En marge des marées

Part 3

Chapter 33,784 wordsPublic domain

Renouard s’était levé, et restait debout, le cœur battant, étrangement agité par cette histoire, dépouillée pourtant de tout éclat par la nature parfaitement prosaïque du narrateur. Le journaliste ajouta: «On m’a demandé d’aider à la recherche.»

Là-dessus Renouard marmotta quelque chose comme une formule d’excuse à propos d’un rendez-vous pris, et il sortit. La netteté foncière de son esprit ne pouvait le défendre d’une sensation de jalousie croissante. Il pensait qu’évidemment ce n’était pas un homme de ce genre-là qui pouvait être digne du fidèle attachement d’une semblable jeune fille. Mais il avait assez vécu pour savoir que les actes, les vues et les idées d’un homme ne sont pas nécessairement à la hauteur de son caractère; et pénétré d’une émotion délicate, par égard pour cette splendide créature, il s’efforça d’imaginer un homme pourvu d’une rare supériorité morale, de dons extérieurs et d’une extraordinaire séduction. Ce fut en vain. Au sortir de longs mois de solitude et plusieurs jours passés en mer, la beauté de la jeune fille se présentait à lui, invincible dans sa splendeur, à moins que ce ne fût par sa propre faiblesse. Il était plus aisé de croire à une telle faiblesse que de supposer à cet homme des qualités susceptibles de le rendre digne d’elle. Plus aisé, et moins humiliant. La faiblesse peut être généreuse, et chez une pareille femme elle ne pouvait être que généreuse, tandis que de l’imaginer subjuguée par quelqu’un de commun, cela c’était intolérable.

La force même de l’impression physique qu’il avait reçue de Miss Moorsom (de semblables impressions sont les sources véritables des mouvements les plus profonds de notre âme) lui rendait cette idée inconcevable. Le prince charmant n’a jamais vécu hors des contes de fée; il ne vit pas dans le domaine du Monde et de la Monnaie et au surplus en y trébuchant. De la générosité, c’était assurément cela. Oui, c’était sa générosité. Mais cette générosité était à la fois royale dans sa splendeur et presque absurde dans sa prodigalité, ou peut-être divine.

Le soir, à bord de sa goélette, assis sur le bastingage, les bras croisés et les yeux fixés sur le pont, le planteur se laissa environner par la nuit, plongé dans une méditation sur le mécanisme des sentiments et les sources de la passion. Et tout le temps il lui sembla que la jeune fille était réellement présente. Son impression avait été si pénétrante qu’au milieu de la nuit, réveillé en sursaut, les yeux hagards dans l’obscurité de sa cabine, il n’évoqua pas l’image de la jeune fille, mais il en respira le discret parfum; et il aurait pu jurer qu’il avait été réveillé par le léger froissement de sa robe. Il se redressa quelque temps dans la nuit, en proie non pas à de l’agitation, mais au contraire à une sorte d’oppression née du sentiment qu’il venait de lui arriver quelque chose qui ne pourrait plus s’effacer.

III

Il vint flâner, l’après-midi, dans le bureau du rédacteur, traînant avec une feinte nonchalance le poids de cet irrémédiable dont il s’était senti accablé pendant la nuit, ce sentiment d’une chose qu’il ne pouvait plus empêcher.

Son ami lui annonça aussitôt, d’un ton protecteur, qu’il avait fait, la veille au soir, la connaissance de la famille Moorsom, chez les Dunster. Dîner très simple, il n’y avait personne, ce qui valait mieux pour l’affaire en question.

--Mais dites-moi donc...

Renouard, les mains crispées au dossier d’une chaise, fixa sur son ami un regard vague.

--Sapristi, mais c’est une fille étonnante, s’écria le journaliste... Pourquoi diable allez-vous vous asseoir sur cette chaise qui n’est pas du tout confortable?

--Je n’allais pas m’y asseoir.

Et Renouard alla lentement à la fenêtre, satisfait d’avoir pu trouver assez d’empire sur lui-même pour lâcher immédiatement la chaise plutôt que de la soulever et d’en assommer le rédacteur.

--Willie n’a pas cessé de la contempler, des larmes plein les gros yeux. Vous auriez dû le voir s’incliner sentimentalement vers elle tout le temps du dîner.

--Assez, dit Renouard d’un ton si angoissé que son ami se retourna, mais ne put lui voir que le dos.

--Vous poussez vraiment trop loin votre antipathie pour le jeune Dunster, c’est positivement morbide, dit-il doucement. Tout le monde ne peut pas être beau après trente ans... J’ai pu parler un peu avec le professeur, de vous surtout. Il m’a paru très intéressé par vos tentatives; cela le distrait un peu du sujet principal. Miss Moorsom n’a pas semblé fâchée que je vous aie mis dans la confidence. Notre ami Willie m’a également approuvé. Le vieux Dunster, avec sa longue barbe blanche, avait l’air de donner sa bénédiction. Tout ce monde semblait avoir une haute opinion de vous, simplement parce que je leur ai dit que vous aviez mené toutes sortes d’existences avant de venir vous fixer sur cette plantation. Ils voudraient avoir votre opinion. Quelle occupation, à votre avis, M. Arthur a-t-il bien pu trouver ici?

--Quelque chose de facile, grommela Renouard sans desserrer les dents.

--Sportsman, athlète? Ne soyez pas trop dur pour ce pauvre diable. Peut-être galope-t-il par des pâturages, peut-être conduit-il des troupeaux ou chemine-t-il en cherchant un emploi quelque part au diable, peut-être prospecte-t-il en ce moment dans le désert.

--Ou bien couché ivre-mort devant une auberge, sur la grand route. La journée est assez avancée pour cela.

Machinalement le rédacteur leva les yeux; la pendule marquait cinq heures moins le quart:

--Il est tard, en effet, mais ce n’est pas une raison pour que notre homme en soit là. Peut-être navigue-t-il dans le Pacifique occidental, peut-être même sur une goélette de boucanier. Quoique je ne voie pas bien à quel titre. Pourtant...

--Peut-être passe-t-il en ce moment sous cette fenêtre.

--Pas lui..., mais j’aimerais bien que vous sortiez un peu de cette fenêtre pour qu’on puisse au moins vous voir la figure. Je déteste parler à quelqu’un qui me tourne le dos. Vous êtes là à grommeler tout seul comme un ermite sur une grève. Je vais vous dire ce qu’il y a, Geoffrey. Eh! bien, vous n’aimez pas l’humanité.

--Je ne gagne pas non plus ma vie à parler des affaires de l’humanité, répliqua Renouard.

Il vint cependant s’asseoir docilement dans un fauteuil.

--Qui vous prouve que votre homme ne se promène pas en ce moment dans cette rue? demanda-t-il. Ce n’est pas plus invraisemblable que n’importe laquelle de vos hypothèses.

Radouci par la docilité de Renouard, le journaliste l’examina un instant.

--Eh! bien, je vais vous dire pourquoi. Sachez donc que nous nous sommes mis en campagne. Nous avons télégraphié son signalement à tous les postes de police, dans tout le pays. Et qui plus est, nous sommes maintenant certains qu’il n’est pas venu en ville depuis au moins trois mois. Quant à dire si son absence a été plus longue, cela, pour le moment, nous ne le pouvons pas.

--C’est très curieux.

--C’est très simple. Miss Moorsom lui a écrit ici, poste restante, aussitôt après qu’elle eut essayé de voir le vieux serviteur. Eh! bien, la lettre est toujours là en souffrance. Personne n’est venu la réclamer. Donc cette ville n’est pas la résidence du jeune homme. Personnellement je ne l’ai jamais pensé. Mais il ne peut manquer d’y venir un jour ou l’autre. Et c’est précisément notre principal espoir, qu’il doive venir un jour en ville, tôt ou tard. N’oubliez pas qu’il ignore la mort du vieux serviteur. Il viendra chercher ses lettres. Et alors il trouvera une note récente de Miss Moorsom.

Renouard, silencieux, pensait que tout cela était assez vraisemblable. L’air de lassitude qui assombrissait ses traits énergiques et bronzés, ainsi que son regard rêveur, montrait assez le profond ennui que lui causait cette conversation. Le journaliste n’y voulut voir que la preuve plus évidente encore de son immoral détachement à l’égard de l’humanité, et l’effet de cette solitude malsaine qui lui avait, en fin de compte, desséché le cœur. Tout cela s’accordait à sa théorie habituelle. Il déclara que, tant qu’un homme n’a pas cessé de donner de ses nouvelles, il n’y a pas lieu de le considérer comme perdu. C’était grâce à ce principe qu’on avait pu retrouver mainte et mainte fois des criminels en fuite. Puis, changeant soudain de sujet, il demanda à Renouard s’il y avait longtemps qu’il avait eu des nouvelles des siens et s’ils étaient en bonne santé.

--Oui, merci.

Cela fut dit d’un ton brusque qui interdisait toute familiarité. Il n’aimait pas qu’on lui parlât de sa famille pour laquelle il avait une affection profonde et pleine de remords. Il y avait des années qu’il n’avait vu un seul de ses parents, dont il différait complètement. Dès le matin de son arrivée, il était allé au bureau Dunster et là, dans les casiers dont l’un portait l’indication «Malata», il avait trouvé un petit tas d’enveloppes; quelques-unes lui étaient adressées personnellement; l’une était pour son assistant: le tout aux bons soins de Dunster et Cº. Quand l’occasion se présentait, la maison Dunster faisait suivre ces lettres, soit par un garde-côtes en croisière, soit par un navire de commerce. Pendant les quatre derniers mois, l’occasion ne s’était pas présentée une seule fois.

--Vous comptez rester ici quelque temps? demanda le journaliste, après un assez long silence.

Renouard répondit négligemment qu’il ne voyait vraiment pas de raison pour prolonger indéfiniment son séjour en ville.

--Mais votre santé, votre santé morale, mon cher! reprit le journaliste. Ne serait-ce que pour vous accoutumer à voir des visages dans la rue, sans qu’ils vous frappent à ce point, pour devenir un peu plus sociable. Je pense que vous pouvez bien avoir confiance en votre assistant pour vos affaires. Il y a aussi le mulâtre, le Portugais: il sait ce qu’il y a à faire. A propos, demanda le journaliste en regardant fixement son ami, quel est donc son nom?

--De qui?

--De votre assistant, que vous avez ramassé derrière mon dos?

Renouard eut un mouvement d’impatience:

--Je l’ai rencontré un soir, par hasard, et j’ai pensé qu’il pourrait faire l’affaire aussi bien qu’un autre. Il venait de l’intérieur et ne semblait pas se plaire en ville. Il m’a dit que son nom était Walter. Je ne lui ai pas demandé de preuve, vous savez.

--Je n’ai pas idée que cela marche avec vous.

--Qui vous fait croire cela?

--Je ne sais pas, quelque chose dans vos manières, quand vous en parlez.

--Mes manières? Vraiment! Je ne trouve pas que ce soit un grand sujet de conversation, voilà tout. Pourquoi ne pas parler d’autre chose?

--Bien sûr, vous n’admettrez pas vous être trompé. Ce n’est pas votre genre. Mais j’ai dans l’idée que c’est ainsi.

Renouard se leva pour partir, puis, hésitant, regarda le journaliste assis dans son fauteuil.

--Bizarre, tout cela, dit-il avec le plus grand sérieux, et il se dirigeait vers la porte, quand la voix du rédacteur l’arrêta.

--Savez-vous ce qu’on dit de vous? Qu’il vous est impossible de vous entendre avec quelqu’un que vous ne puissiez pas maltraiter. Avouez tout de même qu’il y a quelque chose de vrai dans ce propos.

--Non, dit Renouard. Vous avez mis cela dans votre journal?

--Non. Je n’en étais pas tout à fait sûr. Mais, par contre, ce que je dirai, ce dont je suis certain; je crois que, quand vous vous êtes attelé à une besogne, vous ne comptez pour rien votre vie ni celle des autres. Cela, ce sera imprimé un de ces jours.

--Comme notice nécrologique, alors? dit Renouard d’un ton négligent.

--Assurément, un jour où l’autre.

--Vous vous croyez donc immortel?

--Non, mon cher, mais la voix de la presse est éternelle, et il lui sera donné de dire que tel était le secret de vos succès dans des entreprises où des gens, qui valaient mieux que vous, si je puis ainsi dire, avaient maintes fois échoué.

--Succès! murmura Renouard en tirant violemment la porte du bureau, sur laquelle les mots: «Bureau de rédaction» semblaient le regarder comme une rangée d’yeux blancs, pendant qu’il descendait l’escalier de ce temple de la publicité.

Renouard ne douta pas que toutes les ressources de la presse eussent été mises au service de l’amour et employées à découvrir l’homme aimé. Il ne souhaitait pas la mort de cet homme. Il y a en nous un fond de solidarité humaine qui ne cède qu’à des provocations répétées; et cet homme ne lui avait rien fait. Mais avant que Renouard eût quitté la maison du vieux Dunster, au cours de la visite qu’il fit cet après-midi même, il s’était découvert le désir de voir cette recherche demeurer infructueuse. Pourtant il ne se flattait pas de la voir échouer. Il lui sembla que le seul parti à prendre ici-bas, pour lui comme pour tout le monde, c’était la résignation. Et il ne pouvait s’empêcher de constater que le professeur Moorsom lui-même en était arrivé à la même conclusion.

Le philosophe s’était montré tout à fait aimable à son égard. C’était un homme d’apparence frêle, de taille moyenne; il laissait voir un visage pensif sous ses cheveux blancs abondants et ondés, des yeux sombres et voilés, des sourcils droits et un regard concentré qui, en se posant sur vous, semblait rêver encore à quelque livre, sourdre des limbes de la méditation. Renouard devina en lui un homme que la constante habitude de l’analyse et de l’observation avait rendu aimable et indulgent, inapte à l’action et plus sensible aux pensées qu’aux faits mêmes de la vie... Avec cela, du ressort, de l’ironie, sans la moindre trace d’amertume d’ailleurs, et des manières si simples qu’elles vous mettaient aussitôt à l’aise. Il avait eu avec lui une longue conversation sur cette terrasse d’où l’on découvrait la ville et le port.

La splendide immobilité de cette baie qui s’étendait sous ses yeux, avec ses éperons gris et ses dentelures étincelantes, aida Renouard à reprendre cette possession de soi qu’il avait senti lui échapper en arrivant sur cette terrasse où il avait éprouvé la plus forte émotion de sa vie, où il avait été assis tout près de Miss Moorsom, le cœur en feu, les oreilles bourdonnantes, l’esprit en désordre. C’était là ce jardin où il s’était senti entouré de ce rayonnant sortilège. Il s’y retrouvait maintenant assis avec le professeur et parlant d’elle. Non loin d’eux, le patriarcal Dunster, dans un fauteuil d’osier, se penchait en avant, bénin et un peu sourd, la main en cornet à son oreille, avec cette innocente avidité de la vieillesse qui se rappelle les ardeurs de la vie.

En proie à une sorte d’appréhension, Renouard attendait la venue de la jeune fille. Et ce sentiment ressemblait à celui d’un homme qui craint le désenchantement bien plutôt que le sortilège.

Il s’était effrayé à tort. Dès qu’il la vit venir de loin, à l’autre extrémité de la terrasse, un frisson le prit jusqu’à la racine des cheveux. A son approche, le pouvoir de la parole, un moment, lui manqua.

Sa tante et Madame Dunster l’accompagnaient. Tout le monde s’assit; un cercle se forma dans lequel Renouard se sentit accueilli avec cordialité; et l’on parla naturellement de la grande recherche qui occupait tous les esprits. On attendait de lui la plus grande discrétion, mais il n’était plus question d’apporter des réticences sur l’objet même du voyage. On ne pouvait parler que des voies et moyens et des dispositions à prendre.

Renouard retrouva toute sa maîtrise de soi, en fixant obstinément son regard à terre, ce qui lui donnait un air de tristesse pensive. Il parvint à conserver à sa voix un ton grave et à mesurer ses paroles à propos du grand sujet en question. Il prit un soin extrême de choisir ses mots pour leur conserver une apparence raisonnable, sans leur donner cependant un sens décourageant. Car il ne voulait pas que cette recherche fût abandonnée, puisqu’alors il la verrait s’éloigner, avec ses deux protecteurs à tête blanche, là-bas, à l’autre bout du monde.

On lui demanda de revenir, de venir souvent, de prendre part aux conciliabules de tous ces gens passionnés par cette entreprise sentimentale d’un manifeste amour. En serrant la main de Miss Moorsom, il leva les yeux, il aurait voulu pouvoir dire quelque chose, mais la voix lui manqua; il se sentit les lèvres scellées. Elle lui rendit son serrement de main, et comme il la quittait, il la vit regarder vaguement au loin, écoutant, semblait-il, une voix familière, cependant qu’un faible sourire effleurait ses lèvres: un sourire qui, sûrement, ne s’adressait pas à lui, et qui était le reflet d’une profonde et impénétrable pensée.

IV

Il retourna à bord de la goélette qui se dressait toute blanche et comme suspendue dans l’atmosphère crépusculaire et le rayonnement cendré du vaste port. Il contraignit ses idées à être aussi sobres, aussi raisonnables, aussi mesurées que l’avaient été ses paroles, dans la crainte d’une véritable débâcle morale. A l’approche de la nuit, il appréhendait l’insomnie et l’infinie tension de cet effort épuisant. Il fallait l’envisager pourtant. Il s’étendit, dans l’obscurité, en soupirant longuement. Il se vit, tout à coup, portant une petite lampe bizarre, reflété au grand miroir d’une chambre, dans un palais abandonné. Dans cette saisissante image de soi-même il reconnut quelqu’un qu’il lui fallait suivre: le guide effrayé de son rêve. Il franchit des galeries sans fin, une succession de salles immenses, d’innombrables portes. Il s’égarait tout à fait, puis soudain retrouvait sa route. Les pièces succédaient aux pièces. A la fin, la lampe s’éteignit et il trébucha contre un objet qui lui parut froid et lourd à porter. La pâle lueur de l’aube lui découvrit que c’était la tête d’une statue. Les cheveux de marbre imitaient la ligne hardie d’un casque et, sur les lèvres, le ciseau du sculpteur avait laissé un sourire énigmatique. Cette tête ressemblait à Miss Moorsom. Tandis qu’il la regardait fixement, la tête devint légère entre ses doigts, diminua peu à peu et tombant en morceaux se réduisit à une poignée de poussière que dispersa le souffle d’un vent si froid que Renouard s’éveilla en sursaut, pris d’un frisson de désespoir, et sauta vivement hors de sa couchette. Il faisait jour réellement. Il s’assit à la table de sa cabine et, se prenant la tête entre les mains, resta longtemps immobile.

Il se mit, avec calme, à analyser son rêve. La lampe qu’il avait vue se rapportait évidemment à la recherche d’un homme, mais en y réfléchissant, il se rappela que l’image vue dans le miroir n’était pas celle du véritable Renouard, mais de quelqu’un d’autre, dont il ne pouvait se rappeler le visage. Dans ce palais désert, il vit la transformation sinistre de ces longs couloirs aux portes nombreuses du grand bâtiment dont le journal occupait le premier étage. Cette tête de marbre avec le visage de Miss Moorsom? Eh! bien? De quel autre visage aurait-il donc pu rêver? Et son teint n’était-il pas plus beau que celui du marbre de Paros, plus pur que celui des anges? Le vent qui avait mis fin à son rêve était la brise du matin, entrant par le hublot et lui effleurant le visage.

Oui, et pourtant toute cette explication rationnelle de la vision fantastique ne faisait que la rendre plus mystérieuse encore et plus étrange. Il y avait de la sorcellerie dans ce rêve. C’était une de ces circonstances qui jettent l’homme hors du domaine d’un ordre établi pour lui et n’en font plus qu’un être en proie à d’obscures suggestions.

Désormais, sans même essayer de s’en défendre, il passa toutes ses après-midis dans cette maison où elle vivait. Il y alla aussi passivement qu’en rêve. Il ne put jamais comprendre comment il en était arrivé à vivre sur ce pied d’intimité chez les Dunster. Était-ce dû à son mérite personnel, ou à ce qu’il était l’inventeur de l’industrie de la soie végétale? Probablement à cette dernière raison, car il se rappelait clairement, aussi clairement que dans un rêve, avoir entendu le vieux Dunster lui dire qu’il serait bientôt chargé d’explorer les districts du Nord, afin d’y trouver des terrains favorables à la culture de la plante. Le vieillard avait hoché la tête d’un air entendu. C’était vraiment aussi absurde qu’un rêve.

Willie serait là ce soir, bien entendu; mais c’était, lui aussi, plutôt un être de cauchemar, virevoltant autour du cercle des chaises, s’agitant en habit de soirée, comme une chauve-souris gigantesque, répugnante et sentimentale. «Il faut en finir une bonne fois, dans le monde entier, avec leurs sacrés cocons», bourdonnait-il de sa voix étouffée. Il montrait d’ailleurs une horreur extrême des insectes de toute espèce.

Un soir, il était arrivé avec une fleur rouge à la boutonnière; rien ne pouvait être plus ridiculement fantastique. Un jour, il avait dit à Renouard:

--Il vous appartient de modifier l’histoire de notre pays, car les conditions économiques font l’histoire des nations, oh! combien!

Il s’était retourné alors vers Miss Moorsom, comme pour obtenir son approbation, en baissant vers elle son nez en spatule et en la regardant avec un regard attendri, de ses yeux abrités sous d’absurdes sourcils qui poussaient comme des roseaux sur sa peau spongieuse. Car cet individu énorme et bilieux était un économiste doublé d’un sentimental à la larme facile, et membre du Cobden Club.

Afin de le rencontrer le moins possible, Renouard commença à arriver plus tôt et à partir avant son apparition, sans pour cela abréger par trop ces heures de secrète contemplation qui le faisaient vivre. Il avait renoncé à s’abuser plus longtemps. Sa résignation était sans limites. Il acceptait l’immense infortune d’être amoureux d’une femme qui ne pensait qu’à retrouver un autre homme et à se jeter dans ses bras. C’est ainsi qu’avec la précision du désespoir il définissait sa situation, et cette idée lui traversait brusquement l’esprit comme une flèche aiguë, lorsque la conversation tombait. La seule pensée devant laquelle il se sentît sans force était que cette situation ne pouvait durer, qu’il faudrait en venir à une conclusion. Il la craignait d’instinct, comme un homme malade peut craindre la mort. Il lui semblait que pour lui ce serait la fin de tout, et qu’après cela il ne pouvait y avoir qu’un gouffre sans lumière et sans fond. Sa résignation même n’était pas dispensée des tortures de la jalousie, la cruelle, insensée, poignante et imbécile jalousie: quand il semble qu’une femme vous trompe, simplement parce qu’elle existe, parce qu’elle respire, et lorsque les mouvements profonds de son âme, de ses nerfs deviennent une source d’affolants soupçons, de doutes épuisants et de mortelles angoisses.

Les conditions particulières de leur séjour faisaient que Miss Moorsom sortait peu. Elle acceptait cette réclusion dans la maison des Dunster, à la façon d’un ermitage où elle vivait, sous la surveillance de ce groupe de vieilles gens, comme une déesse patiente, hautaine, condescendante et obstinée. Nul n’aurait pu dire si elle souffrait de quoi que ce fût ou si son attitude n’était que l’insensibilité d’une grande passion concentrée sur elle-même ou peut-être encore une parfaite réserve, ou l’indifférence d’une supériorité assez complète pour se suffire à soi-même.

Renouard discernait pourtant qu’elle prenait plaisir à causer avec lui de préférence; était-ce parce qu’il était le seul de son âge ou à peu près? Était-ce donc là la secrète raison qui l’avait fait admettre dans ce cercle?