Chapter 19
Quand le sifflet des usines annonça la sortie, elle était encore à son balcon planant dans sa rêverie, et ce furent ses coups stridents qui la ramenèrent de l'avenir dans la réalité présente. Alors du haut de l'observatoire d'où elle dominait les rues du village et les routes blanches à travers les prairies vertes et les champs jaunes, elle vit se répandre la fourmilière noire des ouvriers, qui grouillant d'abord en un gros amas compact, ne tarda pas à se diviser en plusieurs courants, à se morceler à l'infini, et à ne former bientôt plus que des petits groupes qui eux-mêmes s'évanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la voiture de M. Vulfran monta l'allée circulaire au pas tranquille du vieux Coco.
Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le lui avait recommandé, elle fit sa toilette, en se livrant à une véritable débauche d'eau de Cologne aussi bien que de savon, -- d'un bon savon onctueux, mousseux, tout parfumé de fines odeurs, - - et ce fut seulement quand la pendule placée sur sa cheminée sonna huit heures qu'elle descendit.
Elle se demandait comment elle trouverait la salle à manger, mais elle n'eut pas à la chercher, un domestique en habit noir, qui se tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitôt M. Vulfran entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu'il suivait un chemin en coutil posé sur le tapis, ce qui permettait à ses pieds de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d'orchidées, au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d'une lourde argenterie ciselée et de cristaux taillés dont les facettes reflétaient les éclairs de la lumière électrique qui tombait du lustre.
Un moment elle se tint debout derrière sa chaise, ne sachant trop ce qu'elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide:
«Assieds-toi.»
Aussitôt le service commença, et le domestique qui l'avait amenée posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en apportait une autre à son maître, celle-là pleine jusqu'au bord.
Elle eût dîné seule avec M. Vulfran qu'elle se fût trouvée à son aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux valets de chambre qu'elle sentait ramassés sur elle, pour voir sans doute comment mangeait une petite bête de son espèce, elle se sentait intimidée, et cet examen n'était pas sans la gêner un peu dans ses mouvements.
Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse.
«Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j'ai l'habitude de manger deux soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n'es pas tenue, toi, qui vois clair, d'en faire autant.
-- J'ai été si longtemps privée de soupe, que j'en mangerais bien deux fois aussi.»
Mais ce ne fut pas une assiette du même potage qu'on leur servit, ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-là, avec des carottes et des pommes de terre, aussi simple que celle d'un paysan.
Au reste, le dîner garda en tout, excepté pour le dessert, cette simplicité, se composant d'un gigot avec des petits pois et d'une salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes à pied avec des gâteaux et quatre compotiers chargés de fruits admirables, dignes, par leur grosseur et leur beauté, des fleurs du surtout.
«Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit ces fruits», dit M. Vulfran.
Elle avait commencé par se servir discrètement quelques cerises, mais M. Vulfran voulut qu'elle prît aussi des abricots, des pêches et du raisin,
«À ton âge, j'aurais mangé tous les fruits qui sont sur la table... si on me les avait offerts.»
Alors Bastien, bien disposé par cette parole, voulut mettre sur l'assiette «de cette petite bête», comme il l'eût fait pour un singe savant, un abricot et une pêche qu'il choisit avec la compétence d'un connaisseur, quittant pour cela la place qu'il occupait derrière la chaise de M. Vulfran.
Malgré les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dîner prendre fin; plus l'épreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le lendemain, la curiosité satisfaite des domestiques, la laisserait tranquille sans doute.
«Maintenant tu es libre jusqu'à demain matin, dit M. Vulfran en se levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la lune, lire dans la bibliothèque, ou emporter un livre dans ta chambre.»
Elle était embarrassée, se demandant si elle ne devait pas proposer à M. Vulfran de se tenir à sa disposition. Comme elle restait hésitante, elle vit Bastien lui faire des signes silencieux que tout d'abord elle ne comprit pas: de la main gauche il paraissait tenir un livre qu'il feuilletait de la droite, puis, s'interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les lèvres avec une physionomie animée. Tout à coup elle crut qu'il lui expliquait qu'elle devait demander à M. Vulfran de lui faire la lecture; mais comme elle avait déjà eu cette idée, elle eut peur de traduire la sienne plutôt que celle de Bastien; cependant elle se risqua:
«Mais n'avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas que je vous fasse la lecture?»
Elle eut la satisfaction de voir Bastien l'applaudir par de grands mouvements de tête: elle avait deviné, c'était bien cela qu'elle devait dire.
«Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberté, répondit M. Vulfran.
-- Je vous assure que je ne suis pas fatiguée du tout.
-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.»
C'était une vaste pièce sombre, qu'un vestibule séparait de la salle à manger, et à laquelle conduisait un chemin en toile qui permettait à M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne pouvait s'égarer et qu'il avait dans la tête comme dans les jambes le juste sentiment des distances.
Perrine s'était plus d'une fois demandé à quoi M. Vulfran passait son temps lorsqu'il était seul, puisqu'il ne pouvait pas lire; mais cette pièce, lorsqu'il eut pressé un bouton d'éclairage, ne répondit rien à cette question; pour meubles, une grande table chargée de papiers, des cartonniers, des sièges, et c'était tout; devant une fenêtre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien autour. Cependant l'usure de la tapisserie qui le recouvrait semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait même pas les nuages.
«Que me lirais-tu bien?» demanda-t-il.
Des journaux étaient sur la table enveloppés de leurs bandes multicolores.
«Un journal, si vous voulez.
-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.»
Elle n'avait rien à répondre, n'ayant dit cela que pour proposer quelque chose.
«Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il.
-- Oui, monsieur.
-- Moi aussi; ils amusent l'esprit en le faisant travailler.»
Puis, comme s'il se parlait à lui-même, sans qu'elle fût là pour l'entendre:
«Sortir de soi, vivre d'autres vies que la sienne.»
Mais après un moment de silence, revenant à elle:
«Allons dans la bibliothèque», dit-il.
Elle communiquait avec le cabinet, il n'eut qu'une porte à ouvrir et, pour l'éclairer, qu'un bouton à pousser; mais comme une seule lampe s'alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta dans l'ombre.
«Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il.
-- Non, monsieur.
-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabétique des indications qui nous guideront.»
Il la conduisit à l'armoire qui contenait cette table, et lui dit de la chercher, ce qui demanda un certain temps; à la fin cependant elle mit la main dessus.
«Que dois-je chercher? dit-elle.
-- À l'I, le mot Inde.» *
Ainsi il suivait toujours sa pensée, et n'avait nullement l'idée de vivre la vie des autres comme il avait semblé en exprimer le désir, car ce qu'il voulait certainement, c'était vivre celle de son fils, en lisant la description des pays où il le faisait rechercher.
«Que vois-tu? dis.»
-- _L'Inde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de l'Inde centrale et dans la présidence du Bengale, 1871, 209 à 288.
-- Cela veut dire que dans le deuxième volume de 1871, à la page 209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce volume et rentrons dans mon cabinet.»
Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au lieu de se relever, elle resta à regarder un portrait placé au- dessus de la cheminée, que ses yeux, qui peu à peu étaient habitués à la demi obscurité, venaient d'apercevoir.
«Qu'as-tu?» demanda-t-il.
Franchement elle répondit, mais d'une voix émue:
«Je regarde le portrait placé au-dessus de la cheminée.
-- C'est celui de mon fils à vingt ans, mais tu dois bien mal le voir, je vais l'éclairer.»
Allant à la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites lampes placé au haut du cadre et en avant du portrait l'inonda de lumière.
Perrine, qui s'était relevée pour se rapprocher de quelques pas, poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde.
«Qu'as-tu donc?» dit-il.
Mais elle ne pensa pas à répondre, et resta les yeux attachés sur le jeune homme blond, vêtu d'un costume de chasse en velours vert, coiffé d'une casquette haute à large visière, appuyé d'une main sur un fusil et de l'autre flattant la tête d'un épagneul noir, qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle était frémissante de la tête aux pieds, et un flot de larmes coulait sur son visage, sans qu'elle eût l'idée de les retenir, emportée, abîmée dans sa contemplation.
Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu'elle gardait, trahirent son émoi.
«Pourquoi pleures-tu?»
Il fallait qu'elle répondît; par un effort suprême elle tâcha de se rendre maîtresse de ses paroles, mais en les entendant elle sentit toute leur incohérence:
«C'est ce portrait... votre fils... vous son père...»
Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un accent que la compassion attendrissait:
«Et tu as pensé au tien?
-- Oui, monsieur..., oui, monsieur.
-- Pauvre petite!»
XXXIII
Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le cabinet de leur oncle pour le dépouillement du courrier, les deux neveux, toujours en retard, virent Perrine installée à sa table comme si elle ne devait pas en démarrer!
Talouel s'était bien gardé de les prévenir, mais il s'était arrangé de façon à se trouver là quand ils arriveraient, et à se «payer leur tête».
Elle fut tout à fait drôle, et par là réjouissante pour lui; car s'il était furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait à la faiblesse sénile d'un vieillard, au moins était-ce une compensation de voir que les neveux éprouvaient une fureur égale à la sienne. Qu'ils étaient donc amusants en jetant sur elle des regards impatients dans lesquels il y avait autant de colère que de surprise! Évidemment ils ne comprenaient rien à sa présence dans ce cabinet sacré, où eux-mêmes ne restaient que juste le temps nécessaire pour écouter les explications que leur oncle avait à leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils étaient chargés. Et les coups d'oeil qu'ils échangeaient en se consultant sans oser prendre un parti, sans même oser risquer une observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une guerre ouverte n'était pas déclarée entre eux, il y avait beaux jours qu'ils savaient à quoi s'en tenir les uns et les autres sur leurs sentiments réciproques nés des secrètes espérances que chacun nourrissait de son côté: Talouel contre les neveux; les neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre.
Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilité par des sourires ironiques ou des silences méprisants sous une forme de politesse humble, mais ce jour-là il ne put pas résister à l'envie de leur jouer une comédie de sa façon qui lui donnerait quelques instants d'agrément: ah! ils le prenaient de haut avec lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il était fils d'un frère, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis que lui, qui n'était que fils de ses oeuvres, avait travaillé au succès de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part, était sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah!
Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent pressés de rentrer dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans doute voir ce qu'ils avaient à faire contre l'intruse, d'un signe auquel ils obéirent, -- ce qui était déjà un triomphe, -- ils les emmena sous sa véranda, d'où le bruit des voix contenues ne pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran.
«Vous avez été étonnés de voir cette... petite installée dans le bureau du patron», dit-il.
Ils ne crurent pas devoir répondre, ne pouvant pas plus reconnaître leur étonnement que le nier.
«Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'étiez pas arrivés en retard ce matin, j'aurais pu vous prévenir pour que vous vous tinssiez mieux.»
Ainsi il leur donnait une double leçon: -- la première, en constatant qu'ils étaient en retard; la seconde, en leur disant, lui qui n'avait passé ni par l'École polytechnique, ni par les collèges, que leur tenue avait manqué de correction. Peut-être la leçon était-elle un peu grossière, mais son éducation l'autorisait à n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances lui permettaient de ne pas se gêner avec eux: quoi qu'il dît, ils l'écouteraient; et il en usait.
Il continua:
«Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au château, et que désormais elle travaillerait dans son cabinet.
-- Mais quelle est cette petite?
-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je crois bien.
-- Alors?
-- Alors il m'a expliqué que depuis longtemps il voulait avoir près de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui il pourrait avoir pleine confiance.
-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.
-- C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas M. Casimir, M. Théodore? M. Casimir, un élève de l'École polytechnique, où il a tout appris, en théorie s'entend, qui pour l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attaché; M. Théodore, qui connaît la vie et le commerce pour avoir passé ses premières années auprès de ses parents, dans des difficultés qui pour sûr l'ont formé, et qui d'autre part a pour vous tant d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents, discrets, fidèles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en eux? Est-ce qu'ils pensent à autre chose qu'à vous soulager, vous aider, vous débarrasser du tracas des affaires en bons neveux, bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis, unis comme de vrais frères qui n'ont qu'un même coeur, parce qu'ils n'ont qu'un même but.»
Malgré l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot caractéristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un sourire gouailleur, qu'il adressait à Théodore quand il parlait de la supériorité de Casimir dans la science de l'X, et à Casimir quand il glissait sur les difficultés commerciales de la famille de Théodore; à tous les deux, quand il insistait sur leur fraternité de coeur qui n'avait qu'un même but.
«Savez-vous ce qu'il me répondit?» continua-t-il.
Il eût bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne tournassent le dos avant qu'il eût tout dit, vivement il continua:
«Il me répondit: «Ah! mes neveux!» Qu'est-ce que cela voulait dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le chercher: je vous le répète simplement. Et tout de suite j'ajoute ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa détermination de la prendre au château et de l'installer dans son bureau, que c'était parce qu'il ne voulait pas qu'elle restât exposée à certains dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait à se séparer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma parole que je vous répète ce qu'il m'a dit mot pour mot. Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?»
Comme ils ne répondaient pas, il insista:
«À qui a-t-il voulu faire allusion? Où voit-il des autres qui pourraient faire courir des dangers à cette petite? Quels dangers? Toutes questions incompréhensibles, mais que justement pour cela j'ai cru devoir vous soumettre, à vous messieurs, qui, en l'absence de M. Edmond, vous trouvez placés, par votre naissance, à la tête de cette maison.»
Il avait assez joué avec eux comme le chat avec la souris, pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air d'un vigoureux coup de patte:
«Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment à l'autre, demain peut-être, au moins si l'on s'en rapporte à toutes les recherches que M. Vulfran fait faire, fiévreusement, comme s'il brûlait sur une bonne piste.
-- Savez-vous donc quelque chose?» demanda Théodore, qui n'eut pas la dignité de retenir sa curiosité.
«Rien autre chose que ce que je vois; c'est-à-dire que M. Vulfran ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les dépêches qu'il reçoit des Indes.»
Puis avec une bonhomie affectée:
«C'est tout de même malheureux que vous, monsieur Casimir, qui avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. Ça vous tiendrait au courant de ce qui se passe. Sans compter que ça vous débarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au château une place à laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que vous trouverez peut-être un autre moyen, et meilleur que celui-ci, pour en arriver là; et si je peux vous aider, vous savez que vous pouvez compter sur moi... sans paraître en rien bien entendu.»
Tout en parlant il jetait de temps en temps et à la dérobée un rapide coup d'oeil dans les cours, plutôt par force d'habitude que par besoin immédiat; à ce moment, il vit venir le facteur du télégraphe, qui, sans se presser, musait à droite et à gauche.
«Justement, dit-il, voilà qu'arrive une dépêche qui est peut-être la réponse à celle qui a été envoyée à Dakka. C'est tout de même ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle contient, de façon à être les premiers à annoncer au patron le retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont prêts pour illuminer. Mais voilà, vous ne savez pas l'anglais, et cette petite le sait, elle.»
Quelque regret qu'il eût à mettre un pas devant l'autre, le porteur de dépêches était enfin arrivé au bas de l'escalier; vivement Talouel alla au-devant de lui:
«Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amènes pas trop vite, dit-il.
-- Faut-il s'en faire mourir?»
Sans répondre, Talouel prit la dépêche, et la porta à M. Vulfran avec un empressement bruyant.
«Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il.
-- Parfaitement.»
Mais il n'eut pas déchiré le papier dans la ligne pointillée qu'il s'écria:
«Elle est en anglais.
-- Alors c'est l'affaire d'Aurélie», dit M. Vulfran avec un geste auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obéir.
Aussitôt que la porte fut refermée, elle traduisit la dépêche:
«L'ami, Leserre, négociant français, dernières nouvelles cinq ans; Dehra, révérend père Mackerness, lui écris selon votre désir.»
-- Cinq ans, s'écria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible qu'à cette indication; que s'est-il passé depuis cette époque, et comment suivre une piste après cinq années écoulées?»
Mais il n'était pas homme à se perdre dans des plaintes inutiles; ce fut ce qu'il expliqua lui-même:
«Les regrets n'ont jamais changé les faits accomplis; tirons parti plutôt de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une dépêche en français pour ce M. Lasserre puisqu'il est Français, et une en anglais pour le père Mackerness.»
Elle écrivit couramment la dépêche qu'elle devait traduire en anglais, mais pour celle qui devait être déposée en français au télégraphe elle s'arrêta dès la première ligne, et demanda la permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de Bendit.
«Tu n'es pas sûre de ton orthographe?
-- Oh! pas du tout sûre, monsieur, et je voudrais bien qu'au bureau on ne pût pas se moquer d'une dépêche envoyée par vous.
-- Alors tu n'es pas en état d'écrire une lettre sans fautes?
-- Je suis sûre de l'écrire avec beaucoup de fautes; le commencement des mots va à peu près, mais pas la lin, quand il y a des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile à écrire l'anglais que le français! J'aime mieux vous avouer cela tout de suite, franchement.
-- Tu n'as jamais été à l'école?
-- Jamais. Je ne sais que ce que mon père et ma mère m'ont appris, au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup travaillé.
-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons à remédier à cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons à faire.»
Ce fut seulement dans l'après-midi, en voiture, quand ils firent la visite des usines, que M. Vulfran revint à la question de l'orthographe.
«As-tu écrit à tes parents?
-- Non, monsieur.
-- Pourquoi?
-- Parce que je ne désire rien tant que rester ici à jamais, près de vous qui me traitez avec tant de bonté, et me faites une vie si heureuse.
-- Alors tu désires ne pas me quitter?
-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d'autres sentiments respectueux que je n'ose exprimer.
-- Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-être, en effet, que tu n'écrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard. Mais, afin que tu puisses m'être utile, il faut que tu travailles, et te mettes en état de me servir de secrétaire pour beaucoup d'affaires, dans lesquelles tu dois écrire convenablement, puisque tu écris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu?
-- Je suis prête à tout ce que vous voudrez, et je vous assure que je n'ai pas peur de travailler.
-- S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice: en rentrant je lui demanderai de te donner des leçons quand sa classe est finie, de six à huit heures, au moment où je n'ai plus besoin de toi. C'est une très bonne personne qui n'a que deux défauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large d'épaules, -- plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, - - et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une façon fâcheuse ce qu'elle est réellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est- il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien. Pourvue d'une instruction supérieure, elle a commencé par des éducations particulières, mais sa prestance d'ogre faisait peur aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et les grandes soeurs. Alors elle a renoncé au monde des villes, et bravement elle est entrée dans l'instruction primaire, où elle a beaucoup réussi; ses classes tiennent la tête parmi celles de notre département; ses chefs la considèrent comme une institutrice modèle. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure maîtresse pour toi!»
La tournée des usines terminée, la voiture s'arrêta devant l'école primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprès de M. Vulfran, mais il tint à descendre et à entrer chez elle pour lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put l'examiner: c'était bien la femme géante dont M. Vulfran avait parlé, imposante, mais avec un mélange de dignité et de bonté qui n'aurait nullement donné envie de se moquer d'elle, si elle n'avait pas eu un air craintif en désaccord avec sa prestance.
Bien entendu, elle n'avait rien à refuser au tout-puissant maître de Maraucourt, mais eût-elle eu des empêchements qu'elle s'en serait dégagée, car elle avait la passion de l'enseignement, qui, à vrai dire, était son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre part cette petite aux yeux profonds lui plaisait: