En marge des marées

Part 13

Chapter 133,937 wordsPublic domain

Il se leva brusquement. Combien c’était absurde! Et déposant son pistolet et son coutelas sur la table, il enleva ses bottes, et se sentant tout d’un coup trop fatigué pour rester debout, il s’étendit sur le lit qu’il trouva doux et confortable, au-delà de ses espérances.

Il s’était senti très éveillé, mais il avait dû s’assoupir après tout, car tout ce qu’il savait c’est qu’il était maintenant assis sur le lit, cherchant à se rappeler exactement ce que disait la voix de Tom. Ah, oui! Il se rappelait. Elle disait: «M. Byrne, ouvrez l’œil.» C’était un avertissement. Mais contre quoi?

Il sauta d’un bond au milieu de la chambre, haleta, puis regarda tout autour de lui. La fenêtre était bien fermée, d’une barre de fer. Il promena, de nouveau, son regard lentement sur les murs nus, il considéra le plafond; il alla à la porte examiner les verrous. C’était deux énormes verrous qui glissaient dans des trous faits à même le mur, et comme le corridor au dehors était trop étroit pour rendre possible l’usage d’un bélier, ou même la manœuvre d’une hache, on ne pouvait pas enfoncer la porte, sauf avec de la poudre. Cependant qu’il continuait à s’assurer que le verrou d’en bas était bien poussé, il eut la sensation qu’il y avait quelqu’un dans la chambre. Et cela si fortement qu’il se retourna avec la rapidité de l’éclair. Il n’y avait personne. Qui eût bien pu être là? Et pourtant...

Ce fut alors qu’il perdit toute la tenue et la contrainte qu’un homme conserve par respect de soi. La lampe posée à terre, il se mit, à quatre pattes, à regarder sous le lit, comme une fille stupide. Il y vit pas mal de poussière et rien d’autre. Il se releva, les joues en feu, et marcha de long en large, honteux de lui-même et de cette ridicule inquiétude, qu’il ressentait au sujet de Tom et qui ne voulait pas le lâcher. Les mots: «M. Byrne, ouvrez l’œil.» continuaient à retentir dans sa tête sur un ton d’avertissement.

--«N’aurais-je pas mieux fait de me jeter sur le lit et d’essayer de dormir? se demandait-il. Ses yeux tombèrent sur l’immense armoire, il se dirigea vers elle, irrité de son idée, mais se sentant incapable d’y renoncer. Comment expliquerait-il le lendemain aux deux sorcières son effraction, il n’en savait rien. Il introduisit la pointe de son coutelas entre les deux battants de la porte et essaya de les forcer. Ils résistaient. Il se mit à jurer, s’obstinant dans son dessein, maintenant. Le «j’espère que vous serez satisfait, nom d’un chien», qu’il murmura, s’adressait à Tom absent. Juste à ce moment les portes cédèrent et s’ouvrirent à la volée.

Il était là.

Lui, le fidèle, le sagace, le courageux Tom était là, debout, sombre et raide, gardant un prudent silence que ses deux yeux grands ouverts au fixe éclat semblait commander à Byrne de respecter. Byrne était trop saisi pour pouvoir proférer un son. Interdit, il recula, et au même instant le marin s’abattit en avant de tout son long, comme pour prendre par le cou son officier. Instinctivement Byrne avança ses bras tremblants. Il sentit l’affreuse rigidité du corps, puis la froideur de la mort lorsque leurs têtes se heurtèrent et que leurs visages se touchèrent. Ils vacillèrent, Byrne serrant Tom sur sa poitrine pour ne pas le laisser tomber avec fracas. Il eut juste assez de force pour déposer doucement par terre l’horrible fardeau; alors la tête lui tourna, ses jambes se dérobèrent et il tomba sur les genoux, penché sur le cadavre, les mains sur cette poitrine d’homme qui avait été naguère pleine d’une vie généreuse et qui maintenant n’avait plus que l’insensibilité de la pierre.

--«Mort, mon pauvre Tom», se répétait-il intérieurement. La lumière de la lampe placée près du bord de la table tomba droit sur le regard vitreux de ces yeux qui avaient, naturellement, une expression vive et gaie.

Byrne détourna les yeux. Le foulard de soie noire de Tom n’était pas noué sur sa poitrine. Il n’était plus là. Les meurtriers lui avaient aussi enlevé ses souliers et ses bas. Et en remarquant ce dépouillement, ce cou dénudé, les pieds nus et rigides, Byrne sentit ses yeux se remplir de larmes. A part cela, le marin était entièrement vêtu, et ses vêtements ne montraient rien de ce désordre qu’aurait dû entraîner une lutte violente. Sa chemise quadrillée avait été tirée, un peu, hors de la ceinture, à un seul endroit, simplement pour s’assurer s’il avait de l’argent, dans une ceinture, à même le corps. Byrne commença à sangloter dans son mouchoir.

Ce fut une explosion nerveuse qui dura peu. Tout en demeurant à genoux, il contempla tristement ce corps athlétique du meilleur marin qui fut jamais pour tirer le coutelas, pointer le canon ou prendre un ris. Il gisait là, raide et froid: son esprit joyeux et intrépide s’en était allé, et peut-être qu’au moment de ce départ il s’était reporté vers lui, son jeune camarade, vers son navire qui roulait là-bas sur les flots gris en rade de cette côte de rochers sauvages.

Il s’aperçut que les six boutons de cuivre de la vareuse de Tom avaient été coupés. Il frissonna à la pensée des deux misérables et répugnantes sorcières s’acharnant avidement sur le corps sans défense de son ami. Coupés! Peut-être avec le même couteau qui... La tête de l’une branlait; l’autre était tout courbée en deux, et leurs yeux étaient rouges et chassieux, leurs infâmes griffes tremblotantes... Cela avait dû se passer dans cette chambre même, car Tom n’avait pas été tué dehors et apporté là ensuite: Byrne en était certain. Pourtant ce n’était pas ces deux vieilles du diable qui avaient pu le tuer, même en le prenant à l’improviste. D’autant que Tom avait dû être constamment sur ses gardes, car c’était un homme d’une extrême prudence, surtout quand il était chargé d’une mission... Comment l’avait-on tué? Qui avait pu le faire? Comment?

Byrne se releva, saisit la lampe et se pencha rapidement au-dessus du corps. La lumière ne révéla aucune tache sur les vêtements, pas de trace, ni de souillure de sang, nulle part. Les mains de Byrne se mirent à trembler au point qu’il lui fallut poser la lampe à terre et détourner les yeux pour pouvoir vaincre son trouble.

Il se mit ensuite à examiner ce froid, paisible et rigide cadavre, cherchant la marque d’un coup de couteau, la blessure d’une arme à feu, la trace d’un coup mortel. Il tâta tout autour du crâne, anxieusement. Il était intact. Il glissa la main sous la nuque; elle n’était pas brisée. Les yeux agrandis par l’angoisse, il examina de plus près, sous le menton, et ne vit aucune marque de strangulation sous la gorge.

Il n’y avait de trace nulle part. Il était seulement mort.

Irrésistiblement, Byrne s’éloigna du corps comme si le mystère de cette incompréhensible mort avait changé sa pitié en effroi et en suspicion. La lampe, placée sur le plancher, près du rigide et immobile visage du marin, le montrait fixant désespérément le plafond. Dans le cercle de la lumière, Byrne vit à la poussière qui par endroits couvrait le plancher, qu’il n’y avait pas eu de lutte dans cette chambre. «Il est mort dehors», pensa-t-il. Oui, dehors, dans cet étroit corridor où l’on avait à peine la place de se retourner, la mort mystérieuse était venue prendre son pauvre Tom. L’impulsion qu’il avait eue de saisir son pistolet et de s’élancer hors de la chambre, abandonna Byrne tout d’un coup, car Tom aussi était armé, avec des armes précisément aussi impuissantes que celles qu’il possédait: des pistolets, un coutelas. Et Tom était mort d’une mort sans nom, par des moyens incompréhensibles.

Il vint à Byrne une nouvelle idée. Cet étranger qui frappait à la porte et qui s’était enfui si rapidement à son approche était venu enlever le corps. Ah! C’était là le guide que la sorcière décharnée lui avait promis pour lui montrer par quel chemin le plus court rejoindre son homme. Promesse, il le voyait maintenant, pleine d’un sens atroce. Celui qui avait frappé à la porte se chargerait des deux cadavres. L’homme et l’officier s’en iraient de la maison ensemble. Car Byrne était certain maintenant qu’il lui faudrait mourir avant le matin, et de la même manière mystérieuse, laissant derrière lui un corps sans indices.

La vue d’une tête coupée, d’une gorge tranchée, ou de la béante blessure d’une arme à feu lui aurait causé un inexprimable soulagement. Toutes ses craintes en auraient été apaisées. Son âme au dedans de lui implorait cet homme mort qui ne lui avait jamais fait défaut dans le danger: «Pourquoi ne me dites-vous pas à quoi je dois veiller, Tom? Pourquoi ne me le dites-vous pas?» Mais dans sa rigidité impassible, étendu sur le dos, Tom semblait conserver un austère silence, comme si, possédant enfin le terrible savoir, il dédaignait de s’entretenir avec les vivants.

Byrne se jeta soudain à genoux près du cadavre, et l’œil sec, farouche, ouvrit toute grande la chemise à la hauteur de la poitrine, comme s’il voulait arracher de force le secret de ce cœur froid qui avait été pour lui si loyal toute sa vie. Rien. Rien. Il éleva la lampe, et tout l’indice que lui révéla ce visage dont l’expression lui avait toujours été si affectueuse, ce fut une toute petite meurtrissure au front, presque rien, une simple marque. La peau même n’était pas éraflée. Il la regarda fixement, longtemps, perdu dans un horrible rêve. Puis il remarqua que les mains de Tom étaient serrées, comme s’il était tombé face à quelqu’un dans une bataille à coups de poings. Les articulations, en y regardant de plus près, lui apparurent un peu écorchées, aux deux mains.

La découverte de ces signes très légers fut plus terrifiante pour Byrne que ne l’eut été l’absence même de toute marque. Ainsi Tom était mort en se débattant contre quelque chose que l’on pouvait toucher, et qui pourtant pouvait tuer quelqu’un sans laisser de trace. Était-ce un souffle?

La terreur, l’ardente terreur, commença à jouer autour du cœur de Byrne, comme une langue de feu qui s’allonge et se retire avant de réduire un objet en cendres. Il s’éloignait du cadavre en reculant aussi loin qu’il pouvait, puis il revenait jetant furtivement des regards tremblants sur ce front meurtri. Il y aurait peut-être la même petite meurtrissure sur son propre front, avant l’aube.

--«Je n’en puis plus», se murmura-t-il à lui-même. Tom lui devenait maintenant un objet d’horreur, un spectacle qui, tout à la fois, attirait et révoltait sa crainte. Il n’en pouvait plus, il ne pouvait plus le regarder.

A la fin, le désespoir triomphant de son horreur croissante, il se détacha du mur auquel il s’appuyait, saisit le corps sous les aisselles, et se mit à le tirer vers le lit. Les talons nus du marin traînaient sur le plancher, sans bruit. Il était lourd, de ce poids mort des choses inanimées. D’un dernier effort, Byrne le jeta le visage tourné vers le lit, le retourna, jeta sur cette rigidité passive un drap dont il la couvrit; puis il ramena les rideaux, au pied et à la tête, de façon à ce que se touchant, ils lui dérobèrent entièrement la vue du lit.

Il trébucha vers une chaise sur laquelle il se laissa tomber. La sueur lui coulait du visage, et ses veines semblaient charrier un mince filet de sang à demi-glacé. Une terreur absolue s’était emparée de lui, une terreur sans nom qui avait réduit son cœur en cendres.

Il s’était assis sur une chaise à dossier droit, la lampe brûlait à ses pieds; ses pistolets et son couteau étaient près de son coude gauche au bout de la table, ses yeux tournaient continuellement dans ses orbites, regardant les murs, le plafond, par terre, dans l’attente d’une mystérieuse terrifiante vision. La chose qui pouvait donner la mort d’un souffle était là dehors, de l’autre côté de cette porte verrouillée. Mais maintenant Byrne ne croyait plus ni aux murs ni aux verrous. Une terreur folle transformait pour lui toutes choses, sa vieille admiration d’enfance pour l’athlétique Tom, l’indomptable Tom (il lui avait paru invincible) ne faisait que paralyser davantage ses facultés, ajouter encore à son désespoir.

Il n’était plus Edgar Byrne. Il n’était plus qu’une âme torturée qui souffrait de cette angoisse plus que jamais corps de pécheur n’avait souffert du chevalet ou du brodequin. On pourra mesurer le degré de son trouble, quand j’aurai dit que ce jeune homme au moins aussi brave que la plupart d’entre nous pensa à saisir son pistolet et à se faire sauter la cervelle. Mais une langueur mortelle et glaciale s’étendait sur ses membres. Sa chair comme du plâtre mouillé semblait se raidir peu à peu autour de ses côtes. Tout à l’heure, pensait-il, les deux sorcières entreront, avec leur béquille et leur bâton, horribles, grotesques, monstrueuses, affiliées au diable, pour lui faire une marque au front, la toute petite meurtrissure de mort. Et il ne pourrait rien contre elles. Tom s’était défendu, lui; mais il n’était pas comme Tom. Ses membres étaient déjà raides. Il était là immobile, se sentant mourir peu à peu. Les yeux seuls remuaient, tournant sans cesse dans leurs orbites, parcourant les murs, le plancher, le plafond, encore, et encore, jusqu’à ce que tout à coup, ils devinssent immobiles, fixes, comme des pierres, hors de la tête, fixée dans la direction du lit.

Il venait de voir les rideaux bouger, comme si le cadavre qu’ils cachaient s’était retourné et s’était assis. Byrne, qui pensait avoir épuisé toute la terreur du monde, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il empoigna les deux bras de sa chaise, sa mâchoire se desserra, et la sueur lui coulait sur le front, cependant que sa langue, desséchée, se collait à son palais. Les rideaux remuèrent encore, mais ne s’entr’ouvrirent pas. «Non, Tom», essaya de crier Byrne, mais il n’entendit rien qu’un faible gémissement comme peut en pousser un dormeur mal à l’aise. Il sentit que sa raison s’en allait, car il lui semblait bien que le plafond avait bougé et devenait oblique, puis se redressait, et de nouveau les rideaux se balancèrent doucement comme s’ils allaient s’entr’ouvrir.

Byrne ferma les yeux pour ne pas voir sortir la terrible apparition du cadavre animé par le diable. Dans le profond silence de la chambre, il vécut un moment d’effroyable agonie, puis il rouvrit les yeux et il vit que les rideaux restaient toujours fermés, mais que le plafond au-dessus du lit s’était élevé d’un pied.

La dernière lueur de raison qui lui restait lui découvrit que c’était l’énorme baldaquin au-dessus du lit qui s’abaissait, pendant que les rideaux qui y étaient attachés remuaient doucement, descendant graduellement vers le sol. Sa mâchoire ouverte se referma en claquant et, à-demi dressé sur sa chaise, il épia, muet, la silencieuse descente du dais monstrueux.

Il descendit par saccades douces jusqu’à mi-chemin, ou à peu près, et tout d’un coup sembla prendre sa course et vint emboîter brusquement sa forme en dos de tortue, sa lourde bordure s’encastrant exactement dans le rebord du bois de lit.

A une ou deux reprises un léger craquement du bois se fit entendre, puis l’accablante tranquillité de la pièce régna de nouveau.

Byrne se leva, haleta pour reprendre haleine, et poussa un cri de rage et d’épouvante, premier son qui ait pu, à sa connaissance, franchir ses lèvres durant cette nuit d’angoisse. Voilà donc la mort à laquelle il avait échappé. C’était là le diabolique artifice du meurtre, contre lequel la pauvre âme de Tom déjà dans l’autre monde avait encore essayé de le mettre en garde. C’était donc ainsi qu’il était mort. Byrne était certain d’avoir entendu la voix du marin faiblement distante, et sa phrase habituelle: «M. Byrne, ouvrez l’œil», et puis des mots qu’il n’avait pas pu saisir. Mais la distance qui sépare les vivants des morts est si grande. Le pauvre Tom avait essayé.

Byrne courut vers le lit, et essaya de soulever, de repousser cet horrible couvercle qui étouffait le cadavre. Il résista à tous ses efforts, lourd comme du plomb, immuable comme une pierre tombale. La rage de la vengeance le fit s’arrêter, dans sa tête roulaient de chaotiques pensées d’extermination; il tournait autour de la chambre comme s’il ne pouvait trouver ni ses armes, ni la porte, et il ne cessait de proférer de terribles menaces...

Des coups violents frappés à la porte de l’auberge lui rendirent ses esprits. Il courut à la fenêtre, poussa les volets et regarda au dehors. Dans la faible lueur de l’aube il vit un rassemblement. Eh! bien, il irait immédiatement affronter cette troupe d’assassins réunis sans aucun doute pour lui faire son affaire. Après cette lutte contre une terreur sans nom, il aspirait à un combat en plein air contre des ennemis armés. Mais il n’avait pas dû retrouver toute sa raison, car, oubliant ses armes, il se rua en bas en poussant des cris sauvages, débarra la porte cependant que les coups pleuvaient du dehors, et l’ayant brusquement ouverte, se précipita à la gorge du premier homme qu’il aperçut devant lui. Ils roulèrent à terre l’un par dessus l’autre. L’intention confuse de Byrne était de se frayer un passage, de courir par le chemin de montagne jusqu’au campement de Gonzales et d’en revenir avec ses hommes pour tirer une vengeance exemplaire. Il se battit furieusement jusqu’à ce qu’il lui sembla qu’un arbre, une maison, une montagne, s’abattaient sur sa tête, puis il n’eut plus conscience de rien...

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Ici M. Byrne décrit en détail la manière adroite dont il trouva bandée sa tête endommagée, nous apprend qu’il avait perdu beaucoup de sang et attribue à cette circonstance la préservation de sa raison. Il transcrit également en entier toutes les excuses de Gonzales. Car c’était Gonzales qui, fatigué d’attendre des nouvelles des Anglais, était arrivé à l’auberge, avec la moitié de sa troupe, en route vers la mer. «Son Excellence, expliquait-il, se précipita sur nous avec une féroce impétuosité, et en outre nous ne savions pas qu’il s’agissait d’un ami et alors nous..., etc., etc.» Lorsque Byrne demanda ce qu’il était advenu des sorcières, Gonzales dirigea son doigt silencieusement vers le sol, puis fit calmement une réflexion morale: «La passion de l’or est impitoyable chez les vieilles gens, señor, dit-il. Il est hors de doute qu’elles avaient dû mettre auparavant plus d’un voyageur solitaire dans le lit de l’archevêque.»

--«Il y avait aussi une bohémienne,» dit Byrne faiblement, de la litière improvisée sur laquelle une escouade de guerilleros le transportait vers la côte.

--«C’était elle qui manœuvrait cette diabolique machine, et c’est elle qui la manœuvra aussi cette nuit-là», fut la réponse.

--«Mais pourquoi? Pourquoi? s’écria Byrne; pourquoi pouvait-elle souhaiter ma mort?»

--«Sans doute pour les boutons d’uniforme de Votre Excellence», répondit poliment le taciturne Gonzales. Nous avons retrouvé ceux de votre marin sur elle; mais Votre Excellence peut être sûre que tout ce qu’il convenait de faire dans cette circonstance a été fait.

Byrne ne posa plus d’autres questions. Il y eut encore une autre mort, que Gonzales considérait comme «urgente en la circonstance». Le borgne Bernardino fut collé au mur de son auberge et y reçut dans la poitrine la charge de six escopettes. Comme les coups partaient, la bière grossière qui renfermait le corps de Tom, passa, portée par une bande de patriotes espagnols qui avaient des allures de bandits et qui descendaient le ravin jusqu’au rivage, où deux embarcations de la corvette attendaient ce qui restait, sur terre, de son meilleur marin.

M. Byrne pâle et bien faible encore, entra dans le canot qui transportait le cadavre de son humble ami; car on avait décidé que Tom Corbin dormirait son dernier sommeil, plus loin, dans le golfe de Biscaye. L’officier prit la barre et se retournant pour jeter un dernier regard vers le rivage, il aperçut, sur la pente grise de la colline quelque chose qui bougeait; il reconnut que c’était un petit homme à chapeau jaune, juché sur le mulet, ce mulet sans lequel le sort de Tom Corbin serait resté à jamais mystérieux.

Juin 1913.

A CAUSE DES DOLLARS

Comme nous flânions au bord de l’eau, à la manière des marins oisifs quand ils sont à terre (c’était sur le terre-plein devant le Bureau du Port d’une grande ville d’Extrême-Orient), un homme vint vers nous, en biais, de l’enfilade des magasins, se dirigeant vers l’escalier d’embarquement. Il attira d’autant plus mon attention que parmi ce va-et-vient de gens en coutil blanc qui circulaient sur le trottoir qu’il venait de quitter, son costume (le pantalon et la veste habituels) fait d’une légère flanelle grise, tranchait nettement.

J’eus le temps de l’observer. Il était corpulent sans être grotesque. Il avait la figure pleine et fraîche, le teint blond. Quand il se fut rapproché, je vis que sa moustache mince s’éclaircissait de pas mal de poils blancs et que pour un homme assez fort, il n’avait pas le menton empâté. En passant près de nous il échangea un signe avec l’ami qui m’accompagnait et lui fit un sourire.

Cet ami était Hollis, ce garçon qui a eu tant d’aventures et qui a connu de si drôles de gens au temps de sa jeunesse, dans cette partie d’un Extrême-Orient plus ou moins brillant. Il me dit: «Çà, c’est un brave homme; je ne veux pas dire brave, dans le sens de courageux. Je veux dire: la bonté même.»

Je me retournai aussitôt pour regarder ce phénomène. Ce brave homme avait un très large dos. Je le vis faire signe à un sampan d’accoster, y descendre et s’éloigner dans la direction d’un groupe de steamers ancrés non loin du rivage.

--«C’est un marin, lui dis-je, n’est-ce pas?»

--«Oui, oui. Il commande ce gros vapeur vert foncé, la _Sissie_ de Glasgow. Il n’a jamais commandé un autre bateau que la _Sissie_ de Glasgow, seulement ça n’a pas toujours été la même. La première qu’il a eue était à peu près moitié moins longue que celle-ci et nous disions souvent à ce pauvre Davidson qu’elle était d’un format trop petit pour lui. Même en ce temps-là, Davidson avait de l’embonpoint. On lui disait qu’il aurait bientôt des callosités aux épaules et aux coudes, tant son navire était petit. Et Davidson pouvait bien répondre par des sourires à nos taquineries; il gagnait de l’argent avec son bateau. Celui-ci appartenait à un Chinois qui ressemblait aux mandarins des images, avec des lunettes rondes, de fines moustaches tombantes, et, avec cela digne comme seul un «Célestial» sait l’être.

Ce que les Chinois, en tant que patrons, ont de bon c’est qu’ils sont d’une correction parfaite. Une fois convaincus de votre honnêteté, ils vous témoignent une confiance entière. Alors vous ne pouvez mal faire. D’ailleurs ce sont des juges très fins et très prompts, en fait de caractères. Le Chinois de Davidson fut le premier à découvrir vraiment sa valeur, d’après certains de ses principes. Un beau jour, on l’entendit, dans son bureau, déclarer devant plusieurs Européens: «Le Capitaine Davidson, c’est un bon homme.» Et de ce jour, ce fut réglé. Depuis lors, vous n’auriez pu dire si Davidson appartenait au Chinois ou le Chinois à Davidson. Ce fut lui qui, peu de temps avant sa mort, fit construire à Glasgow la nouvelle _Sissie_ pour en donner le commandement à Davidson.

Nous flânions à l’ombre du Bureau du Port et nous accoudions, par moments, au parapet du quai.

«Il la fit construire, vraiment, pour consoler ce pauvre Davidson, continua Hollis. Peut-on imaginer quelque chose de plus ingénument touchant que ce vieux mandarin dépensant quelques milliers de livres pour consoler son homme blanc. Tenez, la voilà là-bas! Les fils du vieux mandarin héritèrent ce bateau et Davidson avec; il en a le commandement, et, avec son salaire et ses intérêts sur les affaires, il gagne pas mal d’argent; et tout est comme autrefois. Et même, Davidson sourit parfois, vous l’avez vu; oui, mais son sourire c’est la seule chose qui n’est plus comme autrefois.

--«Dites-moi, Hollis, demandai-je, qu’entendez-vous par bon homme, dans la circonstance?»