Part 6
Le fidèle mulâtre, qui faisait sa ronde, dressa l’oreille à ce crissement. Il eut un sursaut de terreur devant cette apparition qui surgissait de l’ombre; de frayeur, il s’accroupit. En reconnaissant l’intrus, il se redressa et fit claquer sa langue.
--Tse, tse, tse, le maître! dit-il.
--Silence, Luiz, et écoute-moi.
Oui, c’était bien le maître, le maître puissant que personne n’avait jamais entendu élever la voix, l’homme aveuglément obéi et jamais questionné. Il parlait bas et rapidement, dans la nuit calme, comme si chaque minute eût été précieuse. En apprenant l’arrivée de trois invités, Luiz fit claquer sa langue de nouveau. Ces claquements étaient l’uniforme symbole, sorte de sténographie de ses émotions, et il pouvait leur donner une infinité de sens. Il écouta le reste dans un grand silence, à peine interrompu d’un: «Oui, maître», à voix basse, dès que Renouard s’arrêtait.
--Tu m’as compris, insista celui-ci. Aucun préparatif avant que nous débarquions demain matin. Et tu dois dire que M. Walter est parti pour une tournée des îles.
--Oui, maître!
--Pas d’erreur, fais bien attention.
--Oui, maître!
Renouard retourna vers la mer. Luiz qui le suivait, proposa d’appeler une demi-douzaine de boys et de parer le canot.
--Imbécile.
--Tse, tse, tse.
--Tu ne comprends donc pas que tu ne m’as pas vu?
--Oui, maître. Mais il y a loin à nager. Si vous vous noyiez!
--Alors, tu pourrais dire de moi et de M. Walter ce que bon se semblerait. Les morts ne se soucient de rien.
Puis il entra dans la mer et entendit un faible «tse, tse, tse» du mulâtre qui ne voyait déjà plus, parmi l’eau sombre, la tête sombre de son maître.
Renouard se guida sur une étoile qui, descendant à l’horizon, semblait le regarder curieusement. Pendant ce retour, il sentit la fatigue de cette longue distance qu’il lui fallait traverser et qui ne le rapprochait pas davantage de son désir. Il lui sembla que son amour avait sapé les invisibles soutiens de sa force. Il crut même, un moment, avoir franchi, en nageant, les confins de la vie. Il sentit toute proche cette éternité qui ne réclame plus d’effort et qui donne le repos. Il serait facile de nager ainsi au delà des confins de la vie, les yeux fixés sur une étoile. Mais cette pensée: «Ils croiront que je n’ai pas osé les affronter et que j’ai préféré le suicide», révolta son esprit et lui rendit des forces. Il retourna à bord, comme il en était parti, sans être vu ni entendu. En s’étendant, absolument exténué dans son hamac, il eut le sentiment confus qu’il avait été, par delà les confins de la vie jusqu’aux approches d’une étoile et que, là, tout n’était que paix et calme.
IX
Abritée par son massif promontoire de la réverbération matinale de la mer, la petite baie respirait une exquise fraîcheur. Les passagers de la goélette débarquèrent au bas du jardin. Sur un ton compassé, ils échangeaient quelques banalités. La sœur du professeur déploya un face à main à long manche, comme pour scruter ces horizons nouveaux, mais, en réalité, elle cherchait anxieusement le pauvre Arthur. Ne l’ayant jamais vu qu’en costume de ville, elle n’avait aucune idée de l’air qu’il pourrait avoir. Le professeur s’était chargé du soin d’aider les dames, car Renouard, apparemment très pressé de donner ses ordres, était allé aussitôt à la rencontre du mulâtre qui descendait en hâte le sentier. Devant le bungalow qui étincelait au soleil, au loin, une rangée de «boys», à figure noire, de tailles et de teints divers, conservait l’immobilité d’une garde d’honneur.
Bien avant d’être à portée de voix, Luiz avait retiré son feutre. Renouard se pencha pour écouter le bref rapport du mulâtre, et les dispositions qu’il proposait de prendre pour les visiteurs. On mettrait un autre lit dans la chambre du maître, que l’on réserverait aux dames, une couchette pour le monsieur dans la pièce en face, où M. Walter... (ici, le Portugais regarda rapidement autour de lui), où M. Walter était mort.
--Bon, approuva Renouard. Et rappelle-toi ce que tu as à en dire.
--Oui, maître, seulement... (et ici, il trembla légèrement et mit l’un de ses pieds nus sur l’autre en signe d’embarras), seulement, je... je... n’aime pas beaucoup dire cela.»
Renouard le regarda sans colère, impassible:
--Tu as peur des morts? Hein? C’est bien, j’en parlerai moi-même, une fois pour toutes. Puis, élevant la voix, il ajouta: «Envoie les boys prendre les bagages.»
--Oui, maître.
Le planteur revint vers ses invités de marque qui, comme une bande de touristes sans guide, s’étaient arrêtés et regardaient autour d’eux.
--Je suis désolé, commença-t-il, le visage toujours impassible, mon domestique vient justement de me dire que M. Walter (il voulut sourire, mais n’y parvint pas) a profité du passage d’un bateau de commerce pour faire une petite tournée dans les îles de l’ouest.
Un profond silence accueillit cette nouvelle. Déjà Renouard s’abîmait dans cette pensée: «Enfin, c’est fait!» Mais la vue des boys portant vers la maison les valises et les sacs de voyage l’arracha à cette involontaire rêverie.
--Tout ce que je puis faire, c’est de vous prier de vous installer ici comme chez vous..., avec autant de patience que possible.
C’était, si évidemment, la seule chose à faire que tous avancèrent aussitôt. Le professeur marchait auprès de Renouard, derrière les deux dames:
--Plutôt inattendue, cette absence, fit-il.
--Pas absolument, murmura Renouard. Il faut chaque année faire une tournée pour embaucher de la main-d’œuvre.
--Ah! oui... Et il... Mon Dieu, que ce pauvre garçon devient agaçant avec ses disparitions. Je vais commencer à croire qu’une mauvaise fée dispense à ce conte d’amour des attentions plutôt fâcheuses.
Renouard remarqua que ses invités ne paraissaient pas autrement bouleversés par cette nouvelle déception. Ils semblaient, tout au contraire, marcher d’un pas plus dégagé. La sœur du professeur laissa retomber son lorgnon au bout de sa chaîne. Miss Moorsom marchait en tête. Le professeur, qui avait retrouvé la parole, avançait lentement, mais Renouard ne l’écoutait pas: il regardait sa fille. Une créature d’une aussi irrésistible séduction pouvait-elle être la fille d’un mortel? Sa silhouette mouvante s’estompa dans un nuage coloré, comme une chimère faite d’ombre et de flamme lorsqu’elle franchit le seuil du bungalow.
L’intensité de son amour, comme si son âme, s’échappant vers elle, lui fuyait par les yeux, trahissait sa volonté de la conserver aussi longtemps que possible devant son regard.
Les jours qui suivirent ne furent pas tout à fait tels que Renouard l’appréhendait; ils n’en valurent guère mieux. Il les maudit pour toutes les sensations qu’ils lui apportèrent. Tout néanmoins gardait son apparence paisible. Le professeur fumait d’innombrables pipes, avec l’air d’un travailleur en vacances, toujours en mouvement et regardant tout de cet air sagace et mystérieux qu’ont les gens reconnus comme plus sages que les autres. Sa tête à cheveux blancs, plus blancs que n’importe quel point de l’horizon, si ce n’est l’écume de la mer qui venait se briser sur les rochers, s’apercevait à tous les coins de la plantation, sous son ombrelle blanche. Et même il escalada le promontoire et on le vit de loin, semblable à une petite statue blanche, sur le fond bleu du ciel.
Félicia Moorsom ne s’éloignait guère de l’habitation. On la voyait parfois écrire rapidement avec une expression désespérée, sur un album à fermoir. Mais cela ne durait qu’un instant. Au bruit des pas de Renouard, elle tournait vers lui son beau visage dont le calme splendide ignorait complètement son pouvoir. Chaque fois qu’elle venait s’asseoir sous la vérandah, sur une chaise qui lui était réservée, Renouard apparaissait et venait s’asseoir sur les marches, tout près d’elle, presque toujours silencieux et n’osant même pas, la plupart du temps, tourner son visage vers elle. Elle, très tranquille, les yeux mi-clos abaissait son regard vers lui, si bien que pour un observateur (tel que le professeur, par exemple), elle semblait remuer de profondes pensées au sujet de cet homme assis à ses pieds, les épaules un peu voûtées, les mains pendantes, comme un vaincu. Le poison moral du mensonge possède un tel pouvoir de désagrégation que Renouard sentait son ancienne personnalité se résoudre en poussière. Souvent, le soir, lorsqu’ils parlaient languissamment, dans l’obscurité, il sentait qu’il lui fallait poser son front sur les pieds de la jeune fille et laisser couler ses larmes.
L’instabilité de ses sentiments à l’égard de Renouard donnait à la sœur du professeur une attitude sensiblement contrainte. Elle n’aurait pu dire si elle le détestait ou non. A certains moments, il lui paraissait charmant, et quoique d’ordinaire il finît par dire quelque chose de brutal, elle ne pouvait résister au penchant qui la portait à s’entretenir avec lui. Un jour que sa nièce les avait laissés seuls sous la vérandah, elle se pencha vers lui. Elle était tirée à quatre épingles et, dans son genre, presque aussi frappante que la jeune fille, qui d’ailleurs ne lui ressemblait en rien. Aussi avait-elle l’habitude de dire: «Cette chère Félicia a hérité les cheveux et presque toute l’apparence de sa mère.» Elle se pencha donc et confidentiellement:
--Monsieur Renouard, n’avez-vous rien de consolant à me dire?
Il leva les yeux, aussi surpris que si une voix du ciel lui eût tout à coup parlé avec cette intonation, et, la profondeur bleue de ses prunelles agita cette fleur de cire qu’était cette dame soignée.
--Je puis bien vous parler franchement, continua-t-elle, de cet ennuyeux sujet. Pensez un peu à la terrible tension que doit être cet espoir différé, pour le cœur de Félicia et pour ses nerfs aussi.
--Pourquoi me dites-vous cela? murmura Renouard, subitement angoissé.
--Pourquoi? Mais comme à un ami qui nous veut du bien, comme au plus aimable des hôtes. Je crains vraiment que nous ne vous absorbions trop complètement. (Elle se mit à sourire). Ah! quand donc en sera-ce fini de cette attente? Ce pauvre Arthur! J’avoue que je suis presque effrayée à l’idée de ce grand moment. Ce sera presque comme de voir un revenant.
--En avez-vous jamais vu? demanda Renouard d’une voix sombre.
La vieille dame agita un peu les mains; sa pose était parfaite d’aisance et de grâce pour une femme de son âge.
--Pas moi-même. En photographie seulement. Mais nous avons beaucoup d’amis qui ont vu des apparitions.
--Ah! On voit donc des revenants à Londres? grommela Renouard sans la regarder.
--Fréquemment, chez certaines personnes très intéressantes. Mais toutes sortes de personnes en ont vu. Nous avons un ami, un écrivain très connu; son revenant est celui d’une jeune fille. Mon frère a parmi ses intimes un savant; celui-ci est en relations d’amitié avec un revenant, une jeune fille aussi, ajouta-t-elle avec une intonation qui donnait à penser que c’était la première fois qu’elle était frappée de cette coïncidence. C’est la photographie de cette apparition que j’ai vue. Très jolie. C’est très intéressant. Un peu flou, naturellement... Monsieur Renouard, j’espère que vous n’êtes pas un sceptique, il est si consolant de penser...
--Les boys de ma plantation voient aussi des revenants, dit Renouard, brusquement.
La sœur du philosophe se redressa. Quelle impolitesse! C’était toujours la même chose avec ce singulier jeune homme.
--Monsieur Renouard, comment pouvez-vous comparer les fantaisies superstitieuses de vos horribles sauvages avec les manifestations...
Les mots lui manquèrent. Elle s’interrompit d’un rire pincé. Elle se sentait d’autant plus blessée qu’elle avait eu, au début de la conversation, un élan de confiance. Et presque aussitôt, avec une dignité et un tact parfaits, elle se leva et le laissa seul.
Renouard ne la regarda même pas s’en aller. Ce ne fut pas le déplaisir de la vieille dame qui l’empêcha de dormir cette nuit-là. Il commençait à oublier ce qu’était l’honnête et simple sommeil. Son hamac, apporté du navire avait été pendu dans la vérandah latérale et c’était là qu’il passait ses nuits, étendu les mains croisées sur la poitrine, dans une sorte de stupeur à demi-consciente et oppressée. Au matin, il regardait, sans la voir, la falaise, découpée comme une tache d’encre sur la douce clarté de l’aube, passer par toutes les phases du jour naissant et baigner glorieusement dans l’or du soleil levant. Ce matin-là, il écoutait les vagues bruits d’une maison qui s’éveille, quand tout à coup il remarqua la présence de Luiz, visiblement troublé, près de son hamac.
--Qu’y a-t-il?
--Tse, tse, tse.
--Eh! bien, quoi? Qu’est-ce qu’il y a encore? Des ennuis avec les boys?
--Non, maître, mais le monsieur, quand je lui apporte son eau pour le bain, le matin, il me parle..., il me demande quand, quand... je crois que M. Walter, il va revenir...
Le mulâtre claquait des dents légèrement. Renouard sauta du hamac.
--Et il est toujours ici, hein?
Luiz fit un signe d’affirmation.
--Je ne le vois pas, moi, jamais. Pas moi. Ces boys ignorants disent qu’ils voient... Quelque chose. Ah!...
Il se remit à claquer des dents, recroquevillé, comme si une rafale glacée l’eût atteint.
--Et qu’as-tu dit au monsieur?
--Je dis que je n’en sais rien et je m’en vais. Je... je n’aime pas à parler de lui.
--C’est bon, nous tâcherons d’exorciser ce pauvre revenant, dit Renouard, d’un air sombre, en allant vers une petite hutte proche pour s’habiller. Il se dit: «Ce garçon finira par vendre la mèche. La dernière chose que je... Ah! cela, non.»
Et se sentant la main forcée, il comprit l’étendue de sa lâcheté.
X
Ce matin-là, errant dans la plantation, plutôt comme une âme en peine que comme un homme en possession de soi-même, Renouard évita l’ombrelle blanche qui surgissait par ci, par là, comme une bouée à la dérive sur un océan sombre de verdure. La récolte promettait d’être magnifique et le distingué philosophe prenait plus qu’un intérêt scientifique à cette exploitation. Ses placements étaient soigneusement combinés, mais il gardait toujours une petite somme pour quelque spéculation.
Après le déjeuner, se trouvant seul avec Renouard, il mit la conversation sur la culture et autres sujets du même ordre; puis, s’interrompant tout à coup:
--A propos, est-il vrai, comme le dit ma sœur, que vos boys aient été troublés récemment par un revenant.
Renouard qui, depuis le moment où les dames avaient quitté la table, ne se surveillait plus avec autant de soin sortit de sa songerie en sursautant. Il expliqua avec un sourire contraint:
--Mon contremaître a eu des difficultés avec eux pendant mon absence. Et ils ont peur de travailler dans un champ qui est au bas de la colline.
--Il y a un revenant? s’écria le professeur amusé. Alors, il va falloir revoir toute notre conception de la psychologie des revenants. L’île semble bien avoir été inhabitée depuis l’aurore des âges. Comment un revenant aurait-il pu venir ici? Par air ou par eau? Et pourquoi aurait-il quitté les lieux qu’il hantait? Serait-ce par misanthropie? Aurait-il été chassé de quelque communauté d’esprits?
Renouard essaya de répondre sur le même ton, mais les paroles mouraient sur ses lèvres.
--Est-ce le revenant d’un homme ou d’une femme? demanda le professeur.
--Je n’en sais rien, dit Renouard, en s’efforçant de paraître à l’aise. Il y avait parmi ses boys, continua-t-il, un couple de Tahitiens, race superstitieuse; ils avaient commencé à répandre cette histoire et avaient probablement amené ce fantôme avec eux...
--Si nous faisions une enquête à ce sujet, Renouard? proposa le professeur, à demi-sérieusement. Nous pourrions à tout le moins, découvrir quelque chose d’intéressant en ce qui touche ces cerveaux primitifs.
C’en était trop pour Renouard qui sursauta, quitta la pièce et sortit de la maison devant laquelle il se promena de long en large. Il ne permettrait à personne de lui forcer la main.
Quelques instants après le professeur le rejoignit. Il avait son ombrelle, mais n’avait emporté ni son livre, ni sa pipe.
D’un ton aimablement sérieux, il dit en posant la main sur le bras de son «jeune ami»:
--Nous avons tous les nerfs plus ou moins tendus ici. Pour ma part, j’ai été comme sœur Anne, dans l’histoire. Mais je ne vois rien venir; rien du moins qui puisse faire du bien à qui que ce soit, veux-je dire.
Renouard avait retrouvé assez de présence d’esprit pour exprimer froidement son regret de tout ce temps perdu, car il pensait que c’était surtout ce qui préoccupait le professeur.
--Le temps, dit rêveusement le philosophe, je ne vois pas comment on pourrait perdre du temps, mais je vais vous dire ce qu’il y a, mon jeune ami, c’est de la vie perdue, et cela pour chacun de nous. Même pour ma sœur, qui a la migraine et qui est allée se reposer.
Il serra amicalement le bras de Renouard:
--Ah! oui, pour chacun de nous. On peut méditer sans fin sur l’existence, on peut même en avoir une mauvaise opinion, mais le fait n’en reste pas moins que nous n’avons qu’une vie à vivre. Et qu’elle est courte. Pensez-y bien, mon jeune ami.
Il lâcha le bras de Renouard et, sortant de l’ombre, il ouvrit son ombrelle; il était visible que quelque chose le préoccupait qui n’était pas seulement la date de ses conférences pour auditoires mondains. Que voulait-il donc laisser entendre par de semblables banalités? Épouvanté le matin même par Luiz, car il savait que rien ne pouvait lui être plus fatal que de voir le voile se déchirer autrement que de son propre aveu, cette conversation lui apparut comme un encouragement ou comme un avertissement, de la part d’un homme qui lui semblait à la fois cynique et subtil. Il se sentait harcelé par le mort et cajolé par le vivant pour lui faire jeter les dés d’un suprême enjeu.
Il s’éloigna un peu de la maison et s’étendit à l’ombre d’un arbre. Immobile, et le front appuyé sur ses bras croisés, il se prit à réfléchir. Il lui sembla qu’il était dans du feu, puis, entraîné par un courant d’eau glacée, dans une sorte de maelstrom qui tournait vertigineusement. Puis,--probablement un souvenir d’enfance,--il s’avançait sur la mince couche de glace d’une rivière, sans pouvoir reculer, et soudain la glace se brisait d’une rive à l’autre avec le bruit sec d’un coup de fusil.
D’un bond il fut sur pied. Tout était paix, calme, lumière. S’il avait été joueur, il aurait été soutenu par son excitation elle-même, mais il ne l’était pas. Il avait toujours méprisé ce moyen artificiel de braver le hasard. Il aperçut le bungalow étincelant et gracieux. Tout, alentour, était paix, calme et lumière.
Cependant qu’il se dirigeait vers l’habitation, il eut le sentiment désagréable que le mort était là, à ses côtés. Le revenant! Il semblait être partout, excepté dans sa tombe. Pourrait-on jamais le faire disparaître, se demandait-il. A ce moment Miss Moorsom parut sous la vérandah, et tout aussitôt, comme dans un mouvement d’ondes mystérieuses, elle souleva un immense tumulte dans le cœur du jeune homme, ébranlant pour lui le ciel et la terre, mais il continua sa route. Puis comme une chanson grave parmi l’orage, la voix de la jeune fille s’éleva chargée de sombres présages.
--Ah! Monsieur Renouard, dit-elle.
Il s’avançait en souriant, mais elle restait grave.
--Je ne puis tenir en place, dit-elle. Avons-nous le temps d’aller jusqu’au promontoire et de revenir avant la nuit?
Les ombres s’allongeaient sur la terre: tout était calme et paisible.
--Non, dit Renouard, et il se sentit tout d’un coup aussi ferme qu’un roc. Mais je puis vous montrer le sommet de la colline centrale que votre père n’a pas encore exploré. Une vue de bancs de rochers et d’eaux, avec de grands nuages mouvants d’oiseaux de mer.
Elle descendit les marches de la vérandah, et ils partirent.
--Passez devant, dit-il, je vous dirigerai. Prenez à gauche.
Elle portait une jupe courte en nankin et une blouse de mousseline qui laissait voir ses épaules et ses bras à travers l’étoffe légère. La noblesse de son cou délicat l’enchantait.
--Le sentier commence à ces trois palmiers, les seuls de l’île.
--Je vois.
Elle ne se retourna pas une seule fois. Au bout d’un moment, elle fit pourtant cette remarque:
--On dirait que ce sentier a été tracé très récemment.
--Tout récemment, dit-il à voix basse.
Ils continuèrent à monter sans échanger une parole; lorsqu’ils furent parvenus au sommet, elle regarda longtemps devant elle. La brume du soir rasait le sol, voilant la limite des récifs. Au-dessus de leur immense et mélancolique chaos, semblable à une flotte d’îlots échoués, des myriades d’oiseaux roulaient et déroulaient sans cesse leurs noirs rubans dans le ciel, s’assemblaient en nuages, s’élevaient, s’inclinaient, comme un jeu d’ombres, car ils étaient si loin que le bruit de leurs cris ne parvenait pas jusqu’à eux.
A voix basse, Renouard rompit le silence.
--Ils vont se poser pour la nuit.
Elle ne répondit pas. Autour d’eux, c’était la paix du soleil couchant. Près d’eux, la pointe la plus élevée de Malata, comme le sommet d’une tour ensevelie, dressait un rocher effrité, gris et comme las de contempler les siècles monotones du Pacifique. Renouard s’y adossa.
Miss Moorsom, soudain, lui fit face, ses splendides yeux noirs se fixèrent sur lui comme si elle eût décidé de lui faire perdre la raison une fois pour toutes. Ébloui, il abaissa lentement les paupières.
--Monsieur Renouard, il y a quelque chose d’étrange dans tout ceci. Dites-moi où il est?
Il répondit sans hésitation:
--De l’autre côté de ce rocher: je l’ai enterré là moi-même.
Elle comprima sa poitrine à deux mains, s’arrêta un moment pour reprendre souffle et s’écria:
--Ah! vous l’avez enterré. Quelle espèce d’homme êtes-vous donc?... Vous n’osiez pas le dire. C’est encore une de vos victimes. Vous n’avez pas osé l’avouer ce soir-là... Vous avez dû le tuer. Qu’avait-il donc bien pu vous faire? Vous l’avez entraîné dans quelque horrible dispute et...
Son expression vengeresse, ses cris poignants laissèrent Renouard aussi calme que le rocher contre lequel il s’appuyait. Il leva seulement les paupières pour la regarder, puis les rabaissa lentement. Rien de plus. Cela lui imposa silence. Elle fit, comme honteuse, un geste de la main pour chasser cette idée. Il se mit à parler, d’abord avec une tranquille ironie:
--Ah! oui, le légendaire Renouard des idiots sensibles. L’impitoyable aventurier, l’ogre à qui l’avenir appartient. C’est un cri de perroquet, Miss Moorsom. Je ne crois pas que même le plus stupide d’entre eux ait jamais osé dire une chose aussi bête sur mon compte que j’ai jamais tué un homme pour rien. Non, j’avais remarqué cet homme dans un hôtel. On m’avait dit qu’il venait de l’intérieur et n’avait rien à faire. Je le vis assez solitaire, à l’écart, comme un corbeau malade. Un soir, je lui ai parlé, simple impulsion. Il n’avait rien de bien frappant: il faisait pitié. Mon pire ennemi aurait pu vous dire que vraiment il n’était pas de taille à être une des victimes de Renouard. Je m’aperçus bientôt qu’il prenait de quelque drogue: il ne buvait pas, non; de la morphine peut-être.
--Ah! c’est maintenant que vous essayez de l’assassiner, cria-t-elle.
--Ah! vraiment? Toujours le Renouard selon la légende des boutiquiers. Écoutez-moi. Jamais je n’aurais pu être jaloux de lui. Et, pourtant, je suis jaloux de l’air que vous respirez, du sol que vous foulez, du monde qui vous voit vous mouvoir, libre et non pas mienne. Il ne s’agit pas de cela. Il m’était plutôt sympathique. Sous un prétexte quelconque, je lui proposai d’être mon assistant. Il me déclara que cela lui sauverait la vie. Cela ne l’a pas sauvé de la mort. Elle vint à lui pour un rien: une simple chute de trois mètres dans un ravin. Il paraît qu’il avait eu autrefois un accident de cheval dans l’intérieur. Il traîna, traîna; ce n’était pas un homme d’une santé de fer. Et sa pauvre âme semblait avoir été endommagée aussi. Elle se laissa aller rapidement.
--C’est tragique, murmura Miss Moorsom avec émotion.