Chapter 18
«Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vécut dans la maison des parents de sa femme où une enfant, une petite fille, leur fut accordée par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu'ont gardés d'eux ceux qui à Dakka les ont alors connus sont des meilleurs, et les représentent comme le modèle des époux, se laissant peut-être emporter par les plaisirs mondains, mais cela n'était-il pas de leur âge, et l'indulgence ne doit-elle pas être accordée à la jeunesse?
«Longtemps prospère, la maison Doressany et Bercher éprouva coup sur coup des pertes considérables qui amenèrent une ruine complète: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois d'intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond Paindavoine entreprit un voyage d'exploration en Dalhousie comme collecteur de plantes et de curiosités de toutes sortes pour des maisons anglaises: avec lui il avait emmené sa jeune femme et sa petite fille alors âgée de trois ans environ.
«Depuis il n'est pas revenu à Dakka, mais j'ai su par un de ses amis à qui il a écrit plusieurs fois, et aussi par un de nos pères qui tenait ces renseignements du révérend père Leclerc, resté en correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu'il a habité pendant plusieurs années la ville de Dehra, choisie par lui comme centre d'exploration, sur la frontière thibétaine et dans l'Himalaya, qui, dit cet ami, ont été fructueuses.
«Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette ville, et si vous pensez que cela peut vous être utile dans vos recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour un de nos pères dont le concours pourrait peut-être les faciliter.»
Enfin elle était terminée, la terrible lettre, et tout de suite après le dernier mot écrit, sons même traduire la formule de politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit vivement auprès de M. Vulfran, qu'elle trouva marchant d'un bout à l'autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience.
«Tu as été bien lente, dit-il.
-- La lettre est longue et difficile.
-- N'as-tu pas été dérangée aussi? J'ai entendu la porte de ton bureau s'ouvrir et se fermer deux fois.»
Puisqu'il l'interrogeait, elle crut qu'elle devait répondre sincèrement: peut-être était-ce la seule solution honnête et juste aux questions qu'elle avait agitées sans leur trouver de réponses satisfaisantes:
«M. Théodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau.
-- Ah!»
Il parut vouloir s'engager sur ce point, mais s'arrêtant, il reprit:
«La lettre d'abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi près de moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,»
Elle fit sa lecture comme il lui était commandé, et d'une voix plutôt faible que forte.
De temps en temps M. Vulfran l'interrompit, mais sans s'adresser à elle, en suivant sa pensée:
... Modèle des époux,
... Plaisirs mondains,
... Maisons anglaises, quelles maisons?
... Un de ses amis; quel ami?
... De quelle époque datent ces renseignements?
Et quand elle fut arrivée à la fin de la lettre, résumant ses impressions, il dit;
«Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-là ont donc l'esprit vague!»
Comme ces observations ne lui étaient pas faites directement, Perrine n'avait garde de répondre; alors un silence s'établit que M. Vulfran ne rompit qu'après un temps de réflexion assez long:
«Peux-tu traduire du français en anglais comme tu viens de traduire de l'anglais en français?
-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui.
-- Une dépêche?
-- Oui, je crois.
-- Eh bien, assieds-toi à la petite table et écris.»
Il dicta:
«Père Fildes
«Mission
«Dakka.
«Remerciements pour lettre.»
«Prière envoyer par dépêche, réponse payée vingt mots, nom de l'ami qui a reçu nouvelles, dernière date de celles-ci. Envoyer aussi nom du père de Dehra. Lui écrire pour le prévenir que je m'adresse à lui directement.
«Paindavoine.»
«Traduis cela en anglais, et fais plutôt plus court que plus long; à 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; écris très lisiblement.»
La traduction fut assez vivement achevée et elle la lut à haute voix.
«Combien de mots? demanda-t-il.
-- En anglais quarante-cinq,»
Alors il calcula tout haut:
«Cela fait 72 francs pour la dépêche, 32 pour la réponse; 104 francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-même au télégraphe et la liras à la receveuse, pour qu'elle ne commette pas d'erreur.»
En traversant la véranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans les poches, se promenait là, de manière à surveiller tout ce qui se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux.
«Où vas-tu? demanda-t-il.
-- Au télégraphe porter une dépêche.»
Elle la tenait d'une main et l'argent de l'autre; il la lui prit en la tirant si fort que si elle ne l'avait pas lâchée, il l'aurait déchirée, et tout de suite il l'ouvrit. Mais en voyant qu'elle était en anglais, il eut un mouvement de colère.
«Tu sais que tu as à me parler tantôt, dit-il.
-- Oui, monsieur.»
Ce fut seulement à trois heures qu'elle revit M. Vulfran, quand il la sonna pour partir. Plus d'une fois elle s'était demandée qui remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran lui dit de prendre place à ses côtés, après avoir renvoyé le cocher qui avait amené Coco.
«Puisque tu as bien conduit hier, il n'y a pas de raisons pour que tu ne conduises pas bien aujourd'hui. D'ailleurs nous avons à parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.»
Ce fut seulement après être sortis du village où sur leur passage se manifesta la même curiosité que la veille, et quand ils roulèrent doucement à travers les prairies où la fenaison était dans son plein, que M. Vulfran, jusque-là silencieux, prit la parole, au grand émoi de Perrine qui eût bien voulu retarder encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour elle, semblait-il.
«Tu m'as dit que M. Théodore et M. Talouel étaient venus dans ton bureau.
-- Oui, monsieur.
-- Que te voulaient-ils?»
Elle hésita, le coeur serré.
«Pourquoi hésites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire?
-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n'empêche pas que j'hésite.
-- On ne doit jamais hésiter à faire son devoir; si tu crois que tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois répondre à ma question, car je te questionne, réponds.
-- Je crois que je dois répondre.
-- Je t'écoute.»
Elle raconta exactement ce qui s'était passé entre Théodore et elle, sans un mot de plus, sans un de moins.
«C'est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu'elle fut arrivée au bout.
-- Oui, monsieur, tout.
-- Et Talouel?»
Elle recommença pour le directeur ce qu'elle avait fait pour le neveu, aussi fidèlement, en arrangeant seulement un peu ce qui avait rapport à la maladie de M. Vulfran, de façon à ne pas répéter «qu'une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation pouvait le tuer». Puis, après la première tentative de Talouel, elle dit ce qui s'était passé pour la dépêche, sans cacher le rendez-vous qui lui était assigné à la fin de la journée.
Tout à son récit, elle avait laissé Coco prendre le pas, et le vieux cheval, abusant de cette liberté, se dandinait tranquillement, humant la bonne odeur du foin séché que la brise tiède lui soufflait aux naseaux, en même temps qu'elle apportait les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les premières années de sa vie, quand, n'ayant pas encore travaillé, il galopait à travers les prairies avec les juments et ses camarades les poulains, sans se douter alors qu'ils auraient à traîner un jour des voitures sur les routes poussiéreuses, à peiner, à souffrir les coups de fouet et les brutalités.
Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et comme elle pouvait l'examiner sans qu'il sût qu'elle tenait les yeux attachés sur lui, elle vit que son visage trahissait une préoccupation douloureuse faite, semblait-il, d'autant de mécontentement que de tristesse; enfin, il dit:
«Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu'il ne t'arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas répétées, et que si jamais quelqu'un voulait se venger de la résistance que tu as honnêtement opposée à ces tentatives, je saurais te défendre. Au reste, je suis responsable de ce qui arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t'ai recommandé de ne pas parler de cette lettre qui devait éveiller certaines curiosités, et, dès lors, je n'aurais pas dû t'y exposer. À l'avenir, il n'en sera plus ainsi. À partir de demain, tu abandonneras le bureau de Bendit, où l'on peut aller te trouver, et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu as écrit ce matin la dépêche; devant moi on ne te questionnera pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des bureaux, chez Françoise, à partir de ce soir, tu auras une chambre au château et tu mangeras avec moi. Je prévois que je vais entretenir avec les Indes un échange de lettres et de dépêches que tu seras seule à connaître. Il faut que je prenne mes précautions pour qu'on ne cherche pas à t'arracher de force, ou à te tirer adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Près de moi, tu seras défendue. De plus, ce sera ma réponse à ceux qui ont voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement à ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une récompense pour toi.»
Perrine, qui avait commencé par trembler, s'était bien vite rassurée; maintenant, elle était si violemment secouée par la joie qu'elle ne trouva pas un mot à répondre.
«Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montré dans la lutte contre la misère; quand on est brave comme tu l'as été, on est honnête; tu viens de me prouver que je ne me suis pas trompé, et que je peux me fier à toi, comme si je te connaissais depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as dû entendre parler de moi avec envie: être à la place de M. Vulfran, être M. Vulfran, quel bonheur! La vérité est que la vie m'est dure, très dure, plus pénible, plus difficile que pour le plus misérable de mes ouvriers. Qu'est la fortune sans la santé qui permet d'en jouir? le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes épaules m'écrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser, travailler, et que si je leur manquais ce serait un désastre, pour tous la misère, pour un grand nombre la faim, la mort peut-être. Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que j'ai créée, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!»
Une pause s'établit et l'âpreté de cette plainte emplit de larmes les yeux de Perrine; mais bientôt M. Vulfran reprit:
«Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par la lettre que tu as traduite, que j'ai un fils; mais entre ce fils et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux pas parler, des dissentiments graves qui nous ont séparés et qui, après son mariage conclu malgré mon opposition, ont amené une rupture complète, mais n'ont pas éteint mon affection pour lui, car je l'aime, après tant d'années d'absence, comme s'il était encore l'enfant que j'ai élevé, et quand je pense à lui, c'est-à- dire le jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant que je vois de mes yeux sans regard. À son père, mon fils a préféré la femme qu'il aimait et qu'il avait épousée par un mariage nul. Au lieu de revenir près de moi, il a accepté de vivre près d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir. J'ai espéré qu'il céderait; il a dû croire que je céderais moi- même. Mais nous avons le même caractère: nous n'avons cédé ni l'un ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Après ma maladie qu'il a certainement connue, car j'ai tout lieu de penser qu'on le tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il reviendrait. Il n'est pas revenu, retenu évidemment par cette femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde, la misérable!...»
Perrine écoutait, suspendue aux lèvres de M. Vulfran, ne respirant pas; à ce mot, elle interrompit:
«La lettre du père Fildes dit: «Une jeune personne douée des plus charmantes qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de l'âme, la droiture du caractère», on ne parle pas ainsi d'une misérable.
-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait capital qui m'a inspiré contre elle l'exaspération et la haine, c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il convient à une créature de son espèce, pour qu'il puisse retrouver et reprendre ici la vie qui doit être la sienne. Enfin par elle nous sommes séparés, et tu vois que, malgré les recherches que j'ai fait entreprendre, je ne sais même pas où il est; comme moi, tu vois les difficultés qui s'opposent à ces recherches. Ce qui complique ces difficultés, c'est une situation particulière que je dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une enfant de ton âge; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes à peu près compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas m'aider dans ma tâche. La longue absence, la disparition de mon fils, notre rupture, le long temps qui s'est écoulé depuis les dernières nouvelles qu'on a reçues de lui, ont fatalement éveillé certaines espérances. Si mon fils n'était plus là pour prendre ma place quand je serai tout à fait incapable d'en porter les charges, et pour hériter de ma fortune quand je mourrai, qui occuperait cette place? À qui cette fortune reviendrait-elle? Comprends-tu les espérances embusquées derrière ces questions?
-- À peu près, monsieur.
-- Cela suffit, et même j'aime autant que tu ne les comprennes pas tout à fait. Il y a donc près de moi, parmi ceux qui devraient me soutenir et m'aider, des personnes qui ont intérêt à ce que mon fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intérêt trouble leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils! Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frappé d'un si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas. Que ferais-je en ce monde si Edmond était mort? C'est la loi de la nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les unes que les autres qui prouvent l'insanité de ces espérances. Si Edmond avait péri dans un accident, je l'aurais su; sa femme eût été la première à m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas être mort; je serais un père sans foi d'admettre le contraire.»
Perrine ne tenait plus ses yeux attachés sur M. Vulfran, mais elle les avait détournés pour cacher son visage, comme s'il pouvait le voir.
«Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire à cette mort, et cela explique leur curiosité en même temps que les précautions que je prends pour que tout ce qui se rapporte à mes recherches reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies la tâche à laquelle je t'associe: rendre un fils à son père; et je suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer fidèlement. Et puis je t'en parle encore, parce que ç'a toujours été ma règle de vie d'aller droit à mon but, en disant franchement où je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et ont supposé que je jouais au fin; ils en ont toujours été punis. On a déjà tenté de te circonvenir; on le tentera encore, cela est probable, et de différents côtés; te voilà prévenue, c'est tout ce que je devais faire.»
Ils étaient arrivés en vue des cheminées de l'usine de Hercheux, de toutes la plus éloignée de Maraucourt; encore quelques tours de roues, ils entraient dans le village.
Perrine, bouleversée, frémissante, cherchait des paroles pour répondre et ne trouvait rien, l'esprit paralysé par l'émotion, la gorge serrée, les lèvres sèches:
«Et moi, s'écria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis à vous, monsieur, de tout coeur.»
XXXII
Le soir, la tournée des usines achevée, au lieu de revenir aux bureaux comme c'était la coutume, M. Vulfran dit à Perrine de le conduire directement au château; et pour la première fois elle franchit la magnifique grille dorée, chef-d'oeuvre de serrurerie, qu'un roi n'avait pu se donner à l'une des dernières expositions, racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouvée trop chère pour sa maison de campagne.
«Suis la grande allée circulaire», dit M. Vulfran.
Pour la première fois aussi elle vit de près les massifs de fleurs que jusque-là elle n'avait aperçus que de loin, formant des taches rouges ou roses sur le velours foncé des gazons tondus ras. Habitué à faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et, sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards, à droite et à gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les arbustes que leur beauté rendait dignes d'être isolés en belle vue; car, bien que leur maître ne put plus les admirer comme naguère, rien n'avait été changé dans l'ordonnance des jardins, aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornés qu'au temps où, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue avec fierté.
De lui-même, Coco s'arrêta devant le large perron, où un vieux domestique, prévenu par le coup de cloche du concierge, attendait.
«Bastien, tu es là? demanda M. Vulfran sans descendre.
-- Oui, monsieur.
-- Tu vas conduire cette jeune personne à la chambre des papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras à ce qu'on lui donne tout ce qui peut lui être nécessaire pour sa toilette; tu mettras son couvert vis-à-vis le mien; en passant, envoie-moi Félix, qu'il me conduise aux bureaux.»
Perrine se demandait si elle était éveillée.
«Nous dînerons à huit heures, dit M. Vulfran; jusque-là tu es libre.»
Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant éblouie, comme si elle était transportée dans un palais enchanté.
Et réellement, le hall monumental, d'où partait un escalier majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis traçait, un chemin rouge, n'avait-il pas quelque chose d'un palais? À chaque palier, de belles fleurs étaient groupées avec des plantes à feuillage dans de vastes jardinières, et leur parfum embaumait l'air renfermé.
Bastien la conduisit au second étage, et, sans entrer, lui ouvrit une porte:
«Je vais vous envoyer la femme de chambre», dit-il en se retirant.
Après avoir traversé une petite entrée sombre, elle se trouva dans une grande chambre très claire. tendue d'étoffe de couleur ivoire, semée de papillons aux nuances vives qui voletaient légèrement; les meubles étaient en érable moucheté, et sur le tapis gris s'enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs: pâquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d'or.
Que cela était frais et joli!
Elle n'était pas revenue de son émerveillement, et s'amusait encore à enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le repoussait, quand la femme de chambre entra:
«Bastien m'a dit de me mettre à la disposition de mademoiselle.»
Une femme de chambre en toilette claire, coiffée d'un bonnet de tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d'un marais, avec les rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se reconnaître.
«Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n'ai besoin de rien... il me semble.
-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son appartement.»
Ce qu'elle appelait «montrer l'appartement», c'était ouvrir les portes d'une armoire à glace et d'un placard, ainsi que les tiroirs d'une table de toilette, tout remplis de brosses, de ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur un bouton posé dans la tenture:
«Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d'appel; celui-là pour l'éclairage.»
Instantanément la chambre, l'entrée et le cabinet de toilette s'éclairèrent d'une lumière éblouissante qui, instantanément aussi, s'éteignit; et il sembla à Perrine qu'elle était encore dans les plaines des environs de Paris, quand l'orage l'avait assaillie et que les éclairs fulgurants du ciel entr'ouvert lui montraient son chemin ou le noyaient d'ombre.
«Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi.»
Mais ce dont «mademoiselle avait besoin», c'était d'être seule, autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir, ayant été jetée hors d'elle-même par tout ce qui lui était arrivé depuis le matin.
Que d'événements, que de surprises en quelques heures, et qui lui eût dit le matin, quand, sous les menaces de Théodore et de Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N'y avait-il pas de quoi rire de penser que c'était leur hostilité même qui faisait sa fortune?
Mais combien plus encore eût-elle ri si elle avait pu voir la tête du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l'escalier des bureaux.
«Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit Talouel.
-- Mais non.
-- Pourtant, vous vous faites ramener par Félix?
-- C'est qu'en passant je l'ai déposée au château, afin qu'elle ait le temps de se préparer pour le dîner.
-- Dîner! Je suppose....»
Il était tellement suffoqué qu'il ne trouva pas tout de suite ce qu'il devait supposer.
«Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer.
-- Je suppose que vous la faites dîner avec vous.
-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir près de moi quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui je pourrais avoir confiance. Justement cette petite fille me parait réunir ces qualités: intelligente elle l'est, j'en suis sûr; discrète et fidèle, elle l'est aussi, j'en ai la preuve.»
Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de façon que Talouel ne pût se méprendre sur le sens de ces paroles.
«Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu'elle reste exposée à certains dangers, -- non pour elle, car j'ai la certitude qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui m'obligerait à me séparer de ces autres...»
Il appuya sur ce mot:
«... Quels qu'ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m'accompagnera, elle mangera à ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas qu'elle égayera de son babil, et elle habitera le château.»
Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il n'était ni dans son caractère, ni dans sa ligne de conduite de faire formellement la plus légère opposition aux idées du patron, il dit:
«Je suppose qu'elle vous donnera toutes les satisfactions, que très justement, il me semble, vous pouvez attendre d'elle.
-- Je le suppose aussi.»
Pendant ce temps, Perrine, accoudée au balcon de sa fenêtre, rêvait en regardant la vue qui se déroulait devant elle: les pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses maisons et l'église, les prairies, les entailles dont l'eau argentée miroitait sous les rayons obliques du soleil qui s'abaissait, et vis-à-vis, de l'autre côté, le bouquet de bois où elle s'était assise, le jour de son arrivée, et où dans la brise du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mère qui murmurait: «Je te vois heureuse».
Elle avait pressenti l'avenir la chère maman, et les grandes marguerites, traduisant l'oracle qu'elle leur dictait, avaient aussi dit vrai: heureuse, elle commençait à l'être; et si elle n'avait pas encore réussi tout a fait, ni même beaucoup, au moins devait-elle reconnaître qu'elle était en passe de réussir plus qu'un peu; qu'elle fût patiente, qu'elle sût attendre, et le reste viendrait à son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misère, ni le besoin dans ce château où elle était entrée si vite.