Part 2
Elle était grande et souple et portait avec noblesse une tête couronnée d’une chevelure luxuriante, et à laquelle Renouard trouva un caractère particulier, quelque chose d’un peu païen.
Il avait été sur le point de se lever, mais l’approche résolue de la jeune fille l’avait fait rester à sa place. Il ne l’avait pas beaucoup regardée au cours de la soirée. Il n’avait pas cette liberté de regard que donnent l’habitude de la société et la fréquentation des étrangers; ce n’était pas à vrai dire de la timidité, mais seulement la réserve d’un homme inhabile aux manœuvres de cette curiosité négligente qui sait tout voir sans y paraître.
Tout ce qu’avait retenu son premier regard scrutateur, immédiatement abaissé, ç’avait été l’impression des cheveux d’un roux splendide et de deux yeux très noirs. L’effet en avait été troublant, mais furtif; il l’avait presque oublié, lorsque tout à coup il la vit venir sur la terrasse, dans le rythme ondulant de toute sa personne, lente et empressée tout à la fois, comme si elle se contraignait. La lumière d’une fenêtre ouverte l’éclaira au passage, et la masse illuminée de ses cheveux relevés apparut soudain incandescente, ciselée et fluide, évoquant à l’esprit l’image d’un casque de cuivre poli, ou les lignes mouvantes d’un métal en fusion. A cette vue une admiration étonnée s’était emparée de Renouard; mais il n’en souffla mot à son ami le rédacteur. Il ne lui confia pas non plus comment cette approche avait fait surgir en son esprit l’image de la grâce, de l’amour infini, et ce sens d’inépuisable joie que contient la beauté. Non, ce dont il fit part au rédacteur ce ne furent pas ses émotions, mais de simples faits énoncés d’une voix lente et en termes ordinaires.
--Cette jeune fille vint s’asseoir près de moi. Elle me dit: «Êtes-vous Français, Monsieur Renouard?»
Il avait respiré une bouffée d’un parfum subtil dont il ne parla pas non plus: d’un parfum qu’il ne connaissait pas. La voix était grave et distincte. Les épaules et les bras nus brillaient d’une splendeur extraordinaire et, lorsqu’elle avait avancé la tête dans la lumière, il avait pu voir l’admirable ligne de son visage, le nez fin et droit aux narines mobiles, et le coup de pinceau exquis de ses lèvres rouges sur cet ovale sans couleur. L’expression des yeux se noyait dans un jeu d’ombres mystérieuses de jais et d’argent, sous les reflets de cuivre et d’or rouge de la chevelure. On eût dit un être fait d’ivoire et de métaux précieux transmués en un tissu vivant.
--Je lui ai dit que ma famille vivait au Canada et que j’avais été élevé en Angleterre, avant de venir ici. Je ne puis comprendre quel intérêt elle a pu prendre à mon histoire.
--Et vous vous en plaignez?
Le ton du journaliste sembla froisser légèrement le planteur de Malata.
--Non, dit-il d’une voix étouffée et presque maussade. Puis, après un court silence, il reprit:
--Étrange. Je lui ai raconté comment j’étais parti courir le monde à dix-neuf ans, presque au sortir de l’école. Il paraîtrait que son frère m’avait précédé de deux ans dans le même collège. Elle a voulu savoir ce que j’ai fait d’abord en arrivant ici; quels emplois on pouvait y trouver, où l’on pouvait aller, ce qui pouvait vous arriver. Comme si je pouvais dire ou prédire, d’après mon expérience, la destinée des gens qui viennent ici avec cent projets divers et pour cent raisons différentes..., ou même sans autre raison que l’amour du changement, qui vont, viennent et disparaissent. Incroyable. On aurait dit qu’elle voulut m’entendre raconter leurs histoires: je lui ai dit que la plupart ne valaient pas la peine d’être racontées.
L’éminent journaliste, la tête appuyée sur son poing gauche et le coude sur la table, écoutait avec une grave attention, mais ne paraissait pas aussi surpris que Renouard semblait s’y attendre; aussi ce dernier demanda-t-il brusquement:
--Vous savez quelque chose?
L’homme universel hocha la tête et dit:
--Oui, oui, mais allez toujours.
--C’est tout. Je ne sais rien de plus. Je me suis vu engagé dans le récit détaillé de mes propres aventures, au début de ma carrière. Il est impossible qu’elle ait pu y trouver un intérêt quelconque. Vraiment c’est tout à fait extraordinaire. Ces gens ont quelque chose en tête. Nous étions assis dans la lumière de la fenêtre, et le père rodait sur la terrasse, les mains derrière le dos, la tête basse. La dame à cheveux blancs est venue deux fois à la fenêtre de la salle à manger, j’en suis certain. Les autres convives commençaient à prendre congé, et cependant nous restions assis là. Cette famille est probablement descendue chez les Dunster. C’est la vieille Madame Dunster qui a mis fin à la situation. Le père et la tante tournaient aux alentours comme s’ils n’osaient pas s’approcher de cette fille. Tout d’un coup elle s’est levée, m’a serré la main et m’a dit qu’elle comptait bien me revoir.
Tout en parlant, Renouard revoyait le balancement de son corps plein de force et de charme, il sentait la pression de sa main, il entendait encore les derniers accents de ce grave murmure jaillissant de cette gorge si blanche dans la lumière de la fenêtre et il se rappelait les rayons noirs de ses yeux résolus, glissant sur son visage au moment où elle lui avait tourné le dos. Il revoyait tout, et pourtant ce n’était pas vraiment avec plaisir. C’était plutôt émouvant comme s’il s’était découvert une nouvelle faculté. Il y a des facultés dont on se passerait bien volontiers, comme par exemple celle de voir à travers un mur de pierre, ou de se rappeler une personne avec cette netteté surnaturelle. Et que penser de ces parents qui l’entouraient avec cet air d’anxieuse sollicitude? Ces figures du monde civilisé ne cessaient de se dresser devant lui. Ces êtres s’interposaient si fortement entre lui et la réalité du monde extérieur qu’il s’était senti poussé vers le bureau de son ami. Il espérait qu’un renseignement banal viendrait chasser de sa pensée les fantômes de ce dîner inattendu. A vrai dire, la personne qualifiée qu’il aurait dû voir était le jeune Dunster, mais il ne pouvait absolument pas souffrir Willie Dunster.
Sur ces entrefaites, le rédacteur avait changé d’attitude, et faisant maintenant face à sa table de travail, il souriait légèrement, d’un air entendu.
--Une fille étonnante, hein?
L’incongruité de ce terme aurait suffi à faire bondir de sa chaise n’importe qui. Étonnante! cette jeune fille, étonnante! Étonn... Mais Renouard contint ses sentiments. Son ami n’était pas un homme à qui faire des confidences, et, somme toute, ce genre de conversation était bien ce qu’il était venu entendre. Comme il avait néanmoins fait un geste, il se rencogna et dit avec une indifférence parfaitement feinte qu’elle était, en effet, très..., surtout parmi cette collection de personnes mal fagotées. Il n’y avait pas là une femme de moins de quarante ans.
--Est-ce ainsi qu’on parle de la crème de notre société, du «dessus du panier», comme on dit en France, s’écria le journaliste en feignant l’indignation. Savez-vous que vous ne ménagez guère vos expressions?
--Je m’exprime très peu, déclara Renouard d’un ton sérieux.
--Je vais vous dire ce que vous êtes. Vous êtes un garçon qui ne pèse pas ses paroles. Avec moi, naturellement, cela n’a pas d’importance; mais, vous ne saurez jamais...
--Ce qui m’a surtout frappé, interrompit Renouard, c’est que ce soit moi qu’elle ait choisi pour une aussi longue conversation.
--C’est peut-être que vous étiez l’homme le plus remarquable de la soirée.
Renouard secoua la tête:
--Vous avez manqué votre effet, mon cher, il faudra essayer autre chose, dit-il avec calme.
--Vous ne me croyez pas? Ah! modeste personnage! C’est bon! Mais laissez-moi vous assurer qu’en temps ordinaire j’aurais eu raison. Vous êtes suffisamment remarquable pour cela. Mais aussi vous me faites l’effet d’un garçon assez perspicace. Eh! bien, les circonstances sont extraordinaires. Pardieu! elles le sont.
Il se mit à rêver. Au bout d’un moment, le planteur de Malata laissa tomber négligemment:
--Et vous les connaissez?
--Et je les connais, répliqua l’universel journaliste, du ton le plus simple, car l’occasion était trop particulière pour faire montre de sa vanité professionnelle; cette vanité si familière à Renouard qu’il s’étonna de n’en pas avoir le spectacle et qu’il appréhenda là-dessous de fâcheuses nouvelles.
--Vous avez rencontré ces personnes? demanda-t-il.
--Non, je devais les rencontrer hier soir, mais je me suis vu forcé d’écrire le matin à Willie pour m’excuser. C’est alors qu’il a eu la lumineuse idée de vous inviter à ma place, en supposant que vous pourriez être utile. Willie est parfois stupide; il est évident que vous êtes le dernier à pouvoir servir à quoi que ce soit dans cette histoire.
--Comment se fait-il que je m’y trouve mêlé, quelle qu’elle puisse être?
Et ici une sourde irritation altéra légèrement la voix de Renouard:
--Je ne suis arrivé que d’hier matin.
II
Son ami le journaliste se tourna carrément vers lui:
--Willie m’avait demandé conseil, et du moment qu’il vous a mêlé à cette histoire, je puis bien vous dire de quoi il s’agit. Je vais essayer d’être aussi bref que possible. Mais, naturellement, tout ceci entre nous.
Il s’arrêta. Renouard, qui sentait s’accroître son malaise, fit un signe d’assentiment, et l’autre ne perdit pas de temps en préambule:
--Le professeur Moorsom..., physicien et philosophe..., une belle tête à cheveux blancs (à en juger par les photographies), beaucoup de cerveau aussi dans cette tête..., tous ces fameux livres..., pour sûr, même Renouard avait dû en entendre parler...
Renouard grommela que ce genre de lecture n’était pas son fort, et son ami s’empressa d’ajouter que ce n’était pas le sien non plus, sauf par obligation professionnelle, pour la page littéraire de ce journal qui était à la fois sa propriété et l’orgueil de sa vie; le seul journal littéraire des Antipodes ne pouvait vraiment pas ignorer le philosophe à la mode. Non pas que qui que ce fût aux Antipodes eût jamais lu une ligne du professeur Moorsom, mais tout le monde, femmes, enfants, débardeurs, et cochers de fiacre, en avait entendu parler. La seule personne, à part lui, qui, dans ces parages, eût lu les œuvres du philosophe, était le vieux Dunster qui, à une certaine époque même, se disait moorsomien (ou moorsomite), et cela bien avant que le philosophe eût atteint la notoriété dont il jouissait maintenant, bien avant qu’il fût devenu «un personnage» à tous égards..., socialement aussi..., tout à fait la coqueluche de la haute société.
Renouard écoutait attentivement, tout en dissimulant du mieux qu’il pouvait son attention.
--Un charlatan, enfin? murmura-t-il négligemment.
--Non, je ne pense pas. Je ne veux pas dire cela. Je ne serais cependant pas surpris qu’il eût écrit la plupart de ses œuvres pour se moquer du monde. D’ailleurs, rappelez-vous bien ceci, il n’y a vraiment que dans le journalisme que l’on puisse trouver des écrits complètement sincères; croyez-moi.
Ce disant, le rédacteur s’arrêta un moment, en jetant un regard perçant sur son interlocuteur jusqu’à ce que celui-ci eût murmuré un accidentel «oh! sans doute». Il se mit alors à expliquer que le vieux Dunster, pendant sa tournée en Europe, avait été à Londres le «lion» de la saison, à l’époque où il était descendu chez les Moorsom. Il entendait par là le père et la fille, car le philosophe était déjà veuf depuis pas mal d’années.
--Elle n’a pas l’air très jeune fille, murmura Renouard.
L’autre acquiesça:
--Cela n’a rien d’étonnant, étant donné qu’elle a tenu le rôle de maîtresse de maison à Londres avec des gens de la haute depuis le moment où elle a eu les cheveux relevés... Je ne m’attends pas du tout, d’ailleurs, continua-t-il, lorsque j’aurai l’honneur de lui être présenté, à trouver en elle la prime fleur de la jeunesse. Ces gens sont descendus chez les Dunster incognito, comme des princes du sang. Personne ne s’y laisse prendre, mais enfin ils aiment mieux cela. Et même, pour obliger le vieux Dunster, nous n’avons pas, dans le journal, fait mention de leur présence. Mais on mettra votre arrivée parmi nos célébrités locales.
--Juste ciel!
--Parfaitement. M. G. Renouard, l’explorateur, dont l’indomptable énergie, etc..., qui travaille actuellement à la prospérité de notre pays dans sa plantation de Malata... A propos, comment va la plante à soie? Ça marche?
--Oui.
--Avez-vous rapporté de la fibre?
--Une pleine goélette.
--Je vois cela, vous pensez la faire transporter dans les usines d’essai de Liverpool, hein? Les gros capitalistes, là-bas, sont très intéressés, n’est-ce pas?
--En effet.
Il y eut un moment de silence, puis le journaliste ajouta lentement:
--Vous serez un homme très riche, un de ces jours.
Le visage de Renouard ne trahit aucun sentiment à l’annonce de cette prophétie assurée; il ne dit rien jusqu’à ce que son ami eût repris, d’un ton méditatif:
--Vous devriez intéresser le professeur Moorsom à cette affaire, puisque Willie vous a présenté.
--Comment, un philosophe!
--Je ne crois pas qu’il soit ennemi de gagner un peu d’argent, et il doit savoir assez bien s’y prendre (ici la voix du journaliste se teinta de respect), il a su gagner une fortune avec sa philosophie.
Renouard leva les yeux, réprima un violent désir de sortir brusquement, mais quitta lentement son fauteuil:
--Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée, dit-il; d’ailleurs, de toute façon, je dois le revoir.
Il se demanda s’il avait réussi à atténuer le trouble de sa voix, si son intonation avait été assez détachée, car il était en proie à une vive émotion qui n’avait rien à voir avec l’aspect commercial de la question. Il arpentait la pièce comme pour s’en aller, quand il entendit un léger rire: il se retourna soudain, les sourcils froncés; mais ce n’était pas de lui que riait le rédacteur, il riait en regardant vaguement le mur qui lui faisait face: c’était évidemment le préambule d’un discours que Renouard, revenu à lui, attendit sans mot dire, mais non sans une singulière inquiétude.
--Non, vous ne devineriez jamais; personne ne devinerait jamais ce que cherchent ces gens-là. Quand Willie est venu me raconter cette histoire, les yeux lui en sortaient de la tête.
--Comme toujours, d’ailleurs, remarqua Renouard avec un mouvement de dégoût. Il est stupide.
--Il était ahuri, et je le fus aussi, après qu’il m’eut raconté la chose. C’est une chasse, mon cher. Et ce qu’on cherche, c’est un homme. Et Willie, au cœur tendre a embrassé cette cause.
Renouard répéta: «Un homme?...» Puis il se rassit brusquement rien en apparence que pour écarquiller les yeux.
--Willie est venu vous emprunter une lanterne? demanda-t-il sarcastiquement, en se levant de nouveau sans raison apparente.
--Quelle lanterne? s’écria le rédacteur abasourdi, dont le visage s’assombrit d’une expression soupçonneuse. Renouard, vous faites toujours des allusions à des choses que je ne saisis pas. Si vous étiez dans la politique, moi, en tant que journaliste, je ne me fierais à vous qu’autant que je vous verrais agir, mais pas davantage. Vous êtes pourri de sophismes. Mais écoutez; l’homme en question est celui qui a été pendant un an le fiancé de Miss Moorsom. Ce ne peut être n’importe qui, en tout cas; mais il ne semble pas avoir été bien avisé, c’est dur pour cette jeune fille.
Il parlait avec sentiment et l’on sentait que ce qui allait suivre était une affaire qui lui tenait au cœur. Mais, en homme qui connaît son monde, il marqua un étonnement amusé: un jeune homme d’excellente famille, allant partout, et pas n’importe qui, un garçon qui avait un pied dans les deux M.
Renouard, qui arpentait la pièce, se retourna:
--Que diable est-ce là? demanda-t-il à voix basse.
--Eh! bien, quoi? le Monde et la Monnaie, c’est ainsi que je les appelle, pour aller plus vite. Vous avez les trois R au bas de l’échelle sociale et les deux M en haut, vous comprenez?
--Ah! ah! Elle est bonne, ah! ah!
Et Renouard se mit à rire d’un air égaré.
--Et vous progressez des unes aux autres, par ces temps de démocratie, continua le journaliste avec une imperturbable suffisance. C’est-à-dire si vous êtes suffisamment malin. Le seul danger, c’est de l’être trop. Et je crois que c’est ce qui sera arrivé à ce garçon. Un beau jour il s’est trouvé mêlé à un vilain gâchis, un vilain gâchis financier. Willie vous comprenez, n’est pas entré dans les détails avec moi. On ne lui en a, du reste, pas donné beaucoup. Mais vous savez, là, une sale affaire, quelque chose qui relève de la cour d’assises. Il était innocent, cela va sans dire. Mais il a tout de même dû disparaître.
--Ah! ah! (Renouard se reprit à rire brusquement, le regard fixe, comme auparavant), il y a donc un autre M dans l’histoire?
--Que voulez-vous dire? demanda vivement le journaliste, comme si on eût voulu empiéter sur sa découverte.
--Je veux dire «maboul».
--Mais non, pas du tout, pas du tout.
--Bon, appelez-le seulement un malfaiteur. Que diable voulez-vous que cela me fasse?
--Mais attendez donc. Vous n’avez pas encore entendu la fin de l’histoire!
Renouard, qui avait déjà son chapeau sur la tête, se rassit avec le sourire de dédain d’un homme qui a découvert la morale d’une histoire. Le journaliste virevoltait sur sa chaise tournante. Enfin, d’un ton plein d’onction:
--Disons, un imprudent. Bien souvent l’argent est aussi délicat à manier que la poudre. On ne saurait prendre trop de précautions à l’égard des gens qui travaillent avec vous. En tout cas il y eut un krach fantastique, une affaire sensationnelle, et ses amis intimes ne le virent plus. Avant de disparaître, toutefois, il alla voir Miss Moorsom. Ne trouvez-vous pas que ce seul fait démontre son innocence? Ce qui s’est dit alors entre eux, personne ne le sait, à moins que la jeune fille n’en ait fait confidence à son père. Il n’y avait pas grand-chose à dire. Il n’y avait pas non plus grand chose à faire, si ce n’est de le laisser s’en aller, n’est-ce pas? car l’histoire s’étalait dans tous les journaux. Le mieux, c’était de l’oublier, et aussi le plus facile. Pardonner aurait été plus difficile, pour une jeune fille de son genre et de son monde, mêlée à une pareille affaire. Je veux dire une jeune fille ordinaire. Or le pauvre diable ne demandait pas mieux que d’être oublié, seulement il trouva moins facile d’y contribuer. Il écrivit de temps à autre. Il n’écrivit pas à ses amis. Il n’avait pas de parents proches. Le professeur avait été son tuteur. Non, le pauvre diable écrivit de temps en temps à un ancien serviteur de son père, à la campagne, en lui défendant absolument de dévoiler l’endroit de sa retraite. Mais le vieil imbécile ne trouva rien de mieux que de s’en aller rôder aux abords de la maison des Moorsom, en ville; peut-être mit-il dans la confidence la femme de chambre de Miss Moorsom et écrivit-il à «Monsieur Arthur» que la demoiselle allait bien et semblait heureuse, ou quelque chose d’aussi réjouissant. Je veux bien que le jeune homme consentait à ce qu’on l’oubliât, mais je ne crois pas que ce genre de nouvelles l’enchantait. Qu’en dites-vous?
Renouard, les jambes allongées et la tête penchée sur la poitrine, ne répondit rien. Un sentiment qui n’était pas à proprement parler de la curiosité, mais plutôt une sorte de vague angoisse assez désagréable, comme le symptôme d’une maladie mystérieuse, l’empêchait de se lever et de s’en aller.
--Il devait avoir évidemment des sentiments mélangés, affirma le rédacteur. Bien des garçons, par ici, reçoivent des nouvelles de chez eux avec des sentiments mélangés. Mais je me demande quels seront ses sentiments quand il saura ce que je vais vous dire, nous sommes sûrs qu’il n’en sait rien encore. Voilà six mois, un employé de la Cité, un simple employé de banque, se trouva arrêté à la suite d’une affaire de détournement ou quelque chose d’approchant. Se voyant sous le coup d’une sérieuse condamnation, il jugea bon de soulager sa conscience d’une vieille histoire de titres contrefaits ou supprimés qui prouva, clair comme le jour, l’honorabilité de notre gentilhomme ruiné. L’escroc était bien placé pour savoir à quoi s’en tenir, puisqu’il avait été employé dans la fameuse affaire, avant le krach. On ne put plus avoir de doute sur l’innocence du jeune homme; mais où diable était-il, le jeune homme innocent, c’est ce qu’on ne savait pas. Nouvelle affaire sensationnelle dans le monde. Miss Moorsom déclara: «Il va venir me redemander et je l’épouserai.» Seulement, il ne revint pas. Entre nous, à l’exception de Miss Moorsom, personne ne désirait bien vivement son retour. Mais elle avait l’habitude de n’en faire qu’à sa tête. Elle perdit patience et déclara que, si elle savait où se trouvait le jeune homme, elle irait le chercher. Tout ce que l’on put tirer du vieux serviteur fut que la dernière lettre qu’il avait reçue portait le timbre de notre belle ville et que c’était la seule adresse qu’il eût jamais connue de «Monsieur Arthur». Et voilà. A dire vrai, le vieux serviteur était à l’article de la mort, emporté par une maladie de cœur; Miss Moorsom ne put le voir; elle alla à la campagne pour apprendre elle-même ce qu’elle pourrait du vieillard, mais il était si mal qu’elle dut rester en bas, tandis que la femme du moribond était montée près de lui; celle-ci redescendit avec les détails que je viens de vous dire. Il était dans un état qui ne permettait pas de lui poser d’autres questions; d’ailleurs il passa dans la nuit et ne laissa rien derrière lui qui pût mettre sur une trace quelconque.
Notre ami Willie me laissa entendre qu’il y avait eu des jours orageux dans la maison du professeur. Enfin les voilà ici. Il me semble que Miss Moorsom n’est pas de l’espèce des jeunes filles que l’on peut laisser galoper en liberté à travers le monde. C’est égal, je trouve cela plutôt «chic» de sa part mais je comprends que le professeur ait eu besoin de toute sa philosophie dans la circonstance. C’est maintenant son unique enfant, et brillante. Dieu sait combien Willie en bredouillait, positivement, quand il a voulu me la décrire, et j’ai vu, dès votre entrée, qu’elle vous avait fait aussi une impression peu ordinaire.
Renouard, d’un geste irrité, rabattit son chapeau sur ses yeux. Le journaliste ajouta qu’assurément ni Renouard ni Willie n’avaient été habitués de rencontrer des jeunes filles d’une aussi remarquable supériorité. Quand Willie avait été à Londres autrefois faire son apprentissage, il n’avait guère fréquenté qu’un monde de pensions de famille; cela se voyait, du reste. Quant à lui-même, dans les beaux jours où il marchait sur le glorieux pavé de Fleet-street, il n’avait pas de relations et ne se souciait pas d’en avoir avec le grand monde. A cette époque rien ne l’intéressait que la politique parlementaire et les discours de la Chambre des Communes.
Le journaliste fit à ce passé récent l’hommage d’un sourire attendri, tout chargé de souvenirs, et revint à son idée que, pour une jeune fille du monde, elle avait eu un beau geste. Cependant le professeur pouvait ne pas en être ravi. Car enfin ce garçon, tout blanc comme linge qu’il fût, n’en était pas moins complètement dénué des biens de ce monde. Et il y a des malchances, si imméritées qu’elles soient, qui vous gâchent la carrière d’un homme à tout jamais. Cependant il était difficile d’opposer un refus catégorique à un aussi noble élan, sans parler du grand amour qui était à la base. Ah! l’Amour! Et puis la jeune fille était de taille à partir seule: elle en avait l’âge, le courage, l’argent nécessaire. Moorsom avait dû conclure qu’il était vraiment plus paternel, plus prudent aussi et plus sûr, à tous égards, de se laisser entraîner dans cette chasse. La tante les accompagna pour les mêmes raisons, et l’on donna comme prétexte un banal voyage autour du monde.