Part 14
--«Voyez-vous, il y a des gens qui sont nés avec de la bonté comme d’autres avec de l’esprit. On a cela dans sa nature. Il n’y a jamais eu une âme plus droite, plus scrupuleuse dans une enveloppe aussi, comment dirais-je, confortable. Nous ne nous faisions pas faute de rire des scrupules de Davidson. En un mot, il est profondément humain, et je ne crois pas qu’il y ait une autre sorte de bonté qui vaille, en ce bas monde. Et comme il l’est avec une nuance particulière de raffinement, je peux bien dire de lui que c’est vraiment un bon homme.»
Je savais de longue date que Hollis attachait une grande importance aux nuances; et je lui dis: «Je vois», parce que vraiment j’avais reconnu le Davidson de Hollis dans cet homme corpulent et sympathique qui venait de nous dépasser. Mais comme il me revint qu’au moment où il avait souri son visage placide avait paru voilé de mélancolie, d’une sorte d’ombre intérieure, je poursuivis:
--«Qui donc l’a récompensé d’être un si bon homme en lui gâtant son sourire.»
--«C’est toute une histoire; je vais vous la raconter si vous voulez. Pardieu! Elle est plutôt surprenante, d’ailleurs. Surprenante à plus d’un égard, mais surtout par la façon dont elle a atteint ce pauvre Davidson, et uniquement, peut-être, parce que c’était une aussi bonne pâte. Il vient de me raconter toute la chose, il y a quelques jours. Il me disait qu’au moment où il vit ces quatre gaillards avec leurs têtes rassemblées au-dessus de la table, tout de suite cela ne lui a pas plu; cela ne lui a pas plu, du tout. Vous ne pouvez pas supposer que Davidson soit un imbécile. Ces gens-là...
«Mais je ferais mieux de commencer par le commencement. Il faut remonter au premier temps où le gouvernement fit rappeler les vieux dollars pour les changer contre une nouvelle frappe. C’était juste au moment où j’ai quitté ces parages pour aller passer un bout de temps chez moi. Tous les commerçants des îles se préoccupèrent de réunir leurs vieux dollars pour les envoyer ici en temps utile, et la demande de caisses de vins de France (vous savez le format de la douzaine de bordelaises), fut quelque chose d’inouï. On avait l’habitude d’empaqueter les dollars, par cent, dans de petits sacs. Je ne sais pas exactement combien de sacs chaque caisse pouvait contenir. Pas mal! De belles sommes, bien en ordre, ont dû passer par mer à ce moment-là. Mais allons-nous en d’ici, ne restons pas au soleil. Où pourrions-nous?... Tenez, allons jusqu’à ce restaurant là-bas.»
Nous y allâmes; notre arrivée dans cette longue salle vide, de si bonne heure, causa une visible consternation aux garçons chinois. Mais Hollis se dirigea vers une des tables placées entre les fenêtres abritées de stores en rotin. Un demi-jour brillant tremblait au plafond, sur les murs blanchis à la chaux, et baignait la multitude des chaises et des tables vides d’un rayonnement furtif, singulier.
«--Ça va bien. Nous mangerons quelque chose, quand ce sera prêt», dit-il, en regardant le Chinois anxieux, qui s’était approché. Il prit ses tempes grisonnantes entre ses mains, et se penchant sur la table, il avança vers moi son visage, aux yeux noirs et perçants.
--«Davidson commandait alors la _Sissie_, la petite, celle à propos de laquelle nous le taquinions toujours. Il conduisait son bateau tout seul, avec seulement le _serang_ Malais comme officier de pont. Ce qu’il avait à son bord se rapprochant le plus d’un blanc, c’était le mécanicien, un mulâtre Portugais, maigre comme une latte et tout à fait novice. Somme toute, vous voyez, Davidson conduisait ce navire-là tout seul. Naturellement cela se savait dans le port. Si je vous dis cela, c’est que le fait a son importance dans ce que je vais vous raconter.
Son bateau, étant très petit, à faible tirant d’eau, pouvait aller dans les criques, dans les baies, à travers les récifs et les bancs, ramasser du fret là où aucun autre bateau, sauf une embarcation indigène, aurait osé se risquer. Cela rapportait souvent assez bien. Davidson passait pour connaître des endroits qu’aucun autre n’aurait pu dénicher et dont presque personne n’avait entendu parler.
Dès qu’on eut rappelé les vieux dollars, le Chinois de Davidson pensa que la _Sissie_ serait bien pour aller les recueillir chez les petits trafiquants, dans les endroits les moins fréquentés de l’Archipel. C’est une bonne affaire; on arrime ces caisses de dollars, à l’arrière, dans le lazaret et vous avez là un bon fret qui ne donne pas grand mal et ne prend pas grande place.
Davidson fut aussi d’avis que c’était une bonne idée; ils firent ensemble une liste d’escales pour le prochain voyage. Alors Davidson, qui avait naturellement dans la tête la carte de ses tournées, fit remarquer qu’à son retour il pourrait bien toucher une certaine concession au bord d’une simple crique où un pauvre diable d’Européen vivait dans un village indigène. Davidson laissa entendre à son Chinois que l’homme aurait certainement du rotin à charger.
--«Peut-être assez pour remplir la cale d’avant, dit Davidson. Cela vaudrait mieux que de ramener le bateau sur lest. Un jour de plus ou de moins, cela n’a pas grande importance.»
C’était tout à fait bien dit, et l’armateur chinois ne put qu’approuver; cela ne l’eût pas été, que ç’aurait été exactement la même chose. Davidson faisait ce qu’il voulait. C’était un homme qui ne pouvait pas se tromper. Pourtant il n’y avait pas là seulement une raison commerciale. Il y avait là-dedans de la bonté davidsonnienne; car il faut que vous sachiez que l’homme n’aurait pas pu continuer à vivre paisiblement sur cette crique, si Davidson n’avait eu la complaisance d’y venir de temps à autre. Et le Chinois de Davidson savait à quoi s’en tenir, lui aussi. Il sourit simplement de son digne et doux sourire, et dit: «C’est parfait, capitaine, faites comme vous voudrez.»
Comment Davidson était entré en relation avec ce pauvre diable, je vous l’expliquerai tout à l’heure. Pour le moment, je vais vous dire ce qui, de cette histoire, arriva ici; les préliminaires de l’affaire.
«Vous savez comme moi que ce restaurant où nous sommes existe depuis des années. Or, le lendemain, Davidson s’amena ici pour manger un morceau.
«Et c’est ici le seul moment dans cette histoire où le hasard, le simple hasard joue un rôle. Si ce jour-là Davidson était rentré chez lui pour prendre son déjeuner, il n’y aurait maintenant, après douze ans et plus, rien de changé dans son brave et placide sourire.
«Mais il vint ici; et il était peut-être assis à cette même table quand il raconta à l’un de mes amis qu’il faisait sa prochaine tournée pour récolter les caisses de dollars. Il ajouta, en riant, que sa femme en faisait toute une histoire: elle lui avait demandé de rester à terre, et de se faire remplacer pour un voyage. Elle pensait qu’il y avait du danger à cause des dollars. Il lui avait répondu, disait-il, qu’il n’y avait plus, de nos jours, de pirates dans la mer de Java, si ce n’est dans les livres d’aventures. Il avait ri de ses appréhensions; mais il était très ennuyé tout de même; parce que, lorsque sa femme avait une idée dans la tête, il n’y avait pas moyen de la lui en faire sortir. Elle serait inquiète tout le temps qu’il allait être parti. Et il n’y pouvait rien. Il n’y avait personne à terre capable de le remplacer pour cette tournée.
«Mon ami et moi nous sommes rentrés en Europe ensemble par le même paquebot, et il m’a raconté cette conversation un jour que dans la Mer Rouge nous parlions des choses et des gens qu’avec plus ou moins de regret nous venions de quitter.
«Je ne peux pas dire que Davidson occupait une place très en vue; il est bien rare que ce soit le cas pour la supériorité morale. Il était très apprécié de ceux qui le connaissaient bien: mais ce qui le distinguait le plus évidemment, c’était qu’il était marié. Nous autres, vous vous en souvenez, nous étions une bande de célibataires; d’esprit tout au moins, sinon absolument de fait. Il pouvait bien y avoir dans nos existences des femmes en réalité, mais elles étaient invisibles, au loin, et on n’en parlait jamais. A quoi bon?... Davidson seul était visiblement marié.
«Être marié lui convenait absolument. Cela lui allait si bien que le plus indépendant de nous n’y trouva rien à redire quand on le sut. Aussitôt qu’il se fut senti un peu à l’aise ici, il envoya chercher sa femme. Elle vint de l’Australie occidentale sur le _Somerset_, confiée aux soins du capitaine Ritchie (vous savez, Ritchie-le-singe), qui n’en finissait pas de vanter sa douceur, sa gentillesse et son charme. Elle lui parut une compagne céleste pour Davidson.
«A son arrivée, elle trouva un très coquet bungalow sur la colline, tout préparé pour elle et pour leur petite fille. Il lui acheta une charrette et un poney de Burmah, qu’elle amenait chaque soir pour prendre Davidson, au quai. Quand Davidson, rayonnant, montait dans la charrette, elle était de suite bien remplie.
«Nous admirions Mme Davidson de loin. Elle avait un visage juvénile de keepsake. De loin. Nous n’avions guère d’occasions de la voir de plus près, elle ne se souciait pas de nous en donner. Cela nous aurait fait plaisir d’aller au bungalow de Davidson, mais on nous fit comprendre, d’une façon ou d’une autre, que nous nous n’y étions pas très bien vus. Non pas qu’elle eût jamais dit quelque chose de désagréable; elle ne disait jamais grand chose. Je fus peut-être le seul à avoir une idée de l’intimité des Davidson. Ce que je remarquai, derrière cet aspect superficiel de douceur insignifiante, ce fut un front bombé et obstiné et une petite bouche rouge, assez jolie, mais pincée. Je sais bien que je suis un observateur à idées préconçues. La plupart de nous furent captivés par son cou de cygne, et par son innocent profil langoureux. Il y avait beaucoup de dévotion latente pour la femme de Davidson, par ici, à cette époque-là, je vous assure. Mais j’avais dans l’idée qu’elle n’y répondait que par une vive méfiance du genre de gens que nous étions; méfiance qui s’étendait, c’était du moins mon sentiment, jusqu’à son mari même. Je pensais qu’elle était jalouse de lui, d’une certaine façon. Elle n’avait aucune relation féminine. C’est assez difficile pour une femme de capitaine, à moins qu’il y ait d’autres femmes de capitaines dans les parages, et il n’y en avait pas. La femme du directeur du dock lui faisait visite; mais c’était tout. Les camarades d’ici se persuadèrent que Mme Davidson était une douce et timide petite personne. Elle en avait l’air, je dois le dire. Et cette opinion était si universelle que l’ami dont je vous ai parlé me rappela sa conversation avec Davidson uniquement à cause des propos sur sa femme. Il me manifesta même son étonnement: «Vous imaginez-vous Mme Davidson faisant des histoires, à ce point-là. Elle n’avait pas l’air d’une femme à faire des histoires de quoi que ce soit.»
«Je m’en étonnai; mais pas tant, toutefois. Ce front bombé, hein? Je l’avais toujours soupçonnée d’être sotte. Je lui fis la remarque que Davidson dut être fortement ennuyé de ce déploiement d’anxiété féminine.
«Mon ami me répondit: «Non. Il avait l’air plutôt touché et affligé. Il n’y avait réellement personne à qui il pût demander de le remplacer; surtout parce qu’il avait l’intention de relâcher dans cette diable de crique, pour y aller voir un certain Bamtz qui s’y était fixé.»
Derechef mon ami s’étonna: «Quelle relation peut-il bien y avoir entre Davidson et un individu comme Bamtz?»
«Je ne sais plus bien ce que je lui répondis. Il aurait suffi de répondre en deux mots: «La bonté de Davidson». Cette bonté-là n’avait jamais renâclé, même devant l’indignité, s’il y avait la moindre raison de pitié. En outre, tout le monde savait qui était Bamtz; c’était un fainéant avec une barbe. Quand je pense à Bamtz, la première chose qui me vient à l’idée, c’est une longue barbe noire et des tas de petites rides aux coins des yeux.
«Cette barbe n’avait pas son pareil d’ici en Polynésie où une barbe est en elle-même un objet de valeur. Vous savez combien les Orientaux sont impressionnés par une belle barbe. Il y a des années et des années, je me rappelle combien le grave Abdullah, le grand commerçant de Sambir, fut incapable de réprimer son étonnement et son admiration à la vue d’une aussi belle barbe; et tout le monde sait que Bamtz a vécu plus ou moins aux crochets d’Abdullah pendant des années. C’était vraiment une barbe unique et le porteur de cette barbe était unique aussi, d’ailleurs: un vagabond unique en son genre. Il s’en fit un art véritable ou tout au moins une sorte de ruse et de mystère. On comprend encore un individu, pratiquant l’escroquerie, dans des villes, dans des agglomérations, mais Bamtz eut l’adresse de mener cette vie-là en plein désert, de vagabonder sur les lisières de la forêt vierge.
«Il savait très bien s’y prendre pour entrer dans les bonnes grâces des indigènes. Il arrivait dans une concession, assez loin en remontant la rivière, offrait en cadeau une carabine bon marché, une paire de jumelles de camelote ou quelque chose de ce genre, au Rajah, au chef de la tribu ou au principal trafiquant; et en échange de ce don il demandait une maison en se posant mystérieusement pour un commerçant spécial. Il vous leur débitait des histoires sans fin, faisait bonne chère pendant quelque temps, puis se livrait à quelque escroquerie ou quelque chose d’approchant, si bien qu’on en avait assez et qu’on le priait de déguerpir. Et il s’en allait tranquillement avec un air d’innocence offensée. Drôle d’existence. Pourtant il ne lui était jamais rien arrivé de fâcheux. J’ai entendu dire que le Rajah de Dongala lui avait donné pour cinquante dollars de marchandise et payé son passage à bord d’une «prau», simplement pour s’en débarrasser. Et remarquez que rien n’eût empêché le vieux de faire couper la gorge à Bamtz et de faire jeter sa carcasse en eau profonde au-delà des récifs; car qui en ce monde se fût inquiété de Bamtz?
«On l’a vu vagabonder dans ces parages, ici ou là, aussi loin dans le nord que le Golfe du Tonkin. Il ne dédaignait pas non plus, de temps en temps, une période de civilisation. Ce fut pendant une de ces périodes, à Saïgon, que, barbu et digne (il se donnait alors comme comptable), il rencontra Anne-la-Rieuse.
«Cela ne vaut pas la peine de détailler les débuts de celle-ci, mais il faut tout de même en parler un peu. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il ne restait plus grand courage dans son fameux sourire, lorsque Bamtz lui parla pour la première fois dans un café de bas étage. Elle s’était échouée à Saïgon avec un peu d’argent qu’elle économisait et, dans un grand embarras, à cause d’un enfant qu’elle avait, un gosse de cinq ou six ans.
«Un garçon, je me rappelle, qu’on appelait Henri le Perlier l’avait amenée, le premier, dans cette région-ci; d’Australie, je crois. Il l’y amena et la lâcha, et elle alla dériver de ci de là. La plupart de nous la connaissait; de vue, en tout cas. Il n’est personne dans l’Archipel qui n’ait entendu parler d’Anne-la-Rieuse. Elle avait vraiment un rire agréable et argentin, toujours à sa disposition, si je puis ainsi dire, mais cela ne suffisait probablement pas pour faire fortune. La pauvre créature était toute prête à s’attacher à un homme à peu près passable, pourvu qu’il se laissât faire, mais elle était toujours lâchée; comme c’était à prévoir.
«Elle avait été abandonnée à Saïgon par le capitaine d’un navire allemand, avec lequel elle avait, pendant près de deux ans, navigué sur la côte de Chine jusqu’à Vladivostok. L’Allemand lui avait dit: «Maintenant, c’est fini, _mein Taubchen_, je rentre chez moi pour épouser la fille à laquelle je me suis fiancé avant de partir.» Et Anne répondit: «C’est bien, je m’en vais; on se sépare bons amis, n’est-ce pas?»
«Elle tenait beaucoup à se séparer bons amis. L’Allemand lui répondit: «Bien sûr.» Au moment des adieux, il eut l’air ennuyé. Elle se mit à rire et revint à terre.
«Mais pour elle il n’y avait vraiment pas de quoi rire. Elle avait l’idée que ce serait sa dernière bonne fortune. Ce qui la préoccupait le plus, c’était l’avenir de son enfant. Avant de partir avec l’Allemand, elle l’avait laissé aux soins, à Saïgon, d’un ménage français; le mari était le portier d’un bureau du gouvernement, mais il venait d’avoir sa retraite et ils rentraient en France. Il lui fallut reprendre l’enfant, et une fois qu’elle l’eut repris, elle ne voulut plus s’en séparer.
«Telle était sa situation, quand elle rencontra Bamtz par hasard. Elle ne pouvait avoir aucune illusion sur lui. S’accrocher à Bamtz, c’était descendre bien bas dans l’échelle sociale, même au point de vue matériel. Elle s’était toujours très bien tenue dans son genre, tandis que Bamtz était, à franchement parler, un être parfaitement abject. D’un autre côté, ce vagabond barbu, qui avait beaucoup plus l’air d’un pirate que d’un comptable, n’était pas une brute. Il était plutôt aimable, même quand il avait un coup de trop. Et puis le désespoir, comme l’infortune, font faire la connaissance d’étranges compagnons de lit. Il se peut qu’elle ait été désespérée. Elle n’était plus jeune, vous savez.
«Pour ce qui est de l’homme, l’union est peut-être plus difficile à expliquer. On peut dire toutefois une chose, c’est que Bamtz s’était toujours gardé des femmes indigènes. Comme on ne peut pas le suspecter d’une délicatesse particulière, il faut attribuer plutôt le fait à la prudence. Et lui, non plus, n’était plus jeune. Il y avait pas mal de poils blancs dans sa superbe barbe noire. Il se peut qu’il ait éprouvé le besoin d’une sorte de compagne dans sa singulière existence avilie. Quels qu’aient été leurs motifs, toujours est-il qu’ils disparurent ensemble de Saïgon. Et personne, cela va sans dire, ne s’inquiéta de ce qu’il en était advenu.
«Six mois plus tard, Davidson vint dans le village de Mirrah. C’était la première fois qu’il remontait jusqu’à cette crique où l’on n’avait jamais vu un vapeur européen auparavant. Un passager javanais qu’il avait à bord lui offrit cinquante dollars pour y relâcher, ce devait être pour quelque raison particulière: Davidson voulut bien essayer. Cinquante dollars, me dit-il, n’était pas la question; mais il était curieux de voir l’endroit, et la petite _Sissie_ pouvait aller partout où il y aurait eu assez d’eau pour faire flotter une assiette à soupe.
«Davidson débarqua son ploutocrate javanais, et comme il lui fallait attendre la marée pendant deux heures environ, il descendit à terre pour se dégourdir les jambes.
«C’était un petit village. Environ soixante maisons, la plupart bâties sur pilotis, sur la rivière, le reste éparpillé dans les hautes herbes, avec le sentier habituel derrière: la forêt pressait la clairière et absorbait ce qu’il pouvait y avoir d’air dans cette chaleur stagnante, mortelle.
«Toute la population était sur la berge, à contempler silencieusement, comme font les Malais, la _Sissie_ ancrée dans le courant. C’était, pour eux, aussi merveilleux que la visite d’un ange. La plupart des vieux n’avaient que vaguement entendu parler de bateaux à feu, et pas beaucoup de la plus jeune génération n’en avaient vu. Dans le sentier, Davidson flânait, solitaire. Mais une mauvaise odeur le fit interrompre sa promenade.
«Il était là à s’essuyer le front, quand il entendit tout à coup une exclamation venant d’on ne sait où: «Mon Dieu, mais c’est Davy!»
«Au son de cette voix animée Davidson sentit sa mâchoire tomber d’étonnement. _Davy_ était le nom que lui donnaient ses camarades de jeunesse. Il ne l’avait pas entendu depuis des années. Il demeura là, bouche bée, et vit une femme blanche surgir des hautes herbes où une petite hutte était enfouie presque jusqu’au toit. Imaginez-vous sa stupéfaction, (dans cet endroit sauvage que vous ne trouveriez pas sur une carte, et plus misérable que le plus lamentable village malais a le droit de l’être:) cette femme européenne surgissant des herbes, dans une sorte de robe d’intérieur de fantaisie, en satin rose, avec une traîne, et agrémentée de dentelles effrangées: des yeux comme des charbons ardents, au milieu d’un visage d’une blancheur de pâte. Davidson pensa rêver ou délirer. De la mare du village, dont Davidson avait senti l’odeur un peu avant, deux buffles répugnants s’élancèrent en reniflant bruyamment et se mirent à galoper, pris de panique à sa vue, à travers les buissons.
«La femme s’avança en tendant les bras, et posa les mains sur les épaules de Davidson, en s’écriant: «Mon Dieu! mais vous n’avez presque pas changé. C’est le même bon Davy.» Et elle se mit à rire un peu hystériquement.
«Le son de ce rire fit sur Davidson l’effet d’un courant galvanique sur un cadavre. Il tressaillit des pieds à la tête: «Anne-la-Rieuse», dit-il, d’une voix presque terrifiée.
--«Tout ce qu’il en reste, Davy! Tout ce qu’il en reste.
«Davidson regarda en l’air, mais il n’y avait aucun ballon d’où elle eût pu tomber. Quand il reporta son regard vers le sol, il vit un enfant qui, d’une petite patte noiraude s’accrochait à la robe de satin. Il était sorti des herbes après elle. Si Davidson avait réellement vu un lutin, ses yeux ne se seraient pas écarquillés plus qu’ils ne le firent à la vue de ce petit garçon en blouse blanche malpropre et en culotte déguenillée. Il avait une tête ronde avec d’épaisses boucles brunes, les jambes brûlées de soleil, des taches de rousseur sur la figure et des yeux joyeux. Invité par sa mère à saluer le monsieur, il mit le comble à l’étonnement de Davidson en lui disant: «_Bonjour_», en français.
«Davidson, se ressaisissant, regarda la femme en silence. Elle renvoya l’enfant vers la hutte, et quand il eut disparu dans l’habitation, elle se retourna vers Davidson, essaya de parler, mais après avoir pu extraire ces mots: «C’est mon Tony»; elle fondit en larmes. Elle dut s’appuyer à l’épaule de Davidson. Lui, tout remué dans la bonté de son cœur, restait planté à l’endroit où elle était venue au devant de lui.
«Quelle rencontre, hein? Bamtz l’avait envoyée voir quel était le blanc qui avait débarqué. Et elle l’avait reconnu, du temps où Davidson, qui avait été perlier, lui aussi dans sa jeunesse, fréquentait Harry le Perlier et d’autres: le plus posé, certes, d’une bande plutôt turbulente.
«Avant de reprendre le chemin de son bord, Davidson entendit le récit des aventures d’Anne-la-Rieuse, et eut une entrevue, dans le sentier, avec Bamtz lui-même. Elle avait retourné en courant, jusqu’à la hutte, pour l’y chercher: il en sortit nonchalamment, les mains dans les poches, avec cette allure détachée, indifférente, sous laquelle il dissimulait son inclination à la servilité. Oui... Il pensait pouvoir s’établir là, avec elle. Ce disant, il désignait Anne-la-Rieuse, qui, immobile, montrait un air hagard et tragiquement anxieux, ses cheveux noirs répandus sur les épaules.
«Plus de maquillages ni de teintures pour moi, Davy, dit-elle, si seulement vous vouliez faire ce qu’il vous demande. Vous savez que je suis toujours prête à aider mes hommes, si seulement ils m’avaient laissé faire.
«Davidson ne doutait aucunement de sa sincérité; mais c’était de la bonne foi de Bamtz dont il n’était pas du tout sûr. Bamtz désirait que Davidson vînt relâcher à Mirrah de temps en temps, plus ou moins régulièrement. Il voyait là une possibilité de faire des affaires de rotin, s’il pouvait compter sur un bateau pour charger ses marchandises.
«J’ai quelques dollars pour commencer. Les gens sont très faciles.
«Il était arrivé là, à cet endroit, où on ne le connaissait pas, dans une «prau» indigène; et, avec ses manières calmes et la sorte de boniment qu’il savait débiter aux indigènes il avait su se mettre dans les bonnes grâces du chef.
--«L’Orang Kaya m’a donné cette hutte vide pour y vivre tout le temps que je resterai ici, ajouta Bamtz.
--«Je vous en prie, Davy, s’écria la femme tout à coup. Pensez à ce pauvre gosse.