Part 11
Tout vaurien qui se tortille peut en dire autant. Il était tellement absorbé dans ses tiroirs que la première chose qu’il entendit fut ce cri: «Grands Dieux!» Il lève la tête, la porte était ouverte (Cloete avait laissé la clef dans la serrure) et le capitaine Harry debout au dessus de lui en plein dans la lumière des papiers enflammés. Les yeux lui sortaient de la tête. «En train de voler, tonna le capitaine. Un marin. Un officier. Non! Un misérable comme vous ne mérite rien d’autre que de rester à couler ici.»
Ce Stafford, à son lit de mort, dit au pasteur qu’à ces mots il se sentit devenir fou de nouveau. Il arracha du tiroir sa main qui tenait le revolver et fit feu sans viser. Le capitaine Harry tomba raide, avec un bruit comme celui d’une pierre, sur le tas de papiers en feu et en éteignant les flammes. Obscurité complète. Pas le moindre bruit. Il écouta un moment, puis jeta le revolver et grimpa sur le pont comme un fou.
* * * * *
Le vieux frappa la table de son poing lourd.
--Cela me fait mal au cœur d’entendre ces idiots de mariniers raconter aux gens que le capitaine s’est suicidé. Peuh! le capitaine Harry était un homme en état de regarder en face son Créateur, n’importe quand là-haut, et ici-bas aussi. Il n’était pas de ceux qui se dérobent à la vie. Certes non. C’était un brave homme de la tête aux pieds. C’est lui qui m’a fait faire ma première affaire comme arrimeur trois jours seulement après mon mariage.»
Comme son seul objet paraissait être de justifier le capitaine Harry de l’accusation de suicide, je ne le remerciai pas avec beaucoup d’effusion du sujet qu’il m’avait fourni. Et puis cela ne méritait pas grand remerciement, de toute façon.
Car il est effrayant de penser que de pareilles choses peuvent se passer dans notre respectable Manche, en pleine vue du trafic de luxe qui se fait vers la Suisse et Monte-Carlo. Il aurait fallu, pour rendre cette histoire acceptable, la transporter quelque part dans les mers du Sud. Mais il eut coûté trop de peine de la cuisiner à l’usage des lecteurs de magazine. La voilà, toute crue, pour ainsi dire, exactement comme elle me fut racontée, mais malheureusement privée du saisissant effet du narrateur; le plus imposant vieux forban qui ait jamais embrassé la carrière, oh! combien peu romanesque, d’arrimeur dans le port de Londres.
L’AUBERGE DES DEUX SORCIÈRES
(UNE TROUVAILLE)
Cette histoire, épisode, aventure,--appelez-la comme vous voudrez--fut relatée vers 1850, par un homme, qui, de son propre aveu, avait à cette époque soixante ans. Soixante ans n’est pas un mauvais âge, sinon quand nous en envisageons la perspective; ce que nous faisons, pour la plupart, avec des sentiments très mitigés. C’est un âge calme; la partie est à peu près terminée; et se tenant à l’écart, on commence à se rappeler, avec une certaine animation, l’habile homme qu’on a su être. J’ai observé que, par une aimable attention de la Providence, beaucoup de gens commencent, à soixante ans, à prendre d’eux-mêmes une vue assez romanesque. Il n’est pas jusqu’à leurs déceptions qui n’empruntent le charme de ressources spéciales. Et s’il est vrai que les espérances sont une attrayante compagnie, des formes exquises et passionnantes, ce ne sont, somme toute, que des formes nues et dépouillées. Les robes magiques ne sont heureusement la propriété que de l’immuable passé qui, sans elles, demeurerait accroupi comme une pauvre chose frissonnant sous l’amoncellement des ombres.
Ce fut probablement le romanesque de cet âge avancé qui incita notre homme à relater son aventure, pour sa propre satisfaction ou pour l’émerveillement de sa postérité. Ce ne fut certainement pas pour sa gloire, car cette aventure fut celle d’une épouvantable peur, d’une véritable terreur, ainsi qu’il le dit lui-même. On aura déjà compris que l’histoire à laquelle il est fait allusion dans ces toutes premières lignes fut consignée par écrit.
C’est précisément cet écrit qui constitue la trouvaille indiquée dans le sous-titre. Le titre lui-même est de mon cru, (je ne peux pas dire de mon «invention») et il a le mérite de la vérité. Il s’agit en effet d’une auberge; quant aux sorcières, si conventionnel que soit ce terme, il faut reconnaître qu’il s’applique parfaitement ici.
Je fis cette trouvaille dans une caisse de livres que j’avais achetés à Londres, dans une rue qui a disparu, chez un bouquiniste au dernier degré du délabrement. Pour ce qui est des livres, ils ne valaient pas cher, et, après examen, ne méritaient même pas le peu d’argent que j’y avais mis. J’en avais probablement l’intuition quand j’avais dit: «Donnez-moi la caisse avec.» Le bouquiniste en délabre y avait consenti, d’un geste tragique et résigné qui trahissait sa disparition prochaine.
Un tas de pages volantes au fond de la caisse n’excita d’abord que faiblement ma curiosité. L’écriture nette, serrée, régulière, n’était guère attrayante à première vue. Mais à un endroit le fait qu’en 1813 le narrateur avait vingt-deux ans, attira mon attention. C’est un âge intéressant que vingt-deux ans; on y est facilement imprudent et facilement effrayé, car à cet âge-là on réfléchit peu et l’imagination est vive.
A un autre endroit, la phrase: «A la nuit, nous courûmes une bordée vers la terre...» me frappa, parce que c’était une expression de marin: «Voyons un peu ce que c’est», pensai-je, sans grand enthousiasme.
Mon Dieu, que ce manuscrit avait l’air ennuyeux, chaque ligne ressemblant à l’autre dans sa minutie régulière. On eût dit le bourdonnement d’une voix monotone. Un traité sur le raffinage du sucre (et peut-on imaginer un sujet plus assommant) aurait eu une apparence plus vivante. «En 1813, j’avais vingt-deux ans.» C’est ainsi qu’il commence et il va son chemin avec l’application la plus calme et la plus terrible du monde. N’allez pas croire que ma trouvaille eût quoique ce fût d’archaïque. L’ingénuité diabolique dans l’invention, si elle est aussi vieille que le monde, n’est cependant pas un art défunt. Songez comment les téléphones se chargent de supprimer le peu de tranquillité d’esprit dont nous jouissons dans le monde, et combien il faut peu de temps à une mitrailleuse pour nous faire sortir la vie du corps. De nos jours une vieille sorcière chassieuse, qui a assez de force pour tourner une petite manivelle de rien, vous met par terre une centaine de jeunes gens de vingt ans en un clin d’œil.
Si ce n’est pas là du progrès! Immense! Nous avons fait du chemin, aussi devez-vous vous attendre ici à une certaine naïveté d’invention et à une simplicité d’intention qui dénotent le temps jadis. Il est bien certain qu’aucun automobiliste ne peut plus espérer rencontrer aujourd’hui une pareille auberge. Celle-ci, celle du titre, se trouvait en Espagne. Je n’ai découvert cela que par le contexte, car il manquait à ce récit un bon nombre de pages; ce n’était peut-être pas, d’ailleurs, une grande perte, après tout. L’écrivain semble être entré dans des détails circonstanciés sur le comment et le pourquoi de sa présence sur cette côte, la côte septentrionale d’Espagne. Pourtant son aventure n’a rien à faire avec la mer. Autant qu’il m’est possible de l’affirmer, il était officier à bord d’une corvette. Tout cela n’a rien d’étonnant. A toutes les époques de notre longue guerre dans la Péninsule, un certain nombre de nos petits bâtiments de guerre croisaient sur la côte septentrionale d’Espagne, station la plus dangereuse et la plus désagréable qui soit, d’ailleurs.
Il semble bien que son navire ait eu une mission spéciale à remplir. On pouvait attendre de notre homme une soigneuse explication de toutes les circonstances, mais, comme je l’ai dit, plusieurs pages (du bon papier solide) manquaient; c’était parti en couvertures de pots de confitures ou en bourre pour les fusils de chasse de son irrespectueuse postérité. Il est évident en tout cas que les communications avec le rivage, et même l’envoi de messagers à l’intérieur faisaient partie de son service, soit pour en obtenir des renseignements, soit pour transmettre des ordres ou des conseils aux patriotes Espagnols, aux «guerilleros» ou aux sociétés secrètes de la province; ce devait être quelque chose de ce genre. C’est du moins ce qu’il est permis de déduire de ce qui nous est resté de ce consciencieux écrit.
Suit le panégyrique d’un excellent marin, qui appartenait au navire et avait le rang de patron du canot du capitaine. On le connaissait à bord sous le nom de Cuba Tom; non pas qu’il fut Cubain, à proprement parler; c’était tout à fait le type du loup de mer anglais de cette époque, et il servait à bord d’un navire de guerre depuis des années. Ce nom lui vint de quelques aventures merveilleuses qu’il avait eues dans cette île au temps de sa jeunesse, aventures qui étaient le thème favori des longues histoires qu’il avait l’habitude de raconter à ses camarades de bord, le soir venu, sur le gaillard d’avant. Il était intelligent, robuste et d’un courage à toute épreuve. On nous dit incidemment, tant notre narrateur est soucieux d’exactitude, que Tom avait, pour l’épaisseur et la longueur, la plus belle cadenette qu’on ait jamais vu dans la marine. Cet appendice dont il prenait grand soin, et qui était bien enveloppée dans une peau de marsouin, lui tombait jusqu’à la moitié du dos pour la plus grande admiration des spectateurs et pour l’envie de quelques-uns.
Notre jeune officier s’étend sur les qualités de Cuba Tom avec une sorte d’affection véritable. Ces relations entre officier et marin n’étaient pas alors très rares. Un jeune homme qui prenait du service était confié aux soins d’un matelot de confiance, qui lui tendait son premier hamac et devenait souvent par la suite une sorte d’ami humble et dévoué pour le jeune officier. Notre narrateur en passant sur la corvette avait retrouvé cet homme à son bord après des années de séparation. Il y a quelque chose de touchant à le voir se complaire dans le souvenir de cette rencontre avec le mentor professionnel de son adolescence.
On voit ensuite qu’aucun Espagnol ne se chargeant de ce rôle, notre brave marin à la cadenette unique, et dont tous appréciaient hautement le courage et la fermeté fut désigné pour remplir une de ces missions à l’intérieur, dont nous avons parlé précédemment. Les préparatifs ne furent pas longs. Par un sombre matin d’automne, la corvette cingla vers une crique peu profonde où l’on pouvait atterrir à une grève en fer à cheval. On descendit un canot qui emmena Tom Corbin (Cuba Tom) perché à l’avant, et notre jeune homme (M. Edgar Byrne était le nom qu’il portait en ce bas-monde, qui ne le connaît plus), assis à l’arrière.
Quelques habitants d’un hameau, dont les maisons de pierre grise s’apercevaient à environ cent mètres au-dessus d’un ravin profond, étaient descendus sur le rivage et surveillaient l’approche de la barque. Les deux Anglais sautèrent sur la grève. Stupidité ou étonnement, les paysans ne leur firent aucun accueil, et gardaient un parfait silence.
Mr Byrne avait tenu à voir Tom Corbin prendre la bonne route. Il considéra autour de lui ces figures hébétées.
«Il n’y a pas grand’chose à en tirer, dit-il. Montons jusqu’au village. Il doit y avoir, pour sûr, une auberge où nous trouverons quelqu’un de plus capable de parler et de nous fournir des renseignements.
--Ma foi, Votre Honneur, dit Tom en suivant le pas de son officier; un bout de conversation sur les courses et les distances ne me fait pas peur; j’ai traversé Cuba dans sa plus grande largeur avec le seul secours de ma langue et pourtant je savais moins l’espagnol que je n’en sais maintenant. Comme ils disaient, j’en savais «quatre mots et pas un de plus» au temps où j’ai été laissé à terre par la frégate la _Blanche_.
Il faisait peu de cas de ce qu’il devait accomplir, une simple marche d’une journée dans les montagnes. Il est vrai qu’il y en avait pour une bonne journée avant d’atteindre le sentier de montagne, mais ce n’était rien pour un homme qui avait traversé Cuba sur ses deux jambes, et en ne sachant que quatre mots de la langue pour commencer.
L’officier et le marin marchaient maintenant sur une de ces litières humides de feuilles mortes que les paysans de l’endroit entassent à pourrir pendant l’hiver pour faire de l’engrais. En se retournant, Mr Byrne vit que toute la population masculine du hameau les suivait, sans bruit, sur ce tapis élastique. Les femmes les dévisageaient sur le pas de leurs portes, et les enfants s’étaient apparemment dissimulés dans des recoins. Le village connaissait le navire de vue, de loin, mais aucun étranger n’avait débarqué à cet endroit depuis cent ans ou plus. Le bicorne de Mr Byrne, les épais favori et l’énorme cadenette du marin les remplissaient d’un muet étonnement. Ils se pressaient derrière les deux Anglais, les considérant, interloqués, comme ces naturels que le capitaine Cook découvrit dans les mers du Sud.
Ce fut alors que Byrne eut la première vision d’un petit homme coiffé d’un chapeau jaune. Si usé et sale qu’il fut, ce couvre-chef le rendait cependant assez remarquable.
L’entrée de l’auberge était quelque chose comme une vague brèche dans un mur de cailloux. Le tenancier était la seule personne qui ne fut pas dans la rue, car il émergea d’une obscurité parmi laquelle on distinguait vaguement les formes gonflées de ces outres en peau dans quoi les paysans de là-bas mettent le vin. C’était un grand Asturien borgne, aux joues mal rasées et creuses; son allure grave contrastait bizarrement avec l’incessante mobilité de son œil unique. En apprenant qu’il s’agissait d’indiquer à un marin anglais le chemin pour retrouver dans les montagnes un certain Gonzales, il ferma un moment son bon œil, comme s’il réfléchissait. Il le rouvrit, très agité de nouveau.
«--Possible, possible. Cela peut se faire.»
A la porte d’entrée, un murmure de sympathie circula dans le groupe, en entendant le nom de Gonzales, le chef de bande qui combattait les Français. S’étant enquis de l’état de sûreté de la route, Byrne fut heureux d’apprendre qu’on n’avait pas vu de soldat de cette nationalité depuis des mois. Pas le moindre petit détachement de ces impies «polizones».
Tout en donnant ces renseignements, le tenancier de l’auberge s’occupait à tirer, dans une cruche de terre, du vin qu’il plaça devant cet hérétique d’Anglais, empochant avec une gravité distraite la petite pièce d’argent que l’officier jeta sur la table, en vertu de cette loi non écrite qui veut que nul n’entre dans une auberge sans acheter de quoi boire.
Son œil ne cessait de s’agiter comme s’il eût voulu faire l’ouvrage de deux; mais quand Byrne s’enquit de la possibilité de louer un mulet, il devint obstinément fixe, dans la direction de la porte que les curieux assiégeaient. Au premier rang, juste dans la porte, s’était posté le petit homme au grand manteau et au chapeau jaune. C’était une sorte de personnage en miniature, un simple «homunculus». Byrne nous le décrit dans son attitude à la fois ridicule, mystérieuse et décidée, un pan de son manteau cavalièrement jeté sur son épaule gauche, et lui cachant le menton et la bouche; cependant que le chapeau jaune à larges bords était mis de côté sur sa petite tête carrée. Il se tenait là prenant une prise, coup sur coup.
«Un mulet», répéta l’aubergiste, l’œil fixé sur cette figure étrange et barbouillée de tabac. «Non, señor officier, il n’y a vraiment pas moyen d’avoir un mulet dans ce pauvre village.»
Le patron du canot qui, au milieu de ce bizarre entourage, gardait le véritable air d’insouciance du marin, intervint tranquillement:
«Si votre honneur m’en croit, mes deux jambes auraient mieux fait l’affaire et j’aurais laissé la bête quelque part, n’importe où, puisque le capitaine m’a dit que la moitié de la route suivait un sentier bon seulement pour les chèvres.»
L’homme en miniature fit un pas en avant et parlant à travers les plis du manteau qui semblaient recéler une intention sarcastique:
«Si, señor. On est trop honnête dans le village pour posséder un mulet qui puisse servir à votre entreprise. Je puis en jurer. Par ce temps-ci il n’y a que des filous ou des malins pour avoir des mulets ou autres bêtes à quatre pattes et trouver moyen de les nourrir. Mais ce dont cet excellent marin a besoin c’est d’un guide; et voici, señor, mon beau-frère Bernardino, aubergiste et alcade de ce village hospitalier et très chrétien, qui vous en trouvera un.»
C’était, comme le dit Mr Byrne, dans sa relation, la seule chose à faire. Après avoir échangé quelques paroles, on vit paraître un jeune garçon avec une veste déguenillée et une culotte en peau de chèvre. L’officier anglais paya à boire à tout le village et pendant que les paysans buvaient, il partit en compagnie de Cuba Tom, sous la conduite du guide. Le petit homme au manteau avait disparu.
Byrne accompagna le patron du canot jusqu’au delà du village. Il tenait à le voir sur le bon chemin, et il l’aurait même accompagné plus loin si le marin ne lui avait fait respectueusement observer qu’il valait mieux qu’il retournât, afin de ne pas obliger la corvette à se tenir trop longtemps près du rivage, un matin où le temps ne s’annonçait pas bien. Un ciel sombre et désolé s’étendait, en effet, au-dessus de leurs têtes quand ils se séparèrent; des buissons sauvages et des champs pierreux les entouraient lugubrement.
«Dans quatre jours», furent les derniers mots de Byrne, «le navire s’approchera et on enverra un canot, si le temps le permet. Sinon, arrangez-vous pour le mieux à terre, en attendant qu’on vienne vous chercher.
--«Tout va bien, monsieur», répondit Tom, et il s’éloigna à grandes enjambées. Byrne le vit s’engager dans un étroit sentier. Avec son épaisse vareuse, une paire de pistolets à la ceinture, un coutelas au côté, et un bon gourdin en main, il faisait vraiment bonne figure et était de taille à se garder tout seul. Il se retourna pour faire un signe de la main, montrant une fois de plus à Byrne sa brave figure basanée aux épais favoris. Le garçon à la culotte de peau de chèvre avait l’air d’un faune ou d’un jeune satyre, courant en avant, s’arrêtant pour l’attendre, et repartant d’un bond. Tous deux disparurent.
Byrne revint sur ses pas. Le hameau s’abritait dans un repli de terrain et l’endroit semblait le lieu le plus isolé de la terre. On eût dit qu’une malédiction s’était appesantie sur sa stérilité désolante et quasi déserte.
Il n’avait pas fait cent pas que, de derrière un buisson, surgit le minuscule Espagnol emmitouflé. Byrne s’arrêta court.
D’une petite main pointant hors du manteau, l’autre fit un geste mystérieux. Il avait son chapeau davantage sur le coin de l’oreille. «Señor, dit-il sans autre préliminaire. Attention. Il est un fait certain, c’est que Bernardino le borgne, mon beau-frère, a en ce moment un mulet dans son écurie. Et pourquoi, lui qui n’est pas malin, a-t-il un mulet? Parce que c’est un filou; un homme sans scrupule. J’ai dû lui abandonner le «macho» pour m’assurer un toit où dormir, et une bouchée d’«olla» pour retenir mon âme dans mon pauvre petit corps. Mais, señor, il contient un cœur autrement plus grand que la misérable chose qui bat dans la poitrine de cette brute qui est mon parent et dont j’ai honte, bien que je me sois opposé à ce mariage de toutes mes forces. Ah, la pauvre femme égarée a assez souffert. Elle a fait son purgatoire sur cette terre. Que Dieu aie son âme.»
Byrne dit qu’il fut si surpris de la soudaine apparition de cet être à apparence de farfadet, et de l’amertume sardonique répandue dans son discours, qu’il ne put démêler le point capital de ce qui semblait être une histoire de famille révélée là sans rime ni raison. Ce lui fut d’abord impossible. Il fut confondu et tout à la fois impressionné par la volubilité énergique de l’homme, si différente de la loquacité frivole et animée des Italiens. Et il le considérait, cependant que l’homunculus, laissant retomber le pan de son manteau, reniflait une longue prise dans la paume de sa main.
--«Un mulet, s’écria Byrne, saisissant enfin l’aspect important du discours. Vous dites qu’il a un mulet. Étrange! Pourquoi donc a-t-il refusé de me le donner?
L’Espagnol en miniature se drapa de nouveau avec beaucoup de dignité:
--«_Quien sabe_, dit-il froidement, avec un haussement d’épaules. C’est dans tout ce qu’il fait un grand «politico». Mais ce dont votre honneur peut être certain c’est que ses intentions sont toujours celles d’un coquin. Ce mari de ma défunte sœur devrait être marié depuis longtemps à la veuve aux jambes de bois.»
--«Je vois, dit Byrne. Mais je dois vous rappeler, que, quelque soient vos raisons, votre honneur l’a encouragé dans ce mensonge.»
Deux yeux malheureux, brillants de chaque côté d’un nez rapace, dévisageaient Byrne sans sourciller, mais avec cette irascibilité qui se cache si souvent au fond de la dignité espagnole.
--«Nul doute que le «señor» officier ne perdrait pas une once de sang si j’étais frappé sous la cinquième côte, répliqua-t-il; mais ce pauvre pécheur n’a rien à faire ici.» Et changeant de ton: «Señor, le malheur des temps fait que je vis ici en exil, vieux Castillan et vieux Chrétien, il me faut vivre au milieu de ces brutes d’Asturiens, et dépendre du pire de tous qui a moins de conscience et de scrupules qu’un loup. Comme je suis un homme d’esprit je me conduis en conséquence. Mais j’ai du mal à contenir mon mépris. Vous avez entendu la façon dont j’ai parlé. Un caballero comme votre seigneurerie a dû comprendre qu’il y avait anguille sous roche.»
--«Quelle anguille? dit Byrne, mal à l’aise. Ah! oui, quelque chose de louche. No, señor, je ne devine rien; les gens de chez nous ne savent pas bien deviner ce genre de choses; par conséquent, je vous demande carrément si l’aubergiste a dit la vérité sur les autres points.»
--«Il n’y a certainement pas de Français dans les parages», dit le petit bonhomme en reprenant son attitude indifférente.
--«Ni de voleurs, «ladrones»?»
--«_Ladrones en grande_», non, certainement pas», fut la réponse dite d’un ton de froideur sentencieuse. «Que leur reste-t-il quand les Français ont passé? Et personne ne voyage par ces temps-ci. L’occasion fait le larron. Et puis votre marin a une fière mine, et avec un fils de chat les rats ne jouent pas. Mais, il faut dire aussi, là où il y a du miel, il y a des mouches.»
Ce discours sibyllin exaspérait Byrne. «Au nom de Dieu, dites-moi franchement si vous pensez que mon homme est bien en sûreté pour son voyage.»
L’homunculus, en proie à une de ses rapides transformations, saisit le bras de l’officier. Le serrement de cette petite main était étonnant.
--«Señor. Bernardino l’a bien examiné. Que puis-je vous dire de plus? Écoutez-moi: des gens ont disparu sur cette route, sur une certaine partie de cette route où Bernardino a une maison, une auberge, et où moi, son beau-frère, j’avais des voitures et des mulets à louer. Maintenant il n’y a plus ni voyageurs, ni voitures. Les Français m’ont ruiné. Bernardino s’est retiré ici pour des raisons qui le regardent, après la mort de ma sœur. Ils se sont mis à trois pour la faire mourir de misère: lui, Erminia et Lucilla, ses deux tantes, tous affiliés au diable. Et maintenant il m’a volé mon dernier mulet. Vous êtes un homme armé. Réclamez-lui le «macho», le pistolet sur le front, señor, il ne lui appartient pas, je vous le dis, et courez après votre homme, qui vous est si précieux. Et alors vous reviendrez sains et saufs tous les deux; car il n’y a pas d’exemple que deux voyageurs aient jamais disparu à la fois sur cette route. Quant à la bête, moi qui suis son propriétaire, je la confie bien volontiers à votre honneur.»