.

--Je n’ai pas peur, dit George Dunbar, je suis indigné.

Cloete bouillait de rage au fond de lui-même. La chance de toute sa vie, sa chance. Et il reprit doucement: «Votre femme sera beaucoup plus indignée encore quand vous lui demanderez de quitter votre jolie maison et de vous entasser dans deux pièces sur une cour, avec les enfants aussi peut-être...»

George n’avait pas d’enfants. Marié depuis deux ans environ. Il souhaitait vivement un enfant ou deux. Il se sent plus déconcerté que jamais. Il parle de leur garder un honnête homme pour père, et ainsi de suite. Cloete grimace: «Hâtez-vous avant qu’ils n’arrivent et ils auront un père riche, et personne ne s’en portera plus mal. C’est le bon de la chose.»

George se met presque à pleurer. Je crois bien qu’il pleurait à ses moments perdus. Des semaines se passèrent. Impossible de se fâcher avec Cloete. Il ne pouvait le rembourser de ses quelques milliers de francs: et puis, il était habitué à l’avoir avec lui. C’était un faible, ce George, Cloete était généreux d’ailleurs... «Ne vous occupez pas de ma petite somme. Naturellement, elle sera perdue quand vous serez obligé de fermer boutique; mais tant pis», dit-il... Et puis il y avait la jeune femme de George. Quand Cloete dînait chez eux, l’animal se mettait en tenue de soirée, la petite femme aimait cela... «M. Cloete, l’associé de mon mari: un homme si intelligent, un homme du monde, et si amusant...» Quand il dîne chez eux, et qu’ils sont seuls: «Oh, M. Cloete, je voudrais tant que George pût faire en sorte d’améliorer notre avenir. Notre situation est vraiment si médiocre...» Et Cloete sourit mais ne s’étonne pas, parce qu’il a fourré lui-même toutes ces idées dans cette petite tête sans cervelle... «Ce dont votre mari a besoin, c’est d’esprit d’entreprise, d’un peu d’audace. Vous devriez l’encourager davantage, Mme Dunbar...» C’était une extravagante et sotte petite personne. Elle avait poussé George à prendre une maison à Norwood. Ils dépensent bien plus que des gens qui sont dans une situation supérieure à la leur. Je l’ai vue une fois; robe de soie, jolies bottines, plumes et parfums, un visage rose: mieux pour le promenoir de l’Alhambra que pour un foyer honnête, il m’a semblé. Mais il y a des femmes qui vous mettent diablement la main sur un homme.

--Oui, certes, répondis-je, même quand l’homme est le mari.

Ma femme, me déclara-t-il alors d’un ton solennel, et bizarrement grave, aurait pu m’enrouler autour de son petit doigt. Je ne m’en suis aperçu que lorsqu’elle n’a plus été là. Hélas! Mais c’était une femme de bon sens, tandis que ce gibier-là aurait pu faire le trottoir, et c’est tout ce que je puis dire... Vous vous la représentez vous-même, dans votre tête; vous devez connaître le genre.

--Soyez tranquille, lui dis-je.

--Hum, grommela-t-il d’un air de doute, puis, reprenant son intonation dédaigneuse: Un mois plus tard, environ, le _Sagamore_ rentre de sa campagne. Tout va gaiement pour commencer... «Eh bien, mon vieux George.» «Ah! Harry, mon vieux...» Mais voilà que le capitaine Harry trouve que son débrouillard de frère n’a pas l’air très en train. George à l’air de moins en moins bien. Il ne peut se débarrasser de l’idée de Cloete. Cela ne lui démord pas de la tête... «Rien de fâcheux? tout va bien?» Le capitaine Harry toujours anxieux. «Les affaires marchent. Tout à fait bien. Beaucoup d’affaires et de bonnes...» Naturellement le capitaine Harry le croit aisément. Et il se met à taquiner son frère gentiment, comme toujours, sur le fait de rouler sur l’or. George sent sa chemise lui coller au dos, et une colère lui vient contre le capitaine. «Imbécile, se dit-il. Rouler sur l’or, ma foi oui.» Et il se dit, tout d’un coup: «Pourquoi pas?...» Parce que l’idée de Cloete lui a mis le grappin sur l’esprit.

Quelques jours plus tard, il faiblit, et dit à Cloete: «Cela vaudrait peut-être mieux de vendre. Est-ce qu’on ne pourrait pas en dire un mot à mon frère?» Et Cloete lui explique encore pour la vingtième fois pourquoi cela ne servirait à rien de vendre, en tout cas. Non. Le _Sagamore_ a besoin d’un bon coup de tomahawk, comme il disait, pour ménager les sentiments de George, probablement. Mais chaque fois qu’il disait ce mot, George frissonnait... «J’ai sous la main un homme qui ferait tout à fait l’affaire: il fera la chose pour cinq cents livres, et encore il sera trop heureux de l’occasion», dit Cloete... A ce propos George ferme les yeux, mais en même temps il réfléchit. Quelle blague! Il n’y a pas un homme capable de cela, et même s’il y en avait un serait-il assez sûr? savoir?...

Et Cloete ne cesse de plaisanter là-dessus. Il ne pouvait jamais parler de quoi que ce soit, sans vous donner la sensation de plaisanter. «Maintenant, dit-il, je sais que vous êtes un homme plein de moralité. La moralité c’est surtout de la peur, et je pense que vous êtes l’homme le plus peureux que j’aie jamais rencontré dans mes voyages. Eh quoi! cela vous fait peur de parler à votre frère? Cela vous fait peur d’ouvrir la bouche quand il y a pour nous toute la perspective d’une fortune?...» Là-dessus, voilà George qui bondit: Non, il n’a pas peur; il va lui parler. Il se met à frapper du poing sur le bureau. Et Cloete lui tape sur l’épaule...: «Nous serons bientôt des gens riches», dit-il.

Mais la première fois que George Dunbar essaye de parler au capitaine Harry, le cœur lui tombe dans les bottes. Le capitaine se met à rire à l’idée de rester à terre. Il ne veut pas prendre de congé, bien sûr que non: mais Jane a envie de rester en Angleterre pendant ce voyage. Aller un peu aux environs et voir des gens de sa famille. Jane était la femme du capitaine: une femme aimable au visage rond. George y renonce pour cette fois: mais Cloete ne lui donne pas de cesse. Il essaie encore: et le capitaine fronce les sourcils. Il les fronce d’étonnement. Il n’y comprend rien. Il ne lui est jamais venu à l’idée de vivre loin du _Sagamore_.

--Ah! dis-je, maintenant je comprends.

--Non, pas du tout, grogna mon homme en tournant vers moi un regard sombre et dédaigneux.

--Je vous demande pardon, murmurai-je.

--Hum. Ça va bien. Le capitaine Harry prend un air rébarbatif et George se sent tout chiffonné au fond de lui-même... «Il lit dans mon esprit», se dit-il... Naturellement, il n’en était rien, mais George alors avait peur de son ombre. Il essaie en même temps de se dégager de Cloete. Il donne à entendre à son associé que son frère a à moitié l’idée de faire l’essai d’un séjour à terre, et ainsi de suite. Et Cloete attend en se rongeant les ongles: et dans quelle impatience! Cloete avait vraiment trouvé un homme pour faire la chose. Croyez-le si vous voulez, il l’avait trouvé dans la pension même où il logeait, dans les abords de Tottenham Court Road. Il avait remarqué, en bas, un individu, à moitié pensionnaire, flânant la plupart du temps dans la partie la plus sombre du passage: une sorte de monsieur de la maison, un personnage furtif. Yeux noirs, figure blême. La patronne, une veuve, elle le disait du moins, avait toujours à la bouche: «Mr Stafford, Mr Stafford par ci, Mr Stafford par là...» Toujours est-il qu’un soir Cloete emmène notre homme prendre un verre. Cloete passait la plupart de ses soirées dans un bar. Pas un ivrogne pourtant; mais besoin de compagnie. Il aimait à causer avec toutes sortes de gens, simple habitude, la mode américaine.