En marge des marées

Part 12

Chapter 123,868 wordsPublic domain

Ils se dévisageaient l’un l’autre, et Byrne faillit éclater de rire devant l’ingénuité transparente du complot tramé par le petit homme pour ravoir sa mule. Mais il n’eut aucune peine à garder son sérieux, car il sentait au dedans de soi une singulière tendance à accomplir cette action extraordinaire. Il se retint de rire, mais ses lèvres tremblèrent; sur quoi voilà notre Espagnol en miniature qui détache ses yeux noirs et étincelants du visage de Byrne et qui lui tourne brusquement le dos, avec un geste et un coup de manteau qui exprimèrent à la fois du mépris, du découragement et de l’amertume. Puis il se retourna et resta planté, son chapeau obliquement enfoncé jusqu’aux oreilles. Sa susceptibilité n’alla pourtant pas jusqu’à refuser le douro d’argent que Byrne lui offrit avec un petit discours peu compromettant, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé entre eux.

--«Il faut me hâter de retourner à bord maintenant», dit Byrne.

--«_Vaya usted con Dios_», murmura le gnome.

Et cette entrevue prit fin sur un salut très bas et sarcastique, après quoi le chapeau fut replacé au même angle incertain que précédemment.

Dès que l’embarcation eut été hissée à bord, la corvette fit servir au large, et Byrne raconta toute cette histoire au capitaine qui n’était qu’un peu plus âgé que lui. Ils manifestèrent ensemble une indignation amusée; mais, tout en riant, ils se regardèrent l’un l’autre gravement. Un nain espagnol essayant de pousser un officier de la marine britannique au vol d’un mulet à son profit, vraiment la chose était trop drôle, trop ridicule, incroyable. Telles furent les exclamations du capitaine. Il ne pouvait digérer le grotesque de l’affaire.

--«Incroyable; c’est précisément cela», murmura Byrne à la fin, d’un ton singulier.

Ils échangèrent un long regard. C’est clair comme le jour, affirma le capitaine avec d’autant plus d’impatience que dans le fond de son cœur il n’en était rien moins que certain. Et Tom, qui était pour l’un le meilleur matelot du bord, et pour l’autre l’ami encourageant et respectueux de sa jeunesse, leur semblait revêtu d’une frappante fascination, une sorte de figure symbolique de la loyauté qui faisait appel à leur sentiment et à leur conscience au point qu’ils ne pouvaient plus détacher leurs pensées de la question de savoir si, oui ou non, il était en sûreté. A plusieurs reprises ils montèrent sur le pont, simplement pour regarder la côte, comme si elle pouvait les instruire du sort de leur matelot. Elle diminuait, s’éloignait dans la distance, muette, désolée, sauvage, voilée çà et là des dards obliques de la pluie. La houle d’ouest roulait ses longues et furibondes lignes d’écume et d’épais nuages noirs passaient au-dessus du navire comme une sinistre procession.

--«Pardieu, je souhaiterais que vous eussiez fait ce que votre petit ami au chapeau jaune vous conseillait de faire», dit le commandant de la corvette, un peu plus tard dans l’après-midi, visiblement exaspéré.

--«Vraiment, monsieur», demanda Byrne, en proie à une véritable anxiété. «Je me demande ce que vous auriez dit plus tard? Quoi. J’aurais pu être cassé du service pour avoir dérobé une mule appartenant à une nation alliée au gouvernement de Sa Majesté. Ou bien j’aurais risqué d’être aplati comme une galette à coups de fléaux et de fourches, une charmante histoire à répandre sur le compte d’un de vos officiers,--et tout cela pour avoir essayé de voler une mule. Ou poursuivi ignominieusement vers notre embarcation, car vous ne supposez pas que j’aurais fusillé l’un de ces pauvres diables pour une mule galeuse... Et pourtant, ajouta-t-il, à voix basse, je souhaiterais presque l’avoir fait.»

Avant que l’obscurité fût venue, ces deux jeunes gens s’étaient monté la tête à un point psychologique compliqué qui tenait à la fois du scepticisme méprisant et de la crédulité alarmée. Cela les tourmentait à l’excès, et la pensée que cela devrait durer six jours au moins, et se prolonger peut-être indéfiniment, leur devenait insupportable. Cependant le navire vira de bord à la nuit. Pendant toute cette sombre nuit orageuse, il marcha le cap vers la terre comme pour y retrouver son matelot, se couchant par moment sous les lourdes bouffées, à d’autres, roulant paresseusement dans la houle, presque stationnaire comme s’il eût eu, lui aussi, l’esprit tiraillé entre la froide raison et une ardente impulsion.

A la pointe du jour, une embarcation se détacha du navire, et s’en alla, secouée par les flots, vers l’anse peu profonde où, non sans de grandes difficultés, un officier en gros paletot et en chapeau rond, se mit en devoir d’atterrir sur une grève de galet.

«J’avais l’intention, écrit Mr Byrne, intention que mon capitaine approuva, d’atterrir en secret, si possible. Je ne voulais être vu ni de mon susceptible ami au chapeau jaune, dont les intentions n’étaient pas claires, ni de l’aubergiste borgne, qu’il fût ou non affilié au diable, ni d’aucun autre habitant de ce village primitif. Malheureusement cette anse était vraiment le seul atterrissage possible que l’on rencontrât sur plusieurs lieues, et vu l’escarpement du ravin, il ne m’était pas possible de faire un détour pour éviter les maisons.»

«Fort heureusement, continue-t-il, à cette heure-là tous les gens étaient couchés. Il faisait à peine jour lorsque je me vis marchant sur l’épaisse couche de feuilles mortes qui couvrait l’unique rue du village. Pas une âme dehors; aucun chien n’aboya. Le silence était profond, et j’en avais conclu, non sans étonnement, qu’il n’y avait pas de chien dans ce village, quand j’entendis un sourd grognement, et d’une allée louche, entre deux masures, je vis surgir un affreux chien des rues, la queue entre les jambes. Il s’esquiva silencieusement, en me montant les dents au moment où il me dépassait, et il disparut si soudainement qu’il aurait pu être tout aussi bien la répugnante incarnation du Malin. Il y eut quelque chose de si étrange dans son apparition et sa disparition que mon humeur qui n’était déjà pas très bonne, n’en devint que plus abattue à la vue répugnante de cet animal, comme si c’eût été là un fâcheux présage.»

Byrne s’éloigna autant qu’il le put, de la côte, sans être vu, se dirigeant vers l’ouest et luttant vaillamment contre le vent et la pluie, sur un plateau sombre et nu, sous un ciel couleur de cendre.

Au loin d’âpres montagnes désolées, dressant leurs cimes escarpées et nues, semblaient l’attendre, menaçantes. Il s’en trouva, au soir, tout proche, mais, comme on dit en langage marin, incertain de sa position; il y arriva, affamé, trempé, harassé par un jour de marche continuelle sur une route défoncée; il n’avait rencontré que fort peu de gens en route et n’avait pu obtenir le moindre renseignement sur le passage de Tom Corbin. Allons, allons, avançons toujours, se disait-il pendant ces heures d’effort solitaire, poussé bien plutôt par l’incertitude que par une crainte ou un espoir bien définis.

Le jour qui déclinait s’éteignit rapidement, au moment où il atteignait un pont démoli. Il descendit dans le ravin, passa à gué, à la dernière lueur d’une eau rapide, un courant étroit; et grimpant de l’autre côté, se trouva soudain enfoncé dans une obscurité qui lui tombait sur les yeux comme un bandeau.

Le vent, qui dans l’ombre fouettait la lisière de la sierra, harcelait ses oreilles d’un mugissement continu, pareil à celui d’une mer en furie. Il pensait bien avoir perdu le chemin. Même de jour, avec ses ornières, ses flaques de boue, et le hérissement de ses pierres, il était difficile de le distinguer de l’abominable étendue d’une lande semée de cailloux et de maigres buissons: mais comme il nous le dit, il régla sa marche sur la direction du vent. Le chapeau enfoncé sur les yeux, la tête basse, il marcha, s’arrêtant de temps à autre pour donner un peu de trêve à son esprit, bien plutôt qu’à son corps, comme si le violent effort de volonté qu’il appréhendait de voir rester inutile, et le trouble de ses sentiments dépassaient par moments non pas sa résistance, mais sa résolution.

A l’un de ces arrêts, il lui sembla entendre, apporté de loin faiblement par le vent, comme le bruit d’un coup, d’un coup frappé sur du bois. Il remarqua que le vent était tombé soudain.

Son cœur se mit à battre en désordre, sous l’impression plus vive des espaces déserts qu’il avait traversés pendant les six dernières heures, la sensation poignante d’un monde inhabité. Comme il levait la tête, un rayon de lumière, illusoire, comme cela arrive souvent dans une épaisse obscurité, dansa devant ses yeux. Tandis qu’il scrutait l’ombre, le faible son d’un coup lui parvint encore, et il sentit soudain, plutôt qu’il ne la vit, l’existence d’un obstacle massif qui se dressait en travers du chemin. Qu’était-ce? Le pied d’une colline? Une maison? C’était une maison, tout proche comme si elle avait jailli du sol, ou comme si, du repli sombre de la nuit, elle était venue glisser jusqu’à lui, incolore et muette. Elle se dressait fièrement; c’était elle qui l’abritait du vent. Trois pas encore et il pouvait toucher le mur de la main. C’était à n’en pas douter une «posada» et un autre voyageur essayait d’y trouver accès. De nouveau il entendit le bruit d’un coup circonspect.

Un moment après une large raie de lumière s’enfonça dans la nuit. Par la porte ouverte, Byrne s’y précipita, cependant que la personne qui était dehors s’enfuit dans la nuit en poussant un cri étouffé. De l’intérieur parvint aussi une exclamation de surprise. Byrne se jetant contre la porte à demi-fermée, réussit, non sans résistance, à entrer.

Une misérable chandelle, une simple veilleuse, brûlait au bout d’une table en bois blanc. A la lumière de cette chandelle, Byrne put voir la fille qu’il avait repoussée de la porte. Elle portait une courte jupe noire, un châle orange, elle avait le teint basané, une chevelure massive, sombre et épaisse comme une forêt, retenue par un peigne, et quelques mèches échappées mettaient une ombre noire autour de son front bas.

Lamentable et perçant, un hurlement de «Miséricorde» fut lancé par deux voix du fond de cette grande pièce où la lumière d’un foyer jouait parmi de lourdes ombres. En se ressaisissant, la jeune fille laissa entendre le sifflement de sa respiration entre ses dents serrées.

Il n’est pas nécessaire de rapporter ici la longue suite de questions et de réponses par lesquelles Byrne rassura les deux vieilles femmes assises de chaque côté d’un feu sur lequel était placée une sorte de grande marmite de terre. Byrne eut immédiatement la sensation de deux sorcières surveillant la cuisson de quelque philtre mortel... Pourtant, lorsque l’une d’elles déplaçant péniblement sa forme brisée eut soulevé le couvercle de cette marmite, la fumée qui s’en échappa avait une odeur appétissante.

L’autre vieille ne bougea pas; elle était recroquevillée sur elle-même, la tête branlante.

Elles étaient horribles, l’une et l’autre. Il y avait quelque chose de grotesque dans leur décrépitude. Leurs bouches édentées, leurs nez crochus, la maigreur de celle qui remuait, les joues jaunes et flasques de l’autre (celle dont la tête tremblait), auraient été risibles si la vue de leur effroyable dégradation physique n’avait été pour les yeux un spectacle épouvantable et pour le cœur un effroi poignant, devant cette indicible misère de l’âge, cette obstination féroce de la vie devenue un objet de dégoût et d’horreur.

Pour surmonter cette impression, Byrne se mit à parler; il leur dit qu’il était Anglais, qu’il était à la recherche d’un compatriote qui avait dû passer par là. A peine eût-il parlé que le souvenir des adieux de Tom lui revint à l’esprit avec une précision singulière; les paysans silencieux, le gnome furieux, l’aubergiste borgne, Bernardino. Eh! Quoi! Ces deux épouvantails indescriptibles seraient-ils les tantes de cet homme, les affiliées du diable.

Quoiqu’elles eussent pu être autrefois, on n’imaginait pas quel services d’aussi faibles créatures pouvaient bien rendre maintenant au diable dans le monde des vivants. Laquelle était Lucilla, laquelle Erminia? C’était maintenant des êtres sans nom. Un moment d’immobilité complète suivit les paroles de Byrne. La sorcière à la cuiller cessa de remuer son fricot dans sa marmite. La durée d’un souffle le tremblement de l’autre cessa. Dans l’espace de cette seconde Byrne eut la sensation d’être vraiment sur la trace, d’avoir atteint le tournant du chemin, presque à portée de voix de Tom.

--«Elles l’ont vu», pensa-t-il avec conviction. Il y avait donc enfin quelqu’un qui l’avait vu. Il était persuadé qu’elles nieraient toute connaissance de cet «ingles»; mais tout au contraire, elles s’empressèrent de lui raconter qu’il avait mangé et passé la nuit chez elles. Elles se mirent à parler à la fois, et à décrire son aspect et sa manière d’être. Une sorte d’excitation féroce dans sa faiblesse semblait les posséder. La sorcière voûtée se mit à brandir sa cuiller de bois, le monstre bouffi se leva de son tabouret en criant, se balançant d’un pied sur l’autre, et sa tête s’agitait d’un tremblement accéléré au point de ressembler à une véritable vibration. Byrne se sentit tout à fait déconcerté par cette singulière surexcitation... Oui, le gros, le fort «Ingles» était parti le matin après avoir mangé un morceau de pain et bu un verre de vin. Et si le «caballero» désirait prendre le même chemin, rien n’était plus simple, demain matin.

--«Vous me donnerez quelqu’un pour me montrer le chemin? dit Byrne.»

--«Si, señor. Un brave garçon. Celui que le caballero avait vu partir.»

--«Mais il frappait à la porte, répliqua Byrne. Il a décampé seulement quand il m’a vu. Il allait entrer.»

--«Non, non, s’écrièrent ensemble les deux sorcières, il s’en allait, il s’en allait.»

Après tout, ce pouvait être vrai. Le son avait été si faible, si furtif, pensa Byrne. Ce n’était peut-être que l’effet de son imagination. Il leur demanda:

--«Qui est-ce?»

--«Son «novio», crièrent-elles en montrant la jeune fille. Il est allé jusqu’à un village assez loin d’ici. Mais il reviendra au matin. Son «novio». Elle c’est une orpheline, la fille de pauvres chrétiens; elle vit avec nous pour l’amour de Dieu, pour l’amour de Dieu.»

L’orpheline accroupie au coin de l’âtre considérait Byrne. Il pensa qu’elle était plutôt une fille de Satan retenue là par ces deux sombres mégères pour l’amour du Diable. Ses yeux étaient légèrement obliques, sa bouche plutôt épaisse, mais admirablement dessinée, son visage sombre, empreint d’une beauté sauvage, voluptueuse et farouche. Quant à l’expression de ce regard fixe qu’elle tenait constamment attaché sur lui avec une attention pleine d’une sauvagerie sensuelle, «pour en avoir une idée, nous dit Mr Byrne, vous n’avez qu’à observer un chat affamé guettant un oiseau dans une cage, ou une souris dans une souricière.»

Ce fut elle qui lui servit un repas, dont il se montra satisfait, quoique ces grands yeux obliques et sombres qui ne cessaient de l’examiner comme s’il eût eu quelque chose de curieux écrit sur le visage lui causassent un certain malaise. Mais tout valait mieux que l’approche de ces sorcières de cauchemar aux yeux chassieux. Ses appréhensions s’apaisèrent; peut-être rien que d’éprouver la sensation de la chaleur après ce mauvais temps, et de goûter un peu de repos après la lutte qu’il avait dû soutenir, pas à pas, tout le long du chemin contre la tempête. Il n’avait pas d’inquiétude sur la sécurité de Tom. Il devait maintenant dormir dans un campement de montagne, après avoir rencontré Gonzales et ses gens.

Byrne se leva, alla remplir une timbale d’étain d’un vin tiré à une outre de peau qui était suspendue au mur et vint se rasseoir. La sorcière au visage de momie commença à lui faire la conversation, lui parlant du temps jadis, à bâtons rompus. Elle lui vanta la renommée de l’auberge, durant des jours meilleurs. Du beau monde s’y arrêtait, dans ses propres voitures. Un archevêque même, une fois, avait dormi dans la «casa», il y avait bien longtemps.

La sorcière au visage bouffi paraissait écouter, de son tabouret, immobile, sauf la tête tremblante. La fille (Byrne était certain que c’était une bohémienne qu’on avait recueillie là pour une raison quelconque) était assise sur la pierre du foyer, dans la chaleur que dégageaient les braises. Elle se fredonnait à elle-même une chanson, tout en agitant doucement de temps à autre une paire de castagnettes. Au mot d’archevêque, elle se mit à ricaner avec impiété et se retourna pour regarder Byrne, la flamme rouge du feu étincela sur ses yeux noirs et ses dents blanches, sous le sombre rebord de l’énorme manteau de cheminée. Il lui sourit.

Il goûtait maintenant le repos dans un sentiment de sécurité. Son arrivée n’étant point attendue, il ne pouvait y avoir de complot tramé contre son existence. Il commença à somnoler. Il se laissa un peu aller, tout en conservant, du moins il le pensait, toute sa présence d’esprit.

Il dut cependant se laisser aller plus qu’il ne croyait, car il sursauta outre mesure en entendant un vacarme infernal. Il n’avait, de sa vie, entendu quelque chose d’aussi effroyablement strident. Les sorcières s’étaient prises de querelle, férocement, pour on ne sait quoi. Quelle qu’en eut été la cause elles s’injuriaient maintenant avec violence, sans chercher d’arguments. Leurs piaillements séniles n’exprimaient rien d’autre que de la méchanceté déchaînée et de l’épouvante enragée. Les yeux noirs de la bohémienne allaient de l’une à l’autre. Jamais auparavant Byrne ne s’était senti aussi éloigné d’un sentiment de solidarité pour des êtres humains. Avant qu’il eût eu le temps de comprendre le sujet de cette querelle, la fille bondit en agitant violemment ses castagnettes. Il y eut un silence. Elle s’approcha de la table, et se penchant au-dessus, ses yeux dans ceux de l’officier:

--«Señor, dit-elle d’un ton décidé, vous dormirez dans la chambre de l’archevêque.»

Les sorcières ne bronchèrent pas. Accroupie, la vieille momie s’appuyait sur un bâton; celle à la figure bouffie avait maintenant ramassé une béquille.

Byrne se leva, marcha vers la porte, et tournant la clef dans l’énorme serrure, la mit ensuite tranquillement dans sa poche. C’était à n’en pas douter l’unique entrée de la maison. Et il ne se souciait nullement d’être pris au dépourvu par quelque danger qui pourrait survenir du dehors. En se retournant, il vit les deux sorcières «affiliées au Diable» et la fille de Satan qui le regardaient sans mot dire. Il se demanda si Tom Corbin avait pris la même précaution la nuit précédente. Et tout en songeant à son matelot, il eut de nouveau la singulière impression de sa présence tout proche. Tout était muet; au milieu de ce calme, il entendit le sang lui battre aux oreilles avec un bruit confus et troublant, parmi lequel il lui sembla qu’une voix murmurait ces mots: «M. Byrne, ouvrez l’œil». La voix de Tom. Il se sentit frémir; les illusions de l’ouïe sont, de toutes, les plus saisissantes.

Il lui sembla impossible que Tom ne fût pas là. Il eut de nouveau un léger frisson, comme si un furtif courant d’air avait pénétré ses habits et lui avait passé le long du corps même. D’un effort, il chassa cette impression.

La fille monta l’escalier devant lui, portant une lampe de fer dont la maigre flamme dégageait un mince filet de fumée. Ses bas blancs, sales, étaient pleins de trous.

De la même tranquillité résolue avec laquelle il avait fermé la porte en bas, Byrne s’en fut ouvrir l’une après l’autre toutes les portes du corridor. Toutes les chambres étaient vides, à l’exception d’une ou deux dans lesquelles on avait entassé des vieilleries. Et la fille, comprenant son intention, s’arrêta chaque fois, levant la lumière fumeuse à chaque porte, patiemment. Elle l’observait cependant avec une attention soutenue; la dernière porte, elle l’ouvrit elle-même.

--«Vous dormirez ici, señor», murmura-t-elle d’une voix, douce comme un souffle d’enfant, tout en lui tendant la lampe.

--«_Buenas noches, señorita_», lui dit-il poliment en la lui prenant des mains.

On ne l’entendit pas rendre ce bonsoir, bien que ses lèvres remuassent légèrement, cependant que son regard sombre comme une nuit sans étoile, ne trembla pas une minute devant le sien. Il entra dans la chambre, et quand il se retourna pour en fermer la porte, elle était encore là, immobile et troublante, avec sa bouche sensuelle, ses yeux obliques, et l’expression de sensualité féroce et aux aguets d’un chat déconcerté. Il eut un moment d’hésitation, et dans la maison muette, il entendit de nouveau le sang qui battait pesamment à ses oreilles, pendant qu’une fois encore il lui sembla entendre la voix de Tom, instante, quelque part, tout près, et plus terrifiante encore, cette fois, parce qu’il n’en pouvait distinguer les mots.

A la fin, il claqua la porte au nez de la fille, la laissant dans l’obscurité; il la rouvrit presque aussitôt. Plus personne. Elle s’était évanouie sans le moindre bruit. Il referma la porte rapidement et la verrouilla de deux lourds verrous.

Une violente inquiétude se mit soudain à l’envahir. Pourquoi ces sorcières s’étaient-elles querellées à propos de la chambre où il devait dormir? Que signifiait le long regard de cette fille qui semblait vouloir imprimer pour toujours son image dans son esprit? Sa propre nervosité l’alarmait. Il se crut transporté très loin du genre humain.

Il examina la chambre. Elle n’était pas très haute de plafond; juste assez pour contenir le lit que surmontait un énorme dais en forme de baldaquin d’où tombaient, au pied et à la tête, de lourds rideaux; un lit assurément digne d’un archevêque. Il y avait une table massive toute sculptée aux angles; quelques fauteuils d’un poids énorme, qui avaient l’air des vestiges du palais d’un grand seigneur; une armoire à deux battants, large et peu profonde, était placée contre le mur. Il voulut l’ouvrir; elle était fermée à clef. Un soupçon lui vint; il prit la lampe pour se livrer à un examen plus minutieux. Non: ce n’était pas une porte dérobée. Ce meuble lourd était éloigné de plus d’un pouce du mur auquel il s’adossait. Il examina les verrous de la porte de la chambre. Non, personne ne pourrait le surprendre traîtreusement pendant son sommeil. Mais allait-il pouvoir dormir? Il se le demanda avec angoisse. Si seulement Tom était là, le brave marin qui avait combattu à ses côtés dans une ou deux affaires difficiles et lui avait toujours prêché la nécessité de prendre garde à lui. «Ce n’est pas malin, avait-il coutume de dire, de se faire tuer dans une bataille. N’importe quel fou peut en faire autant. Notre véritable affaire c’est de combattre les Français, et de vivre pour les combattre encore un autre jour.» Byrne eut du mal à ne pas se mettre à épier le silence. Il avait en quelque sorte la conviction que rien ne le viendrait rompre, si ce n’est le son obsédant de la voix de Tom. Il l’avait déjà entendu deux fois. Bizarre. Et, somme toute, ce n’avait rien de surprenant, se dit-il en raisonnant, puisqu’il avait pensé à cet homme pendant plus de trente heures, continuellement et, qui plus est, avec incertitude. Son inquiétude au sujet de Tom n’avait, en effet, jamais pris une forme définie: «Disparaître» était le seul mot qui se rapportait à la notion du danger que pouvait courir Tom. C’était tout à la fois vague et terrible: «Disparaître». Qu’est-ce que cela signifiait?

Byrne frissonna; il se dit qu’il devait avoir un peu de fièvre. Tom n’avait pas disparu. Byrne venait d’entendre parler de lui. De nouveau le jeune homme entendit son sang battre dans ses oreilles. Il s’assit, immobile, s’attendant à chaque instant à entendre parmi les pulsations de son sang le son de la voix de Tom. Il attendit, tendant l’oreille: rien ne vint. Tout à coup il eut cette pensée: «Il n’a pas disparu, mais il ne peut pas se faire entendre».