En marge des marées

Part 5

Chapter 53,841 wordsPublic domain

--Certainement, dit-elle, je serai heureuse de leur rendre visite quand je serai de retour, mais ce «quand» est peut-être loin.

Il distingua un léger soupir. Une curiosité jalouse et cruelle lui fit demander:

--Vous sentez-vous découragée, Miss Moorsom?

Un silence suivit cette question.

--Voulez-vous dire que le cœur me manque, dit-elle? Je vois que vous ne me connaissez pas.

--Oh! on espère toujours, murmura-t-il.

--Il s’agit, Monsieur Renouard, d’une réparation. Je suis ici pour que la vérité soit établie. Il ne s’agit pas de moi-même.

Il eut envie de la saisir à la gorge; chacune de ces paroles insultait à sa passion, mais il se contenta de dire:

--Je n’ai jamais mis en doute la noblesse de votre but.

--Entendre le mot découragement mêlé à tout cela me surprend, surtout de la part d’un homme qui, m’a-t-on dit, s’est dépensé sans compter.

--Cela vous amuse de me taquiner, dit-il, après avoir retrouvé sa voix et maîtrisé sa colère. Il lui semblait que le professeur lui avait versé dans l’oreille un poison qui se répandait en lui, viciait sa passion, et sa jalousie même. Il doutait de chacun des mots qui sortaient de ces lèvres auxquelles cependant sa vie était suspendue.

--Que pouvez-vous savoir des gens qui ne regardent à rien, demanda-t-il de l’air le plus aimable.

--Je le sais par ouï-dire, un peu.

--Eh! bien, je vous assure qu’ils sont, comme les autres, sujets à la souffrance, et victimes de sortilèges...

--L’un d’entre eux, en tout cas, parle d’une façon singulière.

Ils demeurèrent silencieux, puis elle détourna la conversation.

--Monsieur Renouard, j’ai eu une déception, ce matin. Le courrier m’a apporté une lettre de la veuve du vieux domestique, vous savez. Je pensais qu’elle aurait appris quelque chose de... d’ici. Mais non. Il n’est pas arrivé de lettre depuis notre départ.

Sa voix était calme. La jalousie de Renouard lui rendait cette conversation intolérable, mais il était heureux que rien ne fût arrivé pour aider à la recherche, aveuglément, déraisonnablement heureux, et cela seulement parce qu’ainsi il allait pouvoir la garder plus longtemps devant ses yeux, puisqu’elle ne perdait pas courage.

«Je suis trop près d’elle», pensa-t-il, et il recula sa chaise. Dans la violence de ses sentiments, il craignait de se jeter sur les mains qu’elle avait posées sur ses genoux, et de les couvrir de baisers. Il eut peur. Rien, rien ne pouvait plus dissiper le charme dont elle l’entourait, eût-elle même été fausse, stupide ou dégradée. Elle était sa destinée.

L’étendue même de son infortune le plongea dans une telle stupeur qu’il n’entendit pas, d’abord, un bruit de pas et de voix qui venait du salon.

Willie était revenu et le journaliste l’accompagnait.

Les nouveaux arrivants débouchèrent bruyamment sur la terrasse, puis se retenant l’un l’autre, s’arrêtèrent, tout à la fois effarants et eux-mêmes effarés.

VII

Ils venaient de fêter un poète du terroir, la dernière trouvaille du journaliste. Ce genre de trouvailles était l’affaire, la vocation, l’orgueil et le plaisir du seul apôtre des lettres que comptât cet hémisphère: l’unique Mécène de la culture, l’Esclave de la Lampe, ainsi qu’il signait sa chronique littéraire de la semaine. Il n’avait pas eu de peine à persuader le vertueux Willie (qui avait le goût des banquets) de l’aider dans cette œuvre. Ils avaient laissé le poète endormi devant le feu, sur le tapis du bureau de rédaction, et ils s’étaient précipités chez le vieux Dunster. Le journaliste avait en effet une autre trouvaille à annoncer.

Tout en se balançant il ouvrit largement la bouche et laissa tomber ce seul mot: «Trouvé!» Derrière lui, Willie leva les bras au ciel et les laissa retomber d’un geste dramatique. Renouard vit les quatre personnes à tête blanche, à l’extrémité de la terrasse, se lever d’un seul mouvement, comme s’ils étaient tous pris de panique.

--Je vous dis--qu’il--est--trouvé, annonça solennellement le protecteur des lettres.

--Qu’y a-t-il? demanda Renouard d’une voix étouffée.

Miss Moorsom lui saisit brusquement le poignet; à ce contact, du feu courut dans les veines du jeune homme, une immobilité s’empara de lui, brûlante; le sang lui battait aux oreilles. Il voulut se lever, mais la pression convulsive sur son poignet le retint.

«Non! non!» Les yeux de Miss Moorsom restaient immobiles, le regard fixe, sombres comme la nuit et scrutant l’ombre devant elle. Le rédacteur en chef, un peu plus loin, se pavanait. Willie le suivait, traînant avec son ostentation habituelle son énorme et pesante carcasse, qui ne restait jamais exactement perpendiculaire plus de deux secondes de suite.

--L’innocent Arthur, enfin nous le tenons. Puis, reprenant le ton de l’homme d’affaires:

--Oui, c’est cette lettre qui a fait le coup.

Il plongea la main dans sa poche et de sa paume tapota le morceau de papier. Une lettre de cette vieille femme. Willie l’avait dans sa poche depuis ce matin. Miss Moorsom la lui avait donnée pour me la montrer. Il croyait que cela n’avait pas d’importance. Eh! bien, pas du tout, seulement il fallait savoir lire.

Renouard et Miss Moorsom, côte à côte, surgirent de l’obscurité, couple magnifique, à la fois vivant et sculptural, dans leur calme et leur pâleur. Elle lui avait lâché le poignet.

En apercevant Renouard, le journaliste s’écria d’une voix perçante:

--Comment! vous êtes ici!

Il y eut un silence mortel, tous les visages avaient quelque chose de consterné et de cruel.

--Voici précisément l’homme qu’il nous faut, ajouta le rédacteur. Excusez mon agitation, vous êtes précisément l’homme, Renouard. Ne m’avez-vous pas dit que votre assistant s’appelait Walter? Oui? C’est bien ce qu’il me semblait. Eh! bien, voici la lettre de la vieille femme du serviteur. Écoutez ceci. Elle écrit: «Tout ce que je puis dire à Mademoiselle, c’est que mon pauvre mari adressait ses lettres au nom de H. Walter.»

L’exclamation aussitôt étouffée de Renouard se perdit dans un murmure et un piétinement général. Le journaliste fit un pas en avant, et, réussit assez bien à faire un grand salut:

--Miss Moorsom, permettez-moi de vous féliciter du fond du cœur, sur l’issue... heu... heureuse...

--Attendez, dit Renouard d’une voix irrésolue.

Le journaliste lui sauta dessus comme un vieil ami:

--Ah! vous, lui dit-il, vous êtes un joli personnage. Avec vos manières d’ours, vous finirez par n’avoir pas plus de jugement qu’un sauvage. Voyez-vous cela, vivre pendant des mois avec un homme du monde, sans jamais s’en douter. Un homme, j’en suis certain, accompli, remarquable, puisqu’il a été distingué (ici il s’inclina de nouveau) par Miss Moorsom que nous admirons tous.

Elle lui tourna le dos.

--J’espère que vous ne lui avez pas fait trop de misères, Geoffrey, murmura le journaliste à l’oreille de son ami.

Renouard s’empara brusquement d’une chaise, s’assit et, posant ses coudes sur ses genoux, appuya sa tête sur ses mains. Derrière lui, la sœur du professeur levait les yeux au ciel et se tordait fiévreusement les mains. Mme Dunster se joignait les doigts sous le menton; mais elle, la chère femme, regardait Willie. Ce neveu modèle! Il était dans un singulier état. Si congestionné. L’habile disposition des cheveux qui couvraient la partie dénudée de son crâne s’était déplorablement dérangée et ce crâne même était rouge et comme en ébullition.

--Qu’y a-t-il donc, Geoffrey?

Le journaliste semblait déconcerté par les attitudes silencieuses des gens qui l’entouraient. On aurait dit qu’il s’attendait à voir tout ce monde se mettre à danser et à crier.

--Il est dans votre île, n’est-ce pas?

--Oh! oui, il y est! dit Renouard sans lever les yeux.

--Eh! bien, alors?

Et le rédacteur en chef regardait autour de lui, en quête d’une réponse qui pût lui venir en aide. Mais la seule réponse qui lui vînt fut inattendue. Irrité d’être au second plan, et, en outre, parce que le vin le rendait facilement fâcheux, le sensible Willie se retourna et avec une maligne intonation d’ivrogne, étonnante de la part d’un homme capable de se tenir si droit.

--Ah! ah! Mais il n’est pas ici, cria-t-il. Pas encore. Non! Vous n’avez pas encore mis la main dessus!

Ce spectacle et cette algarade déplacée firent sur le rédacteur l’effet de la cravache sur un cheval surmené; il sursauta:

--Quoi? que voulez-vous dire? Nous... ne... l’avons... pas... encore... Naturellement, il n’est pas ici encore. Mais la goélette de Geoffrey est ici. On peut l’envoyer dès maintenant le chercher. Mais attendez donc, il y a mieux. Pourquoi ne partiriez-vous pas tous pour Malata, mon cher Maître? Cela ferait gagner du temps, et je suis certain que Miss Moorsom préférerait...

Il fit un geste galant vers Miss Moorsom, mais elle avait disparu. Il en fut quelque peu déconcerté.

--Ah! hum... Oui, dit-il, pourquoi pas? Une croisière de plaisance, un délicieux bateau, une délicieuse saison, un délicieux but, un déli... Non, vraiment, rien ne s’y oppose. Geoffrey, d’après ce que j’ai entendu dire, s’est payé un bungalow trois fois trop grand pour lui. Il peut vous loger tous. Ce sera pour lui un plaisir, le plus rare des privilèges. Qui ne serait fier d’être l’instrument de cette heureuse réunion? Je suis moi-même très fier de l’humble rôle que j’y ai joué. Ce sera pour moi un très grand honneur. Geof, mon cher, vous ferez bien de tout préparer demain de bonne heure pour ce petit voyage. Il serait criminel de perdre un seul jour.

Il était aussi rouge que Willie, l’agitation s’ajoutant aux effets du banquet. Pendant un moment, Renouard demeura silencieux comme s’il n’eût rien entendu. Mais lorsqu’il se fut levé, il donna au rédacteur une tape dans le dos si vigoureuse que le petit homme chancela et parut, un moment, vraiment effrayé.

--Vous êtes un dénicheur et un organisateur de premier ordre, s’écria Renouard. Il a raison. C’est le seul moyen. Vous ne pouvez pas résister à l’appel du sentiment et même vous devez risquer un voyage à Malata...

Ici, la voix de Renouard s’assombrit:

--Un endroit solitaire, ajouta-t-il, et il retomba dans sa méditation sous les yeux qui convergeaient vers lui. Lentement son regard alla de visage en visage et il s’arrêta sur celui du professeur qui, l’œil dur, tournait machinalement un cigare entre ses doigts, et sur la sœur du philosophe, debout à son côté.

--Je serais infiniment heureux si vous consentiez à venir. C’est entendu, n’est-ce pas? Nous partirons demain soir. Et maintenant, je vous laisse à votre bonheur.

Il salua gravement, et montrant du doigt Willie qui se balançait d’un air somnolent et renfrogné:

--Regardez-le, dit-il, il déborde de bonheur. Vous feriez mieux de l’envoyer se coucher.

Et il s’éclipsa cependant que tous regardaient Willie avec des expressions différentes.

Renouard traversa la maison en hâte, il s’élança dans le sentier de traverse qui menait au rivage où l’attendait son canot. A son appel, les Canaques endormis sursautèrent. Il embarqua: «Tirez, hardi!» et le canot fendit l’eau comme une flèche. «Hardi, hardi!». Il fila près des voiliers chargés de laine, endormis sur leurs ancres: chacun avec l’œil fixe de la lampe pendue aux agrès. Il fila près du vaisseau-amiral de l’escadre du Pacifique, masse imposante, noire et silencieuse, lourde du sommeil de ses cinq cents hommes. Des sentinelles entendirent son «Hardi! Hardi!» dans la nuit. Les Canaques, ahanant, ramenaient les avirons à chaque coup. Rien n’allait assez vite pour lui. Il grimpa à bord de la goélette, et dans sa précipitation secoua violemment l’échelle de commandement. Sur le pont il trébucha et demeura brusquement immobile.

Pourquoi cette hâte? Vers quel but? Depuis longtemps il savait bien qu’il fuyait devant quelqu’un qui le poursuivait et auquel il ne pouvait échapper.

Comme il touchait le pont, sa volonté, qu’il s’était efforcé de sauvegarder, s’évanouit de nouveau. Il n’avait songé à rien moins qu’à appareiller la goélette et la laisser s’évader dans la nuit, silencieusement, parmi les vaisseaux endormis. Mais, maintenant, il savait qu’il n’en serait pas capable. Non, c’était impossible. Et il réfléchissait que, mort ou vivant, une telle fuite noircirait sa mémoire d’un soupçon devant lequel il reculait. Non, il n’y avait rien à faire.

Il descendit dans sa cabine, et avant même de déboutonner son pardessus, il prit dans un tiroir la lettre adressée à son assistant, cette lettre qu’il avait trouvée au bureau de Dunster, dans le casier «Malata», où elle avait attendu trois mois l’occasion d’être délivrée. Depuis le moment où il l’avait jetée dans ce tiroir, Renouard l’avait bien oubliée, jusqu’à ce que le nom de l’homme eût été prononcé si bruyamment.

Il regarda l’enveloppe grossière, l’écriture tremblée et pénible: Monsieur H. Walter. C’était la dernière lettre que le vieux domestique avait envoyée pendant sa maladie, et évidemment une réponse à une lettre de «Monsieur Arthur» qui l’instruisait d’adresser dorénavant ses lettres «aux bons soins de MM. Dunster et Cº». Renouard allait l’ouvrir, mais il s’arrêta et sans hésitation déchira la lettre en deux, en quatre, en huit morceaux. Il remonta sur le pont, tenant dans la main ces morceaux de papier qu’il jeta par dessus le bord, dans les eaux noires, où ils disparurent aussitôt.

Le tout fut fait lentement, sans hésitation, sans remords. _Monsieur H. Walter, à Malata._ L’innocent Arthur! Quel était son nom déjà? L’homme à la recherche duquel était partie cette femme qui semblait attirer vers elle toutes les passions de la terre, sans qu’elle fît pour cela le moindre effort, sans même qu’elle daignât s’en apercevoir, aussi naturellement que d’autres femmes respirent. Mais Renouard n’était plus jaloux de l’existence de cette femme. Quelle qu’en fût la cause, sa jalousie n’allait pas jusqu’à cet homme qu’il avait tiré de l’ombre pour se débarrasser des remontrances d’un soi-disant ami. Un homme sur lequel il ne savait rien et qui, maintenant, était mort. A Malata. Ah! oui, il y était, bien en sûreté, dans sa tombe. Le dernier service que Renouard lui avait rendu, avant son départ, ç’avait été de l’enterrer.

Comme beaucoup d’autres hommes toujours prêts à des entreprises ardues, Renouard avait une tendance à éviter les petites complications de l’existence. Ce trait de son caractère se mêlait d’un peu d’indolence, et en outre d’un dédain et d’une vive aversion même pour les questions d’ordre vulgaire: comme un homme qui affronterait un lion et qui ferait un détour pour éviter un crapaud.

Ses relations avec ce journaliste importun n’étaient que de surface: il ne s’y mêlait aucunement cette sympathie à laquelle les jeunes gens se trouvent tout naturellement portés. Cela d’abord l’avait amusé de laisser son ami dans l’ignorance du sort de son «assistant». Renouard n’avait jamais eu besoin d’une autre compagnie que de la sienne. Il portait en lui un peu de cette sensibilité de rêveur que l’on froisse aisément. Il s’était dit que l’homme universel n’aurait fait que le sermonner une fois de plus sur le démon de la solitude et l’aurait assassiné de recommandations en faveur d’un protégé absolument inutile. Et cette sempiternelle inquisition du journaliste l’avait irrité et lui avait fermé les lèvres de dégoût.

Et maintenant il contemplait ce réseau de conséquences qui se resserrait autour de lui.

Ç’avait été le souvenir de cette réticence pleine de diplomatie qui, sur la terrasse, avait étouffé son exclamation, qui l’avait empêché de leur dire à tous que l’homme qu’ils cherchaient, il était impossible qu’on pût le rencontrer maintenant sur cette terre. Il avait reculé devant l’absurdité d’entendre le journaliste universel lui faire de sévères reproches.

--Vous ne me l’aviez pas dit. Vous m’aviez laissé croire que votre assistant vivait encore, et maintenant vous dites qu’il est mort. Qu’est-ce que cela veut dire? Mentiez-vous alors ou bien mentez-vous maintenant? Non, l’idée d’une semblable scène lui avait été insupportable. Il s’était assis, atterré. Et maintenant «que vais-je faire», pensa-t-il?

Tout son courage l’avait abandonné. S’il disait la vérité, c’était le départ immédiat des Moorsom, et il lui semblait qu’il donnerait jusqu’à son dernier reste d’honnêteté pour s’assurer un jour encore la présence de là jeune fille. Il restait là, silencieux. Lentement, parmi des souvenirs confus de sa conversation avec le professeur, des manières d’être de la jeune fille, de l’enivrante familiarité de sa soudaine pression de main, il lui venait une lueur d’espoir. L’autre homme était mort. Alors... Folie, certes; mais il ne s’en pouvait délivrer. Il avait écouté cet insupportable brouillon tout organiser, cependant que les autres, autour de lui, l’approuvaient, sous le charme de ce roman, que, lui, il savait achevé par la mort. Il avait écouté, ironique et silencieux. Il avait vu une lueur d’espoir. L’occasion l’avait tenté. Il n’avait qu’à rester là sans rien dire. Cela et rien de plus. Qu’était-ce que la vérité au regard de cette passion qui, dans sa pensée, l’avait jeté à ses pieds.

Et maintenant, il n’y pouvait plus rien. La fatalité en avait décidé. De l’air hagard d’un mortel frappé par la foudre divine, Renouard regarda le ciel, immense voile noir poudré d’or, où de grands frissons passaient, comme le souffle impérieux de la vie.

VIII

Enfin un matin, dans l’éclaircie d’un horizon vitreux chargé des masses héraldiques de vapeurs noirâtres, l’île s’éleva peu à peu sur la mer, offrant çà et là des rochers de basalte dénudés, parmi l’épaisse verdure de la végétation. Plus tard, dans le somptueux ruissellement du soleil couchant, Malata se dressa, verte et rose, avant de s’envelopper d’une ombre violette, au déclin de ce jour d’automne. Puis ce fut la nuit. Dans l’air léger, la goélette glissa le long d’une pointe massive et carrée: il faisait tout à fait nuit quand on cargua les voiles, et que les ancres mordirent les fonds sablonneux à l’extrémité de la falaise, car il était dangereux d’essayer d’entrer dans la petite baie envahie par les sables. Après le dernier battement solennel de la grande voile, le murmure des voix de la famille Moorsom s’éleva, frêle dans la paisible obscurité.

Ils étaient tous assis à l’arrière sur des fauteuils d’osier mais personne ne bougea. De bonne heure, ce jour-là, quand on vit que le vent tombait, Renouard, alléguant son insuffisante installation de garçon, avait conseillé aux dames de ne pas débarquer au milieu de la nuit. Quand on eut mouillé dans la baie, il s’avança, l’air gêné (une gêne singulière avait d’ailleurs régné entre lui et ses invités durant toute la traversée), et il renouvela ses arguments. Personne à terre n’imaginerait qu’il ramenait des invités; personne ne penserait à venir à leur rencontre. Il n’y avait qu’un vieux canot dans la plantation et débarquer dans les canots de la goélette ne serait guère commode dans cette obscurité. On risquait de s’échouer sur un bas-fond. Il valait mieux passer la nuit à bord.

On n’y fit pas d’objections. Le professeur qui fumait sa pipe, étendu sur une chaise longue et confortablement enveloppé d’un manteau boutonné par dessus ses vêtements de tropique, fut le premier à dire:

--Cela me paraît un excellent conseil!

Miss Moorsom, près de lui, approuva d’un long silence. Puis, d’une voix qui semblait sortir d’un rêve:

--Ainsi, voilà Malata, je me suis souvent demandé...

Renouard frissonna. Elle s’était demandé. Malata! c’était lui-même. Lui et Malata ne faisaient qu’un, et elle s’était demandé, elle s’était...

La sœur du professeur se pencha vers Renouard. Durant la traversée, on n’avait pas une seule fois, à bord de la goélette, fait allusion à cet homme, à cet homme retrouvé. Cette réticence était pour beaucoup dans la contrainte générale. La vieille dame n’avait certainement pas eu un transport de joie à la nouvelle que l’on avait découvert Arthur, pauvre Arthur, sans argent, sans avenir. Mais elle s’était sentie émue par le romanesque de la situation.

--N’est-ce pas extraordinaire, murmura-t-elle en surgissant avec son châle blanc, de penser que ce pauvre Arthur dort là, si près de notre exquise Félicia, et ne se doute pas de l’immense joie que demain lui réserve.

On sentait tant d’affectation dans le discours de la vieille dame en cire qu’il laissa Renouard insensible. Ce ne fut que la seule angoisse de son cœur qui lui fit murmurer d’une voix sombre:

--Personne au monde ne sait ce que demain lui réserve!

La vieille dame eut un frisson comme s’il lui avait dit une impolitesse. Quelle remarque brutale! au lieu d’une parole aimable et de circonstance. A bord, où elle ne le voyait jamais en habit de soirée, la ressemblance de Renouard avec un fils de duc lui paraissait bien moins frappante. Rien ne lui restait que... ah! cet air bohème. Elle se leva avec ostentation.

--Il est tard, et puisque nous couchons encore à bord cette nuit, dit-elle... mais cela semble si cruel.

Le professeur se leva en secouant la cendre de sa pipe.

--C’est infiniment plus raisonnable, ma chère Emma, dit-il.

Renouard, derrière la chaise de Miss Moorsom, attendait.

Elle se leva lentement, fit un pas, s’arrêta pour regarder le rivage. La masse sombre et confuse de l’île cachait les étoiles, semblable à un nuage d’orage qui aurait effleuré le ciel et l’eau, prêt à éclater en flammes et en tonnerre.

--Ainsi, c’est cela Malata, répéta-t-elle, songeuse, en s’avançant vers la porte de la cabine. Le manteau clair jeté sur ses épaules, son visage d’ivoire (car le seul éclat que la nuit avait éteint était celui de ses cheveux) la faisaient ressembler à une étincelante créature de rêve, murmurant des paroles profondes et pénétrantes. Elle disparut sans un mot ni un signe, laissant Renouard remué jusqu’aux moelles du murmure de ses paroles, qui semblaient sortir de son corps comme la résonnance mystérieuse d’un délicieux instrument.

Il resta là complètement immobile. Quelle impression furtive avait donné à sa voix cet étrange accent? Il n’osait répondre à cette question. Mais il lui fallait répondre à ce qu’exigeait la situation. Le moment de l’aveu était-il arrivé? A cette seule pensée, le sang se figeait dans ses veines.

On aurait dit que tous ces gens avaient on ne sait quel pressentiment. Pendant les taciturnes journées de la traversée, il avait remarqué leur réserve, même entre eux. Le professeur, maussade, fumait sa pipe dans les endroits les plus écartés. Plus d’une fois, Renouard avait rencontré le regard de Miss Moorsom fixé sur lui avec une expression grave et singulière. Il s’imagina qu’elle évitait tout occasion de lui parler. La vieille dame semblait nourrir, elle aussi, on ne sait quel mécontentement. Et maintenant, qu’allait-il faire?

Les lumières du pont s’étaient éteintes, les unes après les autres. La goélette dormait.

Une heure environ après que Miss Moorsom se fut éloignée sans un mot ni un signe, Renouard sauta hors du hamac qu’il avait fait pendre sous la tente du pont (car il avait donné à ses invités toute la place dont il disposait). Il se leva d’un bond, retroussa son pyjama au-dessus du genou et se glissa à l’avant, sans être vu de l’unique Canaque de garde à l’ancre. Son torse blanc, nu comme celui d’un athlète, brilla, semblable à un fantôme parmi l’ombre épaisse qui régnait sur le pont. A l’insu de tous, il sortit du navire le long du beaupré, se glissa le long de la chaîne et, saisissant à deux mains le harpon, se laissa aller sans bruit dans la mer.

Il s’éloigna, aussi silencieux qu’un poisson, et nagea hardiment vers la terre, soutenu, embrassé par l’eau tiède. La vague voluptueuse et douce le soulevait d’un mouvement lent. Parfois une petite lame venait bruire à son oreille. Il se redressait de temps à autre pour se reposer et régler sa direction. Il prit pied à l’extrémité du jardin qui entourait son bungalow, dans l’absolu silence de l’île. On ne voyait aucune lumière. La plantation semblait dormir aussi profondément que la goélette. Dans le sentier, un petit coquillage craqua sous son pied.