Part 10
Cloete ne comprend pas exactement ce que tout cela signifie. Tout ce qu’il voit, c’est que l’homme a l’intention de faire du grabuge. Il prévoit quelque ennui... «Est-ce que vous croyez me faire peur, demande-t-il, à crier ainsi comme un putois?...» Et Stafford le dévisage; tous deux se tiennent à la table de la cabine. «Ah! nom de Dieu, non, vous, vous n’êtes qu’un sacré voyou; je peux faire peur à l’autre, le type en redingote...»
Il entendait par là George Dunbar. A cette idée, Cloete sent que la tête lui tourne; non pas qu’il croit l’homme capable de faire vraiment du mal, mais il sait comment est George; il mettra toute l’affaire par terre. Fichue toute l’affaire qu’il avait tellement prise à cœur! Il ne dit rien; il écoute l’autre, qui, au milieu de la panique, de la terreur, de l’énervement, halète comme un chien... «Aboulez mille livres, vingt-quatre heures après le débarquement, après-demain. C’est mon dernier mot, M. Cloete.» «Mille livres après demain, dit Cloete. Oui. Et aujourd’hui prenez toujours ça, sale bête!...» Et il lui donne un coup de poing droit dans la figure d’un mouvement de rage, rien d’autre. Stafford s’en va s’aplatir sur la cloison. Et voyant cela, Cloete s’avance d’un pas et lui envoie un autre coup quelque part dans la mâchoire. L’homme vacille et s’en va tomber en arrière dans la cabine du capitaine dont la porte était ouverte. Cloete l’entend tomber lourdement par terre et rouler sous le vent, alors il claque la porte et tourne la clef... «Voilà, se dit-il, qui vous empêchera de nous embêter.»
--Nom d’un chien! murmurai-je.
Le vieux se départit un moment de son impressionnante immobilité pour tourner vers moi sa tête cavalièrement coiffée et me regarder de ses yeux noirs et ternes.
--Il le planta là, articula-t-il pesamment en se remettant à contempler le mur. Cloete n’avait pas l’intention de laisser quelqu’un, une malheureuse chose comme Stafford, se mettre en travers de son projet de rendre riches George, lui-même et le capitaine Harry, et il ne se souciait pas des conséquences. Ces gens qui s’occupent de spécialités pharmaceutiques se soucient assez peu de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils font. Ils pensent que le monde est fait pour gober toutes les histoires qu’il leur plaît de raconter... Il reste là un moment à écouter, cela lui donne un coup d’entendre frapper du poing dans la porte et une sorte de cri de rage étouffé sortir de la cabine du capitaine. Il lui semble entendre aussi son nom, à travers cet horrible fracas, tandis que le vieux _Sagamore_ se soulève et retombe au gré de la mer. Ce bruit et cette terrible impression le font déguerpir précipitamment de la cabine. Une fois sur la dunette il reprend ses esprits. Mais son cœur chavire un peu en présence de la sombre sauvagerie de la nuit. Il songe au risque d’être noyé avant qu’il soit longtemps. Il se penche par le capot de l’échelle. Parmi le bruit du vent et des flots qui se brisent il peut entendre le tapage de Stafford qui essaie d’enfoncer la porte en blasphémant. Il écoute et se dit: «Non. Pas moyen d’avoir confiance en lui maintenant.»
Quand il revient sur le rouf, il dit au capitaine Harry qui lui demande s’il a trouvé les choses, qu’il regrette bien, mais qu’il y a quelque chose de démoli dans la porte. Il n’a pas pu l’ouvrir, et pour vous dire franchement, dit-il, je ne tenais pas à rester davantage dans cette cabine. On entend des bruits comme si le bateau s’en allait en morceaux...» Le capitaine pense: «Il est nerveux; il ne peut rien y avoir de démoli dans la porte.» Mais il dit: «Merci, ça va bien, ça va bien...» Toutes les mains se tendent maintenant vers le canot de sauvetage. Chacun pense à soi. Cloete se demande: vont-ils l’oublier? Mais le fait est que M. Stafford a fait une si pauvre impression que depuis l’échouage du bateau, personne n’a fait attention à lui. Personne ne s’est occupé de savoir ce qu’il faisait ni où il était. D’ailleurs dans la nuit noire, on ne pouvait pas compter les têtes. On distingue le feu du remorqueur, avec le canot de sauvetage à la traîne, faisant route vers le navire, et le capitaine Harry demande: «Nous sommes tous là?...» Quelqu’un répond: «Oui tous, capitaine...» «Tenez-vous près à quitter le bateau, alors, dit le capitaine, et que deux d’entre vous aident monsieur à descendre le premier... «Oui, oui, capitaine...» Cloete va demander au capitaine Harry de le laisser rester le dernier, mais le canot de sauvetage a jeté le grappin sur les haubans d’avant; deux matelots s’emparent de lui, attendent le bon moment et le lancent dans le canot sain et sauf. Le voilà presque épuisé, pas habitué à ce genre de choses, vous comprenez. Il s’assied à l’arrière, les yeux fermés. Nulle envie de regarder l’eau blanche qui bouillonne tout autour. Les hommes se jettent l’un après l’autre dans le canot. Alors il entend le capitaine Harry criant dans le vent au patron du canot d’attendre un moment, et d’autres mots qu’il ne peut saisir, et le patron qui lui crie: «Faites vite, capitaine...» «Qu’est-ce qu’il y a?» demande Cloete, se sentant défaillir... «Quelque chose à propos des papiers du bord, dit le patron très inquiet. Il ne fait pas un temps à rester bord à bord, vous comprenez.» Ils déhalent un peu le canot, et on attend. L’eau passe par dessus bord, en lames. Cloete se trouve presque mal. Il ne pense à rien. Il est tout à fait engourdi, quand soudain on entend un cri: «Tenez, le voilà!...» Il voit une forme qui attend dans le hauban d’avant, ils halent sur la ligne du grappin et l’embarquent facilement. On entend vaguement un cri, tout se mêle au bruit de la mer. Cloete s’imagine entendre la voix de Stafford parler tout près de son oreille. Il y a une accalmie dans le vent, et la voix de Stafford semble parler très rapidement au patron du canot; il lui dit que naturellement il était resté près du capitaine, près de lui tout le temps, jusqu’à ce que celui-ci lui eût dit au dernier moment qu’il doit aller chercher les papiers du bord dans la cabine d’arrière; il a insisté pour y aller lui-même; il lui a dit à lui, Stafford, d’embarquer dans le canot... Il voulait attendre son chef, seulement cette accalmie est venue et il a pensé qu’il valait mieux saisir cette occasion.
Cloete ouvre les yeux. C’est vrai. Stafford est assis là tout près de lui dans ce canot encombré. Le patron se penche au-dessus de Cloete et lui crie: «Avez-vous entendu ce que dit le second, monsieur?» La figure de Cloete devient comme si elle s’était changée en plâtre, lèvres et tout. «Oui, j’ai entendu», répond-il avec effort. Le patron attend un moment, puis dit: «Je n’aime pas cela du tout...» Et il se retourne vers le second en lui disant que c’est bien dommage qu’il n’ait pas essayé de courir le long du pont et de faire se hâter le capitaine quand l’accalmie est venue. Stafford répond immédiatement qu’il y a pensé, seulement il a craint de le manquer sur le pont dans l’obscurité. «Car, dit-il, le capitaine aurait pu s’en aller de suite, pendant que j’étais déjà dans le canot de sauvetage, et vous auriez peut-être largué tout, en me laissant là.» «C’est vrai aussi», dit le patron. Une minute environ se passe. «Il faut en finir», dit le patron. Soudain Stafford parle d’un ton caverneux: «J’étais près de lui quand il a dit à M. Cloete qu’il ne savait pas s’il aurait jamais le courage d’abandonner son vieux navire, n’est-ce pas, hein?...» et Cloete se sent le bras empoigné doucement dans l’obscurité... «n’est-ce pas? Nous étions ensemble juste au moment où vous êtes survenu, M. Cloete.»
Et voilà qu’alors le patron crie: «Je vais voir ce qui est arrivé à bord...» Cloete dégage brusquement son bras: «Je vais avec vous...»
Quand ils sont à bord, le patron dit à Cloete de suivre tout le long d’un côté du navire, tandis qu’il suivra l’autre pour ne pas manquer le capitaine... «Et tâtonnez bien autour de vous avec les mains, dit-il, il se pourrait qu’il fût tombé et qu’il soit resté évanoui quelque part sur le pont...» Quand Cloete atteint le capot d’échelle de la dunette, le patron y est déjà, reniflant. «Je sens une odeur de brûlé.» Et il crie: «Êtes-vous là, monsieur?...» «Ce n’est pas la peine de crier», dit Cloete sentant son cœur se pétrifier, comme qui dirait... Ils descendent. Nuit noire. Le navire penchait tellement que le patron, cherchant son chemin en tâtonnant dans la chambre du capitaine, glisse et roule en bas. Cloete l’entend pousser une exclamation comme s’il s’était fait mal, et il lui demande ce qu’il y a. Et le patron lui répond doucement qu’il a buté dans le capitaine qui gît là par terre, sans connaissance. Cloete sans mot dire commence à tâtonner sur les tablettes pour trouver une boîte d’allumettes, en trouve une et allume. Il voit le patron avec sa ceinture de sauvetage agenouillé près du capitaine Harry... «Du sang», dit le patron en relevant les yeux et l’allumette s’éteint.
«Attendez un peu, dit Cloete, je vais faire une torche de papier.»
Il avait senti le dos de quelques livres sur les planchettes, et il allume plusieurs torches l’une après l’autre, cependant que le patron retourne le pauvre capitaine Harry. «Il est mort, dit-il. Une balle dans le cœur. Voilà le revolver...» Il le tend à Cloete qui le regarde avant de le mettre dans sa poche, et voit une plaque sur la crosse avec H. Dunbar dessus... «C’est le sien», murmure-t-il... «Le revolver de qui pensiez-vous trouver?» dit le patron. Et, regardez, il a enlevé son suroît dans la cabine avant d’entrer. «Mais qu’est-ce que c’est que ce tas de papiers brûlés? Qu’avait-il besoin de brûler les papiers du bord?»
Cloete voit tous les petits tiroirs ouverts et demande au patron de bien regarder à l’intérieur... «Il n’y a rien, dit l’homme. Vidés. On dirait qu’il en a retiré tout ce qu’il pouvait pour y mettre le feu. Fou, voilà ce qu’il y a eu, il est devenu fou. Et maintenant il est mort. Vous allez avoir à apprendre cela à sa femme...»
«Il me semble que je deviens fou moi-même», dit Cloete, soudain; le patron le supplie pour l’amour de Dieu de se reprendre, et il l’arrache de la cabine. Il leur fallut abandonner le corps; et même ainsi ils arrivèrent juste à temps avant qu’un grain furieux ne se déchaînât. Cloete est enlevé dans le canot; le patron s’y laisse dégringoler. «Larguez le grappin, crie-t-il; le capitaine s’est suicidé...»
Cloete était comme un mort, il ne prêtait attention à rien. Il se laisse pincer deux fois le bras par Stafford sans donner signe de vie. La plupart des gens de Westport s’étaient assemblés sur la jetée pour voir sortir les hommes du canot de sauvetage, et il y eut d’abord des acclamations confuses quand le canot aborda; mais après que le patron eut crié quelque chose, les voix s’éteignent, et chacun devient très sérieux. Dès que Cloete a remis le pied sur la terre ferme, il se sent redevenir lui-même. Le patron lui serre la main: «Pauvre femme, pauvre femme! je préfère que ce soit vous que moi...»
«Où est le second, demande Cloete, c’est le dernier qui ait parlé au capitaine?...» On héberge l’équipage au Mission Hall, où il y avait du feu et des couchettes préparées. Quelqu’un courut le long de la jetée et rattrapa Stafford: «Eh! là-bas, l’agent des armateurs vous demande...» Cloete prend le bras de l’homme sous le sien et l’emmène vers la gauche, du côté du port des barques de pêche. «Je ne suppose pas vous avoir mal compris. Vous désirez que je m’occupe un peu de vous», dit-il. L’autre se suspend à lui un peu mollement, mais il a un vilain petit rire. «Vous auriez mieux fait, murmure-t-il; mais réfléchissez bien, pas de blague, M. Cloete, pas de blague; nous sommes à terre maintenant.»
«Il y a un poste de police à cinquante mètres d’ici», dit Cloete. Il entre dans un bar, pousse Stafford dans le couloir. Le propriétaire sort de son comptoir en courant... «C’est le second du navire qui s’est échoué sur les rochers, explique Cloete. Je voudrais que vous ayiez soin de lui cette nuit...» «Qu’est-ce qu’il a?» dit l’homme. Stafford s’adosse au mur du couloir, pâle comme un fantôme. Et Cloete dit que ce n’est rien, il n’en peut plus naturellement... «C’est moi qui paierai la dépense, je suis l’agent de l’armateur. Je reviendrai dans une heure ou deux pour le voir.»
Et Cloete revient à l’hôtel. Les nouvelles avaient déjà circulé et la première chose qu’il voit, c’est George, dehors, sur la porte, blanc comme un linge, l’attendant. Cloete lui fait un signe et ils rentrent. Mme Harry est au haut de l’escalier et quand elle ne voit qu’eux deux monter, elle lève les bras au ciel et s’enfuit dans sa chambre. Personne n’avait osé lui dire, mais ne pas voir son mari lui a suffi. Cloete entend un cri affreux: «Allez près d’elle», dit-il à George.
Une fois seul dans le salon, Cloete boit un verre de brandy et se met à réfléchir à toute l’affaire. George le rejoint. «La patronne est avec elle», dit-il. Et il se met à marcher en long et en large dans la pièce, agitant les bras et parlant de façon entrecoupée, avec une expression si dure sur le visage, que Cloete ne lui en a jamais vu de pareille... «Ce qui doit arriver, doit arriver. Mort, mon frère unique. Oui, mort, tous ses soucis sont finis. Mais nous vivons, dit-il à Cloete; et je suppose, dit-il, en le regardant avec des yeux brûlants et secs, que vous n’oublierez pas de télégraphier au matin à votre ami que nous entrerons dans l’affaire certainement. «Vous voulez parler de l’homme aux spécialités pharmaceutiques?» «La mort est la mort, et les affaires sont les affaires, continue George; et regardez, mes mains sont propres», dit-il en les montrant à Cloete. Cloete se dit: «Il devient fou». Il le prend par les épaules et se met à le secouer. «Sacré nom d’un chien, si vous aviez eu le culot de lui parler vous, personnage moral, il serait encore en vie à l’heure qu’il est», crie-t-il.
Et voilà George qui le regarde fixement, puis qui éclate en sanglots. Il se jette sur un canapé, enfouit son visage dans un coussin, et se met à hurler comme un enfant. «Cela vaut mieux», se dit Cloete, et il le laisse en disant à l’hôtelier qu’il a besoin de sortir pour différentes petites choses qu’il faut faire dès ce soir. La femme de l’hôtelier, tout en pleurant, le rattrape sur l’escalier. «Oh, monsieur, cette pauvre dame va devenir folle!...»
Cloete l’écarte en se disant à lui-même: «Oh, non, certes non. Elle surmontera cela. Ce n’est pas la douleur qui rend les gens fous, c’est le tourment.»
En cela Cloete se trompait. Ce qui affecta Mme Harry fut que son mari s’était suicidé sous ses yeux même. Elle surmonta tout cela tellement bien qu’en moins d’une année il fallut la mettre dans une maison de santé. Elle était très, très calme; folie douce. Elle a vécu encore longtemps.
Voilà donc Cloete qui clapote dans le vent et la pluie. Personne dans les rues; l’agitation est finie. Le patron du café sort à sa rencontre dans le couloir et lui dit: «Pas par ici. Il n’est pas dans sa chambre. Nous n’avons pas pu le décider à aller se coucher, malgré tout. Il est là, dans le petit salon. Nous lui avons allumé du feu...» «Vous lui avez donné à boire aussi, dit Cloete. Je n’ai jamais dit que je me chargeais des consommations. Combien y en a-t-il?» «Deux», dit l’autre. «C’est bon. Je peux bien faire cela pour un marin naufragé.» Cloete se met à rire de son rire drôle: «Allons donc? Il a payé?» Le cafetier cligne de l’œil... «Il vous a donné de l’or, n’est-ce pas? allons, dites...» «Eh bien quoi? s’écrie l’homme. Qu’est-ce que vous avez encore, je lui ai rendu exactement sa monnaie sur son souverain.» «C’est bon», dit Cloete. Il s’en va dans le petit salon et il voit mon Stafford les cheveux en broussaille, habillé d’une chemise et d’un pantalon du patron, les pieds nus dans des pantoufles, et assis près du feu. Quand il aperçoit Cloete, il baisse les yeux.
«Vous ne pensiez pas que nous nous retrouverions, M. Cloete», dit Stafford, doucement... Cet homme-là, quand il avait juste sa dose de boisson,--ce n’était pas un ivrogne--il vous prenait un petit air sournois et modeste. «Mais depuis que le capitaine s’est suicidé, dit-il, je suis resté assis là à repenser à tout cela. Toutes sortes de choses arrivent. Complot pour perdre le navire, tentative d’assassinat, et ce suicide. Car si ce n’était pas un suicide, M. Cloete, je sais qui eût été la victime de la plus cruelle et de la plus froide tentative d’assassinat, quelqu’un qui a souffert mille morts. Et cela fait les mille livres, dont nous avons parlé, une somme bien insignifiante. Voyez comme ce suicide est venu à propos...»
Il lève les yeux vers Cloete qui se met à sourire et se rapproche de la table.
«Vous avez tué Harry Dunbar», murmure-t-il... L’autre le regarde fixement et lui montre les dents: «Bien sûr que je l’ai tué. Je suis resté dans cette cabine pendant une heure et demie comme un rat dans une souricière... Enfermé et condamné à couler dans ce sinistre. Que la chair et le sang jugent. Naturellement je l’ai tué. Je pensais que c’était vous, vous misérable assassin, qui reveniez pour me faire mon affaire... Il ouvre la porte brusquement et dégringole sur moi; j’avais un revolver à la main, et je l’ai tué. J’étais fou. Des gens sont devenus fous à moins.»
Cloete le regarde sans sourciller: «Ah! Ah! voilà votre histoire?» et tout en parlant avec animation il secoue un peu la table. «Maintenant, écoutez la mienne. Quel est ce complot? Qui peut le prouver? Vous étiez là pour voler. Vous étiez en train de dévaliser la cabine. Il vous a surpris à l’improviste, la main dans le tiroir, et vous l’avez tué avec son propre revolver. Vous l’avez tué pour voler, pour voler. Son frère et les employés dans le bureau savent qu’il avait emporté en mer soixante livres. Soixante livres en or, dans un sac. Il m’avait dit où elles étaient. Le patron du canot de sauvetage peut porter serment que les tiroirs étaient vides, tous. Et vous êtes assez idiot pour, moins d’une demi-heure après être débarqué, changer une livre pour payer une consommation. Écoutez-moi. Si vous n’allez pas après-demain chez les avocats de George Dunbar faire la déposition convenable en ce qui concerne la perte du navire, je mets la police à vos trousses. Après-demain...»
Et alors que croyez-vous? Que Stafford commence à s’arracher les cheveux. Précisément. Il se les arrache à deux mains sans rien dire. Cloete donne un coup à la table qui envoie presque l’homme rouler hors de sa chaise, et tomber contre le garde-feu auquel il lui fallut se rattraper... «Vous savez quel genre d’homme je suis, lui dit Cloete, férocement. J’en suis au point où je me soucie peu de ce qui peut m’arriver. Je vous tuerais maintenant pour un rien.»
En entendant cela, l’animal disparaît sous la table. Cloete sort; comme il tourne dans la rue, vous savez ces petites maisons de pêcheurs, dans l’obscurité, de la pluie à torrents, d’ailleurs, l’autre ouvre la fenêtre du petit salon et lui dit d’un ton larmoyant: «Vous êtes un sale diable d’Américain; vous me paierez cela un de ces jours.» Cloete s’éloigne avec un rire amer, parce qu’il se dit que cet individu s’est déjà payé; si seulement il le savait.
* * * * *
Mon impressionnant brigand but la bière qui restait, tout en me regardant par dessus le bord de son verre, de ses yeux noirs et éteints.
--Je ne comprends pas bien, lui dis-je, comment cela?
Il se détendit un peu et m’expliqua sans trop de dédain qu’après la mort du capitaine Harry, la moitié de l’argent de l’assurance alla à sa femme, et que ses tuteurs achetèrent naturellement des fonds d’État. Juste de quoi lui assurer le confort nécessaire. La part de George Dunbar, comme Cloete le craignait tout d’abord, ne fut pas suffisante pour lancer convenablement le médicament. D’autres capitalistes entrèrent dans l’affaire et nos deux hommes durent se retirer de l’opération, à peu près dépouillés de tout.
--Je suis curieux de savoir, lui dis-je, ce qu’était le motif principal de cette tragique histoire, je veux dire la spécialité pharmaceutique. Vous savez ce que c’est?
Il me la nomma et je sifflai respectueusement; ni plus ni moins que les _Parker’s Lively Lumbago Pills_. Une énorme affaire. Vous connaissez cela; le monde entier connaît cela. Un homme au moins sur deux sur notre globe en a essayé.
--Sacristi, m’écriai-je, mais ils ont raté une immense fortune!
--Oui, grommela-t-il, pour le prix d’un coup de revolver.
Il me dit encore que par la suite, Cloete retourna aux États-Unis, comme passager sur un cargo d’Albert Dock. La veille au soir de son départ, il le rencontra qui se promenait du côté des quais et il l’emmena chez lui prendre un verre. Un drôle de type, ce Cloete. Nous sommes restés toute la nuit à boire des grogs jusqu’à ce qu’il fût temps pour lui de s’embarquer.
Ce fut alors que Cloete, sans amertume, mais assez las, lui avait raconté cette histoire, avec l’espèce de franchise tout à fait inconsciente de ces placiers en spécialités pharmaceutiques, tout à fait étrangers aux règles morales ordinaires. Cloete avait conclu en déclarant qu’il en avait assez du vieux continent. George Dunbar l’avait lâché aussi, à la fin. Cloete visiblement était très désillusionné.
En ce qui concerne Stafford, il est mort, comme un vagabond de profession dans quelque hôpital de l’East End, et à son heure dernière il a réclamé un pasteur, parce que sa conscience était troublée d’avoir tué un innocent. «Il avait besoin de quelqu’un qui vînt lui dire que c’était très bien», grogna mon vieux brigand avec le plus profond mépris. «Il dit à ce pasteur que je connaissais ce Cloete qui avait voulu le tuer, et c’est ainsi que le pasteur (qui travaillait parmi les ouvriers des quais) m’en parla un jour. Quand le bougre se trouva pris au piège, dans la cabine du navire, il hurla pour demander miséricorde... Il promit d’être honnête et tout ce qui s’ensuit... Puis il devint fou... cria, se jeta par terre, se frappa la tête contre les murs... vous voyez cela d’ici, hein?... jusqu’à ce qu’il n’en pût plus. Il se calma. Il se rejeta par terre, ferma les yeux, voulut prier. C’est du moins ce qu’il a dit. Il essaya de penser à quelque prière en vue d’une prompte mort. Il était à ce point terrifié. Il pensait que s’il avait un couteau ou quelque chose de ce genre il se couperait la gorge; et ce serait fini. Alors il réfléchit. Non! Il veut essayer d’enlever le bois autour de la serrure... Il n’a pas de couteau dans sa poche... Il se met à pleurer et à supplier Dieu de lui envoyer un outil quelconque, quand soudain il se dit: la hache. Dans la plupart des navires, il y a une hache de réserve, en cas de besoin, dans la chambre du capitaine, dans une caisse ou une autre. Il se remet sur pied... Nuit noire. Il pousse un tiroir pour trouver des allumettes et tâtonnant à cet effet, la première chose sur laquelle il tombe: le revolver du capitaine Harry. Chargé. Le voilà rassuré. Il peut tirer sur la serrure pour la mettre en miettes. Sauvé: c’est la Providence. Il y a aussi des boîtes d’allumettes. «Je peux donc voir ce qui se passe par ici. «Il gratte une allumette et voit le petit sac de toile au fond du tiroir, se rend compte immédiatement de ce que c’est, le fourre vivement dans sa poche. «Ah, se dit-il, voilà qui réclame davantage de lumière.» Il jette un tas de papier par terre, y met le feu et commence des investigations pour trouver quelque chose de valeur. Voyez-vous cela? Il a dit à ce pasteur de l’East End que le diable l’avait tenté... D’abord la miséricorde de Dieu, puis, après, l’œuvre du diable. Chacun son tour.