En marge des marées

Part 15

Chapter 153,938 wordsPublic domain

--«Vous l’avez vu ce malin petit diable? dit le vagabond retraité avec un tel ton d’intérêt que Davidson se surprit à avoir pour lui un regard de sympathie.

--«Ça se pourrait, déclara-t-il. Il pensait d’abord exiger de Bamtz qu’il se comportât convenablement vis-à-vis de la femme, mais sa délicatesse excessive et aussi la conviction que les promesses d’un tel personnage n’avaient aucune valeur, l’en empêchèrent.

«Anne l’accompagna un peu, dans le sentier, tout en parlant avec angoisse:

--«C’est pour le petit; que ferais-je de lui s’il me fallait aller errer dans les villes? Ici il ne saura jamais que sa mère a été une traineuse. Et puis Bamtz est bon pour lui. Il a une vraie affection. Et je suppose qu’il me faut en remercier Dieu.

«Davidson frémit en pensant qu’une créature humaine en était tombée au point d’avoir à remercier Dieu des faveurs ou de l’affection d’un Bamtz.

«--Pensez-vous pouvoir vous arranger pour vivre ici, demanda-t-il doucement.

«--Bien sûr! Vous savez je me suis toujours attachée aux hommes, en dépit de tout jusqu’à ce qu’ils aient eu assez de moi. Vous voyez où j’en suis maintenant. Mais, au fond, je suis toujours ce que j’étais. J’ai agi de bonne foi avec tous, l’un après l’autre. Seulement ils se sont lassés pour une raison ou l’autre. Oh! Davy. Harry n’aurait pas dû me lâcher. C’est lui qui m’a perdue.

«Davidson lui apprit que Harry le Perlier était mort depuis quelques années; peut-être ne le savait-elle pas.

«Elle fit signe qu’elle le savait et se mit à marcher silencieusement à côté de Davidson jusque près de la berge. Alors elle lui dit que sa rencontre avec lui lui avait remis en mémoire tout l’ancien temps. Il y avait des années qu’elle n’avait pleuré. Elle n’était pas du tout une femme à pleurer. C’était de s’entendre appeler Anne-la-Rieuse qui l’avait fait éclater en sanglots, comme une sotte. Harry était le seul qu’elle eût aimé; les autres!...

«Elle haussa les épaules. Mais elle pouvait se vanter d’avoir été loyale à l’égard des partenaires successifs de ses tristes aventures. Elle n’avait jamais joué de mauvais tours dans sa vie. Elle était pour eux un camarade qui avait sa valeur. Mais les hommes se fatiguaient. Ils n’avaient jamais compris les femmes. Elle supposait qu’il devait en être ainsi.

«Davidson tenta de lui donner un avertissement voilé au sujet de Bamtz, mais elle l’interrompit. Elle savait ce que valaient les hommes. Elle savait ce qu’était celui-là. Mais il s’était attaché à l’enfant. Et Davidson se tut, se disant qu’alors sûrement la pauvre Anne-la-Rieuse ne pouvait plus avoir d’illusions. Elle lui étreignit la main en le quittant.

«C’est pour le petit, Davy, c’est pour le petit. N’est-ce pas qu’il est gentil?

«Tout cela s’était passé deux ans, à peu près, avant le jour où, assis dans cette même salle, Davidson causait avec mon ami. Vous verrez tout à l’heure comment cette salle se remplit; il n’y aura plus une place vide, et comme vous le remarquerez, les tables sont tellement serrées que les chaises se touchent presque. La conversation devient bruyante ici vers une heure de l’après-midi.

«Je ne pense pas que Davidson parlait très haut, mais il lui fallait tout de même élever la voix pour se faire entendre de mon ami à travers la table. Et c’est ici que le hasard, le simple hasard fit des siennes en plaçant une paire d’oreilles des plus fines juste derrière la chaise de Davidson. Il y aurait eu dix contre un à parier que le propriétaire des dites oreilles n’avait pas dans sa poche de quoi se payer là un déjeuner. Pourtant il l’avait. Il avait dû, la veille au soir, filouter quelqu’un de quelques dollars en jouant aux cartes. C’était un fameux drôle nommé Fector, petit, sec, gesticulant, le teint coloré et les yeux troubles. Il se faisait passer pour journaliste, comme certaines femmes se donnent pour actrices au banc des accusés en correctionnelle.

«Il avait l’habitude de se présenter aux étrangers comme un homme qui a reçu mission de découvrir les abus et de les poursuivre sans pitié partout où l’on en pouvait rencontrer. Il se donnait aussi des airs de victime. Le fait est qu’il avait été roué de coups, cravaché, jeté en prison et chassé honteusement de presque partout, depuis Ceylan jusqu’à Shanghaï, comme maître-chanteur.

«Je suppose que ce genre d’occupation réclame un esprit éveillé et de bonnes oreilles. Il n’est pas vraisemblable qu’il ait pu entendre tout ce que Davidson disait au sujet de cette tournée qu’il devait faire pour recueillir les dollars, mais il en entendit suffisamment pour lui donner à penser.

«Il laissa Davidson s’en aller, et il se précipita ensuite vers le bas-quartier indigène jusqu’à une sorte d’hôtel borgne, tenu de compte-à-demi par un Portugais de bas-étage et un Chinois de la plus fâcheuse réputation; cela s’appelait l’Hôtel Macao, mais c’était bien plutôt un tripot contre lequel on mettait en garde les camarades. Vous vous en souvenez peut-être?

«La veille au soir, Fector y avait rencontré un couple intéressant, une association plus étrange encore que celle du Portugais et du Chinois. L’un d’eux, c’était Niclaus, vous savez bien celui avec une moustache à la tartare et le teint jaune comme un Mongol, sauf des yeux pas bridés et une figure moins plate. On ne pouvait dire de quelle race il était. Sous un certain angle il faisait l’effet d’un Européen très bilieux; et je crois pouvoir dire qu’il en était ainsi. Il possédait une «prau» malaise et s’intitulait lui-même «Nakhoda», comme qui dirait le Capitaine. Vous vous rappelez maintenant. Il paraissait ignorer toute autre langue européenne que l’anglais, mais il arborait le drapeau hollandais sur son bateau.

«L’autre était ce Français sans mains, vous savez, celui que nous avons connu en 79 à Sydney, tenant un bureau de tabac en bas de George street. Vous vous rappelez cette énorme carcasse juchée derrière le comptoir, une grosse figure blême et une longue mèche de cheveux noirs rejetés en arrière comme un barde. On le voyait toujours essayer de rouler des cigarettes sur son genou avec ses moignons, racontant des histoires interminables sur l’Océanie, geignant et blasphémant tour à tour à propos de «mon malheur», comme il disait. Ses mains avaient été arrachées par une cartouche de dynamite pendant qu’il pêchait dans une lagune. Je crois que cet accident l’avait rendu plus méchant encore qu’auparavant, ce qui n’est pas peu dire. Il parlait toujours de «reprendre sa vie active», s’il pouvait trouver un camarade intelligent. Il était évident que cette petite boutique n’était pas un champ suffisant à son activité, et la femme maladive à figure emmitouflée qu’on apercevait parfois à la porte du fond n’était évidemment pas le compagnon qu’il lui fallait.

«A vrai dire il disparut de Sydney peu après, à la suite de difficultés qu’il avait eues avec la Régie au sujet de ses approvisionnements. Des marchandises volées dans un hangar ou quelque chose de ce genre. Il laissa la femme là, mais il lui fallait s’assurer d’un compagnon, car il ne pouvait se débrouiller tout seul. Avec qui s’en alla-t-il? et où? Quels autres compagnons a-t-il bien pu rencontrer par la suite, il est impossible de faire là-dessus la plus vague conjecture.

«Je ne sais absolument pas comment cela s’est passé; vers la fin de mon séjour ici, on commençait à entendre parler d’un Français mutilé qu’on avait rencontré ici ou là; mais personne ne savait qu’il s’était acoquiné avec Niclaus, et qu’il vivait sur son bateau. Je crois pouvoir dire qu’il avait poussé Niclaus à une ou deux entreprises. En tout cas c’était assurément une association. Niclaus avait même un peu peur de ce Français, à cause de ses colères qui étaient terribles. Il avait alors l’air d’une sorte de démon; mais un homme sans mains, qui est incapable de charger ou de manier une arme, peut tout au plus se servir de ses dents; et à cet égard, Niclaus était sûr de pouvoir se défendre tout seul.

«Ce couple donc était justement là, seul, flânant dans le hall de cet hôtel borgne quand Fector y arriva. Après avoir quelque peu tourné autour du pot, car il se demandait jusqu’à quel point il pouvait avoir confiance dans ces deux gaillards, il répéta ce qu’il avait entendu dire dans le restaurant.

«Son histoire ne rencontra pas grand succès jusqu’à ce qu’il eût nommé la crique et prononcé le nom de Bamtz. Niclaus qui naviguait comme un indigène dans une «prau», déclara connaître très bien l’endroit. L’énorme Français, arpentant la pièce, les moignons dans les poches de sa veste, s’arrêta brusquement de surprise: «Comment? Bamtz? Bamtz?»

«Il l’avait rencontré à plusieurs reprises dans sa vie et il s’écria: «Bamtz, mais je ne connais que ça», et il appliqua à l’adresse de Bamtz une si inconvenante épithète de mépris que lorsqu’ensuite il en parla comme d’une _chiffe_ cela eut l’air d’un compliment.

«On peut en faire ce qu’on veut, déclara-t-il avec assurance. Bien sûr: il nous faut dépêcher de faire une visite à ce... (et ici une nouvelle épithète descriptive impossible à répéter), le diable m’emporte si on ne fait pas là un coup qui va nous retaper pour un bout de temps. Et il voyait un tas de dollars fondus en barres et vendus quelque part sur la côte de Chine. Quant à la fuite après le coup, il n’en doutait pas, la «prau» de Niclaus pouvait servir à cela.

«Dans son enthousiasme il sortit ses moignons de ses poches et se mit à les agiter en l’air. Puis les regardant, il les tint devant ses yeux, jurant et tempêtant, et gémissant sur son malheur et son impuissance, jusqu’à ce que Niclaus eût réussi à le calmer.

«Ce fut lui qui eut l’idée de l’affaire et qui y engagea les deux autres, car ni l’un ni l’autre n’était de la race des hardis boucaniers, et Fector au cours de sa vie aventureuse n’avait jamais employé d’autres armes que la calomnie et le mensonge.

«Le soir même, ils partirent rejoindre Bamtz sur la prau de Niclaus, qui avait été amarrée sous le pont du canal, après en avoir déchargé la cargaison de noix de cocos, un jour ou deux avant. Ils ont dû passer auprès la _Sissie_ ancrée et nul doute qu’il la considérèrent avec un vif intérêt, comme la scène de leur futur exploit, du «_grand coup_».

«La femme de Davidson, à sa grande surprise, le bouda pendant plusieurs jours avant son départ. Je ne sais s’il s’aperçut qu’en dépit de son profil angélique, c’était une femme stupidement entêtée. Elle n’aimait pas les tropiques. Il l’avait amenée dans cet endroit où elle ne connaissait personne et maintenant il n’avait plus d’égards pour elle. Elle avait le pressentiment d’un malheur, et malgré toute la peine que Davidson prit à lui donner des explications, elle ne pouvait arriver à comprendre pourquoi on ne tenait pas compte de ses pressentiments. La veille au soir de son départ, elle lui demanda d’un air soupçonneux:

--«Pourquoi désires-tu donc tant partir cette fois-ci?

--«Je ne le désire pas, protesta le bon Davidson. Je n’y puis rien. Il n’y a personne pour me remplacer.

--«Vraiment, il n’y a personne?» et elle lui tourna le dos lentement.

«Elle fut si froide avec lui ce soir-là que Davidson, par délicatesse, prit la résolution de lui dire adieu aussitôt et d’aller coucher à bord. Il se sentait très malheureux, et assez étrangement, plus pour son compte que pour celui de sa femme. Elle lui avait semblé beaucoup plus froissée que chagrine.

«Trois semaines plus tard, après avoir chargé une assez grande quantité de caisses pleines de vieux dollars (on les avait arrimées à l’arrière du lazaret avec une barre de fer et un cadenas qui assurait l’écoutille sous la table de sa cabine), et en avoir même eu plus qu’il ne pensait, il était sur son retour et en rade de la crique où Bamtz habitait et prospérait même, à certains égards.

«Il était si tard dans la journée que Davidson se demanda s’il y ferait escale cette fois. Il n’avait aucun égard pour Bamtz qui était un individu dégradé mais nullement malheureux. Sa commisération pour Anne-la-Rieuse n’était certes pas plus vive qu’elle ne le méritait. Mais sa bonté était particulièrement délicate. Il se représenta à quel point ces gens comptaient sur lui et combien il leur manquerait, pendant tout un long mois d’attente anxieuse, s’il ne venait pas. Poussé par sa sensibilité, Davidson, au soir tombant, fit route vers la côte que l’on distinguait à peine, et l’amena sans encombre à travers un dédale de récifs; mais le temps d’aller jusqu’à l’ouverture de la crique, la nuit était venue.

«Le cours d’eau s’étendait étroit comme une fente noire dans la forêt, et comme il y avait des troncs d’arbres échoués dans le chenal qu’il eut été difficile de distinguer, Davidson prudemment fit virer la _Sissie_, et juste avec assez de vapeur dans les chaudières pour lui donner un petit élan de temps à autre, la laissa dériver avec le flot, silencieuse et invisible, dans cette impénétrable obscurité et cette tranquillité muette.

«Cela prit du temps, et quand au bout de deux heures Davidson jugea qu’il était arrivé à la clairière, tout le village dormait déjà; tout ce pays de forêts et d’eaux dormait.

«Davidson, apercevant une lumière parmi la masse obscure du rivage, comprit que c’était dans la maison de Bamtz. C’était bien inattendu à cette heure de la nuit, mais assez commode pour se guider. D’un tour d’hélice, et d’un coup de barre, la _Sissie_ accosta à l’appontement de Bamtz, misérable construction d’une douzaine de pieux et de quelques planches dont l’ex-vagabond se montrait très fier. Deux Kalashes y sautèrent, amarrèrent les câbles autour des poteaux, et la _Sissie_ accosta sans un mot prononcé tout haut ni le plus léger bruit; il n’était que temps, car le jusant se fit avant même que la manœuvre fut terminée.

«Davidson mangea un morceau et, remontant sur le pont, vit que la lumière brûlait toujours.

«C’était tout à fait insolite, mais puisqu’ils étaient encore éveillés si tard, Davidson pensa qu’il pourrait aller les prévenir qu’il était pressé de s’en retourner et qu’il fallait faire embarquer ce qu’il y avait de rotins, dès le lendemain à l’aube.

Il marcha prudemment sur les planches branlantes, ne se souciant guère de se fouler la cheville, et tâtonnant pour trouver son chemin parmi la terre inculte jusqu’au pied de l’échelle qui menait à la cabine. La maison n’était guère qu’une hutte sur pilotis, sans clôture, et isolée.

«Comme beaucoup de gens très forts, Davidson a un pas très léger. Il grimpa les sept ou huit marches, traversa doucement la petite terrasse de bambou, mais ce qu’il vit à travers la porte d’entrée l’arrêta net.

«Quatre hommes étaient assis à la lumière d’une chandelle. Il y avait une bouteille, des verres et une cruche sur la table, mais ils n’étaient pas occupés à boire. Il y avait aussi deux jeux de cartes, mais ils ne se préparaient pas à jouer. Ils se parlaient en chuchotant, et ne s’étaient pas aperçus de sa venue.

«Il fut lui-même si surpris qu’il ne put, pendant un moment, émettre un son. Tout était tranquille, on n’entendait que le chuchotement de ces figures, groupées au-dessus de la table.

«Et Davidson, ainsi que je vous l’ai redit tout à l’heure, «n’aima pas cela». Il «n’aima pas cela du tout».

«Cette situation prit fin par un cri jailli du fond obscur de la pièce: «O Davy, vous m’avez fait peur.»

«Et Davidson distingua au-delà de la table la pâle figure d’Anne. Elle se mit à rire un peu, nerveusement, du fond des ténèbres qui enveloppaient ces parois sombres et tapissées de nattes.

«Au premier cri, les quatre têtes se séparèrent et, quatre paires d’yeux pétrifiés s’arrêtèrent sur Davidson. La femme s’avança, chaussée d’espadrilles, n’ayant guère sur elle qu’une ample draperie indienne. Elle avait la tête enveloppée à la mode malaise, d’un mouchoir rouge et une masse de cheveux défaits pendant par derrière. Tout son gai plumage professionnel était littéralement tombé au cours de ces deux années, sauf un long collier d’ambre qu’elle portait autour de son cou découvert; c’était le seul ornement qu’elle eût gardé. Bamtz avait vendu tous ses pauvres colifichets au moment de la fuite de Saïgon, quand leur association avait commencé.

«Elle s’avança, dépassa la table, vint dans la lumière, avec ce geste habituel qu’elle avait de tâtonner en étendant les bras (comme si son âme, pauvre fille, marchait en aveugle depuis bien longtemps), les joues pâles et creuses, le regard égaré, distrait, pensait Davidson. Elle s’avança rapidement, le prit par les bras, le fit entrer de force. «C’est le ciel qui vous envoie ce soir. Mon Tony est si malade, venez le voir, venez.»

«Davidson consentit. Le seul qui bougea fut Bamtz, qui fit le mouvement de se lever, mais se laissa retomber sur sa chaise. Davidson en passant l’entendit murmurer quelque chose comme «pauvre petit bougre».

«L’enfant reposait très rouge, dans un misérable petit lit fait avec le bois de caisses de gin; il regarda Davidson avec des yeux vagues, à demi-endormis. C’était évidemment un mauvais accès de fièvre. Mais comme Davidson proposait d’aller à bord chercher une médecine et essayait de lui dire des paroles rassurantes, il ne put s’empêcher d’être frappé de l’attitude singulière de la femme, debout près de lui. Regardant le petit lit avec une expression désespérée, elle jeta rapidement un regard inquiet vers Davidson, puis vers l’autre pièce.

«Oui, ma pauvre fille, murmura-t-il, en mettant sa détresse sur son propre compte, bien qu’il n’eût rien de précis dans l’esprit, je crains que tout ceci ne présage rien de bon pour vous. Comment se fait-il qu’ils soient ici?

«Elle lui saisit le bras et lui murmura vivement: «Rien de bon pour moi. Oh non! Mais qu’est-ce qui va arriver pour vous? Ils en veulent aux dollars que vous avez à bord.»

«Davidson surpris, demanda: «Mais comment savent-ils qu’il y a des dollars?»

«Elle frappa ses mains légèrement: «C’est donc vrai; vous les avez à bord. Alors prenez bien garde à vous.»

«Ils se tenaient près du petit lit, regardant l’enfant, sachant bien qu’on pouvait les observer de l’autre pièce.

«Il faudrait le faire transpirer aussi tôt que possible, dit Davidson de son ton habituel. Il faudrait lui donner quelque chose de chaud à boire. Je vais aller à bord et je vous rapporterai une petite bouilloire à alcool, entre autres choses.» Et il ajouta à voix basse: «Croyez-vous qu’ils songent à l’assassinat?»

«Elle ne fit pas un signe. Elle se remit à contempler son enfant avec désespoir. Davidson pensait qu’elle ne l’avait même pas entendu quand, sans changer d’expression, et retenant son souffle:

--«Le Français le ferait, en un instant. Les autres préféreraient l’éviter, à moins que vous ne résistiez. C’est un démon. C’est lui qui les encourage à la chose. Sans lui ils ne feraient rien que de parler. Je m’en suis fait un copain. Que voulez-vous faire quand vous êtes avec un homme comme celui avec qui je suis! Bamtz est terrorisé par eux, et ils le savent. Il se joint à eux, de peur. Ah, Davy, emmenez votre bateau au plus vite.»

--«Trop tard, dit Davidson». Il est déjà sur la vase.

--«Si le petit n’avait pas été si mal je me serais enfuie avec lui, vers vous, dans la forêt, n’importe où. Oh! Davy, va-t-il mourir? cria-t-elle soudain à haute voix.

Davidson trouva trois hommes à la porte d’entrée. Ils lui firent place sans oser le regarder. Bamtz fut le seul à regarder par terre avec un air de honte. Le gros Français était resté vautré sur une chaise; il gardait ses moignons dans ses poches, et s’adressa à Davidson.

--«C’est malheureux, cet enfant! Le désespoir de cette femme m’obsède, mais je ne puis servir à rien dans le monde. Je ne pourrais même pas arranger l’oreiller de souffrance de mon meilleur ami. Je n’ai pas de mains. Voudriez-vous mettre dans la bouche d’un pauvre estropié une de ces cigarettes qui sont là? Mes nerfs ont besoin d’un calmant, pour sûr, ils en ont besoin.

«Davidson s’en acquitta avec son habituel sourire aimable. Car sa placidité extérieure s’accentue, si possible, plus il y a de raison d’agitation; et comme les yeux de Davidson, lorsque son esprit est très attaché à un sujet, deviennent très calmes et comme endormis, l’énorme Français eut toute raison de croire que cet homme était un simple mouton, un mouton tout prêt pour l’abattoir. Avec un «merci bien», il souleva sa masse énorme pour atteindre la chandelle avec sa cigarette, et Davidson sortit.

«Pendant qu’il allait jusqu’à son navire et qu’il en revenait, il eut le temps d’examiner la situation. D’abord il se trouva porté à croire que ces gens (Niclaus, le Nakhoda blanc, était le seul qu’il connut auparavant, à l’exception de Bamtz) n’étaient pas d’une trempe à en venir à de telles extrémités. Ce fut en partie la raison pour laquelle il n’essaya même pas de prendre des mesures à bord. Il ne fallait guère compter sur ses pacifiques Kalashes dans une échauffourée contre des blancs. Son malheureux mécanicien aurait eu une attaque de nerfs à la simple idée d’un combat de ce genre. Davidson savait ne devoir compter que sur lui-même si jamais une telle affaire se produisait.

«Naturellement Davidson ne pouvait estimer exactement la force d’initiative dont disposait le Français, ni la force de ses raisons d’agir. Pour un homme si désespérément estropié, ces dollars étaient une occasion unique. Avec sa part de vol, il pourrait ouvrir une autre boutique à Vladivostok, à Haiphong, à Manille, n’importe où, loin de là.

Il ne vint pas davantage à Davidson, qui est un homme courageux si jamais il en fut, l’idée que sa psychologie était inconnue du monde, et qu’à ce ramassis de forbans, qui le jugeaient sur son apparence, il faisait l’effet d’un être confiant, inoffensif et doux, au moment où il traversa de nouveau la pièce, les mains remplies de divers objets ou paquets à l’intention de l’enfant malade.

Les quatre hommes s’étaient rassis autour de la table. Bamtz n’ayant pas le courage d’ouvrir la bouche, ce fut Niclaus qui, comme un porte-parole, l’invita pâteusement à revenir dans la pièce et à prendre un verre avec eux.

--«Je pense que je vais en avoir pour un peu de temps, pour l’aider à soigner le petit», répondit Davidson sans s’arrêter.

«Ce fut fait pour éloigner tout soupçon. Davidson savait bien qu’il vaudrait mieux ne pas rester là très longtemps.

«Il s’assit sur un vieux petit baril vide, et regarda l’enfant; tandis qu’Anne-la-Rieuse allait et venait, préparant la boisson chaude, la donnant à l’enfant par cuillerées, s’arrêtant pour examiner le petit visage en feu, murmurant des renseignements décousus. Elle avait réussi à se faire un ami de ce diable de Français. David pouvait comprendre qu’elle savait s’y prendre pour plaire à un homme.

«Et Davidson fit un signe de tête sans la regarder.

«Cette brute avait été très confiante avec elle. Elle tenait ses cartes pour lui quand ils jouaient. Bamtz? Oh! Bamtz dans sa terreur était trop content de voir le Français de bonne humeur. Et le Français en était arrivé à croire que c’était une femme qui était prête à tout. C’est ainsi qu’ils en étaient venus à parler ouvertement devant elle. Pendant un certain temps, elle n’était pas parvenue à comprendre de quoi il s’agissait. Les nouveaux arrivants, ne s’attendant pas à trouver une femme avec Bamtz, avaient d’abord été étonnés et ennuyés, expliquait-elle.

«Elle s’occupait à soigner l’enfant; et personne, en regardant du côté de la chambre, n’aurait pu découvrir quoique ce fût de singulier dans ces deux personnes échangeant des murmures près du lit de ce petit malade.

«Mais maintenant ils pensent que je suis certainement plus un homme que Bamtz l’a jamais été, dit-elle en souriant péniblement.

«L’enfant se mit à gémir. Elle s’agenouilla et le contempla anxieusement. Relevant la tête, elle demanda à Davidson s’il pensait que l’enfant irait mieux. Davidson en était sûr. Elle murmura tristement: «Pauvre petit, la vie n’a rien de bon pour un être comme lui. Pas même la chance d’un chien perdu. Mais je ne peux pas le laisser s’en aller, Davy, je ne peux pas.»