Part 16
«Il éprouvait une profonde pitié pour l’enfant. Elle mit la main sur le genou de Davidson et lui murmura un pressant avertissement au sujet du Français. Il ne fallait pas que Davy le laissât venir trop près de lui. Davidson, cela va sans dire, en voulut savoir la raison; car un homme privé de mains ne lui paraissait guère formidable, en aucun cas.
«Faites en sorte d’éviter cela, c’est tout», insista-t-elle avec angoisse; elle hésita, puis elle lui avoua que le Français l’avait prise à part dans l’après-midi, et avait exigé qu’elle lui attachât, à son moignon droit, un poids de sept livres, un de la série de poids dont Bamtz se servait pour ses affaires. Elle avait dû le faire. Elle avait été terrifiée par sa férocité. Bamtz était un tel poltron, et aucun des autres hommes ne se souciait de ce qui pourrait lui arriver. Le Français, cependant, avec d’effroyables menaces lui avait ordonné de laisser les autres ignorer ce qu’elle avait fait pour lui. Puis il s’était mis à la cajoler. Il lui avait promis que si elle l’aidait fidèlement dans cette affaire, il l’emmènerait à Haiphong ou ailleurs. Un pauvre estropié aurait toujours besoin de quelqu’un qui s’occupât de lui, toujours.
«Davidson de nouveau lui demanda si vraiment elle croyait qu’ils pensaient au meurtre. C’était, disait-il, la chose la plus difficile à croire dont il eût eu encore à se persuader, de toute sa vie. Anne fit un signe de la tête. Le Français avait mis tout son cœur à ce vol. Davy pouvait s’attendre, aux environs de minuit, à les voir ramper à bord, pour voler, n’importe comment, prêts à tuer, peut-être. Sa voix avait un ton de lassitude et ses yeux restaient fixés sur l’enfant.
«Tout de même Davidson n’était pas encore convaincu; son mépris pour ces hommes était trop grand.
--«Écoutez, Davy, dit-elle. Je sortirai en même temps qu’eux lorsqu’ils partiront, et ce sera une vraie malechance si je ne trouve pas une raison de rire. Ils y sont habitués avec moi. Rires ou pleurs, c’est tout comme. Vous pourrez m’entendre du bord, par cette nuit calme. Comme il fait noir, comme il fait noir, Davy.
--«Ne risquez pas votre vie, dit Davidson.
«Puis il attira son attention sur l’enfant, qui, le visage maintenant moins enflammé, était tombé dans un profond sommeil. «Regardez; il va aller tout à fait bien.»
«Elle fit comme si elle allait enlever l’enfant pour le serrer contre sa poitrine, mais elle se retint. Davidson se préparait à partir.
«Elle murmura rapidement: «Faites attention, Davy. Je leur ai dit que vous dormiez généralement à l’arrière dans un hamac, sous la tente au-dessus de la cabine. Ils m’ont interrogée sur vos habitudes et sur votre bateau aussi. Je leur ai dit ce que je savais. Il fallait que je me mette bien avec eux. Et Bamtz le leur aurait dit si je ne l’avais pas fait, vous comprenez.»
«Il lui fit un signe amical et sortit. Autour de la table les autres, sauf Bamtz, le regardèrent. Cette fois ce fut Fector qui parla: «Ne voulez-vous pas faire une petite partie avec nous, capitaine?»
«Davidson répondit que maintenant que l’enfant allait mieux il devait rentrer à bord et se coucher. Fector était le seul des quatre qu’il n’avait, pour ainsi dire, jamais vu; car il avait eu l’occasion de voir le Français auparavant. Le mépris de Davidson pour ces gens-là lui monta à la gorge. Il observa les yeux troubles de Fector, sa bouche vilaine et amère, tandis qu’avec son sourire placide, son ton aimable, et son allure innocente il leur donnait courage. Ils échangèrent un regard d’intelligence.
--«Nous allons rester à jouer assez tard aux cartes, dit Fector d’une voix âpre et sourde.
--«Faites le moins de bruit possible.
--«Oh! nous sommes des gens tranquilles. Et si le petit n’allait pas bien, elle n’aurait qu’à envoyer l’un de nous vous chercher à bord, pour que vous puissiez faire office de docteur. Aussi ne sortez pas votre revolver à première vue.
--«Ce n’est pas un homme à sortir son revolver, interrompit Niclaus.
--«Je ne le sors jamais avant d’être sûr qu’il y a une raison pour cela, en tout cas, dit Davidson.
«Bamtz eut un ricanement. Le Français seul se leva pour faire un salut en réponse au signe de tête insouciant de Davidson.
«Ses moignons étaient immuablement collés dans ses poches; Davidson en comprenait maintenant la raison.
«Il retourna à bord. Il roulait des idées dans sa tête, et il était tout à fait furieux. Il se mit à sourire, m’a-t-il dit (ce dut être le premier sourire forcé de sa vie) à la pensée du poids de sept livres ficelé au bout du moignon du Français. Le bandit avait pris cette précaution au cas d’une querelle sur le partage du butin. Un homme capable, sans qu’on s’en doutât, de vous asséner des coups mortels, pouvait prendre sa part à une soudaine bagarre contre des adversaires armés de revolvers, surtout si c’était lui qui commençait la rixe.
Avec cet objet-là, il peut affronter l’un ou l’autre de ses amis. Mais il n’aura pas lieu de s’en servir. Il n’y aura pas d’occasion de querelle à propos de ces dollars-ci, pensa Davidson, en montant tranquillement à son bord. Il ne s’arrêta pas à regarder s’il y avait quelqu’un sur le pont car, en fait, la plus grande partie de l’équipage était à terre, et l’autre dormait, à fond de cale, dans des coins sombres.
«Il avait son plan, et il se mit à l’œuvre méthodiquement.
«Il alla chercher en bas des vêtements qu’il disposa dans son hamac, de façon à leur donner l’apparence d’un corps humain, puis il jeta dessus la légère couverture de coton qu’il tirait sur lui, quand il dormait sur le pont. Ceci fait, il chargea ses deux revolvers et grimpa dans une des embarcations que la _Sissie_ portait, juste à l’arrière, suspendues à leurs pistolets.
«Puis il attendit.
«De nouveau il se remit à douter qu’une pareille chose pût lui arriver. Il eut presque honte de cette ridicule veille, sur un bateau. Il s’ennuya, puis il s’assoupit. La tranquillité de ce sombre univers le lassait. Il n’y avait même pas le clapotement de l’eau pour lui tenir compagnie, car la marée était basse, et la _Sissie_ reposait sur la vase. Soudain, dans la nuit chaude, sans souffle et sans bruit, un faisan-argus jeta un cri, dans les bois de l’autre côté de l’eau. Davidson s’éveilla vivement, tous ses sens sur leurs gardes, aussitôt.
«La chandelle brûlait toujours dans la maison. Tout était tranquille, mais Davidson n’avait plus envie de dormir. Un désagréable pressentiment l’oppressait.
--«Je n’ai pourtant pas peur», se dit-il à lui-même.
«Le silence était comme un sceau sur ses oreilles, et son agitation intérieure devenait intolérable. Il se contraignit à rester tranquille. Mais il allait, tout de même, s’élancer hors du canot, quand, faible ride sur l’immensité du silence, tremblement dans l’air, comme le fantôme d’un rire argentin lui parvint aux oreilles.
«Illusion.
«Il se tint complètement immobile. Il pouvait rivaliser maintenant avec l’immobilité de la souris, une souris terriblement résolue. Mais il ne pouvait chasser cette sensation de pressentiment, sans aucun rapport avec le simple danger de la situation. Rien ne se produisait. Ç’avait été une illusion.
«La curiosité lui vint de voir comment ces gens allaient s’y prendre. Il se demandait tant et si bien que tout lui semblait plus absurde que jamais.
«Il avait laissé allumée comme d’habitude la lampe suspendue dans la cabine. Il était dans son plan de tout laisser comme d’habitude. Soudain, contre la faible lueur de la claire-voie, sur les vitres, une ombre massive apparut à l’échelle, sans un bruit, fit deux pas vers le hamac, qui se détachait sur le ciel et resta immobile. Le Français!
«Les minutes s’écoulèrent. Davidson devina que le rôle du Français (pauvre estropié) consistait à veiller sur son sommeil à lui, Davidson, cependant que les autres étaient dans la cabine, sans aucun doute, en train de forcer le cadenas du lazaret.
«Quelle tactique avaient-ils l’intention d’adopter une fois en possession de l’argent (il y avait dix caisses, et chacune pouvait être portée facilement par deux hommes), personne aujourd’hui ne peut le dire. Mais en tout cas, Davidson avait raison. Ils étaient dans la cabine. Il s’attendait, à tout moment, à entendre le bruit d’un cadenas forcé. Mais le fait est que l’un d’entre eux (peut-être Fector, qui jadis avait dérobé des documents dans des secrétaires), savait comment crocheter un cadenas, et s’était apparemment muni d’outils. Tandis que Davidson attendait de les entendre commencer en bas, ils avaient déjà retiré la barre de fer, et monté deux caisses, du lazaret dans la cabine.
«Sur la confuse lueur du châssis, le Français ne bougeait pas plus qu’une statue. Davidson eût pu le tuer avec la plus grande facilité, mais il n’avait pas de penchant à l’homicide. En outre il voulait être sûr, avant de tirer, que les autres avaient commencé leur ouvrage. N’entendant pas les bruits qu’il s’attendait à entendre, il ne fut pas même certain qu’ils fussent tous à bord. Tandis qu’il écoutait, le Français dont l’immobilité n’avait pu cacher qu’un violent combat intérieur, fit un pas, puis un autre. Davidson, fasciné, le vit avancer une jambe, sortir son moignon droit, celui qui était armé, et balançant son corps pour donner plus de force au coup, laisser retomber le poids de sept livres sur le hamac, à l’endroit où la tête du dormeur aurait dû se trouver.
«Davidson m’avoua qu’alors il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Sans Anne, sa tête sans soupçons se fût trouvée à cet endroit même. La surprise du Français dut être effrayante; il recula en chancelant du hamac qui se balançait légèrement et avant que Davidson eût eu le temps de faire un mouvement, il avait disparu, bondissant en bas de l’échelle pour aller prévenir les autres.
«Davidson instantanément sauta hors du canot, souleva le châssis et aperçut les hommes qui, en bas, étaient accroupis autour du panneau. Ils levèrent les yeux avec effroi, et à ce moment le Français, en dehors de la porte, cria: «Trahison! trahison!» Ils s’élancèrent hors de la cabine, se bousculant et jurant à qui mieux mieux. Le coup que Davidson tira par la claire-voie n’en avait atteint aucun, mais il courut à l’extrémité de la cabine et aussitôt ouvrit le feu sur les formes noires qui s’élançaient sur le pont. Des coups de feu répondirent, et une rapide fusillade s’engagea, détonations et éclairs. Davidson embusqué derrière un ventilateur pressa la détente jusqu’à ce que le revolver fût vide, il le jeta à terre et prit l’autre dans sa main droite.
«Parmi ce fracas il avait entendu le Français furibond crier: «Tuez-le, tuez-le!» par dessus les malédictions furieuses des autres. Mais tout en tirant sur lui ils songeaient surtout à se sauver. Dans la lumière des derniers coups de feu, Davidson les vit enjamber la lisse. Il était certain d’en avoir touché plus d’un. Deux voix différentes avaient poussé un cri de douleur. Mais aucun d’eux, apparemment, n’avait été mis hors de combat. Davidson appuyé au pavois, rechargea tranquillement son revolver. Il n’avait pas la plus petite appréhension de les voir revenir. Il n’était pas dans son intention non plus de les poursuivre à terre dans cette obscurité. Que faisaient-ils, il n’en avait aucune idée: ils s’occupaient de leurs blessures, probablement. Non loin de la rive, l’invisible Français jurait et tempêtait contre ses associés, contre sa malechance, et contre l’univers. Il s’arrêta, puis soudain, avec un cri de vengeance: «C’est cette femme», se dit-il, «c’est cette femme qui nous a vendus.» On l’entendit courir dans la nuit.
«Davidson reprit souffle avec une soudaine crispation de remords. Il comprit, épouvanté, que son stratagème de défense avait trahi Anne. Il n’hésita pas un instant. C’était maintenant à lui de la sauver. Il sauta à terre, mais au moment où il mettait le pied sur l’appontement, il entendit un cri strident qui lui traversa le cœur.
«La lumière brûlait encore dans la maison. Davidson, revolver au poing, se dirigeait vers elle, quand un nouveau cri, au loin, à sa gauche, le fit changer de direction.
«Presque aussitôt, pourtant, il s’arrêta. Ce fut alors qu’il hésita, en proie à une affreuse perplexité. Il devina ce qui s’était passé; la femme avait essayé de s’échapper de la maison et maintenant le Français furibond la poursuivait. Il crut qu’elle essaierait de courir vers le bateau pour demander aide et protection.
«Tout était calme autour de Davidson. Qu’elle eût ou non couru vers le bateau, ce silence indiquait que le Français avait perdu sa trace dans l’obscurité.
«Davidson soulagé, mais encore anxieux, voulut retourner vers la rive. Il n’avait pas fait deux pas dans cette direction qu’un autre cri retentit derrière lui, de nouveau près de la maison. Il pensa que le Français avait d’abord, en effet, perdu la trace de la malheureuse; d’où ce moment de silence. Mais l’horrible bandit n’avait aucunement renoncé à son projet criminel et se persuadant qu’elle essaierait de revenir prendre son enfant alla se poster près de la maison pour l’attendre.
«Ce dut être quelque chose comme cela. Au moment où Anne entrait dans la lumière qui tombait sur l’échelle, il s’était précipité aussitôt sur elle, impatient de vengeance. Elle avait poussé ce second cri de frayeur mortelle en l’apercevant, et de nouveau avait essayé de s’enfuir.
«Cette fois elle tenta de gagner la rivière, mais pas en ligne droite. Ses cris retentissaient tout autour de Davidson. Il tournait sur les talons, suivant l’horrible trace des clameurs dans l’obscurité. Il aurait voulu crier: «Par ici, Anne», mais il ne le put. Devant l’horreur de cette chasse, plus effrayante encore dans son imagination que s’il avait pu la voir, la sueur lui perlait au front, tandis que sa gorge était sèche comme de l’amadou. Un cri suprême soudain se brisa net.
«Le silence qui suivit fut plus terrible encore. Davidson se sentit mal. Il dut arracher son pied du sol et marcha droit devant lui, crispant son revolver et scrutant l’obscurité avec crainte. Soudain à quelques mètres de lui une forme volumineuse jaillit de terre et s’enfuit en bondissant. Instinctivement il fit feu sur elle, et s’élança à sa poursuite, quand il buta contre quelque chose de mou qui le fit s’étaler de tout son long.
«Au moment même où il tombait tête la première, il eut nettement la persuasion que ce ne pouvait être que le corps d’Anne-la-Rieuse. Il se releva et restant à genoux, il essaya de la soulever dans ses bras; mais il la trouva si molle qu’il dut y renoncer; elle était étendue le visage contre terre, les cheveux éparpillés autour de la tête. Il y en avait d’humides. Davidson lui tâtant la tête, découvrit une place où le crâne brisé céda sous ses doigts. Mais avant même d’avoir fait cette découverte, il savait qu’elle était morte. Le Français, en la poursuivant, l’avait jetée bas d’un coup de pied, et accroupi sur elle, il était en train de lui défoncer la tête avec le poids qu’elle-même lui avait attaché au moignon, lorsque Davidson, qu’il n’attendait pas, était apparu dans la nuit et l’avait fait s’enfuir.
«Agenouillé près de cette femme, si misérablement assassinée, Davidson se sentit débordé de remords. Elle était morte à cause de lui. Il se sentit comme pétrifié. Pour la première fois, il eut vraiment peur. Il aurait pu être assailli dans la nuit noire à tout moment par le meurtrier d’Anne-la-Rieuse. Il avoua qu’il eut instinctivement l’idée de s’éloigner du cadavre de cette femme en rampant sur les genoux et les mains, vers le refuge du bateau. Il m’a même dit qu’il commença à le faire.
«On se représente difficilement Davidson s’éloignant à quatre pattes de la femme assassinée, Davidson abattu et accablé par l’idée que cette femme était morte pour lui. Mais il ne put aller bien loin. Ce qui l’arrêta fut l’idée de l’enfant, l’enfant d’Anne-la-Rieuse (Davidson se rappelait les mots de la pauvre femme) qui n’avait pas même la chance d’un chien perdu.
«Cet être que la femme avait laissé derrière elle apparut à la conscience de Davidson comme un dépôt sacré. Il se releva courageusement, tremblant encore intérieurement, rebroussa chemin et marcha vers la maison. Au fort même de sa crainte, il était très résolu, mais la sensation de ce crâne défoncé avait frappé son imagination et il se savait sans défense dans cette obscurité où il croyait entendre çà et là rôder les pas du meurtrier sans mains.
«Il n’hésita plus dans sa détermination. Il en réchappa d’ailleurs, sain et sauf, avec l’enfant. Il avait trouvé la maison vide. Un profond silence l’enveloppa tout le temps, sauf à un seul moment, juste comme il descendait l’échelle avec Tony dans les bras, un faible gémissement parvint à ses oreilles. Cela lui parut venir d’un endroit noir comme un four, entre les poteaux sur lesquels reposait la cabane, mais il ne s’arrêta pas pour s’en assurer.
«Il est inutile que je vous raconte en détails comment Davidson arriva jusqu’à son bord, avec le fardeau que le cruel destin de la pauvre Anne avait confié à ses bras, comment, le lendemain matin, l’équipage épouvanté, après avoir observé de loin ce qui se passait à bord, le rejoignit avec empressement; comment Davidson alla à terre et aidé par son mécanicien (à moitié mort d’effroi) enveloppa le corps d’Anne-la-Rieuse dans un drap et le ramena à bord pour être immergé un peu plus tard. Tout en s’occupant à cette pieuse tâche, Davidson regardant de droite et de gauche, aperçut un grand tas de vêtement blancs contre le poteau du coin de la maison. Que ce fût le Français, il n’en put douter. Faisant un rapprochement avec le lugubre gémissement qu’il avait entendu dans la nuit, Davidson acquit la certitude que ce coup perdu avait été mortel pour le meurtrier de la pauvre Anne.
«Quant aux autres, jamais Davidson ne les a revus de sa vie, soit qu’ils se fussent cachés dans le village, ou qu’ils eussent décampé dans la forêt, ou bien qu’ils se fussent dissimulés dans la «prau» de Niclaus, que l’on pouvait apercevoir échouée sur la vase à une centaine de mètres de là, un peu plus haut sur la crique; ce qui est certain c’est qu’ils disparurent, et que Davidson ne se cassa pas la tête à leur sujet. Il ne perdit pas de temps à sortir de la crique dès que la _Sissie_ eut été à flot. Après avoir navigué quelque vingt milles, il confia (selon sa propre expression), le corps à l’abîme. Il fit tout lui-même; il augmenta le poids du corps de quelques barres à feu, il lut les prières, il bascula la planche, il fut le seul à mener le deuil. Et tout en rendant les derniers devoirs à la morte, la désolation de cette existence et l’atroce calamité de sa fin faisaient appel à sa compassion, et lui murmuraient des reproches intérieurs.
«Il aurait dû suivre autrement l’avertissement qu’elle lui avait donné. Il était convaincu maintenant qu’un simple étalage de vigilance aurait suffi à tenir en respect cette bande de vils couards. Mais à la vérité il n’avait pas cru tout à fait qu’on tenterait quelque chose.
«Le corps d’Anne-la-Rieuse ayant été «confié à l’abîme», à quelque vingt milles S. S. O. du cap Selatan, il ne restait à Davidson qu’à confier l’enfant d’Anne aux soins de sa femme. Et là le pauvre Davidson fit un faux départ. Il ne voulut pas lui raconter tout au long cette terrible histoire, afin qu’elle ne sût pas le danger auquel il avait échappé, surtout peu de temps après qu’il avait souri de ses appréhensions irraisonnées.
«Je pensais que, si je lui disais tout, m’expliqua Davidson, elle n’aurait plus un moment de repos pendant mes tournées». Il lui raconta simplement que l’enfant était orphelin, que c’était l’enfant de gens auxquels lui, Davidson, avait la plus grande obligation, et qu’il était moralement engagé à s’occuper de lui. Un de ces jours, il lui en dirait davantage, dit-il, en attendant il s’en remettait à la bonté et à la chaleur de son cœur, à sa compassion innée de femme.
«Il ne savait pas que ce cœur avait à peu près la grosseur d’un pois sec et avait un degré de chaleur à proportion, et que sa faculté de compassion s’adressait surtout à elle-même. Il fut seulement étonné et déçu de l’air de froide surprise et du regard soupçonneux avec lesquels elle accueillit ce récit incomplet: mais elle ne dit rien, elle n’avait jamais grand’chose à dire. C’était une imbécile silencieuse, une espèce désespérante.
«L’équipage de Davidson trouva bon de faire courir je ne sais quelle histoire dans le quartier indigène, mais Davidson lui-même ne fut pas sans mettre quelques-uns de ses amis dans la confidence, et en outre, il donna un compte rendu complet officiellement au capitaine de port.
«Le capitaine de port fut des plus surpris. Il ne crut pas toutefois devoir adresser une plainte au gouvernement hollandais. Cela n’aboutirait très probablement à rien, en fin de compte, après beaucoup de dérangement et de correspondance. Après tout, le vol n’avait pas eu lieu.
«On pouvait être sûr que ces vauriens iraient au diable par leurs propres moyens. Tout le bruit que l’on ferait ne rappellerait pas la malheureuse à la vie, et l’assassin avait reçu son compte d’un coup de feu, par hasard, de Davidson. Mieux valait laisser tomber l’affaire.
«C’était le bon sens même, néanmoins il fut impressionné de cette histoire.
«Une terrible affaire, capitaine Davidson!»
--«Ma foi, assez terrible, acquiesça Davidson plein de remords. Mais la plus terrible chose pour lui, quoiqu’il n’en sût rien encore, c’est que son imbécile de femme se convainquait peu à peu que Tony était l’enfant de Davidson et qu’il avait inventé cette étrange histoire pour l’introduire dans la pureté de son intérieur, au mépris de la décence de la vertu, de ses sentiments les plus sacrés.
«Davidson s’aperçut de quelque contrainte dans ses rapports domestiques; mais, dans ses meilleurs jours même, elle n’était guère démonstrative; et peut-être que cette froideur constituait une partie de son charme aux yeux du placide Davidson. Les femmes sont aimées pour bien des raisons et souvent pour celles que d’autres considéreraient comme repoussantes. Cependant elle le surveillait et nourrissait ses soupçons.
«Et voilà qu’un jour Ritchie-le-singe rendit visite à cette douce et timide Mme Davidson. Elle était arrivée ici sous sa garde, et il se considérait comme une personne privilégiée, son plus vieil ami sous les Tropiques. Il se posait comme son admirateur; il était beau parleur. Il avait entendu raconter assez vaguement toute l’histoire; et le voilà parti sur ce sujet, pensant qu’elle en connaissait tous les détails. Et au cours de la conversation il lâcha quelque chose à propos d’Anne-la-Rieuse.
--«Anne-la-Rieuse, dit Mme Davidson, subitement, qu’est-ce que c’est que cela?»
«Ritchie se plongea aussitôt dans une circonlocution, mais elle l’arrêta. Cette créature est-elle morte, dit-elle.
--«Je le crois, murmura Ritchie, votre mari le dit.
--«Mais vous n’en êtes pas sûr?
--«Non, comment voulez-vous, Mme Davidson?
--«C’est tout ce que je voulais savoir, dit-elle, et elle quitta la pièce.
«Quand Davidson rentra, elle s’était préparée à le recevoir, non pas avec une indignation volubile, mais comme si un jet d’eau froide lui eût coulé dans le dos. Elle se mit à lui parler de sa basse intrigue avec une femme de rien, elle lui reprocha de s’être moqué d’elle, d’avoir insulté à sa dignité.
«Davidson la pria de l’écouter et lui raconta toute l’histoire qui pensait-il était capable d’émouvoir un cœur de pierre. Il essaya de lui faire comprendre son remords. Elle l’écouta jusqu’au bout, dit «Vraiment!» et lui tourna le dos.
«Vous ne me croyez pas? demanda-t-il, consterné.
«Elle ne dit ni oui ni non. Tout ce qu’elle dit fut: «Renvoyez-moi ce marmot tout de suite.»
--«Je ne puis le jeter à la rue, s’écria Davidson; ce n’est pas ce que vous voulez dire?
--«Cela m’est égal. Il y a des institutions charitables pour des enfants de ce genre, je suppose.
--«Cela, je ne le ferai jamais, dit Davidson.
--«C’est bon, cela me suffit.»