En marge des marées

Part 4

Chapter 43,885 wordsPublic domain

Aussi posée que ses mouvements ou ses attitudes, la voix de la jeune fille l’enchantait. Il avait toujours été un homme d’allures tranquilles, mais cette fascination qui s’exerçait sur lui l’avait transformé au point qu’il lui fallait maintenant de terribles efforts pour conserver son calme habituel. Quand il la quittait pour retourner à bord de sa goélette, il se sentait secoué, épuisé, brisé, comme si on l’eût mis à la plus exquise des tortures. Quand il la voyait s’approcher, il avait toujours un moment d’hallucination. Elle lui semblait une impalpable beauté faite pour l’invisible musique, pour les ombres de l’amour, pour le murmure des eaux. Au bout d’un moment, car il ne pouvait pas éternellement baisser les yeux, il ramassait tout son courage, et il la regardait. Un éclair étincelait dans la sombre clarté des yeux de la jeune femme, et lorsqu’elle les tournait vers lui, ils lui semblaient donner à la vie tout entière une signification nouvelle. Il se persuadait qu’un autre homme, avant de sombrer dans la folie apaisante, aurait vu réduire en cendres son esprit à des feux d’un tel éclat. Il ne se flattait pas d’une pareille chance; son esprit avait su traverser, indemne, la fournaise des soleils et des déserts embrasés, les colères flambantes dressées devant la faiblesse des hommes et la tenace cruauté de l’impitoyable nature.

N’étant pas fou, il lui fallait se tenir sans cesse sur ses gardes, pour ne pas se laisser aller à des silences chargés d’adoration, ou à des accès de paroles violentes. Il lui fallait surveiller ses yeux, ses gestes, les muscles de son visage. Leurs entretiens étaient tels qu’on le pouvait attendre d’eux; elle, une jeune fille sortie tout justement de l’épais crépuscule de quatre millions d’êtres et de la vie artificielle de plusieurs saisons à Londres; lui, l’homme des tâches précises, des actions conquérantes, habitué aux vastes horizons, évitant, jusque dans ses délassements même, ces agglomérations où l’on diminue sa valeur à ses propres yeux. Ils n’avaient à leur service la petite monnaie des conversations. Il leur fallait se servir d’idées générales; ils les échangeaient sans grande originalité. Ce n’était guère un commerce sérieux. Peut-être n’avait-elle pas beaucoup de ressources à cet égard. Rien de remarquable ne venait d’elle. On ne pouvait pas dire que, de son contact avec le monde extérieur, elle eût reçu des impressions vraiment personnelles et différentes de celles qu’éprouvent les autres femmes. Sa séduction venait de sa sérénité, de ses attitudes graves, d’un irrésistible rayonnement féminin. Il ne savait pas ce qui pouvait se cacher derrière ce front d’ivoire si splendidement façonné, si glorieusement couronné; il lui était impossible de dire quels étaient ses sentiments et ses pensées. Ses réponses étaient toujours précédées d’un court silence, pendant lequel il restait suspendu à ses lèvres. Il se sentait en présence d’un être mystérieux en qui parlait une voix inouïe, comme une voix d’oracle qui communique au cœur une inquiétude infinie.

Il se satisfaisait pourtant de rester assis là, en silence, les dents serrées, dévoré de jalousie; et nul n’aurait pu deviner que son attitude, pleine de déférence à l’égard de ces vieilles gens, dissimulait le suprême effort de sa volonté stoïque, que la terrible surveillance de ses secrètes tortures l’occupait tout entier, pour que la force ne vînt pas à lui manquer. Comme jadis au cours de ses luttes avec les forces de la nature, il pouvait trouver en soi-même tous les courages, excepté celui de fuir le danger.

C’était probablement la rareté même des sujets de conversation qui faisait que Miss Moorsom l’engageait si souvent à lui parler de sa propre existence. Il ne s’y refusait pas; il était affranchi de cette vanité timide et exacerbée qui fait se crisper si souvent les lèvres des hommes vains et glorieux.

Tout en regardant la pointe de son soulier, et en retenant sa voix, il lui parlait en pensant qu’un moment viendrait, bientôt, où elle se lasserait de lui prêter même son inattention. Et lorsque son regard glissait vers elle, elle lui apparaissait éclatante et parfaite, le regard vague, perdu en une immobilité mélancolique, et la tête penchée, semblable à quelque Vénus tragique qui surgissait devant lui, non pas de l’écume de la mer, mais de l’infini lointain, confus et mystérieux de l’innombrable humanité.

V

Un après-midi, en arrivant sur la terrasse, Renouard n’y trouva personne. Ce lui fut à la fois une déception mélancolique et un amer soulagement.

La chaleur était intense, l’air calme. Les hautes fenêtres de la maison restaient grandes ouvertes. A l’extrémité de la terrasse, des chaises groupées autour d’une table à ouvrage donnaient la sensation d’invisibles occupants, d’un conciliabule de fantômes. Renouard regarda ces chaises avec une sorte de terreur. Un bruit de voix, léger, furtif, qui venait d’une pièce voisine, augmentait encore l’illusion et fit s’arrêter le visiteur hésitant. Il s’accouda à la balustrade de pierre, auprès d’un grand vase où s’épanouissait une étrange plante tropicale.

C’est là que le trouva le professeur Moorsom qui revenait du jardin, un livre sous le bras et s’abritant d’une ombrelle blanche. Fermant son ombrelle, le philosophe vint s’accouder près du jeune homme en lui faisant remarquer combien la chaleur augmentait à cette saison. Le planteur en convint et changea un peu de place; après un court silence, le philosophe lui posa à brûle-pourpoint une question, qui, comme un coup sur la tête, le priva momentanément de la parole et même de la pensée, et qui, plus douloureusement encore, le laissa tout frissonnant, appréhendant non pas la mort, mais un éternel tourment. Ç’avaient été pourtant des paroles bien naturelles.

--Il faut tout de même en sortir. Nous ne pouvons pas rester éternellement dans cette attente. Dites-moi votre sentiment sur nos chances de succès.

Renouard, interdit, eut un faible sourire. Le professeur déclara d’un ton plaisant qu’il avait hâte de poursuivre son voyage autour du monde et d’en avoir fini. On ne pouvait pas rester indéfiniment chez ces excellents Dunster. En outre, il y avait les conférences qu’il s’était engagé à faire à Paris. C’était là une question sérieuse.

Ces conférences du professeur Moorsom étaient un événement européen et Renouard ignorait que des auditoires brillants devaient y courir en foule. Tout ce qu’il lui était possible de démêler était le trouble que cette annonce lui causait. La menace de la séparation lui tomba sur la tête comme un coup de foudre. Il sentit tout l’absurde de son émotion. N’avait-il pas vécu sous les nuages, tous ces temps derniers? Le professeur, les coudes écartés, regardait le jardin, tout en continuant à soulager son esprit. Assurément sa fille assumait la direction du département «sentiment» et elle rencontrait, pour l’y aider, de nombreuses bonnes volontés. Mais, lui, il fallait bien qu’il s’occupât du côté pratique de la vie, et sans le secours de personne.

--Je n’hésite pas à vous confier ce souci, car je vous sais plein de sympathie pour nous, et en même temps je vous sais désintéressé de toutes ces sublimités que Dieu confonde.

--Que voulez-vous dire? murmura Renouard.

--Je veux dire que vous êtes capable de juger de tout cela avec calme. L’atmosphère, ici est tout simplement détestable. Tout ce monde se laisse conduire par le sentiment. Votre opinion circonspecte pourrait peut-être influencer...

--Vous voudriez que Miss Moorsom abandonnât son idée?

Le professeur se tourna vers le jeune homme, et le regardant avec tristesse:

--Dieu seul sait, dit-il, ce que je veux et ce que je ne veux pas.

Renouard, le dos appuyé à la balustrade, les bras croisés, semblait méditer profondément. Son visage s’abritait un peu sous le chapeau à larges bords; son nez droit qui prolongeait la ligne du front, ses yeux profondément enfoncés dans les orbites, son menton saillant faisaient ressembler son profil à l’un de ceux qu’on voit parmi les bronzes des musées, un profil pur, sous un casque ornementé et qui rappelait vaguement une tête de Minerve.

--C’est bien le moment le plus agaçant de toute ma vie, s’écria le professeur avec une sorte d’irritation.

--Sûrement cet homme en vaut la peine, murmura Renouard, saisi d’un mouvement de jalousie qui le traversa comme un coup de couteau qu’il se serait donné à lui-même. Soit qu’il fût énervé par la chaleur, ou qu’il donnât libre cours à une irritation accumulée, le professeur eut un élan de franchise.

--Il a commencé par être un petit garçon fort ordinaire, dit-il. Il est devenu par la suite un jeune homme doué, mais sans objet, et je le soupçonne de n’avoir jamais essayé de comprendre quoi que ce soit. Ma fille le connaissait depuis son enfance. Je suis un homme très occupé, et je dois dire que leur engagement m’a pris à l’improviste. J’aurais aimé voir à leur décision des causes plus naïves, mais la simplicité n’était pas de mode dans leur milieu. Au point de vue pratique, il semble avoir été un véritable enfant. On me corne maintenant aux oreilles qu’il a été la victime de sa noble confiance dans l’honnêteté de ses semblables. Pour ma part, je vous dirai que, dès le commencement de l’affaire, j’ai eu des doutes sur sa culpabilité. Malheureusement, ma fille n’en avait pas, et nous assistons maintenant à la réaction. Non! pour être profondément malhonnête, il faut être vraiment pauvre. Tout cela n’a été que la conséquence d’une nature sophistiquée: c’est un simple compliqué. Il a eu, à la vérité, un terrible réveil.

C’est ainsi que le professeur Moorsom fit entendre à son «jeune ami» ses sentiments à l’égard de cet homme disparu dont il était évident qu’il ne souhaitait pas le retour. Peut-être la chaleur inaccoutumée de la saison lui faisait-elle souhaiter les frais espaces du Pacifique, la brise de l’Océan, un pont encombré de chaises-longues, sur un bateau naviguant vers la Côte de Californie. Mais le philosophe n’apparut à Renouard que comme le plus déloyal des pères. Il en demeura stupéfait; pourtant il n’était pas au bout de ses découvertes.

--Il est peut-être mort? ajouta le professeur.

--Pourquoi? On ne meurt pas plus ici qu’en Europe; s’il était en Italie, par exemple, cette idée ne vous viendrait sûrement pas.

--Oui, supposons qu’il ait subi une sorte de désagrégation morale. Vous savez, ce n’était pas une bien forte personnalité, répliqua le professeur. Et, après tout, c’est l’avenir de ma fille qui est en jeu.

Renouard songeait que l’amour d’une femme pareille était capable de guérir un être complètement brisé, de tirer un homme de sa tombe. Il y pensait avec un désespoir intérieur qui, presque autant que son étonnement, fut la raison du silence qui suivit. Il parvint tout de même à émettre une phrase généreuse.

--Oh! nous ne devons pas même supposer...

Mais le professeur l’arrêta d’un geste, et d’un accent plus triste encore:

--Que c’est bon d’être jeune! Vous avez été un homme d’action et naturellement vous croyez au succès, mais moi, j’ai trop longtemps regardé la vie pour ne pas me méfier de ses surprises. L’âge, voyez-vous, l’âge!... Vous me voyez plein de doutes et d’hésitations, _spe lentus, timidus futuri_.

Il fit signe à Renouard de ne pas l’interrompre et, baissant la voix, dans la crainte d’être entendu, même là, dans la solitude de cette terrasse.

--Et le pire est que je ne suis même pas sûr, ajouta-t-il, que ce pèlerinage sentimental soit sincère. Oui, je doute de ma propre enfant. Il est vrai que c’est une femme...

Renouard surprit avec horreur un accent de rancune dans la voix du professeur, comme si jamais le vieillard n’avait pardonné à sa fille de n’être pas morte à la place de son fils. Le philosophe vit le regard pétrifié du jeune homme:

--Ah! vous ne comprenez pas. Elle est intelligente, elle a l’esprit ouvert, elle est sympathique et charmante, bien sûr. Mais vous ne savez pas ce que c’est que de n’avoir vécu, respiré et même triomphé qu’au milieu du tourbillon et de l’écume de la vie, l’écume étincelante. Là les pensées, les sentiments, les opinions, les affections, les actions même ne sont plus rien que de l’agitation dans le vide pour divertir la vie, une sorte de débauche supérieure, énervante et fatigante, dénuée de sens et privée de but. Ma fille est la créature de ce milieu-là, et je me demande si elle obéit au malaise d’un instinct qui cherche à se satisfaire, si c’est la révulsion d’un sentiment, ou bien si elle ne fait qu’amuser son cœur d’imaginations romanesques. Tout est possible, sauf la sincérité, cette sincérité que peut seule connaître l’humanité vraie et qui lutte. Il n’est pas possible qu’une femme supporte ce genre d’existence où les femmes font la loi, et qu’elle reste complètement sincère, qu’elle demeure un être humain, tout simplement... Ah! voici que l’on sort.

Il s’écarta d’un pas, et détournant la tête:

--Ma foi, je vous serais infiniment obligé si vous pouviez jeter un peu d’eau froide... Et devant le geste de vague effroi esquissé par le jeune homme, il ajouta:

--Ne craignez rien, vous ne risquez pas d’éteindre un feu sacré.

--Je vous avouerai que je n’en parle jamais à Miss Moorsom, et si vous, son père!...

--J’aime votre naïveté, soupira le professeur. Un père est seulement quelqu’un de quotidien, d’ordinaire, de trop connu. D’ailleurs ma fille ne peut que se défier tout naturellement de moi. N’appartenons-nous pas au même milieu? Tandis que vous, vous jouissez du prestige de l’inconnu. Et puis vous avez prouvé que vous étiez une force.

Le professeur, suivi de Renouard, rejoignit le cercle des invités réunis à l’extrémité de la terrasse, autour d’une table de thé; trois têtes blanches et la merveilleuse vision de cette splendeur féminine dont la vue avait le pouvoir d’agiter le cœur de Renouard du rappel de sa condition mortelle.

Il fit en sorte de ne pas se placer près de Miss Moorsom. La conversation languissait. Sans qu’on y prît garde, il contempla cette femme si merveilleuse que des siècles semblaient s’étendre entre eux deux. Il se sentait oppressé et vaincu à la pensée de ce qu’elle pourrait donner à un homme qui serait vraiment une force. Quel merveilleux combat avec cette amazone! Et quel noble fardeau, pour la force victorieuse!

L’excellente Mme Dunster servait le thé, regardant avec intérêt, de temps à autre, la jeune fille. Ayant mangé une tomate crue, et bu un verre de lait (habitude qu’il avait gardée du temps où il vivait à la campagne, bien avant de s’être occupé de politique, alors que sur ses premières exploitations il démontra la possibilité de faire croître du blé dans des terrains en apparence assez stériles pour décourager même des magiciens), le vieil homme d’État lissa sa barbe blanche et frappant légèrement le genou de Renouard de sa main ridée:

--Vous devriez revenir ce soir dîner avec nous tranquillement.

Il aimait ce jeune homme, un pionnier, lui aussi, à plus d’un titre. Mme Dunster ajouta:

--Venez donc, ce sera très intime. Je ne sais même pas si Willie sera là pour dîner.

Renouard marmotta des remerciements; et quitta la terrasse pour se rendre à bord de la goélette. Il était encore à la porte du salon qu’il entendit la forte voix du vieux Dunster déclarer sur un ton d’oracle:

--Ce sera notre «leader», un de ces jours... Comme moi...

Renouard laissa retomber derrière lui la légère tenture de la porte. La voix du professeur Moorsom disait:

--On m’a dit qu’il s’était fait des ennemis de presque tous ceux qui ont eu affaire à lui.

--Cela, ce n’est rien; il a fait ce qu’il a voulu faire, son œuvre, comme moi.

--On dit qu’il n’a jamais pris garde à ce que cela coûtait, pas même aux existences.

Le planteur comprit qu’on parlait de lui; mais avant qu’il eût eu le temps de s’éloigner, Mme Dunster intervint doucement:

--Ne vous laissez pas influencer par ce que le monde dit de lui. Ce sont des envieux.

Il entendit alors la voix de Miss Moorsom répondre à la vieille dame:

--Oh! on ne me trompe pas facilement. J’ose dire que je possède l’instinct de la vérité.

Il s’éloigna de cette maison, le cœur plein d’effroi.

VI

Une fois à bord de la goélette, couché sur le divan et les poings sur les yeux, Renouard décida qu’il ne retournerait pas dîner dans cette maison. Il le décida au moins vingt fois. L’idée qu’il n’avait qu’à monter sur le pont et à commander tranquillement: «Parez le cabestan» pour que la goélette reprenant vie fût le lendemain à trente lieues de là, en mer, trompait sa volonté. Rien de plus facile. Et cependant ce jeune homme à qui son audace intrépide avait fait tant d’ennemis, cet inflexible chef de deux expéditions brillantes et tragiques, reculait devant un acte de farouche énergie et commençait à se chercher des excuses.

Non, vraiment, reculer comme un lâche qui se coupe la gorge n’était pas digne de lui! Il acheva de s’habiller et regarda dédaigneusement dans le miroir son impassible visage.

Pendant le trajet en canot, il se rappela tout à coup la sauvage beauté d’une cascade à Menado, alors qu’il était encore petit garçon, il y avait bien longtemps. Une légende racontait qu’un gouverneur des Indes hollandaises en tournée officielle s’était suicidé en s’y précipitant. On supposa qu’une maladie incurable l’avait dégoûté de la vie. Mais y avait-il jamais eu au monde un fléau semblable à celui qui le hantait et qui, tout en vous rattachant à la vie, vous torturait jusqu’à la mort.

Le dîner fut des plus calmes. Willie, que l’on avait attendu vainement une demi-heure, ne vint pas, et sa chaise demeura vide auprès de Miss Moorsom. Renouard avait pour voisine la sœur du professeur; elle avait revêtu une robe de soirée, fort élégante et qui convenait à son âge. Cette vieille dame, dans son étonnante conservation, rappelait à Renouard ces fleurs en cire que l’on garde sous des globes. Elle ne portait aucune trace de cette poussière que laissent les batailles de la vie. De jour, le planteur ne lui plaisait guère; elle trouvait que son costume blanc et son large chapeau lui donnaient un air bohème tout à fait incorrect pour rendre visite à des dames. Mais en habit de soirée, élégant et svelte, la voix agréable et légèrement voilée, il faisait chaque fois sa conquête. Il aurait pu tout aussi bien être quelqu’un de distingué, le fils d’un duc par exemple. Cédant à ce charme, et aussi, peut-être, parce que son frère lui en avait donné le conseil, elle tenta d’ouvrir son cœur à Renouard qui, pour le moment, était occupé à contempler la nièce, de l’autre côté de la table, de toute la force de son âme. La vieille dame lui parla en toute franchise, exactement comme si cette misérable enveloppe mortelle où ne vivait qu’un amour sans espoir eût été vraiment un fils de duc.

Renouard, distrait, ne percevait que des bribes de cette conversation, jusqu’à ce que la confidence finale éclatât...

--J’aimerais connaître votre opinion. Regardez-la, si charmante, admirée de tous, ce serait trop triste. Nous espérions tous qu’elle ferait un beau mariage, avec quelqu’un de riche et de haut placé; qu’elle aurait une maison à Londres et une à la campagne, et qu’elle nous y recevrait magnifiquement. Elle est si admirablement faite pour cela. Elle a une foule d’amis distingués. Et voici qu’au lieu de... Ah! si vous saviez comme mon cœur en souffre.

Son murmure distingué, quoique anxieux, fut couvert par la voix du professeur qui discutait au bout de la table, avec son vénérable disciple, sur l’Impermanence du Mesurable. Cela aurait pu faire la matière d’un nouveau livre à succès de philosophie moorsomienne. A la fois patriarcal et ravi, le vieux Dunster se penchait en avant, les yeux brillants de jeunesse, deux plaques rouges à la racine de sa barbe blanche, et Renouard qui examinait cette agitation sénile se rappela les mots tombés des lèvres subtiles du professeur. Il s’en appliqua le sarcasme, il vit leur vérité démontrée par cet homme que l’on amusait ainsi au bord de sa tombe. Oui, une débauche intellectuelle parmi la simple écume de l’existence; écume et mensonge.

Placée du même côté de la table, Miss Moorsom ne regarda pas une seule fois son père. Toute sa grâce semblait figée: ses lèvres rouges ne s’entr’ouvraient pas; une faible teinte rosée animait son visage éclatant; ses yeux noirs brûlaient immobiles, et des rayons de lumière reflétés par ses cheveux cuivrés se fixaient dans l’ondulation de sa chevelure.

Renouard se vit renversant la table, brisant les verres et la porcelaine, piétinant les fruits et les fleurs, et la saisissant dans ses bras, l’emportant parmi le tumulte et les cris, silencieuse et effrayée, jusqu’en quelque profonde retraite, comme à l’âge des cavernes. Les convives se levèrent tout à coup: Renouard en fit autant, mais il se sentit chancelant, sans souffle.

Sur la terrasse, le philosophe, ayant allumé un cigare, prit cordialement le bras de son «cher et jeune ami». Renouard, maintenant, le considérait avec la plus profonde méfiance. Mais le grand homme semblait avoir une véritable sympathie pour son jeune ami, une de ces mystérieuses sympathies que n’arrêtent ni les différences d’âge, ni celles de la position: dans le cas du philosophe cela pouvait s’expliquer par le fait que la philosophie est impuissante à remédier aux difficultés de la vie pratique.

Après avoir parlé de choses et d’autres, le professeur se prit à dire:

--Le saviez-vous? Le fils que j’ai perdu était dans le même collège que vous. Je suis certain que, s’il avait vécu et que vous vous fussiez rencontrés, vous vous seriez compris. Lui aussi, il avait le goût de l’action.

Il soupira, puis, secouant cette mélancolie, il montra d’un geste la partie ombragée de la terrasse où la robe de sa fille faisait une tache de lumière.

--Je désirerais vraiment, dit-il, que vous laissiez tomber par là quelques paroles raisonnables et décourageantes.

Renouard joua l’étonnement, se dégagea du plus perfide des hommes et se reculant:

--Sérieusement, vous vous moquez de moi, mon cher Maître, dit-il avec un rire grave qui était en réalité un cri de rage.

--Mon cher et jeune ami, il n’y a pas lieu de plaisanter. Vous ne semblez pas comprendre le prestige que vous possédez, ajouta-t-il en s’avançant vers les chaises.

«Farceur, pensa Renouard, en le regardant s’éloigner, de la place qu’il n’avait pas quittée. Et pourtant... et pourtant, si c’était vrai!»

Il s’avança alors vers Miss Moorsom. Elle était assise à la même place qu’à leur première rencontre; cette fois, ce fut elle qui le regarda s’avancer, mais ce jour-là, la plupart des fenêtres n’étaient pas éclairées. Il faisait noir. Elle lui apparut lumineuse dans sa robe claire, figure sans forme, visage sans traits, attendant son approche, jusqu’à ce qu’il se fût assis près d’elle et qu’ils eussent échangé des mots insignifiants.

Graduellement elle sortait de l’ombre, comme la peinture même du charme, fascinante et mystérieuse clarté sur ce fond obscur. Quelque chose de presque imperceptible dans son attitude, dans les modulations de sa voix trahissait la détente d’un orgueil calme et inconscient dont elle s’enveloppait d’ordinaire comme d’un manteau.

Sensible comme un esclave attentif aux moindres changements d’humeur de son maître, Renouard se sentit envahir d’une infinie tendresse devant cette subtile abdication de sa grâce. Il réprima le désir de la saisir, de la mener vers le jardin, sous les grands arbres, et de se jeter à ses pieds en lui murmurant des mots d’amour. Son émotion était si forte qu’il dut tousser légèrement, et ne sachant quoi lui dire, il commença à lui parler de sa mère et de ses sœurs. Toute la famille devait aller vivre à Londres, au moins pendant quelque temps.

--J’espère que vous irez les voir et que vous leur parlerez un peu de moi, de ce que vous aurez vu, dit-il d’une manière pressante.

Comme un homme prêt à quitter la vie, il espérait par ce misérable subterfuge se rappeler plus longtemps à sa mémoire.